Chapter 28
--Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me semble, la réhabilitation de l'égoïsme...
--Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste. Je te vois venir! tu vas me dire que _mon livre est une mauvaise action_. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze feuilletons qui finissaient de même.»
J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses théories de _l'art pour l'art_ avec une sorte d'obstination dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie enjouée que l'élude du goût lui avait donné.
Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!
«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement ses deux mains sur les épaules, tout charmant que vous étiez au commencement de votre visite, et tout maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous ne savons que penser.
--Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence. Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il abrégea sa visite.
«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.
--Nous le reverrons quand il aura gagné encore de l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous faire voir, répondit-elle.
--Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.
--Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»
Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par une visite autrement agréable. Comme nous étions encore penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour du pont, écraser un homme et une femme qui venaient à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent involontairement ce couple modeste qui venait toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens affairés qui suivaient le trottoir.
«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais! ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle a une tournure charmante; et à la manière dont elle s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.
--Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc, Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène; il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?
--Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne? A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.
--C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est Marthe avec Paul Arsène!
--Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies que tu me donnes.»
J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés. Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant, et ne reprit la force de les embrasser qu'en les arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles ils nous informèrent complaisamment des moindres détails de leur histoire et de leur vie présente. Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la regarda avec surprise, et me dit en la montrant:
«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix, son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé. Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer un nom que Marthe, dans son récit, avait répété cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe, et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, ne pouvait s'empêcher de s'écrier:
«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble que je les ai quittés hier.»
Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement d'Horace que de la forcer à nous interroger sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement, et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit avec un sourire doux et triste:
«Tu vois que je connaissais bien Horace!»
Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent, joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.
XXXI.
Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommée littéraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé aux plus grands succès auprès de ces belles poupées de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager les ressources de sa position, et son trop de confiance l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. Les deux ou trois mille francs du second roman avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui, et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de son roman, et même leurs relations avaient été si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait de son côté avec mépris et aversion. Cette triste aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était encore jeune et belle.
Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur, soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir éligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.
Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux en amour, s'était trompé. Horace n'était que vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle, l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent perfidement à cette confession haïssait Léonie, et voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, ce dernier fut informé de l'infidélité de sa maîtresse. Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison. Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est un homme _qui parle_. Horace fut éconduit brusquement. Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement Consommée.
Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître, et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le premier la petite somme de talent qu'il avait amassée, parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois. Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait. En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il avait été froid et faux comme son modèle et comme son propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage, s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie, et que personne ne pouvait la reconnaître. Incapable de garder un secret d'amour, il était également incapable de le proclamer froidement et par vengeance.
Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, il perdit au jeu ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa cheminée une lettre de son éditeur, en réponse à un billet qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores avec une imagination flétrie par le dégoût!» Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui appelle un chat, un chat, et un succès manqué un _bouillon_. Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume était plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le titre n'était pas assez _ronflant_, la donnée n'était pas _morale_, il y avait _trop de réflexions_; et mille autres causes de non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur outré de colère et rempli de désespoir.
Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage pas pour un refus d'éditeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une préface d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât un feuilleton de Jules Janin. Tous s'accordaient pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait débourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'âme.
Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier son domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis de Méran, non sans un trouble mortel; car il savait qu'à moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les âpres jouissances de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-là il lui sembla que Louis de Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eût-il pu le deviner? Horace avait réformé son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être encore retenu pour quelques jours par des affaires imprévues, espérant que, durant ce peu de jours, la fortune du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment son voyage.
Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude. Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, et alla s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette époque-là, les élégants du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis de Méran payait une part de location, et l'emmenait une ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par les autres occupants avec cordialité; car on l'aimait, et son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce soir-là on tourna à peine la tête lorsqu'il entra, et personne ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:
O Mathilde, idole de ma vie, etc.
Probablement on écoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et bientôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui, avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué, et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, de temps à autre, il lui semblait remarquer un sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flotter dans la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient, le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres des mots étranges derrière leur éventail: _aventurier, aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien! homme de rien!_ Alors il était prêt à s'évanouir, et quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. _Peut-être avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout à fait contenance. Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à se cacher, à ne jamais reparaître.
Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se défendre avec audace, et de savoir à tout prix s'il était victime d'une secrète persécution, ou en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré par l'air froid ou bienveillant des convives.
La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer. Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre confiance en lui-même.
Alors un des convives lui dit:
«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?
--Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.