Histoires grotesques et sérieuses
Part 8
_L'Automate_ ne gagne pas invariablement. Si la machine était une pure machine, il n'en serait pas ainsi; elle devrait _toujours_ gagner. Étant découvert le _principe_ par lequel une machine peut _jouer_ une partie d'échecs, l'extension du même principe la doit rendre capable de la _gagner_, et une extension plus grande, de gagner _toutes_ les parties, c'est-à-dire de battre n'importe quel adversaire. Il suffira d'un peu de réflexion pour convaincre chacun qu'il n'est pas plus difficile, en ce qui regarde le principe des opérations nécessaires, de faire une machine gagnant toutes les parties que d'en faire une qui n'en gagne qu'une seule. Si donc nous regardons _le Joueur d'échecs_ comme une machine, nous devons supposer (ce qui est singulièrement improbable) que l'inventeur a mieux aimé la laisser incomplète que la faire parfaite,--supposition qui apparaît encore plus absurde si nous réfléchissons qu'en la laissant incomplète, il fournissait un argument contre la possibilité supposée d'une pure machine;--c'est justement l'argument dont nous profitons ici.
IV
Quand la situation de la partie est difficile ou complexe, nous ne voyons jamais le Turc secouer la tête ou rouler ses yeux. C'est seulement quand son prochain coup est d'une nature évidente, ou quand la partie se présente de telle façon que pour l'homme placé dans _l'Automate_ il n'y a pas nécessité de réfléchir. Or, ces mouvements particuliers de la tête et des yeux sont des mouvements propres aux personnes plongées dans une méditation, et l'ingénieux baron Kempelen aurait ajusté ces mouvements (si la machine était une pure machine) aux occasions qui leur serviraient de prétexte naturel,--c'est-à-dire aux occasions de complexité. Mais c'est l'inverse qui a lieu, et cet inverse s'accorde justement avec notre supposition d'un homme caché dans l'intérieur. Quand il est contraint de méditer son jeu, il n'a pas assez de loisir pour faire jouer la mécanique qui met en branle la tête et les yeux. Mais, quand le coup à jouer est évident, il a le temps de regarder autour de lui, et c'est pourquoi nous voyons alors le tête s'agiter et les yeux rouler.
V
Quand la machine est tournée pour permettre aux spectateurs d'examiner le dos du Turc, et quand la draperie est enlevée et les portes du tronc et de la cuisse ouvertes, l'intérieur du tronc paraît encombré de mécaniques. En examinant les mécaniques pendant que _l'Automate_ était en mouvement, c'est-à-dire pendant que la machine roulait sur ses roulettes, il nous a semblé que certaines parties du mécanisme changeaient de forme et de position à un degré trop marqué pour être expliqué par les simples lois de la perspective; et plusieurs examens subséquents nous ont convaincu que ces altérations exagérées devaient être attribuées à des miroirs placés dans l'intérieur du tronc. L'introduction des miroirs dans le mécanisme ne peut pas avoir pour but d'agir, à un degré quelconque, sur le mécanisme même. Leur action, quelle que soit cette action, ne peut être dirigée que sur l'œil du spectateur. Nous conclûmes tout de suite que ces miroirs étaient disposés pour multiplier aux yeux du public les quelques pièces mécaniques du tronc de manière à faire croire qu'il en est rempli. De ceci nous inférons directement que la machine n'est pas une pure machine; car, si telle elle était, l'inventeur, bien loin de désirer que son mécanisme parût très-compliqué et d'user de supercherie pour lui donner cette apparence, aurait été particulièrement soigneux de convaincre les spectateurs de la _simplicité_ des moyens par lesquels il obtenait de si miraculeux résultats.
VI
La physionomie extérieure, et particulièrement la gesticulation du Turc, ne sont, considérées comme imitations de la vie, que des imitations très-banales. La physionomie est une œuvre qui ne témoigne d'aucune ingéniosité, et elle est bien dépassée, dans la ressemblance humaine, par les plus vulgaires ouvrages en cire. Les yeux roulent dans la tête sans aucun naturel et sans mouvements correspondants des lèvres ou des sourcils. Le bras, surtout, accomplit ses opérations d'une manière excessivement roide, disgracieuse, convulsive et rectangulaire. Or, tout cela est le résultat de l'impuissance de Maelzel à faire mieux, ou d'une négligence volontaire,--la négligence accidentelle devant être mise hors de question, quand nous voyons que l'ingénieux propriétaire emploie tout son temps à perfectionner ses machines. Assurément, nous ne devons pas attribuer à l'incapacité cette apparence hors nature; car tous les autres automates de Maelzel prouvent sa miraculeuse habileté à copier exactement les mouvements et toutes les caractéristiques de la vie. Ses danseurs de corde, par exemple, sont inimitables. Quand le clown rit, ses lèvres, ses sourcils, ses paupières, tous les traits de sa physionomie enfin, sont pénétrés de leur expression naturelle. Chez lui et chez son compagnon, chaque geste est si parfaitement aisé, si bien délivré de toute trace d'artifice, que, si ce n'était l'exiguïté de leur taille et la faculté accordée aux spectateurs de se les faire passer de main en main avant l'exécution de la danse, il serait difficile de convaincre une assemblée que ces automates de bois ne sont pas des créatures vivantes. Nous ne pouvons donc pas douter des talents de M. Maelzel, et nous sommes contraints d'admettre qu'il a laissé volontairement à son _Joueur d'échecs_ la même physionomie artificielle et barbare que le baron Kempelen lui avait donnée dès le principe, non pas évidemment sans dessein. Quel était son dessein, il n'est pas difficile de le deviner. Si _l'Automate_ avait imité exactement la vie dans ses mouvements, le spectateur eût été plus porté à attribuer ses opérations à leur véritable cause, c'est-à-dire à l'action humaine cachée, qu'il ne l'est actuellement, les manœuvres gauches et rectangulaires de la poupée inspirant l'idée d'une pure mécanique livrée à elle-même.
VII
Quand, peu de temps avant le commencement de la partie, l'exhibiteur, selon son habitude, _monte_ son _Automate_, une oreille un peu familiarisée avec les sons produits par le montage d'un système mécanique découvrira tout de suite que l'axe que la clef fait tourner dans la caisse du _Joueur d'échecs_ ne peut être en rapport ni avec un poids, ni avec un levier, ni avec aucun engin mécanique quelconque. La conséquence que nous en lirons est la même que dans notre dernière observation. Le montage n'est pas essentiel aux opérations de _l'Automate_, et n'a lieu que dans le but de faire naître chez les spectateurs l'idée fausse d'un mécanisme.
VIII
Quand on pose très-explicitement cette question à Maelzel: «_L'Automate_ est-il ou n'est-il pas une pure machine?» il fait invariablement la même réponse: «Je n'ai pas à m'expliquer là-dessus.» Or, la notoriété de _l'Automate_, et la grande curiosité qu'il a excitée partout, sont dues à cette opinion dominante qu'il est une pure machine, plus particulièrement qu'à toute autre circonstance. Naturellement, il est de l'intérêt du propriétaire de le présenter comme une chose telle. Et quel moyen plus simple, plus efficace peut-il y avoir, pour impressionner les spectateurs dans le sens désiré, qu'une déclaration positive et explicite à cet effet? D'autre part, quel moyen plus simple, plus efficace pour détruire la confiance du spectateur dans _l'Automate_ pris comme pure machine, que de refuser cette déclaration explicite? Or, nous sommes naturellement portés à raisonner ainsi:--Il est de l'intérêt de Maelzel de présenter la chose comme une pure machine;--il se refuse à le faire, directement du moins, par la parole; mais il ne se fait pas scrupule et il est évidemment soigneux de le persuader indirectement par ses actions; si la chose était vraiment telle qu'il cherche à l'exprimer par ses actions, il se servirait très-volontiers du témoignage plus direct des paroles;--la conclusion, c'est que la conscience qu'il a que la chose n'est pas une pure machine est la raison de son silence;--ses actions ne peuvent pas le compromettre ni le convaincre d'une fausseté évidente;--ce que ses paroles pourraient faire.
IX
Quand Maelzel, dans l'exhibition de l'intérieur de la caisse, a ouvert la porte n°1, ainsi que la porte placée immédiatement derrière, il présente devant cette porte de derrière, comme nous l'avons dit, une bougie allumée, puis promène çà et là la machine entière pour convaincre l'assemblée que l'armoire n°1 est entièrement remplie par le mécanisme. Quand la machine est ainsi remuée, un observateur soigneux découvrira que, pendant que la partie du mécanisme placée près de la porte de devant n°1 reste parfaitement fixe et inébranlée, la partie postérieure oscille, presque imperceptiblement, avec les mouvements de la machine. Ce fut cette circonstance qui éveilla d'abord en nous le soupçon que la partie postérieure du mécanisme pouvait être disposée pour glisser aisément, _en masse_, et pour changer de place quand l'occasion l'exigeait. Nous avons déjà établi que cette occasion se présente quand l'homme caché ramène son corps dans une position droite après la fermeture de la porte de derrière.
X
Sir David Brewster affirme que la figure du Turc est de dimension naturelle; mais en réalité elle dépasse de beaucoup les dimensions ordinaires. Rien de plus facile que de se tromper dans les appréciations de grandeurs. Le corps de _l'Automate_ est généralement isolé, et n'ayant pas de moyens de le comparer immédiatement avec une figure humaine, nous nous laissons aller à le considérer comme étant de dimension ordinaire. Toutefois on corrigera cette méprise en observant _le Joueur d'échecs_ quand l'exhibiteur s'en rapproche, ainsi que cela arrive souvent. Sans doute, M. Maelzel n'est pas très-grand; mais, quand il s'approche de la machine, sa tête se trouve à dix-huit pouces au moins au-dessous de la tête du Turc, bien que celui-ci, on s'en souvient, soit dans la position d'un homme assis.
XI
La caisse derrière laquelle _l'Automate_ est placé a juste trois pieds six pouces de longueur, deux pieds quatre pouces de profondeur et deux pieds six pouces de hauteur. Ces dimensions sont pleinement suffisantes pour loger un homme très au-dessus de la taille ordinaire, et le compartiment principal, à lui seul, peut contenir un homme ordinaire dans la position que nous avons attribuée à la personne cachée. Tels étant les faits (et quiconque en doute peut les vérifier lui-même par le calcul), il nous paraît inutile de nous appesantir dessus davantage. Nous ferons seulement observer que, bien que le couvercle de la caisse soit en apparence une planche de trois pouces d'épaisseur environ, le spectateur peut se convaincre, en se baissant pour l'examiner en dessous pendant que le principal compartiment est ouvert, qu'il est en réalité très-mince. La hauteur du tiroir peut aussi être mal appréciée par ceux qui l'examinent d'une manière insuffisante. Il y a un espace d'environ trois pouces entre le haut du tiroir tel qu'il paraît, vu de l'extérieur, et le bas de l'armoire,--espace qui doit être compris dans la hauteur du tiroir. Ces artifices, qui ont pour but de faire paraître l'espace compris dans la caisse moins grand qu'il n'est réellement, doivent être attribués au dessein de l'inventeur, qui est de frapper l'assemblée d'une idée fausse,--c'est-à-dire qu'un être humain ne pourrait pas se loger dans la caisse.
XII
L'intérieur du principal compartiment est partout recouvert d'_étoffe_. Nous présumons que cette étoffe doit avoir un double objet. Une partie de l'étoffe, bien tendue, sert peut-être à représenter les seules cloisons qu'il soit nécessaire de déplacer pendant que l'homme change de position, à savoir la cloison placée entre la paroi postérieure du principal compartiment et la paroi postérieure de l'armoire n°1, puis la cloison entre le principal compartiment et l'espace derrière le tiroir quand il est ouvert. Si nous supposons que tel soit le cas, la difficulté de déplacer les cloisons disparaît tout à fait, si toutefois on a jamais pu se figurer qu'il y eût là une réelle difficulté. La seconde utilité de l'étoffe est d'amortir et de rendre indistincts les bruits occasionnés par les mouvements de la personne enfermée.
XIII
Comme nous l'avons déjà fait observer, l'adversaire ne peut pas jouer sur l'échiquier de _l'Automate_, mais il est assis à quelque distance de la machine. Si nous demandions pourquoi, on nous donnerait sans doute, pour expliquer cette particularité, cette raison que, placé autrement, l'adversaire intercepterait pour le spectateur la vue de la machine. Mais on pourrait obvier facilement à cet inconvénient, soit en élevant les sièges de l'assemblée, soit en tournant vers elle l'un des bouts de la caisse pendant la durée de la partie. Le vrai motif de cette restriction est, peut-être, d'une nature bien différente. Si l'adversaire était assis en contact avec la caisse, le secret courrait quelque danger d'être découvert; une oreille exercée, par exemple, pourrait surprendre la respiration de l'homme caché.
XIV
Quoique M. Maelzel, en découvrant l'intérieur de la machine, dévie quelquefois légèrement de la routine que nous avons tracée, toutefois, il ne s'en départ jamais assez, en aucun cas, pour créer un obstacle à notre solution. Par exemple, on l'a vu, dans un temps, ouvrir le tiroir avant tout le reste; mais il n'ouvre jamais le principal compartiment sans fermer préalablement la porte de derrière de l'armoire n°1; il n'ouvre jamais le principal compartiment sans d'abord tirer le tiroir; il ne ferme jamais le tiroir sans avoir d'abord fermé le principal compartiment; il n'ouvre jamais la porte de derrière de l'armoire n°1 pendant que le principal compartiment est ouvert, et la partie d'échecs ne commence jamais avant que toute la machine soit close. Or, si on observe que _jamais, pas même en un seul cas_, M. Maelzel ne s'est départi de cette routine, dont nous avons tracé la marche comme nécessaire à notre solution, c'est déjà là un des plus forts arguments qui la puissent confirmer; mais l'argument se trouve infiniment renforcé si nous tenons justement compte de cette circonstance, qu'il s'en est _quelquefois_ départi, mais jamais _assez_ pour infirmer la solution.
XV
Pendant l'exhibition, il y a six bougies sur la table de _l'Automate_. Une question se présente naturellement: «Pourquoi employer tant de bougies, quand une seule ou deux, tout au plus, éclaireraient bien suffisamment l'échiquier pour les spectateurs, dans une salle, d'ailleurs, aussi bien illuminée que l'est toujours la salle de l'exhibition;--puisque, de plus, si nous supposons que _l'Automate_ est une pure machine, il n'y a aucune nécessité de déployer tant de lumière, et même qu'il n'en est pas besoin du tout pour _lui_ permettre d'accomplir ses opérations;--puisque, surtout, il n'y a qu'une seule bougie sur la table de l'adversaire?» La réponse qui, la première, se présente à l'esprit, est qu'il faut une lumière aussi intense pour fournir à l'homme le moyen d'y voir à travers la matière transparente, probablement de la gaze ou de la mousseline très-fine, dont est faite la poitrine du Turc. Mais, quand nous examinons _l'arrangement_ des bougies, une autre raison s'offre immédiatement. Il y a, disons-nous, six bougies en tout. Il y en a trois de chaque côté de la figure. Les plus éloignées du spectateur sont les plus longues;--celles du milieu sont de deux pouces plus courtes,--et les plus rapprochées du public sont encore plus courtes de deux pouces environ;--enfin les bougies placées d'un côté diffèrent en hauteur des bougies placées à l'opposite dans une proportion de plus de deux pouces,--c'est-à-dire que la plus longue bougie d'un des côtés est environ de trois pouces plus courte que la plus longue placée de l'autre côté, et ainsi de suite. On voit qu'ainsi il n'y a pas deux bougies de la même hauteur, et que la difficulté de vérifier la matière dont est faite la poitrine de _l'Automate_ se trouve considérablement augmentée par l'effet éblouissant des croisements compliqués de rayons,--croisements qui sont produits en plaçant les centres d'irradiation à différents niveaux.
XVI
Du temps que _le Joueur d'échecs_ était la propriété du baron Kempelen, on a observé plus d'une fois, d'abord, qu'un Italien à la suite du baron ne se faisait jamais voir pendant que le Turc jouait une partie d'échecs; ensuite, que, l'Italien étant tombé sérieusement malade, l'exhibition fut interrompue jusqu'à sa guérison. Cet Italien professait une _totale_ ignorance du jeu d'échecs, quoique toutes les autres personnes de la suite du baron jouassent passablement. Des observations analogues ont été faites depuis que Maelzel est entré en possession de _l'Automate_. Il y a un homme, _Schlumberger_, qui l'accompagne partout où il va, mais qui n'a pas d'autre occupation connue que de l'aider à emballer et à déballer _l'Automate_. Cet homme est à peu près de taille moyenne et a les épaules singulièrement _voûtées_. Se donne-t-il comme connaissant le jeu d'échecs ou comme n'y entendant rien? c'est ce que nous ignorons. Mais il est bien certain qu'il a toujours été invisible pendant l'exhibition du _Joueur d'échecs_, quoiqu'on le voie souvent avant et après le spectacle. De plus, il y a quelques années, Maelzel étant en tournée à Richmond avec ses automates, et les exhibant, à ce que nous croyons, dans la maison consacrée maintenant par M. Bossieux à une Académie de danse, _Schlumberger_ tomba tout à coup malade, et durant sa maladie il n'y eut aucune exhibition du _Joueur d'échecs_. Ces faits sont bien connus de plusieurs de nos concitoyens. La raison explicative de la suspension des représentations du _Joueur d'échecs_, telle qu'elle fut offerte au public, _ne fut pas_ la maladie de _Schlumberger_. Les conclusions à tirer de tout ceci, nous les livrons, sans autre commentaire, à notre lecteur.
XVII
Le Turc joue avec son bras gauche. Une circonstance si remarquable ne peut pas être accidentelle. Brewster n'y prend pas garde; il se contente, autant qu'il nous en souvient, de constater le fait. Les auteurs des _Essais_ les plus récents sur _l'Automate_ semblent n'avoir pas du tout remarqué ce point et n'y font pas allusion. L'auteur de la brochure citée par Brewster en fait mention, mais il reconnaît son impuissance à l'expliquer. Cependant, c'est évidemment de telles excentricités et incongruités que nous devons tirer (si toutefois la chose nous est possible) les déductions qui nous conduiront à la vérité.
Que _l'Automate_ joue avec sa main gauche, c'est là une circonstance qui n'a pas de rapport avec la machine, considérée simplement comme machine. Toute combinaison mécanique qui obligerait un automate à remuer, d'une façon donnée quelconque, le bras gauche, pourrait, _vice versâ_, le contraindre à remuer le bras droit. Mais ce principe ne peut pas s'étendre jusqu'à l'organisation humaine, où nous trouvons une différence radicale et marquée dans la conformation, et, de toute manière, dans les facultés des deux bras, le droit et le gauche. En réfléchissant sur ce dernier fait, nous rapprochons naturellement cette excentricité de _l'Automate_ de cette particularité propre à l'organisation humaine. Et nous sommes alors contraints de supposer une sorte de _renversement_, car _l'Automate_ joue précisément comme un homme _ne jouerait pas_. Ces idées, une fois acceptées, suffisent par elles-mêmes pour suggérer la conception d'un homme caché à l'intérieur. Encore quelques pas, et nous touchons finalement au résultat. _L'Automate_ joue avec son bras gauche parce que, dans les conditions actuelles, l'homme ne peut jouer qu'avec son bras droit;--c'est simplement _faute de mieux_. Supposons, par exemple, que _l'Automate_ joue avec son bras droit. Pour atteindre le mécanisme qui fait mouvoir le bras, et que nous avons dit être juste au-dessous de l'épaule, il faudrait nécessairement que l'homme se servît de son bras droit dans une position excessivement pénible et embarrassée (c'est-à-dire en le soulevant tout contre son corps, strictement opprimé entre son corps et le flanc de _l'Automate_), ou bien qu'il se servît de son bras gauche en le ramenant sur sa poitrine. Dans aucun des deux cas il n'agirait avec la précision et l'aisance nécessaires. Au contraire, _l'Automate_ jouant, comme il fait, avec son bras gauche, toutes les difficultés disparaissent: le bras droit de l'homme passe devant sa poitrine, et les doigts de sa main droite agissent, sans aucune gêne, sur le mécanisme de l'épaule de la figure.
Nous ne croyons pas qu'aucune objection raisonnable puisse être élevée contre cette explication de _l'Automate joueur d'échecs_.
[1] Sous le titre: _Androïdes_, on trouvera dans l'_Encyclopédie d'Édimbourg_ une liste complète des principaux automates des temps anciens et modernes.
[2] Cet article était écrit en 1855, quand M. Maelzel, qui vient de mourir récemment, montrait _le Joueur d'échecs_ dans les États de l'Union. _L'Automate_, à ce que nous croyons, est maintenant (1855) en la possession du professeur J.-K. Mitchell, de Philadelphie. (_Note de l'éditeur_.)
[3] Le mot _échec_ prononcé par le Turc est un perfectionnement de M. Maelzel. Quand elle était la propriété du baron Kempelen, la figure signifiait _échec_ en frappant sur la caisse avec sa main droite.
[4] Sir David Brewster suppose qu'il y a toujours un grand espace derrière le tiroir, même quand il est fermé,--en d'autres termes, que le tiroir est «un faux tiroir.» Mais cette idée est absolument insoutenable. Une supercherie aussi vulgaire serait immédiatement découverte; le tiroir, étant ouvert dans toute son étendue, fournirait ainsi l'occasion de comparer sa profondeur avec celle de la caisse.
[5] Plusieurs de ces _observations_ ont simplement pour but de prouver que la machine est nécessairement réglée par _la pensée_, et il nous a paru que ce serait un travail superflu que de produire de nouveaux arguments à l'appui de ce qui a été déjà parfaitement admis. Mais notre dessein est de convaincre spécialement certains de nos amis, sur lesquels une méthode de raisonnement suggestive aura plus d'influence que la démonstration _à priori_ la plus rigoureuse.
ÉLÉONORA[1]
Sub conservatione formæ specificæ salva anima. RAYMOND LULLE.
Je suis issu d'une race qu'ont illustrée une imagination vigoureuse et des passions ardentes. Les hommes m'ont appelé fou; mais la Science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n'est pas le sublime de l'intelligence,--si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d'une maladie de la pensée, d'un mode de l'esprit exalté aux dépens de l'intellect général. Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l'éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu'ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent dans le vaste océan de la _lumière ineffable_, et, comme pour imiter les aventuriers du géographe nubien, _aggressi sunt Mare Tenebrarum, quid in eo esset exploraturi_.
Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du moins qu'il y a deux conditions distinctes dans mon existence spirituelle: la condition de raison incontestablement lucide, qui s'applique au souvenir des événements formant la première époque de ma vie, et une condition de doute et de ténèbres, qui se rapporte au présent et à la mémoire de ce qui constitue la seconde grande époque de mon existence. Donc, ce que je dirai de la première période, croyez-le; et ce que je puis relater du temps postérieur, n'y ajoutez foi qu'autant que cela vous semblera juste; doutez-en même tout à fait; ou, si vous n'en pouvez pas douter, sachez être l'Œdipe de cette énigme!