Chapter 9
--Il n'y a pas du tout d'étain sur lui[11], massa Will, je vous le parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes;--je n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.
--C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur de l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vérité à rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essayerai de vous donner une idée de sa forme.
Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir, mais n'en trouva pas.
--N'importe, dit-il à la fin, cela suffira.
Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès du feu, car j'avais toujours très-froid. Quand son dessin fut achevé, il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il eut fini ses gambades, je regardai le papier, et pour dire la vérité, je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami.
--Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il m'ait jamais été donné d'examiner.
--Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font les yeux, et la plus longue, qui est plus bas, figure une bouche, n'est-ce pas? D'ailleurs la forme générale est ovale...
--C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne soyez pas très-artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même, pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.
--Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, je dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute.
--Mais alors, mon cher camarade, dis-je, vous plaisantez; ceci est un crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait, d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir là-dessus quelque petite superstition naissante. Je présume que vous nommerez votre insecte _scarabaeus caput hominis_[12] ou quelque chose d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup d'appellations de ce genre.--Mais où sont les antennes dont vous parliez?
--Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous devez voir les antennes, j'en suis sûr. Je les ai faites aussi distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est bien suffisant.
--À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours est-il vrai que je ne les vois pas.
Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles, et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une tête de mort.
Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre, à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis, il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de coutume.
Un mois environ après cette aventure,--et durant cet intervalle je n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reçus à Charleston une visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.
--Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître?
--Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il devrait.
--Pas bien! Vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se plaint-il?
--Ah! voilà la question! Il ne se plaint jamais de rien, mais il est tout de même bien malade.
--Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il au lit?
--Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voilà justement où le soulier me blesse;--j'ai l'esprit très-inquiet au sujet du pauvre massa Will.
--Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit de quoi il souffre?
--Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête. Massa Will dit qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il, deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc fait-il toujours et toujours des chiffres?
--Il fait quoi, Jupiter?
--Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de même. Il faut que j'aie toujours un oeil braqué sur lui, rien que sur lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du soleil, et il a décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé un bon bâton exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il reviendrait: mais je suis si bête, que je n'en ai pas eu le courage; il a l'air si malheureux!
--Ah! vraiment!--Eh bien, après tout, je crois que tu as mieux fait d'être indulgent pour le pauvre garçon. Il ne faut pas lui donner le fouet, Jupiter;--il n'est peut-être pas en état de le supporter.--Mais ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite? Lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que je vous ai vus?
--Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux depuis lors,--mais _avant_ cela,--oui,--j'en ai peur,--c'était le jour même que vous étiez là-bas.
--Comment? que veux-tu dire?
--Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.
--Du quoi?
--Du scarabée...--Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque part à la tête par ce scarabée d'or.
--Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition?
--Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;--il attrape et mord tout ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien vite lâché, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a été mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère, certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans la bouche;--voilà comment je m'y pris.
--Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade?
--Je ne pense rien du tout,--je le sais[13]. Pourquoi donc rêve-t-il toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or.
--Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or?
--Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en dormant;--voilà comment je le sais.
--Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?
--Que voulez-vous dire, massa?
--M'apportes-tu un message de M. Legrand?
--Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.
Et Jupiter me tendit un papier où je lus:
«Mon cher,
«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable.
«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire. Sais-je même si je vous le dirai?
«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour, préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de la bastonnade.
«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus.
«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients. _Venez, venez_. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous assure que c'est de _la plus haute importance_.
«Votre tout dévoué,
«WILLIAM LEGRAND.»
Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute importance_ pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne présageait rien de bon; je tremblais que la pression continue de l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner le nègre.
En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous allions nous embarquer.
--Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.
--Ça, c'est une faux, massa, et des bêches.
--Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?
--Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de tous les diables.
--Mais au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton massa Will a à faire de faux et de bêches?
--Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais tout cela vient du scarabée.
Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et, après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants. Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son scarabée.
--Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup; je le lui ai repris le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son égard?
--En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le coeur.
--En supposant que c'est un scarabée d'or véritable.
Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.
--Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix? Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est l'indice. Jupiter, apporte-le-moi.
--Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec le scarabée; vous saurez bien le prendre vous-même.
Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les élytres étaient excessivement durs et luisants et avaient positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet, voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme.
--Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la Destinée et du scarabée...
--Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la fièvre, et...
--Tâtez mon pouls, dit-il.
Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus léger symptôme de fièvre.
--Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre. Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...
--Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette excitation.
--Et que faut-il faire pour cela?
--C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse, l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.
--J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec votre expédition dans les collines?
--Oui, certes.
--Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise aussi parfaitement absurde.
--J'en suis fâché,--très-fâché,--car il nous faudra tenter l'affaire à nous seuls.
--À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!--Mais voyons, combien de temps durera votre absence?
--Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et, dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.
--Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et l'affaire du scarabée--bon Dieu!--vidée à votre satisfaction, vous rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions, comme celles de votre médecin?
--Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas de temps à perdre.
J'accompagnai mon ami, le coeur gros. À quatre heures, nous nous mîmes en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut, par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une humeur de chien, et ces mots: _Damné scarabée_! furent les seuls qui lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance. À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous verrons bien!».
Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et, grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait avoir laissées lui-même dans une occasion précédente.
Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une espèce de plateau au sommet d'une montagne affreusement escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes blocs de pierre qui semblaient éparpillés pêle-mêle sur le sol et dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre.
La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter, d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre. Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son examen, il dit simplement:
--Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper.
--Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop noir pour voir ce que nous faisons.
--Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter.
--Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois suivre.--Ah! un instant!--prends ce scarabée avec toi.
--Le scarabée, massa Will!--le scarabée d'or! cria le nègre reculant de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce scarabée sur l'arbre? Que je sois damné si je le fais!
--Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort nègre, de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous pouvez l'emporter avec cette ficelle;--mais, si vous ne l'emportez pas avec vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle nécessité de vous fendre la tête avec cette bêche.
--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout. Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien, du scarabée!
Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre.
Dans sa jeunesse, le tulipier, ou _liriodendron tulipiferum_, le plus magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel, était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se trouvât à soixante ou soixante-dix pieds du sol.
--De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will? demanda-t-il.
--Suis toujours la plus grosse branche, celle de ce côté, dit Legrand.
Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il criait:
--Jusqu'où faut-il monter encore?
--À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand.
--Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à travers le sommet de l'arbre.
--Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je te dis. Regarde le tronc, et compte les branches au-dessus de toi, de ce côté. Combien de branches as-tu passées?
--Une, deux, trois, quatre, cinq;--j'ai passé cinq grosses branches, massa, de ce côté-ci.
--Alors monte encore d'une branche.
Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il annonçait qu'il avait atteint la septième branche.
--Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, il faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.