Part 10
Derrière lui, la statue colossale de Fô, l’inexprimable dieu, dominait son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de cuir noir, la lance, l’arc ou la longue hache au poing. A sa droite se tenait debout son bourreau favori, l’éventant.
Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré d’imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis, chacun des groupes où l’on causait à voix basse. Ne sachant qui exterminer, s’étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait, taciturne et menaçant.
Une tenture s’écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait, par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d’une belle physionomie. L’adolescent était revêtu d’une robe de soie feu, à ceinture brochée d’argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.
Sur un coup d’œil du roi:
--Fils du Ciel, répondit l’officier, ce jeune homme a déclaré n’être qu’un obscur citoyen de la ville et s’appeler Tsë-i-la. Cependant, au mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu’il vient en mission vers toi de la part des Poussahs immortels.
--Parle, dit Tchë-Tang.
Tsë-i-la se redressa.
⁂
--Seigneur, dit-il d’une voix calme, je sais ce qui m’attend si je tiens mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs, m’ayant favorisé de leur visitation, m’ont fait présent d’un secret qui éblouit l’entendement mortel. Si tu daignes l’écouter, tu reconnaîtras qu’il n’est point d’origine humaine, car l’entendre, seulement, éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l’espace qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie, au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras donc à l’abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras, paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont l’image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce secret est bien tel que je te l’annonce.
A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l’assemblée, un frémissement et un grand silence. Une vague angoisse émouvait l’impassibilité ordinaire des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler, s’attestait, ainsi, possesseur et messager d’un sortilège divin. Plusieurs s’efforçant en vain de sourire, mais n’osant s’entre-regarder, pâlissaient, malgré eux, de l’assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait autour de lui cette gêne dénonciatrice.
Enfin, l’un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude, s’écria:
--Nous n’avons que faire des propos d’un insensé ivre d’opium.
Les mandarins, alors, se rassurant:
--Les Poussahs n’inspirent que les très vieux bonzes des déserts.
Et l’un des ministres:
--C’est à notre examen, tout d’abord, de décider si le prétendu secret dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d’être soumis à la haute sagesse du roi.
A quoi, les officiers irrités:
--Et lui-même... peut-être n’est-il qu’un de ceux dont le poignard n’attend, pour frapper le Maître, que l’instant où les yeux distraits...
--Qu’on l’arrête!
Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des caractères sacrés:
--Continue, dit-il, impassible.
Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ses joues, un petit éventail en brins d’ébène:
--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand secret en le révélant à d’autres qu’au roi seul, j’en atteste les Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m’eussent point choisi pour interprète!--O princes, non, je n’ai pas fumé d’opium, je n’ai pas le visage d’un insensé, je ne porte point d’armes. Seulement, voici ce que j’ajoute. Si j’affronte la Mort lente, c’est qu’un tel secret vaut également, s’il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi, jugeras donc, en ton équité, s’il mérite le prix que je t’en demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l’énoncent, tu ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son prodige!--les dieux m’ayant fait noble en me l’inspirant de leur souffle d’éclairs, tu m’accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l’insigne princier des mandarins et cinquante mille liangs d’or.
En prononçant les mots «liangs d’or», une imperceptible teinte rose monta aux joues de Tsë-i-la, qu’il voila d’un battement d’éventail.
L’exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l’orgueil et l’avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant le jeune homme qui, intrépide, ajouta:
--J’attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l’inexprimable dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te paraîtra positif ou chimérique, de m’accorder _cette_ récompense ou la mort qui te plaira.
Tchë-Tang se leva:
--C’est juré, dit-il;--suis-moi.
⁂
Quelques moments après,--sous des voûtes qu’une lampe, suspendue au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la haute taille apparaissait, dans l’ombre, à trois pas de lui. Le roi se tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite s’appuyait sur le front d’un dragon de métal qui sortait de la muraille et dont l’œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans l’obscurité.
Sous l’épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.
--J’écoute, dit Tchë-Tang.
--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète Li-taï-pé.--Les dieux m’ont donné, en génie, ce qu’ils t’ont donné en puissance: ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible, sans désirs,--lorsqu’un soir, sur la terrasse élevée de ton palais, au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j’ai vu ta fille Li-tien-Së,--qu’encensaient, à ses pieds, les fleurs diaprées des grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir là, mon pinceau n’a plus tracé de caractères, et je sens en moi qu’elle aussi songe au rayonnement dont elle m’a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce la plus affreuse mort au supplice d’être sans elle, j’ai voulu, par un trait héroïque, d’une subtilité presque divine, m’élever, moi, passant, ô roi! jusqu’à elle, ta fille!
Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d’impatience, appuya son pouce sur l’œil du dragon. Les deux battants d’une porte roulèrent sans bruit devant Tsë-i-la, lui laissant voir l’intérieur d’un cachot voisin.
Trois hommes, en habits de cuir, s’y tenaient près d’un brasier où chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie, solide, s’effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite cage d’acier, ronde, trouée d’une ouverture circulaire.
Ce que voyait Tsë-i-la, c’était l’appareil de la Mort terrible. Après d’atroces brûlures, la victime était suspendue en l’air, par un poignet, à cette corde de soie,--le pouce de l’autre main attaché, en arrière, au pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la tête, et, l’ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.
A cet aspect, dont l’horreur impressionnait, d’ordinaire, les plus résolus:
--Tu oublies que nul ne doit m’entendre, hors toi! dit froidement Tsë-i-la.
Les battants se refermèrent.
--Ton secret? gronda Tchë-Tang.
--Mon secret, tyran!--C’est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir! dit Tsë-i-la, l’éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c’est elle seule, ne le comprends-tu pas, qu’espèrent, là-haut, ceux qui attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l’aveu de la nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle pas le signal de ta perte?... Assurés de l’impunité, furieux de leur angoisse, comment, devant toi, diminué de l’espoir avorté, leur haine hésiterait-elle encore?--Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n’est plus qu’une question d’heures; et que tes enfants égorgés, selon l’usage, te suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la proie de tes assassins.
«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l’heure, au contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de ton trône--et que là, m’ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--et qu’après nous avoir fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les cinquante mille liangs d’or, je jure qu’à cette vue tous ceux d’entre tes courtisans dont les poignards sont à demi tirés, dans l’ombre, contre toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu’à l’avenir nul n’oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait ennemie.--Songe donc! L’on te sait raisonnable et froid, clairvoyant dans les conseils de l’État; donc il ne saurait être possible qu’une chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la soucieuse expression de ton visage en celle d’une stupeur sacrée, victorieuse, tranquille!... Quoi! l’on te sait cruel, et tu me laisses vivre? L’on te sait fourbe, et tu tiens envers moi ton serment? L’on te sait cupide, et tu me prodigues tant d’or? L’on te sait altier dans ton amour paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que consistât la valeur d’un secret, insufflé par les vieux Génies de notre Ciel, _sinon dans l’environnante conviction que tu le possèdes_?... C’est elle seule qu’il s’agissait de CRÉER! je l’ai fait. Le reste dépend de toi. J’ai tenu parole!--Va, je n’ai précisé les liangs d’or et la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la magnificence du prix arraché à ta duplicité célèbre, l’épouvantable importance de mon imaginaire secret.
«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau, exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l’auguste Li-taï-pé, mon maître, aux pensées de lumière,--je te le déclare, en vérité, voici ce que te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux! Fais grâce, d’un cœur sous l’impression du Ciel! Menace d’être à l’avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie des peuples, en l’honneur de Fô (qui m’inspira cette ruse divine!)--Moi, demain, je disparaîtrai. J’irai vivre, avec l’élue de mon amour, dans quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs d’or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l’heure je recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d’orgueil,--je présume que je ne le porterai jamais; j’ai d’autres ambitions: je crois seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n’ai que faire d’être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux m’ont donné la solidité du cœur et l’intelligence égale à celle, n’est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l’un de tes grands, mettre la joie dans les yeux d’une jeune femme. Interroge Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu’en voyant mes yeux, elle te le dira.--Pour toi, couvert d’une superstition protectrice, tu régneras, et si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en amour autour de ton trône raffermi. C’est là le secret des rois dignes de vivre! Je n’en ai pas d’autre à te livrer.--Pèse, choisis et prononce! J’ai parlé.»
Tsë-i-la se tut.
Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre silencieuse s’allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments indéfinissables.
Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui jetant son collier royal autour du cou:
--Viens, dit-il.
Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de lumière et de liberté.
Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:
--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait? C’est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce collier?
--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte vers le soleil.
Le Tueur de cygnes
_A Monsieur Jean Marras._
«Les cygnes comprennent les signes.»
VICTOR HUGO. _Les Misérables_[3].
A force de compulser des tomes d’Histoire naturelle, notre illustre ami, le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que «_le cygne chante bien avant de mourir_».--En effet (nous avouait-il récemment encore), cette musique seule, depuis qu’il l’avait entendue, l’aidait à supporter les déceptions de la vie et toute autre ne lui semblait plus que du charivari, du «Wagner».
[3] Inutile (pensons-nous) d’ajouter qu’en cette authentique citation, ce n’est pas l’Auteur de _La Bouche d’ombre_ qui parle,--mais simplement _l’un de ses personnages_. Il serait peu juste, en effet, d’attribuer à un Auteur _même_, les prud’homies, monstruosités blasphématoires ou vils jeux de mots--que, pour des raisons spéciales et peut-être hautes--il se résout, tristement, à prêter à certains Ilotes de son imagination.
--Comment s’était-il procuré cette joie d’amateur?--Voici:
Aux environs de la très ancienne ville fortifiée qu’il habite, le pratique vieillard ayant, un beau jour, découvert dans un parc séculaire à l’abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil étang sacré--sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze des calmes oiseaux,--en avait étudié soigneusement les abords, médité les distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui dormait, perdu en un rayon de soleil.
Celui-là, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui décelant un danger pour ceux qu’il gardait, il eût, d’un mouvement de son col, jeté brusquement dans l’onde, au milieu du blanc cercle de ses endormis, la pierre d’éveil:--et la troupe à ce signal, guidée encore par lui, se fût envolée à travers l’obscurité sous les allées profondes, vers quelques lointains gazons ou telle fontaine reflétant de grises statues, ou tel autre asile bien connu de leur mémoire.--Et Bonhomet les avait considérés longtemps, en silence,--leur souriant, même. N’était-ce pas de leur dernier chant dont, en parfait dilettante, il rêvait de se repaître bientôt les oreilles?
Parfois donc,--sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans lune,--Bonhomet, travaillé par une insomnie, se levait tout à coup, et, pour le concert qu’il avait besoin de réentendre, s’habillait spécialement. L’osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en de démesurées bottes de caoutchouc fourré, que continuait, sans suture, une ample redingote imperméable, dûment fourrée aussi, se glissait les mains en une paire de gantelets d’acier armorié, provenue de quelque armure du Moyen âge, (gantelets dont il s’était rendu l’heureux acquéreur au prix de trente-huit beaux sols,--une folie!--chez un marchand de passé). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne, soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en poche, s’acheminait, à la bourgeoise, vers la lisière du parc abandonné.
Bientôt, voici qu’il s’aventurait, par les sentiers sombres, vers la retraite de ses chanteurs préférés--vers l’étang dont l’eau peu profonde, et bien sondée en tous endroits, ne lui dépassait pas la ceinture. Et, sous les voûtes de feuillée qui en avoisinaient les atterrages, il assourdissait son pas, au tâter des branches mortes.
Arrivé tout au bord de l’étang, c’était lentement, bien lentement--et sans nul bruit!--qu’il y risquait une botte, puis l’autre,--et qu’il s’avançait, à travers les eaux, avec des précautions inouïes, tellement inouïes qu’à peine osait-il respirer. Tel un mélomane à l’imminence de la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui le séparaient de ses chers virtuoses, il mettait généralement de deux heures à deux heures et demie, tant il redoutait d’alarmer la subtile vigilance du veilleur noir.
Le souffle des cieux sans étoiles agitait plaintivement les hauts branchages dans les ténèbres autour de l’étang:--mais Bonhomet, sans se laisser distraire par le mystérieux murmure, avançait toujours insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se trouvait, invisible, à un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci eût ressenti le moindre indice de cette présence.
Alors, le bon docteur, en souriant dans l’ombre, grattait doucement, bien doucement, effleurait à peine, du bout de son index moyen âge, la surface abolie de l’eau, devant le veilleur!... Et il grattait avec une douceur telle que celui-ci, bien qu’étonné, ne pouvait juger cette vague alarme comme d’une importance digne que la pierre fût jetée. Il écoutait. A la longue, son instinct, se pénétrant obscurément de l’_idée_ du danger, son cœur, oh! son pauvre cœur ingénu se mettait à battre affreusement:--ce qui remplissait de jubilation Bonhomet.
Et voici que les beaux cygnes, l’un après l’autre, troublés, par ce bruit, au profond de leurs sommeils, se détiraient onduleusement la tête de dessous leurs pâles ailes d’argent,--et, sous le poids de l’ombre de Bonhomet, entraient peu à peu dans une angoisse, ayant on ne sait quelle confuse conscience du mortel péril qui les menaçait. Mais, en leur délicatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le veilleur,--ne pouvant s’enfuir, puisque _la pierre n’était pas jetée_! Et tous les cœurs de ces blancs exilés se mettaient à battre des coups de sourde agonie,--_intelligibles_ et distincts pour l’oreille ravie de l’excellent docteur qui,--sachant bien, lui, ce que leur causait, _moralement_, sa seule proximité,--se délectait, en des prurits incomparables, de la terrifique sensation que son immobilité leur faisait subir.
--Qu’il est doux d’encourager les artistes! se disait-il tout bas.
Trois quarts d’heure, environ, durait cette extase, qu’il n’eut pas troquée contre un royaume. Soudain, le rayon de l’Étoile-du-matin, glissant à travers les branches, illuminait, à l’improviste, Bonhomet, les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de rêves! le veilleur, affolé d’épouvante à cette vue, jetait la pierre...--Trop tard!... Bonhomet, avec un grand cri horrible, où semblait se démasquer son sirupeux sourire, se précipitait, griffes levées, bras étendus, à travers les rangs des oiseaux sacrés!--Et rapides étaient les étreintes des doigts de fer de ce preux moderne: et les purs cols de neige, de deux ou trois chanteurs étaient traversés ou brisés avant l’envolée radieuse des autres oiseaux-poètes.
Alors, l’âme des cygnes expirants s’exhalait, oublieuse du bon docteur, en un chant d’immortel espoir, de délivrance et d’amour, vers des Cieux inconnus.
Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalité, dont il ne daignait savourer, en connaisseur sérieux, qu’une chose,--LE TIMBRE.--Il ne prisait, musicalement, que la douceur singulière _du timbre_ de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une mélodie.
Bonhomet, les yeux fermés, en aspirait, en son cœur, les vibrations harmonieuses: puis, chancelant, comme en un spasme, il s’en allait échouer à la rive, s’y allongeait sur l’herbe, s’y couchait sur le dos, en ses vêtements bien chauds et imperméables.
Et là, ce Mécène de notre ère, perdu en une torpeur voluptueuse, ressavourait, au tréfonds de lui-même, le souvenir du chant délicieux--bien qu’entaché d’une sublimité selon lui démodée--de ses chers artistes.
Et, résorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi, à la bourgeoise, l’exquise impression jusqu’au lever du soleil.
La Céleste Aventure
_A Monsieur Gustave De Malherbe._
«Jette le filet, tu prendras un gros poisson: dans sa gueule, tu trouveras une pièce d’argent; elle payera l’_impôt_ de César.»
NOUVEAU TESTAMENT.
Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s’est enfuie dans la Lumière, pourquoi garder encore le mot _terrestre_ du «miracle» dont elle fut l’éblouie? Certes, la noble sainte--qui vient de s’endormir, à vingt-huit ans, supérieure d’un ordre de Petites-Sœurs des pauvres, fondé par elle, en Provence--n’eût pas été scandalisée d’apprendre le secret _physique_ de sa soudaine vocation: la voyance de son humilité n’en eût pas été troublée un seul instant;--toutefois, il sera mieux que je n’aie parlé qu’aujourd’hui.
A près d’un kilomètre d’Avignon s’élevait, en 1860, non loin d’atterrages verdoyants, en amont du Rhône, une bicoque isolée, d’aspect sordide; ajourée, à son unique étage, d’une seule fenêtre à contrevents ferrés, elle s’accusait, bien en vue d’une protectrice caserne de gendarmerie--sise aux confins des faubourgs, sur la route.
Là, vivait depuis longtemps un vieil israélite qu’on nommait le père Mosé. Ce n’était pas un méchant juif, malgré sa face éteinte et son front d’orfraie dont un bonnet collant, d’étoffe et de couleur désormais imprécises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert et nerveux, d’ailleurs, il eût bien été capable de talonner d’assez près Ahasvérus, en quelques marches forcées. Mais il ne sortait guère et ne recevait qu’avec des précautions extrêmes. La nuit, tout un système de chausse-trapes et de pièges à loups le protégeait derrière sa porte mal fermée. Serviable,--surtout envers ses coreligionnaires,--aumônieux toutefois envers tous, il ne poursuivait que les riches, auxquels, seulement, il prêtait, préférant thésauriser.--De cet homme pratique et craignant Dieu, les sceptiques idées du siècle n’altéraient en rien la foi sauvage, et Mosé priait entre deux usures aussi bien qu’entre deux aumônes. N’étant pas sans un certain cœur étrange, _il tenait à rétribuer les moindres services_. Peut-être même eût-il été sensible au frais paysage qui s’étendait devant sa fenêtre, alors qu’il explorait, de ses yeux gris clair, les alentours... Mais une chose lointaine, établie sur une petite éminence et qui dominait les prés riverains en aval du fleuve, lui gâtait l’horizon. Cette _chose_, il en détournait la vue avec une sorte de gêne, d’ailleurs assez concevable,--une insurmontable aversion.
C’était un très ancien «calvaire», toléré, à titre de curiosité archéologique, par les édiles actuels. Il fallait gravir vingt et une marches pour arriver à la grosse croix centrale--qui supportait un Christ gothique, presque effacé par les siècles, entre les deux plus petites croix des larrons Diphas et Gesmas.
Une nuit, le père Mosé, les pieds sur une escabelle, penché, besicles au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table couverte de diamants, d’or, de perles et de papiers précieux, devant sa fenêtre ouverte à l’espace, venait d’apurer des comptes sur un poudreux registre.