Chapter 1
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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON (OEUVRES NOUVELLES)
TRISTAN KLINGSOR
HUMORESQUES
AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7 (_Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr._)
1921
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
15 exemplaires sur Japon, numérotés 1 à 15. 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de 16 à 65. 100 exemplaires sur Arches, numérotés de 66 à 165. 2.000 exemplaires ordinaires.
La présente édition est l'édition ordinaire de cet ouvrage.
1921
AUTRES OUVRAGES DE TRISTAN LECLÈRE (KLINGSOR)
_Le Livre d'Esquisses_, proses (_Mercure de France_). 1 vol. _Schéhérazade, poèmes_ (_Mercure de France_). 1 vol. _Le Valet de coeur_, poèmes (_Mercure de France_). 1 vol. _Poèmes de Bohême_, (_Mercure de France_). 1 vol. _La Duègne apprivoisée_, un acte (Sansot). 1 vol. _Chroniques du Chaperon_, poèmes (Sansot). 1 vol. _L'Escarbille d'Or_, poèmes (Sansot-Chiberre). 1 vol. _Hubert Robert_ (H. Laurens). 1 vol. _Les femmes de théâtre au XVIIIe siècle._ (Piazza). 1 vol. _Petits métiers des rues de Paris_ (J. Beltrand). 1 vol. _Chansons de ma mère l'Oie_, 6 mélodies (Rouart). 1 recueil.
HUMORESQUES
A L'AUBERGE
Quelle heure est-il? Le coq du voisin S'égosille Et dame dinde s'esclaffe; Un oiseau posé sans doute sur le fil Du télégraphe Fait un trille; Ai-je dormi si tard ce matin?
Il est huit heures; J'entends l'horloge de l'auberge Qui sonne, Et je mets flamberge Au vent; Mais où est la tartine de beurre? Holà! Gertrude ou Margoton, mon coeur t'attend: Ne viendra-t-il donc personne?
Quelle heure est-il? Il est huit heures: Il fait gris au dehors comme dans un four Et la cloche tinte: Est-ce pour le jour qui meurt, Est-ce pour mon amour? Je suis seul à l'auberge et songeant Devant cette pinte Où je trempe plus d'un fil D'argent; Quelle heure est-il?
LE TRIO
Le notaire, le cousin et le poète Vous font un trio d'amoureux, ô très chère, Et si parfois vous riez peut-être Du rêveur qui vous adore comme pas un, Vous le laissez simplement se morfondre Pour tendre la main aux écus du notaire Et la joue aux baisers du cousin: Ainsi va le monde.
Et cependant que votre mari Qui se croit assuré contre le pire Promène sa faconde, Vous l'encornez et chacun rit; Il n'y a que moi seul, très chère, qui soupire: Ainsi va le monde.
LE DRAGON
Mon coeur est triste: Mes culottes sur le fauteuil font Des plis savants de culotte d'artiste; Mon coeur est triste; Une chaussette traîne sous la chaise Et j'entends à travers le plafond Le ronflement sourd d'un bourgeois obèse.
Je me tourne un peu Sous la couverture à fleurs Et le sommier crie; Je me tourne un peu Et je regarde obstinément Le papier déteint aux feuillages bleus Comme la forêt de féerie D'une belle au bois dormant.
Je veux être son chevalier Et dans ma songerie fantasque j'imagine Que derrière le mur au vieux décor charmant Je vais trouver madame Durand ma voisine En nonchalant déshabillé; Je veux être son chevalier Et mon coeur s'égare adorablement.
Mon coeur s'égare et je me grise De rêver qu'elle est en corset noir à rubans En train d'ôter mignon soulier, Tandis qu'un bout indiscret de chemise Passe par la fente du pantalon blanc; Mon coeur s'égare et je me grise A ce jeu troublant.
Je veux enlever ma belle jolie Au dragon farouche Et coiffé d'un bonnet de coton à gland Qui se cache dans son lit, Au dragon farouche Dont la moustache énorme tombe sur la bouche, Et qui laisse voir au dehors Une main de géant couverte de poils gris; Mais soudain je me frotte un oeil Dans un pénultième effort; Je revois mes culottes sur le fauteuil, Je souffle ma lampe sans bruit Et seul encor et le coeur triste je m'endors.
L'AUBÉPINE
L'aubépine est fleurie dans la haie Et l'oseille sauvage dans l'herbe; Galant imberbe plaît Mieux que mari acerbe; L'aubépine est fleurie dans la haie.
La belle, voulez-vous ce bouquet, La belle, voulez-vous ce baiser? Penchez-vous un peu plus à votre croisée: Au coin de la rue vient le beau freluquet Dont votre tête rose est toute grisée.
Votre vieux mari est dans la cour, qui pisse, En bonnet de coton et gros sabots de hêtre; La chemise est ouverte sous votre corset Et chacun sait Que cette heure à l'amour est propice; L'aubépine sauvage est fleurie dans la haie.
COMME IL VOUS PLAIRA
Vraiment, messieurs, charmants messieurs De Paris, de Rouen ou de Pontoise Suis-je de ceux Qui vous égaient un peu? Pitre endurci Au menton bleu Couleur d'ardoise, Ton nez est-il aussi Rouge que la framboise?
Et pour vous, jolies dames de France, Est-il fol ou mélancolique à votre guise Ce tendre coeur? En tout honneur d'ailleurs, Car quelle belle pense A barbe grise?
Je connais qui me hait Et je connais qui m'aime, Mais suis-je trop fantasque et trop gai, Ou trop pensif à votre gré? Par ma foi, je le sais peu moi-même: Croyez donc ce que vous voudrez.
LA PIE AU NID
Qui trouve à son retour le buffet dégarni, La soupe à moitié froide et le chat sur la table Envoie sa digne épouse au diable Et laisse pie au nid.
Qui trouve en son logis visage renfrogné Va courtiser servante et pot à bière; Oyez, belles trop fières, Oyez ce qui vous pend au nez.
Mais toi, chère Marion, tu es toute ambroisie, Et miel et friandise de haut prix Et femme assurément à point choisie Pour ton mauvais mari.
AU LUXEMBOURG
Passe qui voudra par la rue Saint-Jacques, Je préfère le Luxembourg Avec ses marbres, ses marronniers lourds Et ses balustrades de pierre autour Du lac.
Le soleil d'août brille: N'est-elle pas trop roide en somme Cette rue? Regardons plutôt l'herbe drue, La rose, la jonquille Et le géranium.
Une jolie fille sourit Et surpris J'ai un peu d'émoi; Le fin jet d'eau verse une larme; Une jolie fille sourit Et le fantassin porte l'arme, Mais ce n'est pas pour moi.
Passe qui voudra par la rue Saint-Jacques, Plus je n'y voudrai passer: Mon coeur y fut trop blessé Et durement mis à sac; Passe qui voudra par la rue Saint-Jacques.
LA GAVOTTE
Chevalier Gluck, chevalier Gluck, Lorsque j'écoute Vos airs trop tendres Et charmants, Mon vieux coeur tremble Comme un instrument Sous l'archet de soie, Chevalier Gluck, Et je me crois Au temps des paniers, des culottes courtes Et des perruques.
Le bourgeois obèse Du dessus dort Dans sa chambre Louis Seize; Beaux doigts de ma voisine, Rejouez encor, Rejouez pour moi Cette gavotte exquise D'_Armide_; Et pardonnez très chère au fol émoi
D'un coeur si timide: Car ce soir j'imagine Que vous voici marquise Et m'accordant enfin votre joli corps: Le bourgeois obèse du dessus dort.
LE LOUP-GAROU
Vieux rat, tu peux t'aventurer dans la gouttière; Sur le beau soir bleu Monte une fumée légère de bruyère Et le chat joue Dans la maison avec sa queue.
Vieux coeur tu peux t'aventurer chez la bergère; C'est l'heure du loup-garou, Et le mari dort au coin de son feu; La lune rit sans bruit dans le beau soir bleu; Eh! soyons vite audacieux, Vieux coeur: c'est l'heure du loup-garou Et des amoureux.
NOCTURNE PROVINCIAL
Les bougies sont soufflées Et sur les toits la lune brille; La dame du notaire est endormie Et seuls, quatre officiers d'académie Font leur manille Au petit café.
Il serait vraiment sage De rentrer, je crois: Je sens que j'ai le nez Tout gelé de froid; Un passant attardé se soulage Au coin de la rue abandonnée.
Hein! est-ce que je m'enrhume? J'ai le poumon trop délicat Pour cette brume: Ah! chère qui restez tranquillement Derrière vos persiennes, Ne ferez-vous donc jamais cas
De la tendre antienne Si pleine de poésie De votre pauvre amant Transi?
PENDANT LA PLUIE
Il pleut: L'épinard verdoie Et l'eau ravive la couleur de toute chose; La brique de l'auberge est plus rose Et la mousse est plus bleue Sur le toit.
Et toi, tu bois, Cher bourgeois Strasbourgeois Qu'on voit au travers de la vitre close, Tu bois en riant un vieux vin de choix Et ton nez rougeoie.
LE MENUET
Le menuet délicieux de Mozart, Mélancolique et charmant, Divulgue note à note son humeur bizarre D'un qui sourit à peine ou pleure sans raison, Et qui suit son chemin par la neuve saison En effeuillant son coeur adorablement.
On dirait qu'en un parc inventé de Watteau Les ingénus et les belles Florises Se confient tendrement d'inutiles propos, Et que l'écho plaintif des rires musicaux Se mêle à la mélodieuse surprise Des jets d'eau.
Mélancolique et charmant et fantasque un peu Le menuet délicieux et rebelle, Le menuet de Mozart s'égrène encor; Il pleut des roses, il pleut Sous les doigts savants de mademoiselle: Monsieur Durand de deux oreilles complaisantes Écoute le jeu de sa fille Laure Et bat la mesure sur son ventre.
Et cependant que la dernière réplique D'un rythme plus vif se marque, Madame ravie vers le Prétendant Rose et frais dans son faux-col blanc Et sa redingote en fleur, Glisse un oeil oblique, Et le menuet cette fois se brise Comme un jet d'eau sous la brise Au fond d'un parc.
LA BELLE D'ARGENTEUIL
A la belle maraîchère d'Argenteuil Au corsage ouvert sur les roses des seins Que disais-tu, bon poète amoureux? Le chemin creux Était plein de feuilles Et ton coeur des pires desseins.
Mieux eut valu du reste audacieux indiscret Qu'oiseux discours: La chemise s'échancrait En molle fente; Le jupon était court Et la fille riait de sa gorge charmante.
Mais la peur de quelque bleu gendarme, O rimeur, te retenait sans doute, Car tu es revenu sur la route Sans la belle maraîchère d'Argenteuil Et même je crois une pointe de larme A l'oeil.
LE MERLE
Le merle était dans le pommier Tout à l'heure, Le merle beau siffleur, Mais vous dormiez.
Le vent frais du matin secouait Les feuilles et les roses Et pour écouter le délicat virtuose Tout se tenait coi.
Pourtant un bouffon manquant à la poésie De cet amoureux alléluia, Vieux galant cramoisi, Un coq à son tour s'égosilla.
Mais vous dormiez, très chère, et n'aviez nul souci De cette pluie De notes, non plus d'ailleurs que de celui Qui est à votre merci.
JEAN GOSSART
Que Jean Gossart boive un bon coup De cidre frais ou de vin chaud, Que Jean Gossart boive un bon coup Et que Margot vide la bourse du grigou, Peu me chaut.
Je ne regarde que la route qui poudroie Par la fenêtre de l'auberge; Je n'écoute que cet oiseau dans le bois: Jean Gossart, n'as-tu pas le roi? Ton nez s'allonge comme asperge.
Mais que le clocher fin de la Landelle Se voie de partout, Et tes cornes aussi, Jean Gossart, que m'importe, Puisque l'infidèle M'a fermé pour ce soir sa porte Et que je n'ai plus de dame d'atout.
LA PLUME D'AUTRUCHE
Ah! jolis masques de Paris Mon coeur trébuche Toujours trop tôt; La vieille dame avec une plume d'autruche A son chapeau Sourit.
Jusques à quand te croiras-tu donc damoiseau, Pauvre homme au poil déjà tout gris; Faux départ: L'amour une fois encore est venu trop tôt Ou trop tard.
BONNARD
Le camembert bleu, l'orange et la banane Dorment dans le vieux Rouen; Finies! compotes au sucre Et tarte à la crème; La tulipe jaune se fane En son verre de Bohême; Madame pianote et montre en jouant La plus jolie nuque.
Digérons: cette heure est vraiment Exquise; Un peu de rêve sous la lampe flotte Et je me grise De l'odeur de cette nuque en fleur; Madame joue un air ancien, Un air tendre et cajoleur De gavotte; Monsieur descend faire pisser le chien.
Chère âme, voici l'instant propice, Puisque la bonne est sortie elle aussi: Aimiez-vous de la sorte, ô Juliette ou Lucie Ou douce Bérénice? Car notre amour enfin ne connaît plus de bornes, Et que le diable perde ses cornes Si ma main partout ne se glisse ...
Mais la clé grince: La tulipe d'effroi Meurt et s'effeuille; Prudent et sans plus attendre Je m'enfonce dans le fauteuil Et madame de ses beaux doigts minces Reprend innocemment ce motif d'autrefois, Cette gavotte adorable et tendre,-- De Philidor, je crois.
LA BRETELLE CASSÉE
Messieurs, arrêtez-vous de grâce! Que le diable m'emporte, Ma bretelle casse, Et je perds, je crois bien, ma culotte.
Si vous riez encore, Aminte, Je ne serai pas dupe; Je le dis à maints et maintes, Et pendu sois-je si je mens: L'astre le plus charmant Que j'aie vu, je le vis sous vos jupes ...
Mais fi! de l'indiscret Et trêve à ces réalités Qu'en dévot j'adorais; La lune se lève: Mes belles dames, permettez Que j'accroche à sa corne dans ce soir d'été Tout mon rêve.
MATINES
Il a plu. Que l'odeur de la fleur de sureau Est délicieuse ce matin! Le soleil dans la brume demeure incertain Et les corolles sont encore pleines d'eau.
Où irons-nous? Le vent est d'est: n'entends-tu pas sonner les cloches? Le rideau de nuages se dénoue Et le brouillard dans la vallée s'effiloche.
A Saint-Aubin, à Ons-en-Bray, A Espaubourg aussi, partout voici matines: Quel amoureux regret, Chère hypocrite, te retient donc sous la courtine?
MADEMOISELLE ROSE
Une petite prise, mademoiselle Rose, Une petite prise de vieux tabac fin: A notre âge, eh! eh! c'est chose Plus chère qu'un sachet de parfum.
Ça pique et c'est délicieux Mademoiselle Rose, vous savez bien; Ça pique et ça met une larme aux yeux, Pour rien en somme, pour rien ...
Autrefois c'était une fraîche rose Que je vous offrais, et cela aussi, Cela aussi, mademoiselle Rose, Mettait une larme claire entre vos cils.
Mais maintenant vous avez bonnet et jupe A la mode ancienne: Hélas! nous sommes restés tous deux dupes De nos mutuelles antiennes.
Et maintenant quand on cause, Et maintenant que voulez-vous qu'on dise? Une petite prise, allons, mademoiselle Rose, Une petite prise ...
LE GARÇON MEUNIER
La lune est encore sur le clocher; La route est grise dans l'air dense; Le meunier balaie le plancher; La pelote roule et le chat danse.
Je regarde en chemise à travers la vitre Le paysage obscurci; Ah! qui donc siffle ainsi une chanson au loin? Il me semble que le moulin Bat plus vite Et mon coeur aussi.
Une fenêtre s'est ouverte à petit bruit: Belle meunière, est-ce la vôtre? La lune en rit, La lune haute Dans le vieux ciel couleur de taupe Et de souris.
Votre bonhomme de mari trotte au grenier Et le gendarme dort comme un loir dans son lit; Le rat grignote, le chat joue Et seul en chemise et rêvant de vous, Je m'enrhume, ô très jolie: Mais où est le garçon meunier?
SOUS LA CENDRE
La pluie peut tomber plus fort Du ciel monotone; Les larmes peuvent descendre Le long des joues Et cet amour peut être mort; L'eau dans le pot chantonne Et bout toujours Sous la cendre.
Et moi aussi malgré La rose à jamais morte dans l'automne d'or Et que de plus en plus ce poil gris pousse, Je chante encore, Et comme un baladin qui fait danser un ours Sur le pré, Je traîne en souriant un coeur désespéré.
LA CHAMADE
Que le bassoniste Sur l'ut grave de la sérénade Insiste, Et voici le coeur qui bat la chamade.
Ah! quel trictrac sentimental et tendre Se cache sous ce sein fleuri; Jamais Clitandre ni Cassandre. N'en sauront le prix.
Mais moi, très chère Chaque soir j'essaie d'accorder mon âme A votre subtil sourire, Et très dévotement je vous révère, A l'égal de la dame De Tyr.
LE CHEF D'ORCHESTRE
Le chef d'orchestre à perruque blanche Et menton mal rasé bleuté de barbe grise A troussé la dentelle de sa manche Pour humer une dernière prise.
Il a cogné sur le pupitre à musique Son minuscule bâton d'ivoire; La contrebasse a rajusté ses bésicles Et les danseurs les roses de leurs habits noirs.
Voici que les archets réveillés vont et viennent Pour jouer de vieux airs oubliés, Et les violons avec leurs danses anciennes Font courir les petits souliers.
Les cavaliers se penchent un peu Sur les épaules émergeant des velours Et murmurent de tendres aveux Et des propos spécieux d'amour.
Les tailles souples se ploient, Les mains se serrent plus doucement Et sous les flottantes cravates de soie Battent plus fort les coeurs des amants.
Mais comme le chef d'orchestre comique et discret A cessé de gesticuler en mesure, Les petits souliers s'arrêtent à regret Et les couples s'en vont dans les embrasures.
C'est l'heure où les amoureux demeurent songeant Et chuchotent tout bas dans l'ombre des croisées: Le chef d'orchestre en sa tabatière d'argent A repris du fin tabac d'Espagne à priser.
VUILLARD
La douceur des pantoufles de laine Qu'une chère main a brodées de fleurs Et la tiédeur du thé qui s'évapore, O mon amie, Réchauffent mon corps, Réchauffent mon coeur A demi endormis.
Tout autour de nous le souvenir traîne Ainsi qu'un chat maigre sur le plancher; Tout autour de nous le souvenir rôde Et l'antique marbre noir est jonché Des clairs pétales jaunes D'une rose.
La nudité sournoise de ton cou charmant Et beau comme un frais bouquet Réveille un moment mon désir de vieux faune, Mais je me mens à moi-même Sans doute, ou je n'ose.
Et je me verse simplement En Roméo trop fatigué Qui n'use de nul piment, Un peu plus de crème.
LES AUDACIEUX
Froissons les jupes!
Que le jet d'eau mélancolique jette Au clair de lune ses volutes Tant qu'il voudra; Poussons la fenêtre Et prenons la belle en nos bras: C'est l'heure, messieurs, C'est l'heure ou jamais d'être Audacieux.
Plus n'est besoin des cordes aux lucarnes Ni des airs langoureux de flûtes Dans la bise des carrefours: Voleurs d'amour N'ont point peur du gendarme! Voici les jolies roses dans le linge blanc; Il ne faut plus de flûtes, Ni de guitares, ni d'aveux tremblants, Car où sont les galants cérémonieux Que vous fûtes, Messieurs?...
Froissons les jupes!
L'EAU CLAIRE
Se contenter du sourire divin D'un visage qu'on aime, D'un verre d'eau sans vin Et d'une tarte à la crème.
Faire ce rêve: S'enivrer du parfum d'une rose brisée Et des deux lèvres Ouvertes pour le baiser.
Vivre en somme d'amour et d'eau claire Tant qu'on aime, Puis s'endormir à jamais au son d'un vieil air Mélancolique de Bohème.
Et dire que cela même est folie De demander si peu Et qu'il faudra mourir un jour sans sou ni jolie O mon Dieu!...
SOUS LE BALCON
Qu'il gèle à pierre fendre, qu'importe! L'amour est plus fort que tout; Un tourlourou fait le troubadour Sous une porte.
La lune dans la nue Met sa double corne; Un couple contre le mur orne Un peu plus un mari biscornu.
Mais moi j'allonge en vain Sous le balcon un nez rougi De froid et non de vin: La belle en sa chambre a soufflé la bougie.
LE TRÈFLE BLANC
Je m'assieds dans l'herbe bleue: Qu'il est joli le trèfle blanc; La fille embrasse le galant Et l'amour danse tout autour d'eux; Qu'il est joli, le vieil enfant!
Où est le temps où moi aussi Je faisais l'amoureux, Le temps de Berthe et de Lucie Et de la femme du marchand de Dreux; Où est le temps des coeurs tremblants; Et de ma barbe noire et de vos blonds cheveux, Où est le temps?
Derrière la haie les galants s'en vont Et l'amour à leurs trousses sourit; La jeune herbe bleue tremble dans le vent Et moi, qui reste seul, je me morfonds A regarder le trèfle blanc Et tirer sans répit les poils gris De mon menton.
BROUWER
Je m'abrite sous la haie Et bien caché de l'indiscret, Prestement je baisse mes braies.
Mon cher Brouwer, il me faudrait Pour décor propice Un de tes paysages hollandois Où l'on voit le cul rose de quelque bon drille; Mais ici je n'ai que prés et forêt, Avec là-bas un joli bouleau tout droit; Mon fusil brille Contre la barrière de bois Où mon chien pisse, Et je fais ce que fait le Roi.
LE RETOUR
Toits bleus d'ardoise et murs de brique rose Au milieu des arbres, Sur qui la brume gris d'argent se pose. Que mon coeur est sensible à votre charme!
Je pousse la porte: Bon aubergiste me voici; La dinde est-elle bien farcie Et la servante accorte?
Je m'assieds près de la croisée Humant l'odeur des fleurs avec celle des plats; Le chat ronronne, l'oie s'effare, Mais la commère n'est plus là Et je ne vois hélas! que l'image brisée Du fin peuplier dans l'eau de la mare.
LE POMMIER TORDU
Il y a un pommier tordu Dans le pré; Jeune femme en ta maison, qu'as-tu A soupirer?
Il y a un vieil homme gris Près du feu; Ne soupire donc pas pour si peu: Le chat au grenier guette la souris.
Il y a un oiseau qui chante sur la branche; Il y a un garçon qui siffle sur la route; Vieux mari, fais chauffer la soupe: Ta femme reviendra dimanche.
LA PINTE VIDE
Un homme menace et la femme crie Comme une pie borgne; Un enfant longuement sanglote; Ainsi va la vie.
Pourtant le printemps tremble et dans l'air attiédi Traînent des souffles de bonheur et de lilas; Pourtant le vieil amour a passé là Jadis.
Hélas! jeunesse est loin Et voici la pinte et la bourse vides; Il ne reste plus maintenant que ride Et chagrin.
CHRONIQUES DU TEMPS DE PHILIPPE VIII
A LA TERRASSE
Au temps où Moréas montrait son nez Et sa moustache Dans les cafés de Montparnasse, Le vieux cheval de fiacre Était de roses couronné, Au temps de Moréas. Monsieur Lintilhac D'ire protestait: «Qu'on harnache D'un vil cuir Cette carcasse De baudet!» Sur quoi, tous de rire.
Et tandis qu'un nuage flottant Au-dessus de Paris Filait dans l'espace, La brise fine du printemps Portait du Luxembourg jusqu'à notre terrasse L'odeur des marronniers fleuris.
LE NAIN
Je venais d'allumer mon feu de bois sec Et de m'asseoir de fort indolente sorte Dans mon vieux fauteuil de velours d'Utrecht Quand on gratta doucement à ma porte.
«Est-ce toi, dis-je, ma douce Colombine, Fluette fée en robe à vertes dentelles, Ou toi, sire Arlequin de triste mine, Qui viens céans rallumer ta chandelle?»
Mais ce n'était ni Colombine, ni son duc, Ni même quelque oiseau déplumé d'Edgar Poë: La porte s'ouvrit à mon nain caduc Qui avait une mitre pour chapeau.
Il portait sous le bras quelque volume Énorme à reliure de parchemin, L'histoire de Krespel ou d'Ulalume Sans doute, à fermoir d'or et filet de carmin.
Il le posa sur un livre d'André Gide; (C'était d'adorables _Chansons de Bilitis_); Il regarda narquois mon encrier vide; Ota sa mitre mirobolante et sortit.
DEVANT L'OBÉLISQUE
Dimanche: bon Parisien va-t-en Rêver d'amour Vers Auteuil ou le Point-du-Jour: Le bateau-mouche t'attend.
Voire file jusqu'à Meudon Ou Saint-Cloud; Feuille morte au bois est mol édredon Et Madame n'a pas peur du loup.
Le brouillard bleu de Seine argente les collines; Le paysage est exquis Comme un croquis De Stanislas Lépine.
Déjà l'agile violoniste Frotte l'archet de colophane; Dans les yeux clairs mi-clos des femmes Un éclat singulier persiste.
La cloche sonne Pour l'embarquement; Allez les belles et les amants: Sur le ponton ne reste-t-il personne?
Clique amoureuse, adieu: mieux vaut laisser ici Tout seul devant l'obélisque Le birbe barbu, certes! mais trop triste Que je suis.
LES TROIS ÉCUS
Il n'y a qu'un coquelicot dans le pré Avec trois marguerites autour; Il n'y a qu'un coquebin dans le bourg Pour trois filles à marier.
Ainsi s'en va la République, tout cloche: Que de fois hélas! que de fois Je n'ai eu qu'un écu en poche Quand il en fallait trois.
LA FLEUR SÈCHE
J'avais ouvert un vieux bouquin poudreux De _Poèmes anciens et romanesques_, ce matin, A la page marquée d'une fleur sèche de thym, Que nous avons, chère souris, souvent lue tous deux.
Je rêvais doucement de celle Que tu sais bien et qui partit je ne sais où, Séduite sans doute par l'escarcelle D'un vieil amoureux radoteur et fou.
Je regardais la lune au travers des branches D'un cerisier mort qu'on n'a pas abattu, Quand la bise, je crois, ou ma manche Tourna la page rongée par tes dents pointues.
Est-ce le simple froissement du papier, Ou quelque autre mystérieuse cause, Qui te fit sauver ainsi, à pieds Légers, à pieds fourrés de bas gris et roses?
Est-ce cela vraiment? Ou d'avoir vu la lumière Hésitante du jour qui se lève, Qui te fit fuir, chère souris coutumière, Comme mon rêve, comme mon rêve ...
JEUX D'EAU