Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle

Chapter 9

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On connaît aussi, publiées vers ce temps, un certain nombre d'impressions d'éventails dont je ne veux citer que le plus remarquable, qui est dans la collection de M. Bing. C'est la tête d'un aigle tenant dans ses serres un petit ourson, dont les ailes étendues remplissent, de la manière la plus heureuse, l'hémicycle de l'éventail.

Enfin, en l'année 1823, l'année où Hokousaï va publier ses plus belles feuilles séparées, va faire paraître ses premières planches des TRENTE-SIX VUES DE FOUGAKOU (Fouzi-yama), il met au jour une curieuse impression. C'est une très grande planche, du format de nos plans de ville: un paysage imaginaire contenant cent ponts dans une seule vue, un paysage d'un pittoresque indescriptible. Et voilà ce que Hokousaï a écrit, comme légende de l'estampe: «_Pendant l'automne dernier, j'étais tristement rêveur, et soudain j'ai imaginé de me promener dans un paysage pittoresque, en passant un nombre innombrable de ponts, et je me suis trouvé tellement heureux de ma longue promenade dans ce paysage que j'ai pris de suite mon pinceau et l'ai dessiné, ce paysage, avant qu'il ne se perdît dans mon imagination_.»

XXXI

Cette note sur le _Paysage à cent ponts_ est un témoignage du tempérament poétique du peintre, et la biographie de Kiôdén affirme en effet que Hokousaï fut un excellent poète dans la poésie Haï-kai (la poésie populaire).

A propos du goût d'Hokousaï pour la poésie, on raconte qu'il était membre d'une société de poètes, nommés les _sociétaires de Katsoushika_ et, en raison de sa supériorité sur ses confrères, y exerçant une sorte de présidence. Or dans cette société il y avait des gens de service, ignorant que le peintre et le poète étaient le même homme, et il arriva qu'un soir on lui apporta une lanterne dont le papier était blanc, sans aucune ornementation; Hokousaï demanda un pinceau et dessina des tiges de fougères, d'un trompe-l'oeil si extraordinaire que le domestique qui avait apporté la lanterne ne put s'empêcher de crier: «Oh! vraiment, monsieur Hokousaï, quelle disposition vous avez pour le dessin!»

On entend l'éclat de rire des _sociétaires de Katsoushika_ en train de regarder Hokousaï peindre.

XXXII

De 1823 à 1829 paraît, sous le titre de: LES TRENTE-SIX VUES DE FOUGAKOU (Fouzi-yama), une série d'impressions célèbres, qui dans le principe ne devait compter que 36 planches, et dont le nombre a été porté à 46 planches.

Cette série en largeur, aux couleurs un peu crues, mais ambitieuses de se rapprocher des colorations de la nature sous tous les aspects de la lumière, est l'album inspirateur du paysage des impressionnistes de l'heure présente.

1. _Yéjiri_ (de la province de Sourouga). Un coup de vent.

2. _Ohno-shindén_ (de la province de Sourouga). Transport de fagots par des boeufs.

3. _Champs de thé de Katakoura_ (de la province de Sourouga). Un homme ferrant un cheval.

4. _Foujimi-no-hara_ (de la province d'Owari). Un Japonais agenouillé dans le cercle d'une immense cuve qu'il assemble et où l'on voit dans le fond le Fouzi-yama.

5. _Un matin de neige à Ko-ishikawa_ (à Yédo). Femme indiquant, d'un kiosque, le Fouzi-yama.

6. _Todo-no-Oura_. Des tori-i dans l'eau, au bas desquels sont des pêcheurs de coquillages.

7. _L'autre côté du Fouji, vu de Minobougawa_ (nom de rivière). Chevaux au bord de la rivière.

8. _Beau temps par un vent du Sud_ (daté 1825). Le Fouzi-yama, en la coloration rouge d'une brique, avec quelques lézardes de neige à l'extrémité de son pic, et se détachant sur un ciel d'un bleu intense tout rayé de nuages blancs stratifiés qui donnent au ciel le caractère d'une plage dont la mer vient de se retirer. Une impression de la plus grande originalité et où l'artiste japonais eu la bravoure de rendre l'effet qu'il a vu, dans toute sa vérité invraisemblable.

9. _Orage au pied de la montagne_. Le Fouzi-yama vu tout pourpre à la clarté d'un éclair.

10. _Ascension des hommes_. Montée de Japonais, par des échelles, à la caverne de Fouzi-yama déjà toute pleine de pèlerins.

11. _Naroumi de la province de Kazousa_. Grand bateau couvert de nattes.

12. _Oushibori de la province de Hitati_. Aménagement d'un grand bateau japonais dont on ne voit que la moitié.

13. _Le lac de Souwa, de la province de Shimano_. Une hutte sous un arbre.

14. _Dans la montagne de la province de Tôtômi_. Des scieurs de bois débitant une énorme solive s'élevant dans le ciel portée sur quatre poutres. Une des planches les plus harmoniques aux colorations simplement vertes et bleues sur le jaune du papier, avec quelques rehauts d'encre de Chine.

15. _La roue hydraulique de Ondén_. Une femme, un baquet sous le bras, une autre en train de laver, dans la chute d'eau un panier rempli d'herbages.

16. _Inoumé-tôghé de la province de Kahi_. Le Fouzi-yama, d'un rouge brun à la base, d'un bleu d'outremer au milieu, puis blanc de neige au sommet.

17. _La surface de l'eau de Sansaka de la province de Kahi_. Le Fouzi-yama jaune d'ocre, reflété dans le bleu de la rivière.

18. _La passe de Mishima de la province de Kahi_. Un gigantesque cèdre dont trois hommes sont en train de mesurer le tronc de leurs bras étendus. Encore une de ces harmonieuses planches faites de colorations bleues et vertes sur papier jaune: au fond les colorations de nos grisailles amoureuses du XVIIIe siècle.

19. _L'Aube de Isawa de la province de Kahi_. Au-dessus de toits de chaume d'habitations de paysans, le Fouzi-yama tout noir, sauf l'extrémité du pic.

20. _L'intérieur du flot en face de Kanagawa_ (à Tôkaïdô). Planche qui devrait s'appeler _la Vague_ et qui en est comme le dessin un peu divinisé par un peintre sous la terreur religieuse de la mer redoutable entourant de toute part sa patrie: dessin qui vous donne le coléreux de sa montée dans le ciel, l'azur profond de l'intérieur transparent de sa courbe, le déchirement de sa crête qui s'éparpille en une pluie de gouttelettes ayant la forme de griffes d'animaux.

21. _Hodogaya sur le Tôkaïdô_. Le passage d'un pont de bateaux par des piétons et un Japonais à cheval par un temps de neige.

22. _Yoshida sur le Tôkaïdô_. Maison de thé où hommes et femmes prennent du thé, fument, se reposent sur le banc intérieur de la maison d'où par une grande baie on aperçoit le Fouzi-yama. Dans un coin un voyageur ramollit sa chaussure à coups de maillet.

23. _Kanaya sur le Tôkaïdô_. Norimon porté dans l'eau.

24. _Plage de Tago près de Yéjiri sur le Tôkaïdô_. Une barque, au-dessus le Fouzi-yama, tout bleu.

25. _Yénoshima de la province de Sagami_. Maison rustique dans une île.

26. _Nakabara de la province de Sagami_. Porteurs près d'un petit monument bouddhique.

27. _Shitiri-ga-hama de la province de Sagami_. Un bouquet d'arbres bleuâtres.

28. _Le lac de Hakoné de la province de Sagami_. Paysages montant au-dessus de sommets d'arbres au bas de la planche.

29. _Menesawa de la province de Sagami_. Assemblées de grues.

30. _Tatékawa de Honjô_ (à Yédo). Le quartier des chantiers de bois à Yédo, avec d'un côté ses piles de bois et de l'autre ses assemblages de planches debout.

31. _Le pont Mannén-bashi de Foukagawa_ (à Yédo). Un bateau à l'avant.

32. _La pagode des 500 Rakan_ (à Yédo). Sur la terrasse de la pagode.

33. _Le pin de Aoyama_ (à Yédo). Pin à l'étendue des branches couvrant un terrain immense, branches que soutient une forêt de tuteurs.

34. _Kajika-sawa de la province de Kahi_. Homme retirant, du haut d'un rocher, un filet jeté dans un lac.

35. _Mégouro inférieur_ (à Yédo). Faubourg de Yédo où se fabriquent les meules pour écraser le riz.

36. _Sénjû_ (un faubourg de Yédo). Homme préparant pour un cheval la sandale de paille employée avant l'adoption du ferrage.

37. _Vue du Fouji à travers la ville des fleurs_ (Yoshiwara) _du côté de Sénjû_. Une marche de porteurs de fusils dans des gaines rouges.

38. _Tsoukouda-zima_ (une île à l'embouchure de la Soumida). Barque chargée de ballots de coton.

39. _Tamagawa_ (nom de rivière) de la province de Mousashi. Petite barque sur cette belle et claire rivière alimentant Yédo d'eau potable.

40. _Fouzi vu de Shinagawa à travers Gotènyama_ (à Yédo). Montée de gens dans le paysage; à droite collation sur un tapis.

41. _Le pont Nihonbashi de Yédo_. La perspective des entrepôts.

42. _Les magasins de Mitsui de Yédo_. Magasins d'objets de luxe.

43. _Sourougadaï de Yédo_. Colline au centre de Yédo, porteurs gravissant un chemin.

44. _Le temple bouddhique Hongwanji d'Asakousa de Yédo_. Le fronton de la toiture d'un des plus grands temples bouddhiques.

45. _Le soir du pont Riôgokou, vu du quai des Écuries_. Une barque où un homme laisse flotter un linge dans l'eau.

46. _Le village de Sékiya, au bord de la Soumida_ Trois cavaliers galopant sur la route.

À cette série des TRENTE-SIX VUES DU FOUZI se joignent, comme impressions de la même facture, la série des CASCADES et la série des PONTS.

La première série intitulée: _Shokokou Takimégouri_, VOYAGE AUTOUR DES CASCADES, publiée vers 1827, se compose de huit planches en hauteur. C'est sans doute, vu le nombre des cascades célèbres qui existent au Japon, une série qui devait être continuée.

1. _Cascade Kirifouri_ (de la rosée tombante) _dans la montagne kourokami-yama_ (montagne de cheveux noirs) _de la province de Shimozouké_. Trois Japonais en contemplation devant la cascade.

2. _Cascade de Ono sur la route de Kiso_. Cinq porteurs sur un pont.

3. _Kiyotaki_ (cascade pure) _de Kwannon de Sakanoshita, sur la route de Tôkaïdô_. Montée de gens vers un temple de Kwannon.

4. _Mouma aroïnotaki, cascade à Yoshino, dans la province d'Izoumi_. Cascade où le guerrier Yoshitsouné a lavé son cheval et où, par une allusion à ce souvenir historique, il est représenté dans cette impression un cheval rouge qu'un homme est en train de laver.

5. _Amida-ga-taki_ (cascade de Bouddha) _au fond de la montagne de Kiso_. Trois Japonais en train de faire une collation, au bas de cette cascade dans la chute de laquelle le Japon voit une ressemblance avec la tête d'un Bouddha.

6. _Cascade de la colline des mauves_ (Aoyégaoka) _à Yédo_. Un homme s'épongeant le front, appuyé sur le bâton de ses paniers.

7. _Cascade de Rôbén_ (nom d'un ancien prêtre), _dans la montagne Ohyama, province de Sagami_. Gens se baignant dans la cascade.

8. _Yôrô-no-taki_ (cascade de Yôrô) _dans la province de Mino_. Un groupe de Japonais assis, se reposant au bas de la cascade.

La série des PONTS intitulée: _Shokokou Meikiô Kiran_, vues pittoresques des ponts de diverses provinces, et publiée de 1827 à 1830, se compose de onze planches en largeur.

1. _Le pont de la Lune crachée_ (reflétée) _dans la montagne Arashiyama de la province de Yamashiro_. Pont sur pilotis de bois.

2. _Pont de bateaux de Sano, de la province de Kôzouké_. Pont sur un cours d'eau très variable relié avec des cordages sur lesquels sont jetées des planches.

3. _Koump-no-kakéhashi_ (le pont du nuage) _dans la montagne Guiôdôsan à Ashikaga_. Pont reliant les deux pics d'une montagne.

4. _Tsouribashi_ (pont suspendu) _sur la frontière des deux provinces de Hida et de Yettchû_. Un pont de cordage avec un filet dessous: un vrai pont d'acrobates.

5. _Kintaïbashi dans la province de Sou-wô_. Pont avec des piles en pierre et un tablier de bois.

6. _Yahaghi-no-hashi de Okazaki, sur la route de Tôkaïdô_. Pont courbe en bois sur piliers très élevés, forme nécessitée par la fonte des neiges au printemps.

7. _Taïko bashi_ (pont de tambour) _du temple de Tènjin de Kameïdo à Yédo_. Pont à la forme surélevée de terre et rondissante d'une moitié de tambour.

8. _Les ponts de Tempôzan sur la rivière Kazikawa dans la province de Settsou_. Deux ponts, près de Ohsaka, reliant une petite île pittoresque à la terre ferme.

9. _Temma bashi_ (à Ohsaka) _province de Settsou_. Représentation sur ce pont de la fête des Lanternes.

10. _Le pont de Foukouï de la province de Yétizén_. Un pont moitié en pierre d'un côté, moitié en bois de l'autre, séparant deux districts de la même province dont l'un était régi par un daïmio riche, l'autre par un daïmio pauvre.

11. _Yatsou-hashi_ (le pont en 8 parties) _de la province de Mikawa_. Un pont aux compartiments zigzaguant sur un vaste marais, de la forme de ces châssis mobiles sur lesquels les enfants font avancer des soldats, un pont élevé pour aller voir dessus la floraison des iris du marais.

XXXIII

Tout peintre japonais, disais-je, dans mon étude sur Outamaro, a une oeuvre érotique, a ses _shungwa_, ses peintures de printemps.

Et je parlais alors de la peinture érotique de l'Extrême-Orient, «de ces copulations comme encolérées, du culbutis de ces ruts renversant les paravents d'une chambre, de ces emmêlements des corps fondus ensemble, de ces nervosités jouisseuses des bras, à la fois attirant et repoussant le coït, de ces bouillonnements de ventres féminins, de l'épilepsie de ces pieds aux doigts tordus battant l'air, de ces baisers bouche-à-bouche dévorateurs, de ces pâmoisons de femmes, la tête renversée à terre, la _petite mort_ sur leur visage, aux yeux clos, sous leurs paupières fardées, enfin de cette force, de cette énergie de la linéature qui fait du dessin d'une verge un dessin égal à la main du Musée du Louvre, attribuée à Michel-Ange.»

Ces lignes, je les écrivais d'après trois albums d'impressions merveilleuses dont j'ignorais encore l'auteur, et que je sais maintenant être Hokousaï, et avoir pour titre: _Kinoyé no Komatsou_, LES JEUNES PINS, dont la publication est de 1820 à 1830.

C'est dans ces albums qu'existe cette terrible planche: sur les rochers verdis par des herbes marines, un corps nu de femme, évanoui dans le plaisir, _sicut cadaver_, à tel point qu'on ne sait pas si c'est une noyée ou une vivante, et dont une immense pieuvre, avec ses effrayantes prunelles, en forme de noirs quartiers de lune, aspire le bas du corps, tandis qu'une petite pieuvre lui mange goulûment la bouche.

C'est dans ces albums que se trouve cette planche d'un voluptueux indescriptible: sur les ondulations d'une étoffe de pourpre, le bas d'un ventre de femme, où s'est introduit un doigt de sa main, d'une main au poignet nerveusement cassé, aux longs doigts contournés, à l'attouchement doucement titillant, d'une main qui, dans sa courbe, a l'élégance volante d'une main du Primatice.

Je laisse là la description des autres albums, je veux seulement signaler une série de petits sourimonos, dont quelques-uns sont _à cache_, et ont été sans doute publiés vers les dernières années du XVIIIe siècle, et dans lesquels, au milieu des frénésies animales, on trouve des affaissements béats, des brisements de cous de nos primitifs, des attitudes mystiques, des mouvements d'amour presque religieux.

XXXIV

En 1828 paraît le _Yèhon Teikinwôra_, CORRESPONDANCE TRAITANT DU JARDIN DE FAMILLE, un des plus parfaits livres illustrés par Hokousaï et gravés par Yégawa Tomékiti: trois volumes où les compositions d'Hokousaï, prenant tantôt le milieu, tantôt le haut de la page, sont encastrées dans une ancienne écriture d'une grasse calligraphie admirablement rendue par le graveur calligraphe Bountidô.

C'est l'ancienne éducation intellectuelle du Japon faite dans la maison paternelle et pas dans les écoles. Et ce livre, où le mot _tei_ veut dire jardin, et le mot _kin_ éducation, nous fait connaître un traité dont le texte écrit en langage courant, usité dans les correspondances journalières, a pour but de donner une éducation morale aux enfants dans la famille, même pendant qu'ils jouent au jardin.

L'intérêt de ces volumes, où une illustration, toute moderne, et sans rapport avec le texte, est intercalée au milieu de cette écriture du XIVe siècle, c'est surtout la représentation des industries et des métiers du pays.

Voici une cuisine: la cuisine officielle du souverain où les cuisiniers ne peuvent toucher à rien qu'avec des baguettes; voici l'atelier d'un sculpteur sculptant une chimère colossale; voici deux planches de forgerons, dans l'une desquelles un vieux ciseleur, aux lourdes besicles, est en train d'entailler une garde de sabre; voici une teinturerie avec le teinturier aux bras teints jusqu'à la saignée; voici des brodeurs brodant la soie étendue sur un châssis; voici les métiers à tisser de la ville et de la campagne; voici la faiseuse de chapeaux de paille, et la faiseuse de papier à l'usage domestique; voici le fabricant de parapluies, voici le faiseur de petites boîtes en lames de bois roulées; voici le peintre de kakémonos; voici le sculpteur spécialiste des statues et statuettes de Bouddha, voici le diseur de bonne aventure offrant de la rue à des femmes dans leur intérieur son petit faisceau de cinquante baguettes révélatrices de bonne ou mauvaise chance de leur vie; voici enfin la boutique du libraire avec l'annonce des derniers livres.

Et, dans cette représentation des industries et des métiers, une merveille que le _d'après nature_ des attitudes, la vérité des mouvements, l'attentionnement des hommes et des femmes à la chose qu'ils font, et la tranquillité calme de l'application pour les besognes délicates, et la violence des anatomies pour l'effort des gros ouvrages.

Dans le second volume c'est le fabricant de nattes, _tatami_; c'est le modeleur de théières en métal; c'est le chandelier, à la main enduisant de cire une tige de bambou, qu'on retire; c'est le vendeur d'huile; c'est un entrepôt de saké; c'est un marchand de légumes frais; c'est un marchand de légumes secs; c'est un préparateur de plantes marines comme l'_aonori_, le _kombou_, et qu'on mange bouilli, grillé ou séché; c'est une faiseuse de filets; c'est un séchoir de pieuvres dont la chair séchée sert à faire des soupes très délicates.

Le troisième volume contient un très petit nombre de planches d'industries. Il n'y a guère qu'un tourneur de meules avec lesquelles on blanchit le riz; un broyeur de thé en poudre, pour le genre de cérémonie dite Tcha-noyu, et se divisant en Koïtcha et Mattcha; un faiseur de macaronis de sarrasin, représenté à côté des figures comiques de deux avaleurs de macaroni, tout à la joie gloutonne de leur occupation. Et, parmi ces industries, un industriel particulier, un conteur d'histoires, jouant un peu les personnages qu'il met en scène et toujours entouré d'un nombreux public de gens qui ne savent pas lire et, ainsi que dans nos feuilletons, arrêtant son récit au moment le plus intéressant et faisant revenir les gens avec la _suite à demain_.

Plusieurs planches sont consacrées à la célébration de légumes phénoménaux de certaines provinces du Japon. Ici une rave de la province d'Ohmi qu'il faut deux hommes pour porter, là une pousse de bambou de la province de _Iyo_ qui a l'air d'un mât de navire, plus loin encore, deux navets gigantesques de la province Owari, enfin un petasite d'Akita, cette petite plante grande comme une laitue qui sert dans l'image qui la représente de parasol à un homme et à une femme.

Et dans les trois volumes, mêlées aux planches représentant des métiers et des industries, des planches de toutes sortes: l'audience d'un daïmio; une rue de Yédo; un intérieur d'un temple bouddhique; une salle de tribunal avec les trois juges sur une estrade, et le public assis à terre; le frappement sur un taï en bois pour annoncer un service religieux; la récolte des _kaki_; la pêche au cormoran; et encore des planches, comme les quatre classes de la société japonaise: le guerrier, le paysan, l'ouvrier, le marchand, la dernière classe dans cette société aristocratique.

Mais, de toutes ces images, les plus charmantes sont des sortes de culs-de-lampe, représentant celle-ci, une femme vue de dos à sa toilette qui se met une épingle dans les cheveux devant un miroir reflétant sa figure, abaissée avec le plus gracieux mouvement du cou, et l'abandon derrière elle d'une main tenant un écran; et celle-là, formée tout simplement du groupement d'une chimère, de deux peignes, d'une coupe à saké, d'une pipe, d'une fleur.

Le premier volume est publié en 1828, le second en 1848, le troisième est sans date, mais tous les dessins sont de 1828.

Le baron de Hubner, dans sa PROMENADE AUTOUR DU MONDE, raconte qu'à Odawara, après le repas dans la grande maison de thé de la ville, un homme s'est présenté, porteur d'une boîte divisée en quatre compartiments contenant du sable rouge, bleu, noir, blanc, et qui, en le jetant sur le plancher comme un cultivateur jette la semence, dessinait et peignait à la fois des fleurs des oiseaux, et à la fin,--au milieu des rires bruyants des hommes et des femmes, des sujets érotiques dignes de la _Chambre secrète_ de Pompéi.

En 1828, un livre qui est, pour ainsi dire, le manuel de cet art, mais pour les femmes, et sans aucun modèle obscène, paraissait sous ce titre: _Bongwa hitori keiko_, ÉTUDE PAR SOI-MÊME DU DESSIN SUR PLATEAU, par Mme Tsu-kihana Yei, avec une illustration due pour la plus grande part à Hokousaï.

La première planche représente, à côté de boîtes de sables de différentes couleurs, deux jeunes femmes accroupies par terre devant un plateau: l'une, une cuiller à la main, l'autre, une planchette, toutes deux en train de composer un tableau.

Et l'album contient, représentés en deux couleurs,--une couleur grisâtre, une couleur rougeâtre,--d'abord des motifs élémentaires comme une tige de bambou, une fleur d'iris, des lapins éclairés par la lune, puis des motifs plus compliqués, comme une tortue, un faisan doré, un paon.

Et dans le texte de petits croquetons donnent la figuration de la planchette, de la cuiller, et la manière dont la main doit les tenir et laisser tomber le sable.

XXXV

En 1830, paraissent en planches séparées:

_Hiakou monogatari_, LES CENT CONTES: une série d'estampes fantômatiques, d'un caractère terrifique tout à fait extraordinaire et dont il n'a paru que cinq planches, peut-être à cause de l'effroi qu'elles causaient.

La plus effrayante, c'est une lanterne fabriquée sur le modèle d'une tête de mort, avec les cheveux hérissés sur le haut de la tête, et flasques et pendants sur les tempes, avec les fibrilles de sang du blanc des yeux, avivés par la lueur intérieure de la lanterne, avec la couture ou le collage du papier, imitant d'une manière invraisemblable les sutures d'un crâne; et cette tête de mort, produit d'une imagination ingénieusement macabre, se détachant sur le bleu noir de la nuit.

Une autre estampe: une femme ogresse, aux cheveux ressemblant à une crinière, aux yeux demi-fermés remplis d'une noire prunelle, au nez busqué d'un bouc, aux crocs bleuâtres saillant des deux côtés d'une bouche tachée de sang, à la main de squelette avec laquelle elle tient, derrière son dos, une tête d'enfant qu'elle a commencé à dévorer.

Une autre estampe: une femme fantôme soulevant une moustiquaire où dort un sommeil tranquille une femme, moitié à l'état de squelette, moitié à l'état anatomique dénudé de la peau, et dont les osselets de la main sont verts dans l'ombre et couleur de chair dans la lumière.