Hokousaï L'art japonais au XVII Siècle

Chapter 10

Chapter 103,874 wordsPublic domain

Une autre estampe: une pâle tête de morte chevelue, à la bouche ouverte d'où un soupir se dessine sur le ciel noir comme le dessin d'un souffle sur de l'air glacé, et le haut du corps sortant d'un puits formé comme des anneaux d'un serpent et qui sont un enchaînement d'assiettes vertes. C'est l'apparition de la petite servante Okikou dont j'ai raconté l'histoire dans la MANGWA.

Une autre estampe simplement allégorique représentant la fiche d'un mort, la feuille où sont inscrites la date de sa naissance, la date de sa mort, avec au milieu son nom et, à côté, les bonbons apportés pour l'anniversaire de son décès, une feuille d'un bouquet tombée dans un bol, un présentoir autour duquel s'enroule un serpent.

XXXVI

En cette même année 1830, ou dans des années qui la touchent de très près, paraît _Shika Shashinkiô_, IMAGES DES POÈTES, une série de dix grandes impressions en couleur (H. 50, L. 22 centimètres) qui, selon moi, est la série révélatrice du grand dessinateur et du puissant coloriste qu'est Hokousaï.

Dans ces dix compositions, du plus fier dessin, de la plus savante assurance dans le trait, la coloration de l'aquarelle qui les recouvre a une solidité, pour ainsi dire, un _gras_ qui vous enlève toute impression d'un coloriage sur du papier, mais vous fait regarder ces images ainsi que vous regarderiez des panneaux recouverts de la plus sérieuse peinture à l'huile. Non, rien ne peut donner une idée de la grandeur, du pittoresque, de la couleur à la fois réelle et poétique des paysages en hauteur où se passent ces scènes lyriques.

Les titres de cette série de la plus grande rareté tantôt portent le nom d'un poète, tantôt le titre d'une poésie.

I. Dans un paysage montagneux, au bord de la mer, un poète chinois, une branche de saule lui servant de cravache, chevauche sur un cheval blanc à la selle toute garnie de houppes écarlates: un cheval dont la blancheur se détache merveilleusement sur le bleu intense du lointain de la mer.

II. Le poète chinois Lihakou, appuyé sur un long bambou, avec deux enfants dans les plis de sa robe, est en contemplation devant une cascade qui a l'air de tomber perpendiculairement du haut du ciel, une cascade aux bleus transparents, aux violets transparents de l'eau dans sa chute. Une planche d'une coloration sourde et comme patinée, d'un effet admirable.

III. Dans une anse de la mer, où est remisé un bateau, en face d'un rocher rose à moitié perdu dans les nuages et à la forme d'une architecture féerique, entouré de ses disciples, le poète chinois Hakou-rakou-tén, à qui l'on doit des poésies descriptives célèbres, est penché vers un batelier qui d'en bas, semble le renseigner sur le site.

IV. Un Japonais qui traverse un pont, portant sur l'épaule une perche aux bouts de laquelle sont attachés deux bouquets de la plante qui remplace au Japon le papier de verre. Les grands arbres du haut du paysage, éclairés par la lune, dans une fin de jour crépusculaire, sont d'une tonalité verte indicible, d'un vert tendrement assoupi sur les hachures ombrées des roseaux de la rivière.

V. Sous un immense pin, au bord de la mer, au-dessus de rochers rouges ayant la forme accidentée de congélations, adossé à la balustrade d'une haute terrasse, dans un élégant mouvement de retournement de la tête en arrière, un homme contemple le ciel où brille la lune.

C'est le poète japonais Nakamaro, devenu ministre en Chine, qui a fait, en sa nouvelle patrie, un poème où il dit que, lorsque son âme se promène dans le ciel et qu'il voit cette lune qu'il a vue aux flancs de la montagne de Mikasa, près de Kasouga, cette lune le console, lui fait oublier les misères de l'existence, lui rappelle son Japon,--une pièce qui fut cause de sa disgrâce, par le témoignage qu'elle apportait de son attachement pour son ancienne patrie.

VI. Un épisode de l'histoire de la Chine: un homme monté sur un arbre, une porte que deux soldats chinois sont en train d'ouvrir, près d'un coq qui chante sur un toit. Voici l'explication de l'estampe. Un prince, après une défaite, au moment d'être fait prisonnier dans un pays étranger, a pu arriver, poursuivi de très près, à la porte de la frontière. Mais il fait encore nuit et la barrière ne s'ouvre qu'à l'heure où les coqs chantent, lorsqu'un fidèle du prince a l'idée de monter sur un arbre, d'imiter le chant du coq, que reprennent tous les coqs de l'endroit, et la porte s'ouvre.

VII. Un poète japonais se dirigeant dans la campagne vers une montagne à la cime d'un fauve volcanique.

VIII. Un poète japonais des vieux siècles, dans sa robe jaune, tenant sur son épaule l'éventail aux palettes de bois en usage avant l'invention du papier, sous le bleu limpide d'un ciel où se voit le premier croissant de la lune au-dessus d'une bonzerie. Au-dessous du poète, des branches d'arbres toutes remplies d'oiseaux roses.

IX. Un bord de rivière où une femme à la clarté de la lune blanchit avec son garçonnet de la toile, à grands coups de battoir.

C'est l'illustration d'une poésie de Narihira sur le désespoir d'une femme quittée par son mari, et dont le battement désolé, sous cette lune, que contemplait à la même heure, dans un autre pays, son mari, lui était apporté comme un cri du coeur de sa femme.

X. Un paysage couvert de neige où un poète chinois, monté sur un cheval rouge, se détache sur le blanc de la terre, sur le bleu pâle du ciel.

XXXVII

Ces années, c'est le temps des plus belles, des plus colorées impressions paraissant en feuilles séparées.

Signalons, en première ligne, la suite de ces cinq planches (H. 37, L. 17), à la signature d'_Hokousaï I-itsou_.

Un faucon sur son perchoir au milieu de la floraison de pruniers: une impression à la belle tourmente du trait, au fier contournement de la tête de l'oiseau de proie.

Trois tortues, dont l'une nage en pleine lumière et se voit comme dans la clarté cristalline d'un aquarium.

Deux carpes: l'une remontant le rapide d'une cascade, l'autre en sortant.

Deux grues dans la neige où le pourpre de la tête et le rose des ailes se détachent du triste neutralteinte d'un ciel neigeux. Une merveilleuse impression dont il n'y a à Paris que trois ou quatre épreuves, parmi lesquelles une épreuve admirable est dans la collection Manzi: une épreuve qui vient de la collection Wakaï et qui, hélas! comme toutes les épreuves qui viennent de cette collection, font mépriser les autres; une épreuve où le vert des bouquets d'aiguilles des sapins, le brumeux du ciel, le blanc de la neige, le doux rose et le doux bleu des ailes des grues sont rendus dans une harmonie que nulle impression d'aucun pays au monde n'a jamais pu attraper,--et n'a jamais pu, à la fois, en donner le détachement et la fonte.

De cette série ferait encore partie l'impression de deux chevaux et d'un poulain, d'une furie, d'un emportement, d'un mors aux dents du dessin si extraordinaire, et la plus rare des cinq impressions faisant partie de la collection de M. Vever.

Une autre suite, dont on ne connaîtrait que deux planches (H. 50, L. 28), et qui semble une série des Mois de l'année, à deux planches, que j'ai rencontrées seulement dans la collection Hayashi.

Le premier mois. Deux femmes passant devant un temple suivies d'un serviteur portant un enfant.

Le dixième mois. Un balayeur tendant un gâteau à un singe que regarde un enfant.

Une autre suite de dix grandes planches (H. 20, L. 38), représentant des fleurs signées: _Hokousai I-itsou_.

Des fleurs violettes.--Des camélias rouges.--Des volubilis.--Des pivoines.--Des chrysanthèmes.--Des fleurs étoilées.--Des iris.--Des hortensias.--Des datura.--Des pavots.

Les Chrysanthèmes, les Iris et les Pivoines, sous un coup de vent dans lequel vole un papillon, les ailes retournées: des planches admirables par le style apporté à la fleur par les Japonais seuls!

Il existe encore une série de dix autres planches de fleurs, d'un format plus petit.

Parmi les planches isolées, citons encore:

Une série de petits paysages, dont il y a neuf planches dans la collection de M. Vever, signées _I-itsou, précédemment Hokousaï_, d'une perfection d'exécution merveilleuse, et parmi lesquelles la représentation d'une pêche, par une nuit étoilée, est un petit chef-d'oeuvre.

Une déesse Kwannon montée sur un éléphant blanc, avec dans des cartouches un sanglier, un coq, des petits chiens; une impression qui pourrait bien faire partie d'une suite encore inconnue.

Le lac Souwa pendant l'hiver et que des piétons et des gens à cheval traversent sur la glace.

Matsoushima, une baie semée de rochers couverts de pins, un des sites les plus pittoresques du Japon.

Une carpe dressée toute droite, traversant dans l'eau des courants de lumière.

Un roseau avec des fleurettes.

Des pivoines rouges au milieu desquelles est une pivoine blanche, joliment gaufrée.

Enfin, dans une impression en couleur de la collection Bing (H. 45, L. 60), la plus grande impression en couleur que l'on connaisse et que le propriétaire regarde comme unique, une poule, ses poussins, et le plus ornemental des coqs à la queue en faucille.

Citons encore six pièces capitales faisant partie de la collection Vever.

La première, un diptyque reproduisant un épisode de métamorphose du renard à neuf queues en Impératrice du Japon, signée: _Hokousaï_ (vers 1800).

La seconde, une très grande pièce d'un format tout à fait extraordinaire (H. 40, L. 51), dans la facture large et libre des sourimonos de Kiôto, représentant la danse de _nô_ où figurent deux hommes et une femme qui joue du tambourin. Signé: _Hokousaï, fou de dessin_.

Enfin, une troisième impression, une merveille. Une des planches les plus mouvementées du maître, dans le coloriage le plus délicatement harmonique, une planche en forme de kakémono (H. 64, L. 14). C'est un groupe de danseurs de la rue, présenté d'une façon pyramidale, et que surplombe en haut un danseur faisant de la musique avec son éventail contre le manche de son parasol ouvert, se continuant dans la gesticulation forcenée de quatre hommes vus de dos et de face, et se terminant en bas par deux femmes dont l'une, les deux bras jetés derrière elle, avec un retournement de la tête en arrière, offre la plus belle attitude mimodramatique. Signé: _Hokousaï, fou de dessin_.

XXXVIII

Tout en publiant ces planches séparées, Hokousaï a continué, depuis 1804, à publier de nombreux sourimonos, dont nous donnons un catalogue bien incomplet, mais en signalant les plus beaux, les plus importants, les plus originaux.

1805.

Une série des Poétesses de six planches.

Une série des CINQ ÉLÉMENTS.

Une série appelée _Téjin_, du nom d'un Kami, où une mère élevant, avec des bras de tendresse, un enfant au-dessus de sa tête, lui fait cueillir des fleurs de prunier.

Une série: LES DISTRACTIONS AU PRINTEMPS, série d'un format un peu plus grand que le format ordinaire des séries de femmes, et du _faire_ le plus raffiné.

Cette année étant l'année du boeuf, des représentations de toute sorte de cet animal, comme un rocher qui en a la forme.

Parmi les grandes planches:

L'entrée d'un temple où, à la porte, un homme offre de l'eau aux fidèles pour faire leurs ablutions.

Un marchand forain présentant, sur le seuil d'une habitation, des objets de toilette à des femmes.

La fête des poupées, avec une nombreuse exposition sur un dressoir de ces figurines en carton, et au milieu desquelles est dressé un _taï_ pour la collation.

1806.

Une série de sept courtisanes, parmi lesquelles l'une d'elles, jouant du schamisén, est du plus heureux mouvement.

Une série intitulée: LES DIFFÉRENTS PAYS, pays imaginaires, dont une estampe vous montre: _le Royaume des Femmes_, où un certain jour de l'année, sous l'influence d'un vent d'Ouest, les femmes deviennent enceintes,--et toutes sont tournées vers le souffle de ce vent.

Et, comme cette année 1806 est l'année du tigre, il y a des femmes qui portent des robes brodées de tigres.

Parmi les grandes planches:

Les sept dieux de l'Olympe japonais, sous la peau d'un immense lion de Corée dont ils font les mouvements.

Le paysage de l'autre coté de la Soumida, et où se voit le temple d'Asakousa.

Un bateau chargé de barriques de saké.

1807.

Deux enfants qui luttent.

Deux amoureux étendus l'un à côté de l'autre, la femme fumant une pipette.

Des natures mortes: deux poissons attachés à une tige de bambou; un masque en carton, la face et le revers.

1808.

Un très petit nombre de sourimonos, parmi lesquels une grande planche représentant un écran, un bol, une épingle à cheveux sur un plateau de laque.

1809.

De petits sourimonos où sont des poissons, des coquilles, des plumes de faucon pour épousseter les choses délicates.

Parmi les grandes planches:

La confection d'un étendard dont la devise est en blanc sur fond bleu, et à laquelle travaillent six femmes, dans de jolies poses: un étendard qui va être offert à Yénoshima, au temple de la déesse Bénten.

1810.

Quelques petites natures mortes, entre autres un sourimono représentant des bâtons d'encre de Chine et une boîte à cachet.

1812[18].

Une nature morte représentant une coupe et un présentoir en laque.

[Note 18: Les années non inscrites, sont des années où l'on ne connaît pas de sourimonos.]

1813.

Okamé lisant une lettre.

1816.

Kintoki jouant avec des animaux.

1817.

Des femmes habillées d'étoffes à damier le damier étant à la mode cette année.

Une dame de la noblesse, accompagnée d'une suivante, passant devant une grille où sont affichés des programmes de concert.

1818.

Deux planches d'un format carré qui va devenir le format habituel des sourimonos.

1819.

Daïkokou se promenant au bord d'une rivière peuplée de lézards fantastiques.

1820.

Réapparition de nombreux sourimonos dont la production était devenue assez rare dans les années précédentes, et sourimonos où, chose curieuse, apparaît l'influence de Gakoutei et de Hokkei, les deux élèves supérieurs de Hokousaï.

Une série de monuments roulants de fêtes qu'on traîne dans les rues.

Une série de cinq poétesses.

Une série intitulée: COMPARAISON DE LA FORCE DES HÉROS DE LA CHINE ET DU JAPON.

Parmi les planches détachées: une jeune fille en train de tirer une épreuve près d'un graveur entaillant une planche; un Japonais tenant contre lui, posée sur une table de _go_, une élégante poupée japonaise aux colorations merveilleuses se détachant d'un fond d'or harmonieusement vert-de-grisée. Et nombre de natures mortes, comme un bol de laque noire et une boîte de baguettes à manger; comme une grande planche où sont groupés un barillet de saké, une jonchée d'iris et de chrysanthèmes, un panier d'oranges,--un sourimono exécuté pour un banquet donné à un lettré.

1821.

Une série intitulée: LES FRÈRES DES SUJETS GUERRIERS DE LA CHINE ET DU JAPON; une série rappelant les ressemblances entre les faits héroïques de l'un et de l'autre pays.

Une grande série de métiers dont on ne sait pas le nombre.

Une série d'industries des bords de la mer.

Des natures mortes, parmi lesquelles une série de coquilles.

Une feuille isolée représentant un grand serpent blanc, ce serpent porte-bonheur qu'on dit être l'annonce d'un évènement heureux pour celui qui a la chance de l'apercevoir.

1822.

Une impression curieuse. Deux énormes perles jetant comme des rayons, deux perles apportées à la reine Jingô par la déesse de l'Océan sortie de son palais du Dragon: des perles qui avaient le pouvoir de faire baisser la marée et qui lui ont permis de s'emparer de la Corée.

Une série de quatre planches intitulée: QUATRE NATURES, parmi lesquelles un dessin de corbeau d'un grand caractère.

Et comme cette année où au bout de dix ans est revenu le cheval dans le calendrier japonais, ce retour a incité Hokousaï à faire une de ses séries les plus parfaites. Cette série en l'honneur du cheval, où dans l'association des bibelots les plus divers, un objet comme un mors, une selle, rappelle le cheval, porte la marque d'une petite gourde imprimée en rouge. Et ce rappel du cheval va jusqu'à faire représenter à Hokousaï la rue des Étriers où l'on vend des images, le quai des Écuries où, sauf le nom, le cheval n'a rien à faire.

1823.

Une série d'acteurs de cinq planches, d'acteurs à l'imitation de Toyokouni, et qu'Hokousaï signe: _I-itsou, le vieillard de Katsoushika faisant la singerie d'imiter les autres_.

1825.

Deux grues au bord de la mer.

1826.

La princesse Tamamo-no-mahé, le renard à neuf queues métamorphosé en femme et dont les neuf queues sont figurées par le gaufrage de l'impression dans la traîne de sa robe.

1829.

Une femme à cheval sur un boeuf.

1835.

Un pêcheur au bord de la mer, la pipette à la bouche, une ligne entre ses jambes croisées l'une sur l'autre. Hayashi, dans ce vieillard chauve, au nez retroussé, à la bouche railleuse, à la physionomie d'un Kalmouck ironique, serait disposé à voir un portrait d'Hokousaï. Et il serait amené à cette hypothèse par la légende de la planche, qui est celle-ci: _Quelle nouvelle chose que de voir pousser la jeune mariée_ (le nom d'une espèce de salade de là-bas) _dans le sable de la plage!_ Or, cette impression en couleur est faite pour le Jour de l'An de l'année qui a suivi celle où l'on verra que Hokousaï est parvenu à arrêter les fredaines de son petit-fils et à le marier, et dans ce mot à double sens il exprimerait la joie que lui a causée l'entrée dans la maison de la «jeune mariée» de son petit-fils.

XXXIX

À propos de ce portrait hypothétique d'Hokousaï, avouons l'incertitude où l'on se trouve relativement à un portrait bien authentique du Maître. Le portrait d'Hokousaï, en compagnie du romancier Bakin, donné dans le catalogue Burty, d'après une estampe de Kouniyoshi, n'est pas plus un portrait que le croquis le représentant agenouillé, offrant à l'éditeur son petit livre jaune de LA TACTIQUE DU GÉNÉRAL FOURNEAU OU DE LA CUISINE AU HASARD.

On n'aurait du grand artiste ni un portrait de sa jeunesse, ni un portrait de son âge mûr; il n'existerait que le portrait donné par la biographie japonaise de I-ijima Hanjûrô, un portrait de sa vieillesse conservé dans la famille et qui aurait été peint par sa fille Oyéi, qui signe Ohi.

C'est un front sillonné de rides profondes; des yeux à la patte d'oie, aux poches de dessous tuméfiées et où il y a, en leur demi-fermeture, comme un peu de cette buée que les sculpteurs de nétzkés mettent dans le regard de leurs ascètes; c'est un grand nez décharné; c'est une bouche démeublée à la rentrée sous le pli de la joue; c'est le menton carré d'une volonté résolue, attaché au cou par des fanons. Et, à travers la coloration de l'image qui imite assez bien le ton d'une vieille chair, ce sont les blancheurs anémiées des poches des yeux, de l'entour de la bouche, des lobes de l'oreille.

Ce qui vous frappe dans cette tête d'homme de génie, c'est la longueur du visage, des sourcils au menton, et le peu d'élévation et la fuite cabossée du crâne,--un crâne qui n'est pas du tout européen, avec sur les tempes de rares petits cheveux ressemblant aux herbettes de ses paysages.

Un autre portrait d'Hokousaï, dont un fac-similé a été également publié dans le _Katsoushika dén_, nous le représente vers l'âge de 80 ans, près d'un pot à pisser, accroupi sous une couverture, laissant voir un bout de profil d'une vieille tête branlante et que dépassent des jambes ayant la maigreur de jambes de phtisique. Et voici quelle serait l'origine de ce portrait. L'éditeur Souzambô ayant commandé à Hokousaï l'illustration des CENT POÈTES, l'artiste, avant de commencer son travail, envoyait un spécimen, à l'effet de déterminer le format de la publication et, sur ce spécimen, son pinceau jetait ce _portrait-charge_.

XL

En 1833 Hokousaï publie _Tôshisén Yéhon_, LES POÉSIES (de la dynastie) DES THANG.

La première série, éditée en cinq volumes, comprend les poésies chinoises, en cinq caractères chinois par ligne, littéralement cinq mots.

La seconde série, éditée également en cinq volumes, et parue en 1836, contient le recueil des poésies en sept mots par ligne.

Un sujet d'étonnement pour les Chinois, c'est l'exactitude avec laquelle Hokousaï, qui n'a jamais été en Chine, s'est assimilé le costume, le port du corps, le caractère de la tête des habitants du Céleste Empire.

Ces dix volumes contiennent des dessins du meilleur temps d'Hokousaï: ainsi la femme chinoise dans le somptueux luxe de ses robes; ainsi une carpe panachée monumentale, qui a la puissance et la solidité d'un dessin fait d'après une sculpture; ainsi un amusant croquis de trois ivresses: l'ivresse de l'ivrogne qui rit, l'ivresse de l'ivrogne qui se fâche, l'ivresse de l'ivrogne qui pleure.

Mais peut-être, parmi ces dessins, les plus réussis, ce sont des croquis rendant, d'une manière fidèle, l'admiration de la nature chez ces peuples de l'Orient: des renversements, la tête en arrière, d'hommes couchés, appuyés sur leurs coudes; des rêveries en face de paysages, d'hommes debout, les mains dans les manches de leurs bras, derrière le dos.

Parmi ces planches admiratives, il est une vue de dos d'un homme, appuyé sur la traverse d'une baie qui donne sur un lac, disant toute la jouissance intérieure de cet amoureux de la nature.

XLI

En 1834[19] Hokousaï illustre le _Yéhon Tchûkiô_, DEVOIRS ENVERS LE MAÎTRE, texte chinois avec commentaires de Ranzan.

[Note 19: À la date présumée de cette année, auraient paru en feuilles séparées:

Une série d'écrans, avec le titre dans un médaillon.

Une série intitulée _Skôkei-Kiran_, VUES PITTORESQUES DES PAYSAGES DISTINGUÉS, série tirée en bleu clair, où se rencontre une curieuse vue d'un bain public sur une route.

Une série intitulée _Shôkei Sétsou guekkura_, VUES DISTINGUÉES DE LA NEIGE, DE LA LUNE, DES FLEURS. Série probablement de 9 feuilles en largeur, dont 3 pour la Neige, 3 pour la Lune, 3 pour les Fleurs. Jolie coloration. Série, qui aurait été précédée deux ans avant, en 1832, de Ruikiù Hakkei, réunion de huit paysages, d'une facture un peu maigriote.]

Un volume de morale, tout rempli d'exemples d'héroïsme et d'abnégation, et où une planche représentant des courtisans saluant un roi donne une idée du respect des fronts et des échines courbés, en cette patrie de la vénération.

Les gravures, à l'incision à la fois très douce et très nette, sont de Souguita Kiûsouké.

En 1834 Hokousaï illustre le _Yéhon Kàkiô_, LA PIÉTÉ FILIALE, un ancien traité de morale chinoise entré dans l'éducation japonaise: un traité publié en deux volumes, avec texte chinois et japonais.

La première planche portraiture Confucius, la seconde son disciple bien-aimé Sôshi.

Une planche curieuse, c'est la figuration des quatre classes du Japon représentées par un membre de la première classe, un guerrier en train de lire un livre posé sur un pupitre;--un membre de la seconde classe, un paysan, en train de lire un livre attaché à sa bêche;--un membre de la troisième classe, un ouvrier, un graveur, faisant sauter à coups de maillet des morceaux de bois d'une planche qu'il entaille;--un membre de la quatrième classe, un marchand, un libraire faisant ses comptes.

Puis, un peu à la diable à travers l'illustration, ce sont des tireurs, des jongleurs, des danseuses, au milieu desquelles se trouve, comme dernière planche, une composition tout à fait amusante: une grande lettre ayant l'air d'un monument de pierre et en forme d'une croix à double branche sur laquelle sont montés, grimpés, accrochés, un tas de petits bonshommes qui, dans toutes les attitudes, la nettoient, la grattent, la brossent, l'inondent de l'eau d'une pompe.

Cette grande lettre, c'est le caractère signifiant la piété, et ce nettoyage veut dire qu'on doit _nettoyer sa piété_, ainsi que nous disons chez nous qu'il faut garder sa conscience pure.

XLII