Part 2
Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant mystérieuse:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _dix_ ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il honorait la présence de ce soldat.
Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
--«Vive la République!»
Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _neuf_ ans de supportés depuis ce soleil trouble!
Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
--«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, deux lunes plus lard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les édifices:
--«Vive le Maréchal!»
Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et impitoyable obsécration:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses _vivats_, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, la Voix _vraie_, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!--du Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,--de l’incorruptible factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil éternel de l’Église,--et, d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa rectification de prophète:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Duke of Portland
_A Monsieur Henry La Luberne._
Gentlemen, you are welcome to Elsinore.
SHAKESPEARE, _Hamlet_.
Attends-moi là: je ne manquerai pas, certes, de te rejoindre DANS CE CREUX VALLON.
L’ÉVÊQUE HALL.
Sur la fin de ces dernières années, à son retour du Levant, Richard, duc de Portland, le jeune lord jadis célèbre dans toute l’Angleterre pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur, ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses aventureux voyages et ses amours,--avait disparu brusquement.
Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers portant des flambeaux, Hyde-Park.
Puis,--réclusion aussi soudaine qu’étrange,--le duc s’était retiré dans son familial manoir; il s’était fait l’habitant solitaire de ce massif manoir à créneaux, construit en de vieux âges, au milieu de sombres jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.
Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire à toute heure, à travers la brume, les lourds steamers tanguant au large et entrecroisant leurs lignes de fumée sur l’horizon.
Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une sinueuse allée, creusée entre des étendues de roches et bordée, tout au long, de pins sauvages, ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la plage, immergé aux heures du reflux.
Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce château-fort, dont l’intérieur, au jour des vitraux, resplendit de richesses féodales.
Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent encore, entre chaque embrasure, ici, un groupe d’archers, là, quelque chevalier de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de combat[1].
[1] Le château de Northumberland répond beaucoup mieux à cette description que celui de Portland.--Est-il nécessaire d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette histoire sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le _personnage_ même du duc de Portland,--puisqu’il écrit cette histoire _telle qu’elle aurait dû se passer_?
La nuit, ces statues,--dont les figures maintenant effacées par les lourdes pluies d’orage et les frimas de plusieurs centaines d’hivers, sont d’expressions maintes fois changées par les retouches de la foudre,--offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses visions. Et lorsque, soulevés en masses multiformes par une tempête, les flots se ruent, dans l’obscurité, contre le promontoire de Portland, l’imagination du passant perdu qui se hâte sur les grèves,--aidée, surtout, des flammes versées par la lune à ces ombres granitiques,--peut songer, en face de ce castel, à quelque éternel assaut soutenu par une héroïque garnison d’hommes d’armes fantômes contre une légion de mauvais esprits.
Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur anglais? Subissait-il quelque attaque de spleen?--Lui, ce cœur si natalement joyeux! Impossible!...--Quelque mystique influence apportée de son voyage en Orient?--Peut-être.--L’on s’était inquiété, à la cour, de cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la Reine, au lord invisible.
Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria s’était attardée, ce soir-là, en audience extraordinaire. A côté d’elle, sur un tabouret d’ivoire, était assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.
Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland.
L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus, souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu’il contenait. Tout à coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fermées, à Sa Majesté.
La reine lut donc, elle-même, en silence.
Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, parut s’empreindre d’un grand étonnement triste. Elle tressaillit même: puis, muette, approcha le papier des bougies allumées.--Laissant tomber ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:
--Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient présents à quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher duc de Portland. Il ne doit plus siéger au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa personne et que nul de ses hôtes ne cherche jamais à lui adresser la parole.
Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du château:
--Vous direz au duc de Portland ce que vous venez de voir et d’entendre, ajouta-t-elle après un coup d’œil sur les cendres noires de la lettre.
Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était levée pour se retirer en ses appartements. Toutefois, à la vue de sa liseuse demeurée immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore, murmura doucement:
--On me suit, Héléna?
La jeune fille, persistant dans son attitude, on s’empressa auprès d’elle.
Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,--un lys, comment pâlir?--elle s’était évanouie.
Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté,--pendant une orageuse nuit d’automne, les navires de passage à quelques lieues du cap de Portland virent le manoir illuminé.
Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes offertes, à chaque saison, par le lord _absent_!
Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité touchait au fantastique, le duc n’y assistant pas.
Ce n’était pas dans les appartements du château que ces fêtes étaient données. Personne n’y entrait plus; lord Richard, qui habitait, solitairement, le donjon même, paraissait les avoir oubliés.
Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses glaces de Venise, les murailles et les voûtes des vastes souterrains de cette demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes mosaïques.--Des tentures de haute lice, entr’ouvertes sur des torsades, séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses où, sous d’étincelants balustres d’or tout en lumières, apparaissait une installation de meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses, au milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur en des vasques de porphyre et de belles statues.
Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, «au regret d’être _absent_, toujours,» se rassemblait une foule brillante, toute l’élite de la jeune aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes artistes ou des plus belles insoucieuses de la _gentry_.
Lord Richard était représenté par l’un de ses amis d’_autrefois_. Et il se commençait alors une nuit princièrement libre.
Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du jeune lord restait vide et l’écusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait toujours voilé d’un long crêpe de deuil.
Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le plaisir, s’en détournaient volontiers vers des présences plus charmantes.
Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, dans les voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques fleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des chants enivrés et des musiques!
Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût levé de table et, pour respirer l’air de mer, se fût aventuré au dehors, dans l’obscurité, sur les grèves, à travers les rafales des désolés vents du large, il eût aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler sa belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.
Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans les détours de l’allée qui descendait vers l’Océan, un gentleman, enveloppé d’un manteau, le visage recouvert d’un masque d’étoffe noire auquel était adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait, la lueur d’un cigare à la main longuement gantée, vers la plage. Comme par une fantasmagorie d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux blancs le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques pas, élevant de fumeuses torches rouges.
Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce page agitait, une fois par minute, le court battement d’une cloche pour avertir au loin que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et l’aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glaçante que le cortège d’un condamné.
Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; l’escorte le laissait seul et il s’avançait alors au bord des flots. Là, comme perdu en un pensif désespoir et s’enivrant de la désolation de l’espace, il demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme, sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de l’Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage, toujours accompagné des lumières et précédé du glas de la cloche, reprenait, vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. Et souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait aux aspérités des roches.
Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la jeune lectrice de la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en prières dans l’oratoire de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un des secrétaires du duc, lui fut remis.
Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec un frémissement: «Ce soir.»
C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations royales avait touché à Portland. Une juvénile forme féminine, en mante sombre, en était descendue, seule. La vision, après s’être orientée sur la plage crépusculaire, s’était hâtée, en courant vers les torches, du côté du tintement apporté par le vent.
Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à autre, agité d’un tressaut mortel, l’homme au masque mystérieux était étendu dans son manteau.
--O malheureux! s’écria dans un sanglot et en se cachant la face, la jeune apparition lorsqu’elle arriva, tête nue, à côté de lui.
--Adieu! adieu! répondit-il.
On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains de la féodale demeure dont l’illumination ondulait, reflétée, sur les flots.
--Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la pierre.
--Tu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite croix d’or vers les cieux remplis d’étoiles, devant le regard de celui qui ne parlait plus.
Après un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui, les yeux fermés et immobile, en cette attitude:
--Au _revoir_, Héléna! murmura celui-ci dans un profond soupir.
Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se rapprochèrent, ils aperçurent la jeune fille à genoux sur le sable et priant auprès de leur maître.
--Le duc de Portland est mort, dit-elle.
Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, elle regagna l’embarcation qui l’avait amenée.
Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le _Journal de la Cour_:
«--Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, convertie à la religion orthodoxe, a pris hier le voile aux carmélites de L***.»
Quel était donc le secret dont le puissant lord venait de mourir?
Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s’étant éloigné de sa caravane aux environs d’Antioche, le jeune duc, en causant avec les guides du pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait avec horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines.
L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe à son destin.
Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande lèpre antique, de la Lèpre-sèche et sans remède, du mal inexorable dont un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.
Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses guides éperdus, osa braver la contagion dans l’espèce de caverne où râlait ce paria de l’Humanité.
Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, intrépide jusqu’à la folie, en donnant une poignée de pièces d’or à cet agonisant misérable, le pâle seigneur avait tenu _à lui serrer la main_.
A l’instant même un nuage était passé sur ses yeux. Le soir, se sentant perdu, il avait quitté la ville et l’intérieur des terres et, dès les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter une guérison dans son manoir, ou y mourir.
Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant la traversée, le duc vit bien qu’il ne pouvait conserver d’autre espoir qu’en une prompte mort.
C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux nom, fiancée aimante, postérité de la race!--Adieu, forces, joies, fortune incalculable, beauté, avenir! Toute espérance s’était engouffrée dans le creux de la poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une seconde de bravade--un mouvement _trop_ noble, plutôt!--avait emporté cette existence lumineuse dans le secret d’une mort désespérée...
Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier lépreux du monde.
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Impatience de la foule
_A Monsieur Victor Hugo._
«Passant, va dire à Lacédémone que nous sommes ici, morts pour obéir à ses saintes lois.»
SIMONIDES.
La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme un bouclier d’airain appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait devant le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux froids d’un couchant aux premiers jours de l’hiver, et l’aride versant renvoyait aux remparts de la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe sacrifiée au fond d’un soir cruel.
Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs de fer des armures, les peplos, les chars, les pointes des piques, étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de cette foule étaient sombres; ils envoyaient, fixement, des regards aigus comme des javelots vers la cime du mont, d’où quelque grande nouvelle était attendue.
La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, ils s’en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans l’aurore en chantant des vers de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu’ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.
Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, et des vociférations triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers éperdus. Les Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite, laissant les dix mille Immortels sans sépulture. La Locride avait vu ces victoires! La Thessalie se soulevait. Thèbes, elle-même, s’était réveillée devant l’exemple. Athènes avait envoyé ses légions et s’armait sous les ordres de Miltiade; sept mille soldats renforçaient la phalange laconienne.
Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des prières dans le temple de Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus, s’étaient entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements creusés en hâte, car Sparte, par orgueil, ne se fortifiait à l’ordinaire que de ses citoyens.
Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus au discours des pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d’un seul coup, comme des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement. Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, s’étaient levés, vouant aux divinités infernales! Des paroles brèves avaient été chuchotées, terribles, aussitôt. Et l’on avait fait sortir les vierges, car on allait prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en travers des degrés des portiques, lorsqu’elles avaient marché sur eux sans les apercevoir.
Alors retentit la nouvelle désespérée.
Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un pâtre messénien avait vendu la terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à Xerxès la mère patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient déjà le sol des dieux, foulaient aux pieds la nourrice des héros! Adieu, temples, demeures des aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir, avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir des esclaves parmi tes filles, Lacédémone!
La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, lorsque les citoyens se furent rendus sur la muraille.
Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui se ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles aux cheveux d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la foule, couleur d’incendie, s’entassait dans les embrasures en admirant l’âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à cause des vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang d’impressions accusatrices envers un homme d’Hellas. On songeait aux enfants futurs.
L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre, alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à s’aggraver encore l’avenir, et la proximité de la destruction semblait imminente.
Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, dans le crépuscule! Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant l’horizon, le reflet des cavaleries de Xerxès, son char même. Les prêtres, tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du nord, disaient-ils,--malgré le vent des mers méridionales qui faisait bruire leurs manteaux.
Les balistes roulaient, prenant position; on bandait les scorpions et les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes filles disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix; les vétérans, revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le nombre d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; on allait murer les portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d’assaut; on calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.
Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise des Perses, le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de magistrat, préparait, sur le rempart même, la nourriture publique. Debout contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de pierre et, tout en écrasant distraitement le grain dans le lait salé, il regardait lui aussi, d’un air soucieux, la montagne.
On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient au sujet des combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères de ceux-là qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade, n’enduraient pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs grandes chevelures blanches. Elles étaient sûres de leurs enfants et gardaient la farouche tranquillité des louves qui ont sevré.
Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les yeux allumés.