Chapter 18
«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, et chez vous il y a une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous nous _régalez_. Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices; vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain. Oh! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J'ai vu cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou dire je répondrais _connu!_ Je suis un spectateur usé, et désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pièces par coeur. Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je vous croirai un homme d'honneur.
--Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je consens à vous parler froidement, très-froidement; car je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de toutes les insultes que vous venez de me faire...
--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis un mois que vous me provoquez; et c'eût été vous rendre service que de vous prendre au mot; mais j'ai un meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à l'escrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi.
--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort.
--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frère-jean_... Dieu m'en préserve, Horace! ces façons-la sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt que d'y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il y aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.
--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi.
--Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous.
--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de coeur que j'ai eus avec vous.
--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher de vous humilier de nouveau que je vous défends d'y revenir.
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte?
--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adore et que vous n'estimez seulement pas.
--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon coeur?
--Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre.
--Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.
--C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si à plaindre?
--Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la seconde ou troisième.
--Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher. Vous l'avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux que certains adolescents.
--Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage.
--Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs sous des robes souillées, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques.»
Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de son pied:
«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez endetté avec votre tailleur!
--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublié; mais je vous remercie de me le rappeler.
--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière avec insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est le privilège des beaux garçons, comme celui des belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble à un sanglier plus qu'à un chrétien, et dont la face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à faire souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez fait.
--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en séparer! je ne m'habituerais pas à vivre sans elle!
--Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.
--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.
--En êtes-vous bien sûr?
--Elle se tuera si je l'abandonne.
--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement, au nom de l'honneur, au nom de votre amour même...
--Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop.
--Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.
--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!
--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y eût plus un seul miroir dans l'univers; 2° que Marthe perdît la vue; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir de ma figure.
--Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?
--Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour un autre.
--Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café de Paris?
--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.
--Comment, vous le voyez?
--Tous les jours.
--Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est étrange!
--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.
--Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s'est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?
--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci! C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien dit! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admiration.
--Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me fiais à vous!
--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle, je n'ai jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: mon coeur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement qui vous pèse et qui la tue.»
Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut se décider à rien.
XXII.
Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d'autrui, deux choses qui lui rendaient Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière; car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. Marthe était plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui dit un mot de crainte ou de regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union malheureuse.
«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite d'une irritabilité des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, malgré toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant d'aimer.»
C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, qui l'avait pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion, prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement au défi de lui voler le coeur de Marthe, et lui donnait désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le paraître; et il sentait bien que d'un mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec effort dans des coeurs lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.
Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au lieu de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait jugé.
Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent son sort sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le caractère ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu'à se laisser devancer par eux dans une entreprise à main armée. Ma situation ne me permettait pas d'être son confident. A quel point Arsène le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s'enfermer, il le trouva environné de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces dangereuses reliques devant un jury, et de là en place de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu'il se fût promis de n'en plus avoir.
«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre, jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.
--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, que je ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous amuserez pas, j'espère, à me plaisanter tout haut sur mon goût pour les armes à feu.
--J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à cet égard; et je vous répète que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.
--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»
En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans une rêverie profonde.
«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle nous dit: Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout! et il n'y aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse et lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande et d'utiliser les talents que nous acquérons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous méconnaît, elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous restons tranquilles, elle nous méprise ou nous oublie. Ah! vous avez raison, Jean, grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide!
--Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, et j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritable bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se sont dévoués pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!
--Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président: chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi aimeriez-vous le peuple?
--Parce que j'en suis.
--Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple seul si bien que vous avez des intérêts différents des siens, qu'il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s'en faut.
--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas à m'expliquer là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis: «J'aime le peuple.» Il est vrai que j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois, que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la bière et le _caporal_. Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée, c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez; mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez belle pour que nous combattions pour elle.
--C'est une idée que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez proclamée.
--Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au commencement.»
Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l'action des hommes supérieurs, ni qu'il pût en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument d'Horace contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient toujours, et n'agissaient jamais.
Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d'une révolution en faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, et un essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que Laravinière se fit des illusions gratuites, Horace crut à un mouvement efficace, s'engagea par serment auprès de Jean à s'y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus égale. Ce rôle de conspirateur l'occupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu; il le vengeait secrètement de l'indifférence de la société envers lui; il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et répandait des fleurs sur sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et qu'elle le salua fort légèrement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste influent dans la république.
Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par d'autres que par lui, soit que des circonstances cachées en eussent retardé l'accomplissement, Laravinière n'avait eu autre chose à faire qu'à fourbir ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses de toute préoccupation politique.
J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par une de ces froides nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensité au fléau, et j'attendais, en volant à _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à suivre la personne qui me réclamait, avant d'avoir ouvert tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, malgré le changement qui s'était opéré en elle.
«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me chercher, grand Dieu?
--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh! venez tout de suite, venez avec moi!»
J'étais déjà en route avec elle.
«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin faisant.
--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son esprit est tellement frappé, que je crains tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et en rentrant il a soupé.
--Et quels accidents?
--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir à l'ambulance, que la frayeur s'est emparée de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.
--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.
--Oh! c'est seulement un peu de froid!
--Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de mon manteau.
--Non, non, cela nous retarderait, marchons!