# Histoires grises

## Chapter 3

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Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce, une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._

- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de lycée, Arsay-Lancourt.

Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent, ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode; c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus. Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les classes.

Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.

Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme, les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix avait un ton prenant, autoritaire et chaud.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui dis-je en le voyant.

Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.

- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.

Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais pensé...

- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un programme...

Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit discours.

Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.

- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.

Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.

- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te feraient plaisir en votant pour moi.

J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien adaptée à moi; je lui répondis:

- C'est entendu, je te le promets.

Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je l'interrogeai:

- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait?

- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?

Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:

- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne vous changera pas et lui sera ravi.

Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage, dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc monter des boniments à des gaillards de leur espèce!

Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député, ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay... Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être enseigné.

Mais un petit événement troubla profondément la carrière d'Arsay-Lancourt.

Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes. Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.

La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes ingénieurs assistait à la scène.

- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?

Arsay répondait:

- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.

- Il faut vous sortir de là, insistait-on.

- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.

Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est prévu au réglement.

- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.

L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue, insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force, ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.

- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin, c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce que vous choisissiez librement votre représentant...

Cette partie du discours fit encore excellente impression.

... Maintenant, continua Arsay, la force policière...

Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.

Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme, formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret. Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.

Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait mais.

Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour répondre à ce besoin. Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix monta claire et grêle dans le matin radieux:

_Arsay j'ai vu Arsay j'ai vu Ton dos (1) Arsay ton dos Arsay ton dos Je l'ai vu._

(1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa pureté première.

Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient. Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en un rictus étrange.

_Arsay j'ai vu..._

Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le soir, devaient pouffer à l'unisson.

La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues:

POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.

La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière lequel il allait se passer quelque chose.

La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le temps entonnait par moments son hymne:

_Arsay j'ai vu..._

Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.

Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et le ramener vers sa demeure.

L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.

L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu.

La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé. Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent. L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques salons collet-monté où l'on disait toujours: _Arsay ton chose_, appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.

(2) Même remarque que précédemment.

C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même. Il y vint rapidement:

- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il, résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.

- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague, une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te laisses abattre...

- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement. Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi (il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_.

Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de rire, il continua:

- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour tes produits.

- Merci, fis-je.

- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et c'est vrai.

Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.

J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant, je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir; ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_; cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le sais par coeur.

"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai -- aussi modeste". C'était signé: _Tournedos_.

Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent inaperçues, toi? Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait Lancret-Tournedos. Dans la suite, mon directeur voyait son tirage augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait ostensiblement à la porte. Je ne peux pas te les raconter toutes, mon vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de jouer du hautbois sur la scène? Si je te disais encore, qu'il y a deux mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais je veux _le_ voir." Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est naturel...

Et il sanglota.

Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante. Pendant qu'il la racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui. J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur particulière. Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens ont le droit de rire et où ils en usent si peu.

- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée.

J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y revenait tout le temps. Je le quittais heureusement au terme de mon voyage; il continuait le sien. Sur le pas du wagon, je lui serrai la main, en lui distant:

- Bonne chance.

Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent frappés à mort.

Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour, qu'Arsay était entré au Parlement. Je m'en réjouis pour lui, je le croyais définitivement sorti d'affaires. Il représentait à la Chambre la Guadeloupe. Comment s'était fait son élection? Très simplement. Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des Colonies. Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a faim. Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de la Guadeloupe, l'élection d'Arsay. On est fixé sur la valeur de ces conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive majorité. Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de nos libres institutions. Et toujours, sur les conseils du membre du Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos représentants élus, est peu fondé.

Bref, maintenant Arsay était député pour de bon. Peu importe de savoir qui il représentait. En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du peuple et en avait tous les droits. Aucune raison profonde ne s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre précédente, député de Levallois.

Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie. Je le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement, arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de son ancienne célébrité.
