Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle
Chapter 13
Il y a le noir antique et le noir frais, le noir brillant et le noir mat, le noir à la lumière et le noir dans l'ombre. Pour le noir antique, il faut y mêler du rouge; pour le noir frais, c'est du bleu; pour le noir mat, c'est du blanc; pour le noir brillant, c'est une adjonction de colle; pour le noir dans la lumière, il faut le refléter de gris.
À propos de fleurs, Hokousaï nous révèle un curieux ton de l'aquarelle de là-bas: c'est le _ton du sourire_. Mais écoutez le vieux maître:
Ce ton appelé le ton du sourire, Waraï-gouma, est employé sur la figure des femmes pour leur donner l'incarnat de la vie, et aussi employé pour le coloriage des fleurs. Pour le fabriquer ce ton, voici le moyen: il faut prendre du rouge minéral, _shôyén-ji_, fondre ce rouge dans de l'eau bouillante, et laisser reposer la dissolution: c'est un secret que les peintres ne communiquent pas.
Hokousaï ajoute:
Pour les fleurs, on mêle généralement de l'alun à cette dissolution: mais ce mélange brunit le ton. Moi, j'emploie bien aussi l'alun, mais d'une manière différente, due à mon expérience. Je le bats longtemps dans un godet et le tourne sur un feu très doux jusqu'à ce que le liquide soit desséché complètement. Cette matière ainsi obtenue, on la conserve à sec, pour s'en servir, en la mélangeant avec du blanc. Et pour obtenir ce blanc teinté d'un soupçon de rouge, j'étends le blanc d'abord, et ensuite en délayant le _shôyén-ji_ dans beaucoup d'eau, et le laissant précipiter au fond de cette eau à peine teintée, passée sur la gouache, j'obtiens la coloration voulue.
Ce qu'il y a de curieux dans le professorat d'art d'Hokousaï, c'est l'indépendance que prêche à ses élèves le maître indépendant, leur déclarant _qu'ils n'aient pas à croire qu'il faut se soumettre servilement aux règles indiquées, et que chacun, dans son travail, doit s'en tirer selon son inspiration_.
La même année, il publie un second volume portant le même titre, où il dit: _Dans le premier volume, j'ai indiqué les couleurs à l'état général, dans celui-ci, je m'occupe des couleurs à l'état liquide_; et ce sont des procédés, comme dans l'autre volume, pour peindre un lion de Corée, un sanglier, des lapins.
Dans le premier volume, un moment, il nous entretient du procédé hollandais de la peinture à l'huile de l'Europe, disant: Dans la peinture japonaise, _on rend la forme et la couleur, sans chercher le relief, mais dans le procédé européen on recherche le relief et le trompe-l'oeil_, et Hokousaï conclut, sans parti-pris, qu'on peut admettre les deux procédés.
Dans ce second volume, faisant sans doute allusion à des planches de Rembrandt qu'un critique américain l'accusera d'avoir transportées dans le vieux sacro-saint dessin japonais, Hokousaï parle du procédé hollandais de l'eau-forte, du procédé qui consiste à dessiner sur le cuivre recouvert d'un vernis, et annonce qu'il dévoilera ce procédé dans le volume suivant. Mais ce second volume du TRAITÉ DU COLORIS devait être la dernière publication du peintre.
Un second livre, où Hokousaï professe longuement, est le _Riakougwa-haya shinan_, LEÇON RAPIDE DE DESSIN ABRÉGÉ, ouvrage paru en trois volumes, le premier en 1812, le second en 1814, le troisième sans date.
Dans le premier volume, aux croquis assez brutaux, il y a une chose curieuse: que chaque dessin soit un Darma, soit un scolopendre, il est reproduit dans les contours de sa forme par les lignes courbes de moitiés de circonférences, de quarts de circonférences, et de temps en temps par un carré.
Dans la préface[21], Hokousaï blaguant les anciens, s'exprime ainsi:
[Note 21: La préface est de Kiôrian, mais elle est répétée dans le _Shoshin Yédéhon_, MODÈLES DE DESSINS POUR LES COMMENÇANTS, sous le nom d'Hokousaï.]
Les anciens ont déclaré que la montagne se fait avec la hauteur de dix pieds, les arbres avec la hauteur d'un pied, le cheval avec la hauteur d'un pouce, l'homme avec la grosseur d'un haricot, et ils ont proclamé que c'est la loi de la proportion dans le dessin. Non, les lignes du dessin, ça consiste en des ronds et des carrés... Maintenant notre vieil Hokousaï, lui, a pris une règle et un compas, et c'est avec cela qu'il a dessiné toutes les choses pour en bien déterminer la forme: un procédé qui ressemble un peu à ce vieux moyen de tâtonner avec le pinceau-charbon (_morceau de bois brûlé, du fusain_). Or, celui qui apprendra à bien manoeuvrer la règle et le compas, il pourra arriver à exécuter les dessins les plus fins et les plus délicats.
Et à la fin du volume, ces lignes sont encore d'Hokousaï:
Ce livre apprend la manière de dessiner au moyen du compas et de la règle, et celui qui travaillera à l'aide de ce moyen apprendra par lui-même la proportion des choses.
Dans le second volume, Hokousaï se représente peignant avec la bouche, les mains, les pieds, dessin que nous trouvons répété en 1848 dans le TRAITÉ DU COLORIS, et c'est une série de dessins assez semblables aux dessins géométriques du premier volume, mais qui seraient inspirés par la contexture des mots de la langue japonaise. Dans ce volume en une langue impossible, aux localités invraisemblables, et sous des noms imaginaires, moquant le style de rivaux et de concurrents, Hokousaï plaisante ainsi:
En aimant le style prétentieux de Hé-ma-mousho-Niûdô, le peintre Yama mizou Téngou, de Noshi-Koshi yama, s'est approprié l'art incompréhensible de ses dessins. Or, moi qui ai étudié ce style près de cent ans, sans y rien comprendre plus que lui, il m'est cependant arrivé ceci de curieux, c'est que je m'aperçois que mes personnages, mes animaux, mes insectes, mes poissons ont l'air de se sauver du papier. Cela n'est-il pas vraiment extraordinaire? Et un éditeur, qui a été informé de ce fait, a demandé ces dessins de telle façon que je n'ai pu lui refuser. Heureusement que le graveur Koizoumi, très habile coupeur de bois, s'est chargé, avec son couteau si bien aiguisé, de couper les veines et les nerfs des êtres que j'ai dessinés et a pu les priver de la liberté de se sauver. Ce petit volume, je l'affirme, sera un bijoux précieux pour la postérité, et les personnes entre les mains desquelles il se trouvera, doivent l'étudier avec toute confiance.
Et il signe: _Yamamizou Téngou Téngoudo Nettétsou_ (fer chaud).
Dans le troisième volume, qui est toujours une suite de dessins cherchés d'après la forme des mots, et où en haut des pages il y a la figuration de ces mots au-dessus des sujets dessinés, la première image représente le peintre qui a signé la préface du second volume Téngou Téngoudo, présentant un dessin à un Téngou, à un de ces génies aux cheveux en poils de bête, au nez en vrille[22], et Hokousaï met en tête de ce volume:
Ce livre apprend le dessin sans maître. On a emprunté les lettres, les caractères de la calligraphie pour faire l'étude plus facile à l'élève. Dans chaque dessin, la marche du pinceau est indiquée par le numérotage, afin que les enfants puissent retenir l'ordre de la marche.
Mais ce livre n'est pas pour l'enfant seulement; les grandes personnes, les poètes par exemple, qui veulent exécuter un dessin rapide dans une société, seront aidées par ce livre. C'est donc les préliminaires du dessin cursif.
[Note 22: La tête de Téngou est formée par les mots Yama (montagne) et Mizou (eau), et la tête du peintre par une réunion de caractères faisant hé-ma-mou-sho.]
À la fin du volume, Hokousaï ajoute:
L'idée qui m'a fait faire ce volume vient de ce que, un soir, chez moi, Yû-yû Kiwan _nom fantaisiste_ m'a demandé: Comment peut-on apprendre à faire un dessin d'une manière rapide et facile? Je lui ai répondu que le meilleur moyen était un jeu qui consistait de chercher à former les dessins d'après les lettres, et j'ai pris mon pinceau, et lui ai montré comment on peut facilement dessiner. Quand j'ai eu exécuté deux ou trois dessins l'éditeur Kôshodô, qui était là, n'a pas voulu laisser perdre ces dessins, et il m'a fait dessiner tout un volume, qu'on doit regarder, au fond, comme une distraction, comme un amusement pour rire.
Autour de ces deux traités techniques écrits par Hokousaï, il n'est peut-être pas sans intérêt de grouper les albums d'Hokousaï traitant spécialement du dessin et du coloris, dont les préfaciers ont été sans doute inspirés dans leurs préfaces par les théories, les idées, les ironies d'Hokousaï.
Ainsi dans l'album intitulé _Hokousaï Sogwa_, DESSINS GROSSIERS D'HOKOUSAÏ, publié en 1806, et dont la première planche représente le génie fantastique de l'encre de Chine, le préfacier Sakaudô, se faisant l'interprète des conversations du peintre, s'exprime dans ces termes: «Il n'est pas difficile de dessiner des monstres, des revenants, mais, ce qu'il y a de difficile, c'est de dessiner un chien, un cheval, car ce n'est qu'à force d'observer, d'étudier les choses et les êtres qui vous entourent, qu'un peintre représente un oiseau qui a l'air de voler, un homme qui a l'air de parler. Or, le talent extraordinaire du vieillard Taïtô (Hokousaï) n'est que le résultat de ce travail, de cette observation dans laquelle il a apporté cette attention infatigable que j'ai toujours admirée et qui a fait de lui le grand artiste indépendant et le maître unique.»
Ainsi l'album _Shosin Yédéhon_, MODÈLES DE DESSIN POUR LES COMMENÇANTS, sans date (deux volumes dont le second est en couleur), où la succession des coups de pinceau à donner est indiquée par un numérotage venant d'Hokousaï, et où, pour une étude de tête de profil, la marche du pinceau est ainsi indiquée: 1, le front; 2, la ligne du nez; 3, la narine; 4, le dessus de la bouche en partie cachée par la robe; 5, l'oeil; 6, le sourcil; 7, l'intérieur de l'oreille; 8, le contour, et les cheveux de 9 à 16.
Ainsi le RÉPERTOIRE RAPIDE DE DESSIN, sous le titre de _Yéhon hayabiki_, qui a suivi la LEÇON RAPIDE DE DESSIN ABRÉGÉ, et qui a paru en deux volumes publiés en 1817 et 1819.
Ces albums, qui contiennent par page 50 ou 60 silhouettes humaines de la grosseur d'un insecte, sont une sorte d'inventaire et de catalogue de tous les motifs de dessin classés sous la première lettre de leurs noms: le premier volume commençant à la lettre i et le second finissant à la lettre _sou_, la quarante-septième et dernière lettre de l'alphabet japonais.
Dans ce recueil, la tête est presque toujours indiquée seulement par le contour de l'ovale. Et ce mode de dessin, adopté par Hokousaï, vient à la suite d'une discussion avec un ami du peintre, qui soutenait que la physionomie d'un être humain ne pouvait être reproduite qu'avec le dessin de ses yeux et de sa bouche: discussion dans laquelle Hokousaï se fit fort de rendre l'expression, la vie d'un visage, en ne les y dessinant pas[23].
[Note 23: Le _Mousha Bouri_, RÉPERTOIRE DES GUERRIERS, est un recueil dans le même genre que le RÉPERTOIRE RAPIDE DE DESSIN, et qui donne la nomenclature des guerriers célèbres. A la fin de ce volume, publié en 1841, Hokousaï annonce qu'il prépare un volume sur les poètes et les artistes célèbres, mais ce volume n'a pas paru.]
Ainsi, dans l'album d'_Ippitzou gwafou_, LE DESSIN A UN COUP DE PINCEAU, album publié en 1823, et où un seul coup de pinceau donne si curieusement la silhouette d'oiseaux qui volent, de tortues qui nagent, de lapins qui digèrent, et de Japonais et de Japonaises dans toutes les actions de leur vie. Ici, le préfacier avoue que ce mode de dessin n'a pas été inventé par Hokousaï, qu'il est de l'invention de Foukouzénsaï de Nagoya, et que, dans un séjour dans cette ville, Hokousaï a été intéressé par ce procédé de dessin et, craignant qu'il ne se perdît, il a dessiné différents sujets de la même façon, pour que, plus répandu, il soit connu par la postérité[24].
[Note 24: Un autre album, intitulé _Sôhitsou gwafou_, ALBUM DE DESSIN CURSIF, publié par Hokousaï en 1843, est fabriqué un peu dans le même esprit de coloriage.]
Ainsi l'album intitulé _Santaï gwafou_, ALBUM DE TROIS DIFFÉRENTES SORTES DE DESSINS, imprimé en 1815, où Hokousaï signe Taïto, et dans lequel le préfacier Shokousan-jïn, traduisant la pensée du peintre, dit: «Dans la calligraphie il y a trois formes, et ce n'est pas seulement dans la calligraphie que ces trois formes existent, c'est dans tout ce que l'oeil de l'homme observe. Ainsi, lorsqu'une fleur commence à s'épanouir, sa forme est, pour ainsi dire, une forme rigide; lorsqu'elle est défleurie, sa forme est comme négligée; lorsqu'elle tombe à terre, sa forme est comme abandonnée, désordonnée.» Et au milieu de différentes images, une planche d'orchidée, trois fois répétée, est comme la confirmation de l'idée un peu paradoxale du peintre.
Ainsi l'album _Hokousaï Gwashiki_, MÉTHODE DE DESSIN D'HOKOUSAÏ, publié avec la collaboration de ses élèves, d'Ohsaka, Sénkwakou-teï, Hokouyô, Sekkwatei, Hokoujû, Shunyôtéi, Hokkei, et où le préfacier fait ainsi l'éloge d'Hokousaï: «La peinture est un monde à part et celui qui veut y réussir doit connaître par coeur les diversités des quatre saisons et avoir au bout des doigts l'habileté du créateur. Le Katsoushika Hokousaï de Yédo aima cet art dès l'enfance, eut pour unique maître la nature, et il a pénétré le mystère de l'art; enfin c'est l'unique grand peintre de la peinture ancienne et de la peinture moderne. Depuis des années il a donné des albums pour servir aux élèves, mais des albums insuffisants aux demandes. Et aujourd'hui l'éditeur Sôyeidô a demandé au maître un nouvel et plus complet album qui servira de méthode pour la jeunesse.»
Et à la fin de toutes ces révélations sur l'art du maître, qu'elles émanent de ses amis ou de lui-même, donnons la plus curieuse de toutes, que Hokousaï, en 1835, jeta en tête des CENT VUES DU FOUZI-YAMA:
Depuis l'âge de six ans, j'avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l'âge de cinquante ans, j'avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j'ai produit avant l'âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d'être compté. C'est à l'âge de soixante-treize ans que j'ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes.
Par conséquent, à l'âge de quatre-vingts ans, j'aurai fait encore plus de progrès; à quatre-vingt-dix ans je pénétrerai le mystère des choses; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j'aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant;
Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens ma parole.
Écrit à l'âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokousaï, aujourd'hui Gwakiô Rôjin, le vieillard fou de dessin[25].
[Note 25: _L'Art Japonais_, par Gonse. Quantin. 1883, t. I.]
LII
À l'âge de 68 ou 69 ans, Hokousaï avait eu une attaque d'apoplexie, dont il s'était tiré en se traitant par la _pâtée de citron_, un remède de la médecine japonaise et dont la composition était laissée par le peintre à l'ami Tosaki, avec, dans la marge de l'ordonnance, des croquetons de la main du peintre représentant le citron, le couteau à couper le citron, la marmite où on le fait cuire.
Voici la composition de cette _pâtée de citron_:
«Avant que vingt-quatre heures japonaises (48 heures) se soient écoulées depuis l'attaque, prenez un citron, découpez-le en petits morceaux, avec un couteau de bambou et non pas de fer ou de cuivre. Mettez le citron, ainsi découpé, dans une marmite de terre. Ajoutez-y un _go_ (un quart de litre) de saké extra bon, et laissez cuire au petit feu jusqu'à ce que le mélange devienne épais.
«Alors il faut avaler, en deux fois, la pâtée de citron dont on a retiré les pépins, dans de l'eau chaude; et l'effet médical se produit au bout de vingt-quatre ou trente heures.»
Ce remède avait complètement guéri Hokousaï et semble l'avoir mené bien portant jusqu'en 1849 où il tombait malade de ses 90 ans, dans une maison d'Asakousa, le _quatre-vingt-treizième_ logis de cette existence vagabondante d'une habitation à l'autre.
C'est alors, sans doute, qu'il écrivit à son vieil ami Takaghi cette lettre ironiquement allusive:
Le roi Yemma[26] est bien vieux et s'apprête à se retirer des affaires. Il s'est fait construire, dans ce but, une jolie maison à la campagne et il me demande d'aller lui peindre un kakémono. Je suis donc obligé de partir et, quand je partirai, je prendrai mes dessins avec moi. J'irai louer un appartement au coin de la rue d'Enfer, où je serai heureux de vous recevoir, quand vous aurez occasion de passer par là.
HOKOUSAÏ.
[Note 26: Yemma, roi des Enfers, le Pluton japonais. Cette lettre a été publiée par M. Morse, dans l'Art Review, et reproduite, par Gonse, dans l'_Art Japonais_.]
En cette dernière maladie où Hokousaï eut les soins de sa fille Oyei, qui avait divorcé avec son mari et habitait avec son père, et où il fut entouré de l'affection filiale de ses élèves, la pensée du mourant _fou de dessin_, toujours toute à l'ajournement que le peintre sollicitait de la Mort pour le perfectionnement de son talent, lui faisait répéter d'une voix qui n'était plus qu'un soupir: _Si le ciel me donnait encore dix ans_... Là, Hokousaï s'interrompait, et après un silence: _Si le ciel me donnait seulement encore cinq ans de vie... je pourrais devenir un vrai grand peintre_[27].
[Note 27: D'après la biographie de _Oukiyo yé Ronikô_, par Kiôdén, qui le fait mourir le 13 avril 1849, la poésie de la dernière heure, que Hokousaï aurait formulée en mourant, est celle-ci:
Oh! la liberté, la belle liberté, quand on va se promener aux champs d'été, en âme seule, dégagée de son corps.]
Hokousaï mourait à l'âge de 90 ans, le dix-huitième jour du quatrième mois de la deuxième année de Kayéï (le 10 mai 1849).
Un tombeau lui a été élevé, par sa fille Shiraï Tati dans le jardin du Temple Seikiôji d'Asakousa, à côté de la pierre tombale de son père, Kawamoura Itiroyémon.
On lit sur la face de la grande pierre tombale: _Gwakiôjin Manjino Haka_ (Tombeau de Manji, vieillard fou de dessin). Sur la base: _Kawamoura Ouji_ (Famille Kawamoura).
Sur le côté gauche de la pierre tombale, en hauteur, trois noms religieux: 1° _Nansô-in kiyo Hokousaï shinji_ (Le chevalier de la foi, Hokousaï à la gloire pittoresque), _Nansô_ (religieux du sud de Sô)[28]; 2° _Seizen-in Hö-okou Miôju shin-nio_, un nom de femme morte en 1828, qui pourrait être sa seconde femme; 3° _Jô-oun Miôshin Shin-nio_, un autre nom de femme morte en 1821, qui serait celui d'une de ses filles.
[Note 28: Le mot Sô est l'abréviation du mot Shimofousa, où se trouve Katsoushika.]
LIII
Hokousaï s'est marié deux fois, mais on ignore les noms de ses deux femmes; on ne sait pas même si la séparation avec chacune d'elles a été amenée par la mort ou le divorce; seulement on a la certitude que le peintre vivait seul à partir de 52 ou 53 ans.
De sa première femme Hokousaï avait eu un fils et deux filles.
Le fils, c'est Tominosouké qui prit la succession de la maison du miroitier Nakajima Issé, et qui mena une vie de désordres, causant mille ennuis à son père.
Les filles, ce sont: Omiyo qui devint la femme de Yanagawa Shighénobou, le peintre, morte quelque temps après son divorce, et qui avait mis au monde ce petit-fils qui fut une source de tribulations pour son grand-père; et Otétsou, douée d'un vrai talent de peintre, qui mourut toute jeune.
De sa seconde femme Hokousaï eut également un fils et deux filles.
Le fils, c'est Takitiro, un petit fonctionnaire de Tokougawa, un peu poète, devenu le fils adoptif de Kasé Sakijiurô, qui éleva le tombeau d'Hokousaï et dont il prit le nom. Le petit-fils de Takitiro qui s'appelait Kasé Tchôjirô a été le camarade d'école de Hayashi, en l'étude de la langue française, dans la classe de M. Fontaine, actuellement maire d'Asnières.
Les filles, ce sont: Onao, qui mourut dans son enfance, et Oyei, qui se maria avec un peintre nommé Tômei, mais divorça et vécut, comme nous l'avons dit, la fin de la vie d'Hokousaï, avec son père. C'était un artiste, qui fit l'illustration de _Onna tchôhôki_: un livre d'éducation pour la femme, qui traite de la civilité.
Hokousaï avait deux frères aînés et une soeur cadette, tous morts dans leur jeunesse.
LIV
En l'année 1850, l'année qui suit la mort d'Hokousaï, paraît _Guirétsou hiakoninshu_, CENT EXEMPLES DE COURAGE, une illustration due à plusieurs artistes, mais où une planche d'Hokousaï représentant une terrible tempête nous montre Tatiwana-himé, la femme du prince Yamatodaké, se jetant dans la mer pour apaiser les flots par le sacrifice de sa vie.
Trente ans après la mort d'Hokousaï, en 1879, on a publié en deux volumes d'après ses dessins, le _Yéhon Tôshisén Gogon-zekkou_, ILLUSTRATION DES POÉSIES DES THANG, COMPOSÉES DE QUATRE VERS DE CINQ MOTS.
Les deux premières pages vous montrent: l'une, le poète écrivant à main levée, au pinceau, tandis qu'un enfant lui prépare l'encre de Chine; l'autre, le peintre peignant à l'encre de Chine sur un kakémono des oies sauvages, dans l'étonnement de ses disciples.
Après ces deux planches, les compositions les plus diverses: un homme qui nettoie un miroir de bronze; une abandonnée qui se désole dans son lit; une collation à la fin de laquelle l'amphitryon donne son sabre à son ami qui part pour une expédition militaire; des cygnes nageant à l'ombre de grands camélias.
Enfin, comme pendants aux deux premières planches, les deux dernières représentant la fabrication de l'encre de Chine: le ramassement de la suie dont elle est faite, et le moulage de cette suie en bâtons.
LV
KAKÉMONOS--MAKIMONOS--PANNEAUX
Ici, sous ce titre qui comprend tout ce qui touche à l'encre de Chine ou à l'aquarelle, la peinture japonaise de son pinceau, je vais essayer de signaler, bien incomplètement, les précieux morceaux de papier ou de soie, signés du glorieux maître, existant à l'heure présente en Europe, en Amérique, en Asie.
KAKÉMONOS
Une carpe dont le milieu du corps est traversé dans l'eau, où elle nage, par un rayon lumineux. Signé: _Hokousaï I-itsou manji_. (Hokousaï à 75 ans). H. 29.--L. 34. Collection Hayashi.
Shishin, l'un des 108 héros du roman de Souikô. De profil, tourné à droite, la tête levée en l'air, tenant un bâton d'une main rejetée derrière le dos, Shishin est habillé d'une robe de dessous bleue, sa robe de dessus tombée autour des reins; il a, aux pieds, des espèces de bottes de cuir lui montant jusqu'aux genoux, et ses bras nus sont tatoués de neuf dragons.
Un dessin à l'aquarellage noyé, mettant autour des contours et des plis des teintes délavées, semblables à celles des bords de mers et d'océans dans nos atlas. Signé: _Manji, vieillard fou de dessin à 80 ans_. H. 120.--L. 52.
Riki, un autre héros des 108, surnommé le _Tourbillon noir_, à cause de la rapidité avec laquelle il faisait tourner sa hache. De face, debout, les traits farouches, le menton appuyé sur sa main gauche, sa main droite tenant sa hache homicide. Une anatomie rocheuse, comme inspirée par les statues de pierre des Niô à la porte des temples, avec des chairs couleur brique, et quelques touches de bleu dans le noir de l'encre de Chine des vêtements. Même signature et même grandeur que le premier. Les deux pendants font partie de la collection Hayashi.
Un faisan, la tête retournée près d'une tige de pissenlit. Signé: _Hokousaï_ (de 1800 à 1806). H. 31.--L. 54. Un faisan. Signé: _Manji, vieillard fou de dessin à 80 ans_. H. 29.--L. 57. Ces deux dessins font partie de la collection de M. Hayashi.