Chapter 29
--Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un homme d'honneur ne se vante jamais...
--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?
--En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû me vanter de rien.
--Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse comme un coquillage.
--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez été amoureux.
--Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens pas davantage.
--On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au point de raconter des choses étranges sur votre séjour à la campagne, l'été dernier?
--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tête. Suis-je devant un jury?
--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous haïrait pas tant si elle ne vous avait pas tant aimé.
--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?
--Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!
--Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, répondit Horace du même ton moqueur.
--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez juré fidélité jusqu'au tombeau?
--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.
--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dépit à la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.
--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?
--Tenez vous à le savoir?
--Un peu.
--Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que vous vous faites passer pour riche; que vous êtes un enfant, et que vous faites semblant d'être un homme; que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que vous jouez le rôle de vainqueur.»
Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.
«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences, répondit-il avec fermeté, comme je ne sais pas le moyen de me venger d'une femme, je me bornerai à dire qu'elle se trompe; mais si un homme me le répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais qu'il en a menti.»
L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un mouvement de colère. Son voisin le retint, et se hâta de dire d'un ton assez équivoque:
«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un de ces _après-boire_ où vraiment la vérité nous échappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous aviez menti, il faudrait l'excuser d'user de représailles.
--Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je désirerais savoir votre opinion sur mon compte.
--Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, que vous l'avez conté à quelqu'un dans les fumées du champagne, et que vous avez fait là une grave imprudence.
--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.
--Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans l'oratoire de madame de ***.»
Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré d'épouser.
«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.
Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son verre; il chercha à deviner dans les regards des convives si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la manière dont on présentait les choses donnait à penser que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi, et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré lui.
Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée; mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment contre la méchante créature qui avait voulu le déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son ennemie.
Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une froideur méprisante: «Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas plus gris que moi, vous êtes _soûl comme un_...»
Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa raison était parfaitement éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier. Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières, ils auraient eu assez d'instinct généreux dans l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait d'être.
Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever, parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain, léger et maladroit.
Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse du coeur élève l'intelligence quand besoin est. «Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait. J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir tout d'un coup des avantages de fortune et de considération que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tête à vous venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais en cet instant.»
Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre en voyage.
Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.
XXXII.
Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant où fuir l'une et comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme celles qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de dégoût.
Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse, s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études. Dans ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau. Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme un opprobre.
Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant à reprendre son attitude naturelle, se dressait par mèches raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.
Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit:
«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous vous sentiez mieux.
--Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire à son animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade et perd la tête. Nous craignons que notre _trésor_ ne soit mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner.
--Donnez-moi bien vite le _trésor_, s'écria Eugénie en s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.
--Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...
--Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton sang-froid à deux mains: Horace est ici.»
Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, le _trésor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à son possesseur légitime.
--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle avec un soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici durant quelques jours. Horace ne peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter cette rencontre.
--Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble que cet homme ne peut seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle désire le voir, que sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»
«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, lorsqu'il entra chez nous vers dix heures pour déjeuner.
--Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec un sentiment secret de malice austère. Comment le trouvez-vous?»
Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la même indifférence. Il est vrai que ces poupons-là ne ressemblent à rien, ou plutôt ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un petit enfant d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là? un mois? deux mois?
--On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un seul! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel enfant?
--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _délirant_ si cela vous fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est pas à vous.
--Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.
--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre ménage?
--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, pendant que je servirai le déjeuner?
--Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment toucher à _cela_, et que s'il lui prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses yeux ronds!
--Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.
--Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter dans la loge de ses chers parents.»
L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.
«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor!»
Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement, lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux, passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité: vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup réfléchi, depuis _mon malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais, jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui. Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des entrailles différentes des nôtres.