Histoires grotesques et sérieuses

Part 12

Chapter 123,505 wordsPublic domain

--Oh! mais,--dit une autre personne de la société,--nous avons connu aussi Buffon-Legrand, un autre personnage très-extraordinaire dans son genre. Il eut le cerveau dérangé par l'amour, et se figura qu'il était possesseur de deux têtes. Il affirmait que l'une d'elles était celle de Cicéron; quant à l'autre, il se la figurait composite, étant celle de Démosthènes depuis le haut du front jusqu'à la bouche, et celle de lord Brougham depuis la bouche jusqu'au bas du menton. Il ne serait pas impossible qu'il se trompât; mais il vous aurait convaincu qu'il avait raison; car c'était un homme d'une grande éloquence. Il avait une véritable passion pour l'art oratoire, et ne pouvait se retenir de la montrer. Par exemple, il avait l'habitude de sauter ainsi sur la table, et puis...»

En ce moment, un ami de l'orateur, assis à son côté, lui mit la main sur l'épaule et lui chuchota quelques mots à l'oreille; là-dessus, l'autre cessa soudainement de parler et se laissa retomber sur sa chaise.

«Et puis,--dit l'ami, celui qui avait parlé bas,--il y a eu Boulard aussi, le toton. Je l'appelle le toton parce qu'il fut pris, en réalité, de la manie, singulière peut-être, mais non absolument déraisonnable, de se croire métamorphosé en toton. Vous auriez crevé de rire à le voir tourner. Il pirouettait à l'heure sur un seul talon, de cette façon, voyez...»

Alors, l'ami qu'il avait interrompu, un instant auparavant, par un avis dit à l'oreille, lui rendit, à son tour, exactement le même office.

«Mais, alors,--cria une vieille dame d'une voix éclatante,--votre M. Boulard était un fou, et un fou très-bête, pour le moins. Car, permettez-moi de vous le demander, qui a jamais entendu parler d'un toton humain? La chose est absurde. Madame Joyeuse était une personne plus sensée, comme vous savez. Elle avait aussi sa lubie, mais une inspirée par le sens commun, et qui procurait du plaisir à tous ceux qui avaient l'honneur de la connaître. Elle avait découvert, après mûre réflexion, qu'elle avait été, par accident, changée en jeune coq; mais, en tant que coq, elle se conduisait normalement. Elle battait des ailes, comme ça, comme ça, avec un effort prodigieux; et, quant à son chant, il était délicieux! Co... o... o... o... queri... co... o... o... o...! Co... o... o... que... ri... co... co... co... o... o... o... o...!»

--Madame Joyeuse, je vous prie de vouloir bien vous contenir!--interrompit notre hôte avec colère.--Si vous ne voulez pas vous conduire décemment comme une dame doit le faire, vous pouvez quitter la table immédiatement. A votre choix!»

La dame (que je fus très-étonné d'entendre nommer madame Joyeuse, après la description de madame Joyeuse qu'elle-même venait de faire) rougit jusqu'aux sourcils, et sembla profondément humiliée de la réprimande. Elle baissa la tête et ne répondit pas une syllabe. Mais une autre dame plus jeune reprit le sujet de conversation en train. C'était ma belle jeune fille du parloir.

«Oh!--s'écria-t-elle,--madame Joyeuse _était_ une folle! mais il y avait, en somme, beaucoup de sens dans l'opinion d'Eugénie Salsafette. C'était une très-belle jeune dame, d'un air contrit et modeste, qui jugeait la mode ordinaire de s'habiller très-indécente, et qui voulait toujours se vêtir en se mettant _hors_ de ses habits au lieu de se mettre _dedans_. C'est une chose bien facile à faire, après tout. Vous n'avez qu'à faire comme ça... et puis comme ça... et puis ensuite..., et enfin...»

--Mon Dieu! mam'zelle Salsafette!--s'écrièrent une douzaine de voix ensemble,--que faites-vous?-Arrêtez!--c'est suffisant.--Nous voyons bien comment cela peut se faire!--Assez! assez!»

Et quelques personnes s'élançaient déjà de leur chaise pour empêcher mam'zelle Salsafette de se mettre sur le pied d'égalité avec la Vénus de Médicis, quand le résultat désirable fut soudainement et efficacement amené par une suite de grands cris ou de hurlements, provenant de quelque partie du corps principal du château. Mes nerfs furent, pour dire vrai, très-affectés par ces hurlements; mais, quant aux autres convives, ils me firent pitié. Jamais de ma vie je n'ai vu une compagnie de gens sensés aussi complètement effrayée. Ils devinrent tous pâles comme autant de cadavres; ils se ratatinaient sur leur chaise, frissonnaient et baragouinaient de terreur, et semblaient attendre d'une oreille anxieuse la répétition du même bruit. Il se répéta, en effet, plus haut et comme se rapprochant,--et puis une troisième fois, très-fort, très-fort,--enfin une quatrième, mais avec une vigueur évidemment décroissante. A cet apaisement apparent de la tempête, toute la compagnie reprit immédiatement ses esprits, et l'animation et les anecdotes recommencèrent de plus belle. Je me hasardai alors à demander quelle était la cause de ce trouble.

«Une pure bagatelle,--dit M. Maillard.--Nous sommes blasés là-dessus, et nous nous en inquiétons vraiment fort peu. Les fous, à des intervalles réguliers, se mettent à hurler de concert, l'un excitant l'autre, comme il arrive quelquefois, la nuit, dans une troupe de chiens. Il arrive aussi de temps en temps que ce concert de hurlements est suivi d'un effort simultané de tous pour s'évader; dans ce cas, il y a, naturellement, lieu à quelques appréhensions.

--Et combien en avez-vous maintenant d'emprisonnés?

--Pour le moment, nous n'en avons pas plus de dix en tout.

--Principalement des femmes, je suppose?

--Oh! non.--Tous des hommes, et de vigoureux gaillards, je puis vous l'affirmer.

--En vérité! j'avais toujours entendu dire que la majorité des fous appartenait au sexe aimable.

--En général, oui; mais pas toujours. Il y a quelque temps, nous avions ici environ vingt-sept malades, et, sur ce nombre, il n'y avait pas moins de dix-huit femmes; mais, depuis peu, les choses ont beaucoup changé, comme vous voyez.

--Oui..., ont beaucoup changé, comme vous voyez,--interrompit le monsieur qui avait brisé les tibias de mam'zelle Laplace.

--Oui..., ont beaucoup changé, comme vous voyez,--carillonna en chœur toute la société.

--Retenez vos langues, tous! entendez-vous!--cria mon amphitryon, dans un accès de colère. Là-dessus, toute l'assemblée observa, pendant une minute à peu près, un silence de mort. Il y eut une dame qui obéit à la lettre à M. Maillard, c'est-à-dire que, tirant sa langue, une langue d'ailleurs excessivement longue, elle la prit avec ses deux mains, et la tint ainsi avec beaucoup de résignation jusqu'à la fin du festin.

«Et cette dame,--dis-je à M. Maillard en me penchant vers lui, et lui parlant à voix basse,--cette excellente dame qui parlait tout à l'heure, et qui nous lançait son coquerico, elle est, je présume, inoffensive,--tout à fait inoffensive, hein?

--Inoffensive!--s'écria-t-il avec une surprise non feinte;--comment? que voulez-vous dire?

--Elle n'est que légèrement atteinte?--dis-je en me touchant le front.--Je suppose qu'elle n'est pas particulièrement,--dangereusement affectée, hein?

--Mon Dieu! qu'imaginez-vous là? Cette dame, ma vieille et particulière amie, madame Joyeuse a l'esprit aussi sain que moi-même. Elle a ses petites excentricités, sans doute; mais, vous savez, toutes les vieilles femmes, toutes les très-vieilles femmes sont plus ou moins excentriques!

--Sans doute,--dis-je,--sans doute!--Et le reste de ces dames et de ces messieurs...?

--Tous sont mes amis et mes gardiens,--interrompit M. Maillard en se redressant avec hauteur,--mes excellents amis et mes aides.

--Quoi! eux tous?--demandai-je,--et les femmes aussi, sans exception?

--Assurément,--dit-il.--Nous ne pourrions rien faire sans les femmes; ce sont les meilleurs infirmiers du monde pour les fous; elles ont une manière à elles, vous savez? leurs yeux produisent des effets merveilleux; quelque chose comme la fascination du serpent, vous savez?

--Certainement,--dis-je,--certainement!--Elles se conduisent d'une façon un peu bizarre, n'est-ce pas? Elles ont quelque chose d'original, hein? ne trouvez-vous pas?

--Bizarre! original!... Quoi! vraiment! vous pensez ainsi? A vrai dire, nous ne sommes pas bégeules dans le Midi; nous faisons assez volontiers tout ce qui nous plaît; nous jouissons de la vie;--et toutes ces habitudes-là, vous comprenez ...

--Parfaitement,--dis-je,--parfaitement.

--Et puis, ce clos-vougeot est peut-être un peu capiteux, vous comprenez?--un peu chaud, n'est-ce pas?

--Certainement,--dis-je,--certainement. Par parenthèse, monsieur, ne vous ai-je pas entendu dire que le système adopté par vous, à la place du fameux _système de douceur_, était d'une rigoureuse sévérité?

--Nullement. La réclusion est nécessairement rigoureuse; mais le traitement,--le traitement médical, veux-je dire,--est plutôt agréable pour les malades.

--Et le nouveau système est de votre invention?

--Pas absolument. Quelques parties du système doivent être attribuées au professeur Goudron, dont vous avez nécessairement entendu parler; et il y a dans mon plan des modifications que je suis heureux de reconnaître comme appartenant de droit au célèbre Plume, que vous avez eu l'honneur, si je ne me trompe, de connaître intimement.

--Je suis bien honteux d'avouer.--répliquai-je, que jusqu'ici je n'avais jamais entendu prononcer les noms de ces messieurs.

--Bonté divine!--s'écria mon hôte, retirant brusquement sa chaise et levant les mains au ciel. Il est probable que je vous ai mal compris! vous n'avez pas voulu dire, n'est-ce pas? que vous n'avez jamais ouï parler de l'érudit docteur Goudron, ni du fameux professeur Plume?

--Je suis forcé de reconnaître mon ignorance,--répondis-je;--mais la vérité doit être respectée avant toute chose. Toutefois, je me sens on ne peut plus humilié de ne pas connaître les ouvrages de ces deux hommes, sans aucun doute extraordinaires. Je vais m'occuper de chercher leurs écrits, et je les lirai avec un soin studieux. Monsieur Maillard, vous m'avez réellement,--je dois le confesser,--vous m'avez réellement fait rougir de moi-même!»

Et c'était la pure vérité.

«N'en parlons plus, mon jeune et excellent ami,--dit-il avec bonté, en me serrant la main;--prenons cordialement ensemble un verre de ce sauterne.»

Nous bûmes. La société suivit notre exemple sans discontinuer. Ils bavardaient, ils plaisantaient, ils riaient, ils commettaient mille absurdités. Les violons grinçaient, le tambour multipliait ses rantamplans, les trombones beuglaient comme autant de taureaux de Phalaris,--et toute la scène, s'exaspérant de plus en plus à mesure que les vins augmentaient leur empire, devint, à la longue, une sorte de Pandémonium _in petto_. Cependant M. Maillard et moi, avec quelques bouteilles de sauterne et de clos-vougeot entre nous deux, nous continuions notre dialogue à tue-tête. Une parole prononcée sur le diapason ordinaire n'avait pas plus de chance d'être entendue que la voix d'un poisson au fond du Niagara.

«Monsieur--lui criai-je dans l'oreille,--vous me parliez avant le dîner du danger impliqué dans l'ancien _système de douceur_. Quel est-il?

--Oui,--répondit-il,--il y avait quelquefois un très-grand danger. Il n'est pas possible de se rendre compte des caprices des fous; et dans mon opinion, aussi bien que dans celle du docteur Goudron et celle du professeur Plume, il n'est _jamais_ prudent de les laisser se promener librement et sans surveillants. Un fou peut être _adouci_, comme on dit, pour un temps, mais à la fin il est toujours capable de turbulence. De plus, sa ruse est proverbiale et vraiment très-grande. S'il a un projet en vue, il sait le cacher avec une merveilleuse hypocrisie; et l'adresse avec laquelle il contrefait la _sanité_ offre à l'étude du philosophe un des plus singuliers problèmes psychiques. Quand un fou paraît _tout à fait_ raisonnable, il est grandement temps, croyez-moi, de lui mettre la camisole.

--Mais le _danger_, mon cher monsieur, le danger dont vous parliez? D'après votre propre expérience, depuis que cette maison est sous votre contrôle, avez-vous eu une raison, matérielle, positive, de considérer la liberté comme périlleuse, dans un cas de folie?

--Ici?--D'après ma propre expérience?--Certes, je peux répondre: oui! Par exemple, _il n'y a pas très-longtemps_ de cela, une singulière circonstance s'est présentée dans cette maison même. Le _système de douceur_, vous le savez, était alors en usage, et les malades étaient en liberté. Ils se comportaient _remarquablement_ bien, à ce point que toute personne de sens aurait pu tirer d'une si belle sagesse la preuve qu'il se brassait parmi ces gaillards quelque plan démoniaque. Et, en effet, un beau matin, les gardiens se trouvèrent pieds et poings liés, et jetés dans les cabanons, où ils furent surveillés comme fous par les fous eux-mêmes, qui avaient usurpé les fonctions de gardiens.

--Oh! que me dites-vous là? Je n'ai jamais, de ma vie, entendu parler d'une telle absurdité!

--C'est un fait. Tout cela arriva, grâce à un sot animal, un fou, qui s'était, je ne sais comment, fourré dans la tête qu'il était inventeur du meilleur système de gouvernement dont on eût jamais ouï parler,--gouvernement de fous, bien entendu. Il désirait, je suppose, faire une épreuve de son invention,--et ainsi il persuada aux autres malades de se joindre à lui dans une conspiration pour renverser le pouvoir régnant.

--Et il a réellement réussi?

--Parfaitement. Les gardiens et les gardés eurent à troquer leurs places respectives, avec cette différence importante toutefois, que les fous avaient été libres, mais que les gardiens furent immédiatement séquestrés dans des cabanons et traités, je suis fâché de l'avouer, d'une manière très-cavalière.

--Mais je présume qu'une contre-révolution a dû s'effectuer promptement. Cette situation ne pouvait pas durer longtemps. Les campagnards du voisinage, les visiteurs venant voir l'établissement auront donné sans doute l'alarme.

--Ici, vous êtes dans l'erreur. Le chef des rebelles était trop rusé pour que cela pût arriver. Il n'admit désormais aucun visiteur,--à l'exception, une seule fois, d'un jeune gentleman, d'une physionomie très-niaise et qui ne pouvait lui inspirer aucune défiance. Il lui permit de visiter la maison, comme pour y introduire un peu de variété et pour s'amuser de lui. Aussitôt qu'il l'eut suffisamment fait poser, il le laissa sortir, et le renvoya à ses affaires.

--Et combien de temps a duré le règne des fous?

--Oh! fort longtemps, en vérité;--un mois certainement;--combien en plus, je ne saurais le préciser. Cependant les fous se donnaient du bon temps;--vous en pourriez jurer. Ils jetèrent là leurs vieux habits râpés et en usèrent à leur aise avec la garde-robe de famille et les bijoux. Les caves du château étaient bien fournies de vin, et ces diables de fous sont des connaisseurs qui savent bien boire. Ils ont largement vécu, je puis vous l'affirmer!

--Et le traitement? Quelle était l'espèce particulière de traitement que le chef des rebelles avait mis en application?

--Ah! quant à cela, un fou n'est pas nécessairement un sot, comme je vous l'ai déjà fait observer, et c'est mon humble opinion que son traitement était un bien meilleur traitement que celui auquel il était substitué. C'était un traitement vraiment capital,--simple,--propre,--sans aucun embarras,--réellement délicieux,--c'était...»

Ici, les observations de mon hôte furent brusquement coupées par une nouvelle suite de cris, de même nature que ceux qui nous avaient déjà déconcertés. Cette fois, cependant, ils semblaient provenir de gens qui se rapprochaient rapidement.

«Bonté divine!--m'écriai-je;--les fous se sont échappés, sans aucun doute.

--Je crains bien que vous n'ayez raison,» répondit M. Maillard, devenant alors excessivement pâle.

A peine finissait-il sa phrase, que de grandes clameurs et des imprécations se firent entendre sous les fenêtres; et immédiatement après, il devint évident que quelques individus du dehors s'ingéniaient à entrer de force dans la salle. On battait la porte avec quelque chose qui devait être une espèce de bélier ou un énorme marteau, et les volets étaient secoués et poussés avec une prodigieuse violence.

Une scène de la plus horrible confusion s'ensuivit. M. Maillard, à mon grand étonnement, se jeta sous le buffet. J'aurais attendu de sa part plus de résolution. Les membres de l'orchestre, qui, depuis un quart d'heure, semblaient trop ivres pour accomplir leurs fonctions, sautèrent sur leurs pieds et sur leurs instruments, et, escaladant leur table, attaquèrent d'un commun accord un _Yankee Doodle_[2], qu'ils exécutèrent, sinon avec justesse, du moins avec une énergie surhumaine, pendant tout le temps que dura le désordre.

Cependant le monsieur qu'on avait empêché, à grand'peine, de sauter sur la table, y sauta cette fois au milieu des bouteilles et des verres. Aussitôt qu'il y fut commodément installé, il commença un discours qui, sans aucun doute, eût paru de premier ordre, si seulement on avait pu l'entendre. Au même instant, l'homme dont toutes les prédilections étaient pour le toton se mit à pirouetter tout autour de la chambre, avec une immense énergie, les bras ouverts et faisant angle droit avec son corps, si bien qu'il avait l'air d'un toton véritable, renversant, culbutant tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Et puis, entendant d'incroyables pétarades et des sifflements inouïs de champagne, je découvris que cela provenait de l'individu qui pendant le dîner avait si bien joué le rôle de bouteille. En même temps, l'homme-grenouille coassait de toutes ses forces, comme si le salut de son âme dépendait de chaque note qu'il proférait. Au milieu de tout de cela s'élevait, dominant tous les bruits, le braiement non interrompu d'un âne. Quant à ma vieille amie, madame Joyeuse, elle semblait dans une si horrible perplexité, que j'aurais pu pleurer sur la pauvre dame. Elle se tenait debout dans un coin, près de la cheminée, et elle se contentait de chanter, à toutes volées, son «coquericooooo!...»

Enfin arriva la crise suprême, la catastrophe du drame. Comme les cris, les hurlements et les coquericos étaient les seules formes de résistance, les seuls obstacles opposés aux efforts des assiégeants, les deux fenêtres furent très-rapidement et presque simultanément enfoncées. Mais je n'oublierai jamais mes sensations d'ébahissement et d'horreur, quand je vis sautant par les fenêtres et se ruant pêle-mêle parmi nous, et jouant des pieds, des mains, des griffes, une véritable armée hurlante de monstres, que je pris d'abord pour des chimpanzés, des orangs-outangs ou de gros babouins noirs du cap de Bonne-Espérance.

Je reçus une terrible rossée, après laquelle je me pelotonnai sous un canapé, où je me tins coi. Après être resté là quinze minutes environ, pendant lesquelles j'écoutai de toutes mes oreilles ce qui se passait dans la salle, j'obtins enfin, avec le dénoûment, une explication satisfaisante de cette tragédie. M. Maillard, à ce qu'il me parut, en me contant l'histoire du fou qui avait excité ses camarades à la rébellion, n'avait fait que relater ses propres exploits. Ce monsieur avait été, en effet, deux ou trois ans auparavant, directeur de l'établissement; puis sa tête s'était dérangée, et il était passé au nombre des malades. Ce fait n'était pas connu du compagnon de voyage qui m'avait présenté à lui. Les gardiens, au nombre de dix, avaient été soudainement terrassés, puis bien goudronnés, puis soigneusement emplumés, puis enfin séquestrés dans les caves. Ils étaient restés emprisonnés ainsi plus d'un mois, et, pendant toute cette période, M. Maillard leur avait accordé généreusement non-seulement le goudron et les plumes (ce qui constituait _son système_), mais aussi un peu de pain et de l'eau en abondance. Journellement une pompe leur envoyait leur ration de douches. A la fin, l'un d'eux, s'étant échappé par un égout, rendit la liberté à tous les autres.

Le _système de douceur_, avec d'importantes modifications, a été repris au château; mais je ne puis m'empêcher de reconnaître, avec M. Maillard, que son traitement, à lui, était, dans son espèce, un traitement capital. Comme il le faisait justement observer, c'était un traitement _simple,--propre et ne causant aucun embarras,--pas le moindre._

Je n'ai que quelques mots à ajouter. Bien que j'aie cherché dans toutes les bibliothèques de l'Europe les œuvres du docteur _Goudron_ et du professeur _Plume_, je n'ai pas encore pu, jusqu'à ce jour, malgré tous mes efforts, m'en procurer un exemplaire.

[1] A propos du veau _à la Sainte-Menehould, de la sauce veloutée, de la vieille cour_, etc., il ne faut pas oublier que l'auteur est Américain, et que, comme tous les auteurs anglais et américains, il a la manie d'employer des termes français et de faire parade d'idées françaises,--termes et idées d'un répertoire un peu suranné.--C. B.

[2] Air populaire américain.--Le lecteur, amateur de la vérité locale, peut y substituer mentalement l'air de _la Carmagnole_, ou tout autre air français.--C. B.

LE DOMAINE D'ARNHEIM

Le jardin était taillé comme une belle dame, Étendue et sommeillant voluptueusement, Et fermant ses paupières aux cieux ouverts. Les champs d'azur du ciel étaient rassemblés correctement Dans un vaste cercle orné des fleurs de la lumière. Les iris et les rondes étincelles de rosée, Qui pendaient à leurs feuilles azurées, apparaissaient Comme des étoiles clignotantes qui pétillent dans le bleu du soir. GILES FLETCHER.

Depuis son berceau jusqu'à son tombeau, mon ami Ellison fut toujours poussé par une brise de prospérité. Et je ne me sers pas ici du mot prospérité dans son sens purement mondain. Je l'emploie comme synonyme de bonheur. La personne dont je parle semblait avoir été créée pour symboliser les doctrines de Turgot, de Price, de Priestley et de Condorcet,--pour fournir un exemple individuel de ce que l'on a appellé la chimère des _perfectionnistes_. Dans la brève existence d'Ellison, il me semble que je vois une réfutation du dogme qui prétend que dans la nature même de l'homme gît un principe mystérieux, ennemi du bonheur. Un examen minutieux de sa carrière m'a fait comprendre que la misère de l'espèce humaine naît, en général, de la violation de quelques simples lois d'humanité;--que nous avons en notre possession, en tant qu'espèce, des éléments de contentement non encore mis en œuvre,--et que même maintenant, dans les présentes ténèbres et l'état délirant de la pensée humaine sur la grande question des conditions sociales, il ne serait pas impossible que l'homme, en tant qu'individu, pût être heureux dans de certaines circonstances insolites et remarquablement fortuites.