Part 8
Et--comme autrefois!--je sentais que c’était _seulement_ la transparence de son âme qui me séduisait en cette jeune femme!--Et que toute passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un mille fois moins attrayant idéal que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de sa foi.
Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve qu’étonnée de sa présence en un milieu si loin d’elle!... Elle parut le comprendre, et aussi me reconnaître, d’un sourire empreint de clémence et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d’inspirer la noblesse d’un pareil sentiment, l’acceptent avec une délicatesse infinie. Leur auguste humilité l’accueille comme un tribut tout simple, très naturel et dont tout l’honneur revient à Dieu.
⁂
Je fis un pas pour me rapprocher d’elle.
--Mademoiselle d’Aubelleyne, lui dis-je, n’a donc pas totalement oublié, depuis des années, le passant morose qu’elle a rencontré dans le manoir de Locmaria?
--Je me souviens, en effet, monsieur.
--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus douce que joyeuse, dont le sourire n’était jamais qu’une lueur rapide; et cependant, sous les pures transparences de vos regards d’enfant, oserais-je vous dire que j’avais déjà presque deviné la femme future, toute voilée de mélancolie, qui m’apparaît ce soir?
--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_ changée.
--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j’ai le pressentiment que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si jamais vous ne m’eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous avez... souffert de la vie?
Elle cessa d’être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:
--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l’entendre. Je ne suis point une désenchantée, et si je n’ai réclamé, si je ne désire aucune joie de la vie, je comprends que d’autres puissent la trouver belle. Ce soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d’ici, quelles musiques douces! Tout à l’heure, dans le salon du bal, j’ai vu deux fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils s’épouseront! Ah! ce doit être une joie d’être mère! Et de vivre aimée, en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
Elle se tut, presque émue.
J’étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d’échos sonores et de ténèbres, minuit, s’envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba lourdement à travers l’espace et, d’église en église, heurtant les vieilles tours de ses ailes aveugles, s’enfonça dans l’abîme, vibra, puis disparut.
⁂
Bien que l’heure eût cessé de sonner, mademoiselle d’Aubelleyne, accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons perdus dans l’éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute _ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre un tintement que je n’entendais plus.
--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu’au plus lointain de l’ombre, ces heures qui s’enfuient!
--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des étoiles, c’est _qu’aujourd’hui fut mon dernier jour d’épreuve_, et que cette heure qui sonne n’est pour moi qu’un bruit de chaînes qui se brisent, emportant loin d’ici toute mon âme délivrée!... non seulement loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à jamais.
A ces mots, je regardai ma voisine d’isolement avec une sorte d’inquiète fixité.
--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l’âme de l’enfant d’autrefois! Mais, ce qui m’interdit un peu, c’est ce natal et si profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous donnent des droits à toutes les joies de ce monde!
--Oh! dit-elle d’une voix qui me parut comme le son d’une source solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui ne s’épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n’en point vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent jamais, sinon mêlés d’un essentiel remords?... Et quel plus grand bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et s’étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences pour ne point déchoir de son idéal?
--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l’épreuve de tous combats.
--Je ne suis qu’une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d’autres luttes que celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?
--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se fait-il que vous soyez venue ici ce soir!
Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d’extase sacrée, illumina la pâleur de ses traits:
--J’ai dû subir, dans ma docilité, l’ancienne coutume du Carmel qui prescrit à l’humble fiancée de la Croix d’affronter les tentations du monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.
⁂
En ce moment même, d’harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus distinctes; une tenture de salon venait d’être écartée, laissant entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, sous les lumières. Envisageant donc celle dont l’austère pensée dominait ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un peu ma voix:
--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie parût-elle sans joies, celles qu’on peut dispenser ne lui donnent-elles pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter aux illusions, d’accepter les tâches que d’autres subissent pour nous, d’aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors, n’ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite du monde, qui maintenant me semble, je l’avoue, une sorte de désertion.
Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées qui semblaient le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d’élue qu’elle me répondit:
--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu’au mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à n’offrir à Dieu que le rebut de leur corps et la cendre de leur âme. La puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, croyez-nous, ce n’est que dans l’effort souverain pour échapper aux attaches rompues qu’on puise la surhumaine faculté d’élancement vers la Lumière divine.--Pourquoi, d’ailleurs, hésiter? Le moment de n’être plus suit de près, à tel point, celui d’avoir été, que la vie ne s’affirme, en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, appeler «sacrifice» (après tout!) l’abandon terrestre de cette heure dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?
Ici, la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l’on entrevoyait encore; sa main touchait le velours pourpre jeté sur la balustrade; ses doigts s’appuyèrent par hasard sur la couronne de l’impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d’or bruni.
--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres! Pourtant, que le souffle d’une circonstance funeste passe sur ces flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations s’évanouissant dans l’ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, qu’importent ces formes passagères qui n’ont de réel que leur illusion? Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s’éteindre? Pour moi, c’est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre la Voix qui m’appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans cette lumière intérieure dont l’humble Dieu crucifié daigne, par sa grâce! embraser mon âme. C’est à lui que j’ai hâte de me donner dans toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de n’avoir à lui sacrifier que cela.
Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai silencieux, ne voulant troubler d’aucune parole le secret infini de son recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité; elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... qui s’avançait; elle lui tendit la main et s’inclina comme pour s’en aller.
--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?
--Non, monsieur, dit-elle doucement.
--Pas même une dernière fois?
Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:
--Une dernière fois... Je veux bien.
--Quand?
--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
Lorsque mademoiselle d’Aubelleyne eut disparu du salon, comme j’étais encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, j’essayai, pour en dissiper l’impression, de me mêler à l’étincelante fluctuation de cette foule.
Mais, au premier coup d’œil, je sentis qu’une ombre était tombée sur toutes ces lumières! Et qu’il ne resterait tout à l’heure de cette fête que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets livides sous des lustres éteints.
⁂
Le lendemain matin, je sortis bien avant l’heure indiquée. La matinée, tout ensoleillée d’or, était de ce froid printanier dont frissonnent les rosiers rajeunis, Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme d’une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L’esprit ému d’un indéfinissable espoir, j’avisai la première voiture advenue.
Environ trois quarts d’heures après, je me trouvai devant le portail d’un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la chapelle et j’entrai.
L’orgue accompagnait des voix d’une douceur si pure que leurs accents ne semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d’Avila. C’était l’office des trépassés; un prêtre, revêtu de l’étole noire, disait la messe des morts. En face de l’autel, s’élevait, au milieu des fumées de l’encens, une chapelle ardente.
Sans doute on célébrait le service d’une religieuse de la communauté, car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des dalles,--et s’étalait jusqu’à terre en plis où se jouait, à travers les vitraux couleur d’opale, la lumière du soleil.
Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, éclairaient les autres pleurs d’or du drap funéraire,--et ces feux semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu t’éteindras!»
Dans la nef, l’assistance, du plus haut aspect mondain, priait, recueillie; le luxe et l’air des toilettes, ces senteurs de fourrures, l’éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte d’impression nuptiale.
Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d’Aubelleyne. Ne l’apercevant pas, je m’avançai, préoccupé, entre la double ligne des chaises, jusqu’au pilier latéral à gauche de l’abside.
L’offertoire venait de sonner. La grille claustrale s’était entr’ouverte; l’abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait debout, au seuil, l’étincelante croix d’argent sur la poitrine. Des sœurs de l’Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et les pieds nus s’avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre planches apparurent vides et béantes_.
Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, cette négation de l’Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque victime voulait s’unir au Dieu dont il allait offrir l’éternel sacrifice?...»
A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans l’assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s’avancer au milieu d’une rumeur de tristesse, de pleurs et d’adieux. Sans relever les yeux, elle s’approcha de l’enceinte, en poussa doucement la barrière, entra dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des cierges qui, autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme un cercle d’étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil, répondit: «Me voici!»
Je comprenais, maintenant. C’était donc là le rendez-vous sombre que m’avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les Carmélites de l’Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
Et voici qu’au milieu du plus profond silence, j’entendis tout à coup s’élever sa douce voix, chantant _la formule des vœux de sa consécration_...
Ah! Je n’ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon âme!
Soudain, l’une de ses nouvelles compagnes l’ayant revêtue, lentement, du linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l’abbesse les ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle bienheureuse.
A ce moment, Lysiane d’Aubelleyne se détourna vers l’assemblée. Et ses yeux, ayant rencontré les miens, s’arrêtèrent, paisibles, longtemps, fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme de lumière.
Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été sacrilèges.
Quand je repris conscience des choses, l’église était déserte, le jour baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute vision avait disparu.
Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais l’orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l’exil d’ici-bas, remplit à jamais de l’ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante Alighieri.
Le droit du passé
Le 21 janvier 1871, réduit par l’hiver, par la faim, par le refoulement des sorties aveugles, Paris, à l’aspect des positions inexpugnables d’où l’ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d’un bras fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de se taire.
Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l’un dans l’autre, les tubes de sa lunette d’approche, en disant au prince de Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:
--«La bête est morte.»
L’envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à travers les lignes d’investissement, il était arrivé au quartier-général de l’armée allemande.--On n’a pas oublié cette entrevue du Château de Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait tenté jadis les premières négociations.
Aujourd’hui, c’était dans une salle plus sombre et toute royale, où sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux mandataires ennemis se réapparaissaient.
A certain moment de l’entretien, Favre, pensif, assis devant la table, s’était surpris à considérer, en silence, le comte de Bismarck-Schœnhausen, qui s’était levé.
La stature colossale du chevalier de l’Empire d’Allemagne, en tenue de major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée. A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque d’acier poli, obombré de l’éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le lourd cachet d’or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de l’Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke, sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.
Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d’une teinte sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d’acier, aux chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l’hiver, sortait son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de l’ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité de l’espace, pareille à l’aigle noire de ses drapeaux.
Il avait parlé.--Et des redditions d’armées et de citadelles, des lueurs de rançons effroyables, des abandons de provinces s’étaient laissé entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu’au nom de l’Humanité le ministre républicain voulut faire appel à la générosité du vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de Louis XIV passant le Rhin et s’avançant sur le sol allemand, de victoire en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d’Iéna!
Et de lointains roulements d’artillerie, pareils aux échos de la foudre, couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l’esprit, alors se rappela... que c’était l’anniversaire d’un jour où, du haut de l’échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale, à laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n’avait pensé jusqu’à cet instant.--C’était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater, dans l’histoire, l’ouverture de la capitulation de la France laissant tomber son épée.
Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d’ironie, le chiffre de cette date régicide, lorsque l’ambassadeur de Paris eut demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d’armes il serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse:
--Vingt et un; pas un de plus...
Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l’on a pour sa terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d’ouvrier, au masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu’aux coins crispés de ses lèvres! Car, s’il est une illusion que même les plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à coup, devant les hauteurs de l’étranger, c’est la patrie.
⁂
Le soir tombait, allumant la première étoile.
Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient, à chaque instant, le crépuscule.
Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l’échange du salut glacé, le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques instants... Et il arriva qu’au fond de sa mémoire surgit bientôt un souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui, rendirent extraordinaire en son esprit.
⁂
C’était le souvenir d’une histoire trouble, d’une sorte de légende moderne qu’accréditaient des témoignages, des circonstances--et à laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.
Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d’une origine inconnue, expulsé d’une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, un certain jour, en 1833, dans Paris.
Là, s’exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni ressources, il avait osé se déclarer n’être autre que le fils de Celui... dont la tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous la hache du peuple français.
A la faveur, disait-il, d’un acte de décès quelconque, d’une obscure substitution, d’une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au dévouement de deux gentilshommes, s’était positivement échappé des murs du Temple, et l’évadé royal... c’était lui.--Après mille traverses et mille misères, il était revenu justifier de son identité. N’ayant trouvé, dans _sa_ capitale, qu’un grabat de charité, cet homme, que nul n’accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d’une imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, s’en était allé tristement mourir, l’an 1845, dans la ville de Delft en Hollande.
On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s’était écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu’à ce que ta mère ne te reconnaisse plus.
Et voici que, chose plus surprenante encore, les États-Généraux de la Hollande, de l’assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles d’honneur d’un prince, et avaient approuvé officiellement, que sur sa pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:
«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette d’Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»
Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à l’Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop penser.
Cette immotivée décision de l’étranger ne pouvait qu’aggraver de légitimes défiances: on en maudissait l’accusation terrible.
Quoi qu’il en fût, un jour de l’autrefois, cet homme de mystère, de détresse et d’exil était venu rendre visite à l’avocat déjà célèbre qui devait être, aujourd’hui! le délégué de la France vaincue. En fantastique revenant, il avait sollicité l’orateur républicain, lui confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène, l’indifférence initiale, sinon l’hostilité même, du futur tribun, s’étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison, qu’importe!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause--qu’il devait étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l’énergie et les accents d’une foi vive. Et, d’année en année, ses relations avec l’inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu’un jour, en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en signe d’alliance et de reconnaissance profondes) d’un vieil anneau fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.
C’était une chevalière d’or. Dans une large opale centrale, aux lueurs de rubis, avait été gravé, d’abord, le blason de Bourbon: _les trois fleurs de lys d’or sur champ d’azur_. Mais, par une sorte de déférence triste,--pour qu’enfin le républicain pût porter sans trouble, ce gage seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que possible, les armoiries royales.
Maintenant, l’image d’une Bellone tendant, sur l’arc fatidique, la flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant, l’écusson primordial.