Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle

Chapter 4

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Dans le second volume, voici le pont de Riôgokou, qui joint les deux rives de la Soumida, et que traverse une foule compacte au-dessus de laquelle s'élèvent les lances de l'escorte d'un daïmio. Plus loin, à Shubino Matzou, d'élégantes femmes en bateau pêchent à la ligne, avec des hameçons en forme de tridents. A Ohkavabashi, un saltimbanque fait des tours de force devant des enfants.

Dans le troisième volume, c'est la toiture élancée du temple d'Asakousa dans une nuée volante de corbeaux. Plus loin, toujours en remontant la rivière, nous sommes sur la colline Mattiyama d'où l'on découvre la campagne paysanne et maraîchère de Katsoushika. Enfin nous voilà à Invinado, le quartier de la tuile et de la céramique. Là, nous abandonnons la Soumida, et Hokousaï nous mène à l'entrée du Yoshiwara et nous promène devant les maisons aux grilles de bois, et dans les rues tout égayées de la musique des flûtes et des tambourins, la veille du Jour de l'An.

Car ce spectacle des deux rives de la Soumida, Hokousaï le commence au printemps d'une année et l'achève à la fin de cette année.

XV

En 1801 Hokousaï, qui quitte la signature Shunrô pour prendre la signature Goummateï, publie:

UN TÉNGOU TOMBÉ DU HAUT DE SON NEZ DANS LE MONDE BÊTE D'ICI-BAS, un petit livre fantaisiste dont le texte est de Jakouseï. C'est l'histoire d'un de ces esprits aériens, de ces génies bons ou mauvais à l'interminable nez pointu, aux ailes de chauve-souris, si souvent représentés dans les albums japonais.

Du haut du ciel, un Téngou aperçoit une Japonaise, en devient amoureux, descend sur la terre et, tant bien que mal dissimulant son nez sous l'envolée d'un cache-nez, file le parfait amour avec elle, est réduit à vendre ses ailes à un marchand de plumes pour subvenir aux caprices de la femme, enfin tout à fait ruiné devient un vendeur de _sarasins_ (de pâtes en forme de macaronis et de nouilles), tombe malade, a la vision, en un rêve, d'un acteur représenté dans un kakémono, qui a un nez comme les Téngou, obtient qu'il le soigne, le médicamente, lui fasse revenir le pouvoir mystérieux qu'il avait autrefois comme Téngou et qu'il a perdu dans le commerce de la courtisane, retourne enfin chez les Téngous, inquiets de sa disparition et qui lui ont dépêché un messager pour le ramener.

Et la dernière planche le représente écrivant les Mémoires de sa vie sur la terre.

La même année paraît le _Onna Sanjû rokkasén_, LES TRENTE-SIX POÉTESSES, illustré par Yeishi: un album renfermant peut-être les plus originales impressions en couleur existant dans les livres japonais, et au milieu d'une calligraphie jetée sur des espèces de nuages teintés des nuances du ciel, de l'aube au coucher du soleil. Et Hokousaï peint, en tête de l'album, une promenade de personnages de la cour dans la campagne.

La même année paraît encore _Hitori Hokkou_, CHACUN UNE PENSÉE, deux volumes contenant, en leurs cent pages et leurs cinquante dessins, de la littérature et des croquis de presque tous les lettrés et les artistes du temps.

Hokousaï n'a qu'un croquis, mais un croquis merveilleux: une oie sauvage, volant la tête en bas, une aile repliée, une aile éployée, les pattes rebroussées sur le ventre. C'est, pour ainsi dire, un instantané dont le cliché a été gardé au fond d'une mémoire.

XVI

Hokousaï publie, en 1802, _Isosouzou-gawa Kiôka-Gourouma_. CINQUANTE POÈTES MODERNES, album en couleur signé _Hokousaï Tokimasa_, où l'artiste a donné à ces poètes modernes un caractère ancien, les a comme travestis dans un carnaval archaïque. Une jolie planche est la première où les danseuses vierges d'un temple sinthoïste tournent autour d'un petit simulacre de torï-i, avec leurs couronnes en métal doré aux boules de cristal, et ayant en main des grelots, des branches de pin, de petits bâtons blancs traversés de papier portant des prières.

La même année Hokousaï publie le _Yéhon Tchûshin goura_, MAGASIN DES FIDÈLES VASSAUX, une suite de scènes de l'histoire des 47 ronins, tirées de la pièce jouée un an après l'événement.

Ce sont deux petits volumes en couleur, d'une exécution assez peu soignée, signés _Hokousaï Tokimasa_, ajoutant des épisodes peu connus aux épisodes connus. Ainsi la première planche vous donne la raison de la haine secrète entre le daïmio Takoumi no Kami et Kôzouké le maître de l'Étiquette près du shôgoun. Takoumi no Kami avait la garde d'un casque porté par l'aïeul du shôgoun vivant, et une planche montre la femme du daïmio le montrant dans une caisse à Kôzouké, envoyé pour l'inspecter. Dans cette entrevue Kôzouké devenait amoureux de la femme, écrivait une déclaration qu'elle traitait avec le mépris d'une honnête femme. De là sans doute la raison qui faisait mettre le sabre à la main à Takoumi no Kami contre Kôzouké, dans le palais du shôgoun.

Le bruit a couru au Japon que Hokousaï n'aimait pas à dessiner les épisodes de l'histoire des 47 ronins parce qu'il était un descendant d'un vassal de Kôzouké, mais il n'en est rien: Hokousaï ayant dessiné un grand nombre de scènes de cette dramatique histoire[13].

[Note 13: En effet nous avons une série en largeur, publiée, vers 1798, signée Kakô, puis deux séries en hauteur chacune de 12 feuilles en couleur, portant toutes deux le même titre _Tchûshin-goura_, LE MAGASIN DES VASSAUX FIDÈLES, une série de 11 feuilles en largeur.]

La même année, sous le titre de _Itakoboushi_, le nom d'une chanson à la mode dans ce temps, Hokousaï illustre deux volumes consacrés à la femme japonaise et la montrant saisie sur le vif, dans tous les abandonnements de ses poses et les coquets accroupissements de son être quand une pensée amoureuse l'occupe.

La série commence par une planche vous donnant à voir une jeune femme penchée sur un papier qu'elle déroule et sur lequel elle va écrire une lettre avec le pinceau dont elle tient le bout dans sa bouche. Suivent d'autres femmes, l'une arrangeant sa chevelure avec ce gracieux mouvement où la tête est de face et où les deux bras disposent la coiffure sur le côté; une autre, étendue à terre, une main sous le menton, lit un roman d'amour pendant qu'un enfant lui grimpe sur le dos; une dernière, dans un affaissement désolé, pleure sur le retard d'un amoureux qu'on aperçoit au bas de l'escalier. Et des attitudes de recueillement amoureux, et des causeries sur l'amour, entre deux femmes penchées en dehors d'un balcon sur des arbustes en fleurs, et encore des confidences d'amie à amie où, étendues tout de leur long à terre, l'une contre l'autre, deux autres femmes réfléchissent, un moment silencieuses: l'une d'elles, dans sa préoccupation, jouant avec un bout de fil.

Mais l'une des compositions les plus intimement charmantes est celle-ci: près d'une lanterne encore allumée, qui a dû servir à la reconduite de quelqu'un, c'est le ramassement à la fois heureux et accablé de la femme que vient de quitter son amant.

La même année paraît encore un volume de poésies, sans titre, illustré par Hokousaï d'une seule planche, mais d'une planche qui est une petite merveille et qui n'est qu'une branche de prunier fleuri passant sur l'argent oxydé d'une pleine lune.

XVII

En 1803, au commencement de l'année, c'est encore un petit livre jaune que publie Hokousaï, et qui a pour titre: _Boutchôhô Sokouséki-riori_, LA CUISINE IMPROVISÉE, une histoire de ménage éditée en 3 volumes dont le peintre fournit encore une fois et l'illustration et le texte et la préface, que voici:

Cette année, vous avez bien voulu me commander un livre, mais vous savez bien que je ne suis pas habile, et ça n'a pas marché, d'autant plus que vous m'avez pressé. J'ai commencé par le dessin et, seulement après, j'ai écrit le texte, ce qui pourrait bien avoir amené du décousu dans certaines parties du livre. Toutefois, si vous trouvez l'ouvrage présentable au public, je vous serais obligé de le faire graver.

Le volume est curieux, parce qu'il traite d'une manière fantaisiste des choses de la cuisine: Du riz.--Des soupes.--Des sakés.--Du thé et des gâteaux.--Des légumes frais.--Des légumes secs.--Des crustacés.--Des oeufs.--Des plats au vinaigre.--Des rôtis.--Des bouillis.--Des poissons grillés.--Des sarasin, macaroni, vermicelle.

Il est aussi question de choses qu'on ne mange pas en France, de pommes de caladium, de sésame brûlé, d'aubergine salée, d'ignames, de pieuvre, de bêche de mer, d'algues, de pousses de bambou, de racines de lotus.

Et voilà le morceau humoristique jeté par Hokousaï en tête du chapitre du saké:

S'il y a le moraliste qui dit qu'à la première coupe c'est l'homme qui boit le saké, qu'à la seconde coupe c'est le saké qui boit le saké, qu'à la troisième coupe c'est le saké qui boit l'homme, il en est d'autres moins sévères qui déclarent qu'il n'y a pas de limite pour boire du saké tant que ça n'amène pas du désordre. C'est ainsi que nous avons les gens qui avalent une grande quantité de saké pour se vanter de leur capacité, aussi bien que nous avons les gens qui se retiennent, pour vanter leur modération et proclamer qu'une petite quantité de saké est le meilleur des médicaments. Et nous avons les gens qui succombent tout de suite, et les gens qui se grisent indéfiniment. Au fond, la limite est le mal de coeur, aussi bien pour les grands buveurs que pour les apôtres de la modération. L'équilibre du buveur qui tient debout, le ventre vide de saké n'est-ce pas l'inverse de l'équilibre de la bouteille toute droite quand elle est pleine, et qui chute à terre quand elle est vide?

Puis Hokousaï décrit les différentes qualités des boissons fermentées, depuis l'esprit d'alcool qui brûle, jusqu'au _mirin_ qui est doux comme du muscat.

La même année Hokousaï publie sous la signature de _Tokitarô Kakô_ L'INVENTAIRE DES MENSONGES, _Mouna-zanyô Ousono Tana-oroshi_, un livre ironique où le texte et l'illustration, qui sont tous deux encore du peintre, semblent se moquer des affirmations mathématiques et qui pourraient bien être exagérées et aller au delà de la vérité, dans l'arpentage d'un champ, le mesurage d'un arbre, le pesage d'un éléphant. Et cela sous une forme blagueuse dont voici un échantillon, à propos d'une planche toute noire de rats: «Il est établi qu'un ménage de rats met au monde douze rats dans un mois, et au bout du douzième mois, chaque couple produisant 12 rats, il en existe 908, et la naissance continuant dans la même proportion, on arrive à la fin de la seconde année, au chiffre colossal de 27.682.574.402.

Enfin, la même année, Hokousaï illustre encore _Ada-déhon Tsoushin-mouda_, ALLUSION À LA PIÈCE DES 47 RONINS. Deux volumes contenant de petits bois sans importance.

XVIII

En 1804 paraît une publication importante d'Hokousaï, trois volumes aux images en couleur portant le titre de _Yama mata yama_, MONTAGNES ET MONTAGNES (paysages), qui sont une suite de vues prises autour de la baie de Yédo et qu'annonce ainsi la préface:

«Ceux qui ont rendu la beauté de ces paysages en peinture ou en poésie sont le dessinateur Hokousaï et le poète Taïguéntei.»

La première planche du premier volume représente la colline du temple Hatiman d'Ityaga, et l'on y voit deux femmes avec un enfant porteur d'un cerf-volant sur son dos, au moment de passer sous un tori-ï: une de ces portes à jour à l'entrée d'un temple sinthoïste.

La seconde planche est une vue du quartier Horino-outi, que traverse une femme portée dans un kago sur le toit duquel est une branche d'arbuste en fleurs; puis c'est à Ohji, devant une maison de thé, des hommes en train de laver des plateaux à une fontaine; puis à Asouka, c'est un porteur d'un barillet de saké en compagnie d'un camarade, dont la titubation d'ivrognes fait sourire deux femmes; puis à Hongo, c'est un balayeur grotesque balayant le chemin que prennent deux promeneuses. Et c'est sur la colline de Takata, d'où l'on voit le Fouzi-yama, trois femmes de la société, reconnaissables au rouleau de soie qui entoure leur chevelure, faisant collation auprès d'un arbre dans l'entre-deux des branches duquel est posé un télescope dirigé vers la montagne; et c'est dans la chute d'eau de Dondo, nommé ainsi à cause du bruit, des gens pêchant avec des charpagnes. Et c'est à Yédogawa, endroit célèbre par sa fraîcheur et d'où vient dans un conduit l'eau excellente baptisée _eau pour le thé_, des pêcheurs dans leurs barques.

Le second volume nous montre dans une planche des hommes et des femmes que surprend une pluie d'orage à Ohkido, contre l'enceinte de la fortification du shôgoun, et leurs attitudes comiques ou gracieuses pour s'en défendre; dans une autre planche, des jeunes femmes sur une terrasse d'Atago, en contemplation du vert paysage qu'elles ont sous leurs pieds; dans une autre planche à Shinjikou, un homme, le jour de la fête des Étoiles, attachant des lanternes et des papiers de couleur à un bambou; dans une autre planche à Foukagawa, une femme qui achète, à un marchand d'oiseaux et de poissons vivants, un oiseau qu'elle emporte dans une cage.

Nous trouvons dans le troisième volume une vue de la statue en pierre de Niô et l'entrée du temple à Zôshigaya; une vue de la terrasse du temple à Akasaka où sont des femmes et des enfants; une vue d'un paysage où un homme souffle devant des promeneurs des caramels pour les enfants, en forme d'oiseaux, de théières; une vue en pleine neige de Koudan, où une Japonaise est si joliment encapuchonnée de noir; une vue d'Asouka, où un Japonais est en train de tirer, sur une feuille de papier étendue sur l'inscription d'un monument commémoratif d'un artiste ou d'un lettré (sékihi), une épreuve de cette inscription dont une autre épreuve est tenue, séchant devant elle, par une femme.

La femme qui peuple les promenades de ces trois livres, c'est la femme très reconnaissable que dessine l'artiste vers ses quarante ans, la gracieuse petite femme longuette, au haut échafaudage de la chevelure traversée d'épingles, aux traits mignons rendus par trois points pour les yeux et la bouche et trois petites lignes pour le nez et les sourcils, à l'ampleur des manches et de la ceinture, au placage contre le ventre et les cuisses de la jupe étroite, s'évasant et se répandant en vagues à ses pieds: un type de femme élégant, fluet, gentillet, mais un peu mièvre.

La même année Hokousaï illustre encore _Misoka Tsouzoura_, LE PANIER À PAPIER, un petit album de la plus grande rareté, contenant des pensées, des réflexions de Hokousaï.

Une jolie planche, dans ces colorations délavées des impressions de ce temps, est une planche où se voient deux jeunes Japonaises jouant avec une souris blanche.

XIX

Fantasque comme tous les grands artistes, Hokousaï avait parfois l'humeur pas commode et trouvait un malin plaisir à se montrer désagréable aux gens qui ne lui témoignaient pas la déférence qui lui semblait due ou dont l'aspect lui était tout bonnement antipathique.

Onoyé Baïkô, un grand acteur des premières années du siècle, reconnaissant le talent tout particulier de Hokousaï pour inventer des revenants, avait l'idée de s'adresser à l'imagination du peintre pour qu'il lui dessinât un être de l'autre monde devant servir à la figuration d'une scène dans son théâtre. Et l'acteur invitait le peintre à venir le voir, ce que se gardait bien de faire Hokousaï. Alors l'acteur se décidait à lui faire visite mais, trouvant l'atelier d'une saleté telle qu'il n'osait s'asseoir à terre, il faisait apporter sa couverture de voyage sur laquelle il saluait Hokousaï. Mais le peintre froissé ne se retournait pas, continuait à dessiner, et l'illustre Baïkô, tout à fait mécontent, se retirait. Toutefois il tenait tant à son dessin qu'il avait, un jour, la faiblesse de faire des excuses à Hokousaï pour l'obtenir.

Vers la même époque Hokousaï recevait la visite d'un fournisseur du Shôgoun qui venait lui demander un dessin. On ne sait ce qui déplut du visiteur à Hokousaï, mais on sait que, dans ce moment, le peintre était à prendre, en plein soleil, des poux sur sa robe, et qu'il jeta brutalement au visiteur qu'il était très occupé et qu'il ne pouvait être à lui. Le visiteur se résignant à attendre la fin de la chasse d'Hokousaï, il obtenait le dessin qu'il désirait. Mais le visiteur avait à peine passé la porte que Hokousaï, courant après lui, lui criait d'une voix railleuse: «_Ne manquez pas, si l'on vous demande comment est mon atelier, de dire qu'il est très beau! très propre_[14]!»

[Note 14: Biographie d'Hokousaï Katsoushika Hokousaï dén. par I-ijima Hanjurô.]

XX

Le roman japonais est toujours un roman d'aventures,--d'aventures tragiques, le plus souvent amenées par la vengeance ou la jalousie, les deux mobiles du roman de l'Empire du Lever du Soleil. De là, presque à chaque page, des batteries, des assassinats, des scènes de torture, des suicides, des _hara-kiri_ (ouvertures de ventre), des expositions de têtes coupées: épisodes mêlés, dans le roman historique, aux tueries universelles de la lutte des Taïra et de Minamoto, prêtant à un dessinateur de la vie en action la bonne fortune de faire, dans une illustration, de beaux dessins mouvementés de la Guerre et du Crime. C'est dire, n'est-ce pas, que l'illustration de tels romans devait tenter Hokousaï, qui s'y absorbe presque tout entier, en 1805, 1806, 1807, etc., et lui donne, pendant près de vingt ans, les plus longues heures de son travail quotidien.

Puis, pour Hokousaï, il y avait encore une autre séduction dans cette illustration. Le Japon est amoureux du surnaturel, et ses romans sont pleins d'apparitions. Or l'artiste appelé là-bas _le peintre des fantômes_, le peintre qui a dessiné ces têtes des CENT CONTES qui vous laissent dans la mémoire un souvenir d'épouvante, le peintre auquel les directeurs de théâtres venaient demander des maquettes de visions d'effroi, le peintre près duquel les conférenciers macabres sollicitaient des figures de mortes, devait aimer à traduire, avec les imaginations de son art, les rêveuses imaginations dans le noir des lettrés de son pays, et c'est ce qui explique les longues années où une partie de son talent appartint à l'illustration des romans.

En 1805 Hokousaï illustre _Yéhon azouma foutaba nishiki_, LE BROCARD (l'éclat) DES DEUX POUSSES DE LA PLANTE DE L'EST, roman en cinq volumes dont le texte est de Kohéda Sighérou et dont l'illustration est, par volume, de six planches doubles.

Ce sont deux enfants d'un riche paysan des environs de Yédo, dont l'aîné est assassiné et que le cadet venge avec l'aide de sa femme et de la veuve de son frère.

Un dessin plein de mouvement: le dessin de l'assassin passant, dans sa fuite précipitée, sur le corps d'une femme couchée qui le reconnaîtra.

Une foule de péripéties et un tas de comparses prenant part à la fabulation, au bout de laquelle le cadet, à la recherche de l'assassin de son frère, arrive à une habitation mystérieuse où il retrouve la femme de son aîné, qui n'a pas cédé à l'assassin, toute suppliciée, tout attachée qu'elle est au milieu de cadavres, jetés la tête en bas sur le revers d'une colline et dont les côtes traversent les chairs pourries de la poitrine, et dont les figures ont les orbites vides des têtes de mort. Une horrifique planche!

Et le roman se termine par un jugement de Dieu, devant un tribunal où, en champ clos, les deux femmes, soutenues par le cadet, combattent et tuent l'assassin, à la suite de quoi le valeureux frère est fait samouraï par un daïmio.

L'année suivante, en 1806, Hokousaï illustre un autre roman dont le texte est également de Kohéda Shighérou, roman publié en dix volumes, dont les cinq premiers paraissent en 1806 et les cinq autres en 1808.

Ce roman, qui a pour titre: _Yéhon Tamano Otiho_, L'ÉPI DE PERLES TOMBÉ À TERRE, est l'histoire de Tokou-jumarou, le jeune prince de Nitta, un moment dépossédé de ses États.

Un roman illustré par nombre de dessins d'un grand intérêt pour l'histoire des moeurs du Japon, dessins de la réalité la plus absolue, entremêlés de dessins fantastiques, comme l'apparition d'un esprit à une mariée, la nuit de ses noces, apparition la faisant accoucher d'un monstre que le mari étrangle; comme l'étrange vision, en un paysage, la nuit, de milliers de renards dans la lumière d'un clair de lune: roman dont le dénouement montre, au milieu d'un noir ciel sillonné d'éclairs, le prince agenouillé devant la tombe de son père, la tête de son assassin posée sur un présentoir.

En 1807 Hokousaï illustre _Shin Kasané guédatsou monogatari_, LA CONVERSION DE L'ESPRIT DE KASANÉ, un roman en cinq volumes, du célèbre et populaire romancier Bakin.

Bakin, un romancier dont tous les romans ont, comme point de départ, une légende ou un fait historique et qui, dans son ambition de donner près du lecteur un caractère de vérité à ses récits, s'est fait un descripteur très fidèle, un géographe merveilleux, selon les Japonais, des paysages où se passe l'action de ses romans;--et la première planche d'Hokousaï offre la vue du village qu'habite Kasané.

Kasané est une femme laide et mauvaise, tuée par son mari et dont l'esprit hante la seconde femme de l'assassin: tel est le sujet du roman.

Et, dans les images, c'est tout d'abord la femme du passé, la femme jalouse devenue une religieuse, dont la légende a servi à la fabrication du roman, et qui est représentée près d'un plateau assailli par des volées d'oisillons! un symbole de là-bas pour exprimer le payement des péchés.

Le mari assassin, lui, est figuré montrant, au-dessus de sa tête, un écrit japonais qui se contourne et se termine en un serpent, tandis que sa vilaine femme à la tête pareille à une calebasse brandit un écran où se voit un crapaud.

Un dessin des plus spirituels: le père de Kasané, un marchand de marionnettes, qui en a de suspendues tout autour d'un parasol ouvert au-dessus de sa tête, et tient une espèce de pelle où les mouvements de sa main font danser un pantin aux articulations attachées à cinq ou six ficelles.

Une planche d'un grand effet est l'assassinat où la femme, jetée à l'eau, et se cramponnant des deux mains à la barque, se voit assommée par son mari à coups de rame.

Une autre planche curieuse montre la seconde femme se tuant par la souffrance qu'elle éprouve de la hantise de la femme assassinée: et, au moment où elle meurt, sort d'elle l'esprit qui la hante, sous la forme d'une fumée surmontée de la tête de la laide femme.

Et la dernière planche étale, dans une grisaille, une vision de l'enfer bouddhique avec un luxe de supplices inimaginable.

Dans cette année 1807 Hokousaï illustre _Sou mida gawa Baïriû Shinsho_, NOUVEAU LIVRE SUR LE PRUNIER ET LE SAULE DE LA SOUMIDA, un roman en six volumes dont le texte est de Bakin.

C'est le roman de deux jeunes frères de la noblesse, Matsouwaka et Ouméwaka, deux enfants que la mère, après la mort du prince son mari tué à la guerre, a fait cacher et, suivant une légende du XIIe siècle, à la recherche desquels elle se met quand il n'y a plus à craindre pour leur vie, et ne trouve que leur tombeau: un roman sentimental qui a eu un grand succès au Japon.

En tête de la table des matières est représenté, ainsi que c'est l'habitude dans les romans quasi historiques de Bakin, le paysage sur la rive de la Soumida où se trouvait le tombeau des deux frères. Et, dans une planche d'Hokousaï, l'on voit cette mère, en la recherche de ses enfants, sous la robe d'une mendiante jouant la folie, entourée d'une troupe d'enfants se moquant de la princesse Hanako devenue méconnaissable, et portant une branche d'arbuste où est pendu un éventail sur lequel est écrite une phrase qui doit seulement la faire reconnaître par ses enfants.

Puis, dans une autre planche, on voit la pauvre mère arrivée à l'endroit où est mort son plus jeune fils, avoir la vision, à travers les branches d'un saule, du cher mort, dans une robe lumineuse éclairant le paysage.

Dans cette même année 1807 Hokousaï illustre _Kataki-outi Ourami Kouzou-no-ha_, LA VENGEANCE DE KOUZOU-NO-HA, un roman en cinq volumes dont le texte est de Bakin.