Histoires exotiques et merveilleuses

Part 5

Chapter 54,023 wordsPublic domain

--... Là-bas, je n’ai jamais fait tout ce qu’on raconte. Et, d’ailleurs, ça n’est pas la même chose qu’ici. Ici on ne peut pas nous juger. Ici je ne ferais pas de mal à une mouche, je ne suis pas un anarchiste, ni un voleur, ni un millionnaire, ni rien: un pauvre bougre, je suis. Mais enfin, là-bas, je n’ai jamais fait... ce que je fais ici pour vivre. Vous pouvez dire ce que vous voulez, je valais mieux. Et je me regrette, quand je me regarde.

»Voilà pourquoi je conservais ma situation. Elle ne valait plus grand’chose, ce n’était pas pour la galette. Mais, au bout du compte, j’étais toujours le maître. Et même, dans un sens, il y avait des jours où ça m’intéressait, le nouveau système, où ça ne me déplaisait pas, d’essayer autre chose. On était allé trop loin, avant, je le savais. Ça devait casser. Et, pour me consoler, je pouvais me payer la tête des protestants. Moi, vous comprenez, je suis catholique, puisque je suis Hongrois de Croatie.

»On ne les avait pas chassés, ces protestants. Mais les autres, en un clin d’œil, les mirent dans leur poche. Ils ne buvaient que de l’eau, ils n’avaient pas de femmes, ni blanches, ni noires, ils ne mangeaient guère que de la farine de banane et des poissons, vivaient dans des cases indigènes, sales comme des peignes dans leurs grandes soutanes noires, vieilles comme les rues et brossées quand ils avaient le temps. Mais ils avaient construit une grande chapelle, plus belle que tous les bâtiments de l’Etat à Boma ou Léopoldville, une chose magnifique, hein? et qui était pour les noirs, pour ces sales noirs, et d’où ils leur criaient: «Entrez, venez, c’est à vous si vous êtes avec nous!» Et le dimanche, ils sortaient de leurs sales soutanes, ils apparaissaient tout en or, avec des chasubles d’or, dressant des calices, des ostensoirs, des ciboires, toutes sortes d’histoires en or, ils faisaient des promenades dans Boungou avec des bannières d’or! C’était trop beau, vous comprenez: les indigènes se mirent à passer catholiques par fournées, ça les prit comme une épidémie: pire que la maladie du sommeil.

»Les femmes, surtout, d’abord. Ce fut par elles que ça commença. Elles allaient au baptême en grandes robes blanches,--des femelles qui ne s’étaient jamais mis même un mouchoir de poche au derrière,--et puis à confesse, et puis à la communion, et à la messe et aux vêpres. En un clin d’œil elles avaient appris tous les cantiques, avec les paroles en bondjo, et ne pensaient plus qu’à ça. Je dis aux miennes: «La première qui marche dans ces bêtises, je lui mets mon pied quelque part.» Il en fila trois, et je ne fis rien du tout, et il n’y avait pas à réclamer. Le père Vlaamasch, le chef de la mission, expliqua que des chrétiennes ne pouvaient pas se mettre en état de péché mortel en restant mes concubines, et qu’elles devaient épouser devant Dieu d’honnêtes chrétiens. Le magistrat lui donna raison, et je n’eus qu’à empocher l’affront, avec mon mouchoir par-dessus. Après ça, ce fut le tour des hommes du village. Et un orgueil, un orgueil, à mesure qu’ils se laissaient catéchiser! Ils ne me regardaient plus, ils n’obéissaient plus qu’à la mission. Mais je pensais: «Patience! J’ai mes cinq cents miliciens. Si ça va trop loin, on verra bien qui est le maître: ceux-là ne me lâcheront pas.»

Brusquement, il y eut un clairon qui se fit chrétien. Une forte tête, un type à palabres. Il avait trouvé l’emploi de son éloquence, il palabra: «Moi y en a chrétien, vous y en a sauvages, vous manger de l’homme, vous beaucoup cochons. Moi y en a gagner paradis même chose les blancs. Moi pas noir, dans le ciel, moi blanc. Vous sauvages, en enfer, en enfer!» Et ce fut la débandade. Mes cinq cents hommes, un par un, s’en allaient demander le baptême, et, en attendant, on les inscrivait à la mission comme catéchumènes. Le père Vlaamasch jubilait. «Ça sera la Légion Thébaine, disait-il, les premiers soldats du Christ.» Je t’en ficherai, moi, de la Légion Thébaine! Et il voulut leur donner une bannière avec une inscription en latin: _In hoc signo vinces._ Ça, c’était une faute. «Le drapeau des miliciens congolais, lui dis-je, c’était auparavant, le drapeau de l’Etat Indépendant, bleu avec une étoile d’or. Maintenant, c’est le drapeau belge. Je n’en connais pas d’autre. Vous pouvez rentrer ça.» Cette fois, l’administration me donna raison. Et ça fit de l’effet sur mes miliciens, les conversions s’arrêtèrent. Je marquais un point.

Alors le père Vlaamasch voulut se venger. Il avait converti la femme de mon boy. Ça devenait nuisible à la discipline intérieure. Cet imbécile de boy discutait théologie avec moi. Et toujours de la même manière, comme le clairon, vous savez, celui qui faisait l’apôtre: «Si moi chrétien, moi y en a plus sauvage. Moi y en a gagner paradis même chose les blancs, moi mourir noir, revenir blanc. Quoi toi y en a dire?» En attendant, il n’en tournait plus un coup, à cause du paradis. Je ne sais comment, la quinzième fois qu’il me rabâchait son espoir, il me vint à l’idée de répondre:

--Mais naturellement, il faut que tu y ailles en paradis! Si tu n’y allais pas, qui est-ce qui me porterait ma cantine, quand j’y monterai, dans ma gloire?

»J’avais dit ça sans y penser, et ce fut la victoire, monsieur, la victoire définitive, l’effondrement du père Vlaamasch! Le dimanche suivant, il n’y avait plus personne dans la grande chapelle; la ruine, quoi! la catastrophe, la fin de tout à la Mission. Vous ne devinez pas pourquoi? Ces pauvres diables, ce qu’ils espéraient, était l’égalité avec nous, après leur mort. L’égalité avec nous, les maîtres, les tyrans, les dieux. Et voilà qu’un doute leur venait, qu’ils soupçonnaient une méchanceté noire, une trahison, un complot des blancs pour faire d’eux, sur l’éternité, des brutes esclaves turbinant sur les blancs, là-haut comme ici-bas. Ah! non, non! Il fallait s’échapper du piège. Ils ruèrent dedans.

»Si je n’avais été là, moi la Force, je crois bien qu’on les aurait assassinés, les missionnaires!

»Mais ce sont des gens têtus, et malicieux, et influents! Ils redoutaient moins le martyre que l’anéantissement de leur œuvre. Ce qu’ils en ont raconté sur moi, au chef-lieu! Ils ont eu ma peau. Et me voilà: sans eux, je serais peut-être un honnête homme, pourtant; ou, ou... du moins un gentleman. Je n’avais jamais rien fait de mal, jusqu’ici, en Europe, j’avais mon honneur.»

Je réglai les consommations. Quand il vit la monnaie, il ajouta:

--J’ai perdu mon temps avec vous: vous me donnerez bien cent sous?

Il les eut.

LE SCAPHANDRIER

--Vous autres gens du Nord, dit le señor Gonzalez Pulgar y Navarrete, s’adressant aux Algériens qui l’entouraient, vous ne savez pas ce que c’est que la chaleur. Vous êtes là, tous tant que vous êtes, à me parler de vos étés du Sahel, ou même de vos siroccos du Sahara, du papier à cigarettes qui se recroqueville, si fort il brûle l’air, le soleil! et des gens qui, dans le désert, se mettent les pieds à l’ombre les uns des autres, tour à tour, pour se les rafraîchir un petit moment: qu’est-ce que c’est que ça, _sangre de Dios!_ en comparaison de nos chaleurs de la république de Concepcion! C’est sain, c’est innocent, c’est virginal. Vous ne savez pas ce que c’est que la chaleur équatoriale, la chaleur mouillée, la chaleur qui fait que la vapeur d’eau devient le cinquième élément, qu’on prend un bain dans sa propre sueur, tout le jour et toute la nuit, et qu’on est obligé de coucher avec un moine ou une demoiselle.

--Vous dites? demanda une dame, intéressée.

--Ce n’est pas ce que vous croyez, madame, je regrette, mais ce n’est pas ce que vous croyez: les moines et les demoiselles ne différent que par les dimensions, non par le sexe. Ils n’en ont pas. Ce sont des espèces de saucissons de crin, doublés de cuir, de la longueur d’une jambe humaine, qu’on se met entre les cuisses, au lit, pour éviter la sensation de cette insupportable sueur qui vous colle, vous brûle et vous corrode la peau... Mais ce n’est rien, on s’y habitue. Seulement, je crois qu’on transpire aussi à l’intérieur; on a la cervelle comme de la pâte à papier, en bouillie, en jus; on ne peut plus fixer sa pensée. On s’emballe, on a tout à coup une idée géniale--car nous avons souvent du génie, très souvent, ce n’est pas douteux. Et puis, tout à coup, plus rien... C’est parti. A cause de la température, je vous dis: on ne peut plus rien faire, que de la politique.

--De la politique? interrogea M. Musette, avocat et conseiller général.

--Pour faire de la politique, on n’a pas besoin de fixer ses idées, expliqua le señor Gonzalez Pulgar. C’est ce qui explique notre affaire du scaphandrier. Pauvre scaphandrier! Quelquefois, il me fait souci!

»Et c’était pourtant une bien belle idée, ce scaphandrier, une idée juste. Pour l’idée, je ne crois pas qu’il puisse y avoir de doute... Mon ami le colonel Ariaz Pérez possède une pêcherie de perles. C’est d’un bon rapport, les perles; je ne sais pas ce qu’on a fait de toutes celles qui sont sorties de l’eau depuis le commencement du monde, à moins qu’on ne les enterre avec les personnes, et ça doit être exceptionnel; tout le temps il vient des acheteurs, des juifs, en général, à moins que ça soit des parsis à lunettes, pour vous demander si vous en avez à vendre. Il y a vingt ans, à Concepcion, nous les cédions au poids de l’or: les perles d’un côté de la balance et des doublons de l’autre. Nous croyions que c’était une bonne affaire; nous étions volés: il y a des perles qui valent cent fois, deux cents fois, cinq cents fois leur poids en or. Quand Ariaz Pérez apprit ça, il éleva ses prix et se mit à devenir riche, très riche; il avait des bijoux et des caleçons de soie!... Les señoritas de Caracas le suppliaient dans les _tertullias_, le soir: «Señor Ariaz, retroussez le bas de vos pantalons, que nous voyions vos dessous.» Il les montrait: des nuées roses, des nuées bleues... elles se mettaient à genoux devant.

»Mais un jour que je feuilletais un journal illustré, je lui dis:

»--Ariaz, comment pêches-tu les perles?

»--La belle affaire, me répondit-il, avec une drague. Il y a des pays où on a des plongeurs, mais, ici, on n’en trouve pas. Les Indiens ne veulent pas plonger, et ce n’est pas l’affaire d’un hidalgo.

»--Ariaz, continuai-je, c’est indigne de la civilisation; il faudrait avoir un scaphandrier!

»--Un scaphandrier? fit-il.

»--Oui, un scaphandrier, avec une belle armure de cuivre et de cuir, des semelles de plomb, un casque magnifique, de gros yeux de cristal protégés par une grille de laiton. Comme ici, regarde, comme ici!

»Je lui montrai l’image que j’avais découverte dans le journal illustré, et il fut tout de suite au comble de l’enthousiasme.

»--C’est splendide, dit-il, c’est splendide! Ce sera une gloire pour la patrie et pour le gouvernement du général Alfonso Garribay, dont je suis l’ami.

»Tout de suite, nous écrivîmes à Londres pour avoir un scaphandre perfectionné. Il ne faut pas se plaindre: Wilcox, Morton and Co nous l’envoyèrent trois mois après. Ariaz nous convoqua pour l’ouverture de la caisse. Nous étions quatre, en le comptant: moi, Diégo Zurita, Pedro de Carupano, et lui. Une armure, señores, c’était un armure véritable! Impressionnant, grandiose! Ariaz Pérez leva les bras au ciel et cria:

»--C’est comme du temps des conquistadores! C’est le chevalier Cortez ressuscité, c’est Pizarro, c’est Bernal Diaz, corrégidor de Castille-Neuve!

»--Et il y a aussi une brochure, dans toutes les langues, ajouta Diégo Zurita, pour expliquer la manière de s’en servir.

»Et la brochure disait tout, en effet: comment il fallait entrer dans cette cuirasse, comment il la fallait bien lacer pour empêcher l’eau d’entrer, après avoir mis un triple vêtement de laine pour se garantir du froid des profondeurs, et comment il fallait se servir de la pompe pour faire respirer le scaphandrier, et les signaux pour la corde: plus d’air, moins d’air. Laisser filer le tuyau, remontez-moi... Enfin tout!

»A la fin, je demandai:

»--Et qui est-ce qui va entrer là dedans?

»Il ne fallait pas songer aux pêcheurs à la drague, puisque le scaphandre leur retirait le pain de la bouche. Zurita s’y enferma une minute, pour voir, et je lui envoyai de l’air avec la pompe. Il en sortit en disant que c’était sublime, qu’on respirait parfaitement, et qu’il s’était fait l’effet d’un monstre marin.

»--Alors, tu descends?

»--Moi? fit Zurita. Qu’est-ce que ça peut me faire, les perles? Ça n’est pas à moi. Et puis, je suis hidalgo!

»--Mais puisque c’est une armure comme pour les chevaliers! insista Pérez d’un air engageant.

»Zurita ne voulut rien savoir, et on eut beau chercher dans tout le pays, personne ne voulut consentir à entrer dans le scaphandre pour aller pêcher les perles, par la raison que c’était tenter Dieu. Moi je dis:

»--Il faudrait trouver un Italien...

»Parce que les Italiens font tous les métiers, pourvu qu’on les paie. Les émigrants, ça vient pour travailler. Il y en a moins chez nous qu’au Brésil, mais à la fin on en trouva un qui voulut bien s’habiller avec le scaphandre pour descendre dans le fond de la mer, à condition qu’on lui donnât quatre piastres par plongée. Il disait pourtant:

»--J’aimerais mieux y aller tout nu. J’ai de la méfiance!

»Mais s’il y était allé tout nu, à quoi aurait servi le scaphandre, et qu’est-ce que la civilisation y aurait gagné? Il se laissa convaincre, à cause des quatre piastres.

»Ce fut un grand jour! Nous avions pris un bateau sur lequel nous avions mis la pompe, la cuirasse et tout ce qu’il fallait. L’Italien entra dans le scaphandre, et nos cœurs battaient. Mais, une fois qu’il fut dedans il ne bougea pas. Ariaz Pérez lui cria:

»--Qu’est-ce que vous attendez?

»Il fit signe qu’il n’entendait plus rien du tout, puis gesticula que nous devions lui ôter son casque. On dévissa les écrous, et il expliqua:

»--J’attends une échelle!

»--Nous n’avions pas pensé qu’il fallait une échelle. Je suis sûr que c’est à cause de la chaleur. Il y avait déjà une heure que nous étions sur ce bateau, et j’avais renoncé à m’éponger le front sous mon ombrelle. On envoya chercher l’échelle, qui se mit à flotter à la surface de l’eau. Nous n’avions pas pensé non plus qu’il faudrait un poids pour l’enfoncer. L’Italien haussa les épaules, prit deux grosses pierres qu’on avait mises au fond du bateau pour servir de lest, les amarra au dernier barreau et fit glisser l’échelle. Au moment où on lui revissait son casque, il dit encore:

«--Je vous assure que j’aimerais mieux plonger tout nu!

»Nous refusâmes de l’écouter, naturellement, et il descendit sur ses semelles de plomb. Je me mis à la pompe, et commençai à lui envoyer de l’air en mesure, pendant que Zurita et Pérez causaient. Ils causaient des élections et du général Alfonso Garribay. Au fond, moi, j’avais des doutes sur Garribay: il m’avait refusé une concession pour seringuer le caoutchouc. On ne voyait plus le soleil, il était perdu dans une énorme vapeur couleur de lait coupé d’eau, et cependant les reflets qui sortaient de la mer faisaient mal aux yeux. Je me sentais agacé, crispé, et mou surtout, mou et mouillé comme une éponge. Il me semblait que ma raison était à côté de moi, à droite ou à gauche, je ne sais pas. Et je revis ce Garribay, fumant un cigare et ne m’offrant même pas une limonade--une limonade, la chose la plus précieuse du monde, toute la volupté de la terre contenue dans un gobelet de cristal! Ce Garribay était un porc. Le mot me sortit des lèvres.

»--Garribay est un porc! Un porc!

»--Si tu répètes ça, dit Pérez, je te jette à l’eau d’un coup de pied quelque part. Fils de cent pères! Amant de ta sœur! Négociant!

»Les yeux lui sortaient de la tête, et la transpiration, à ses pieds, avait fait une petite mare qui tremblotait aux secousses des vagues.

»Je lui répondis que sa mère avait couché avec un nègre ou avec un lépreux, je ne me rappelle plus; que sa grand’mère était une vache, et qu’il sentait la morue. Diégo Zurita essaya de ramener le calme en posant la question sur un terrain véritablement politique. Alors, nous parlâmes concessions de chemins de fer, mines, quais et armement de l’infanterie. Ça dura... je ne sais pas combien de temps ça dura. Tout à coup, Zurita fit observer:

»--Mais la pompe, la pompe!

»--Eh bien, quoi, la pompe? demandai-je.

»--As-tu pompé, pendant tout ce temps-là?

»J’avais complètement oublié. Voilà ce que c’est que la chaleur, la vraie chaleur équatoriale. Et Pérez, de son côté, avait lâché la corde. Il la reprit et tira pour avoir des nouvelles du scaphandrier. On n’en eut jamais.

--Jamais? fit M. Musette, surpris.

--Non señor. La corde s’était embarrassée dans le pied de l’échelle, et, comme il ne recevait plus d’air, le scaphandrier était mort, suffoqué. C’était pourtant une idée, une idée très juste, je vous le répète, de pêcher les perles avec un scaphandre. Mais comment voulez-vous suivre une idée, quand il fait si chaud!

LA FORCE DU MAL

--Ce n’est pas vrai, vous savez, me dit un jour Müller, que je sois l’homme le plus malheureux en amour de tout le deuxième régiment d’infanterie coloniale. Non, ce n’est pas vrai!

Il osait diriger vers moi la timidité de ses yeux alsaciens, bleus comme une romance. Et tout, dans sa bonne figure paisible, mais un peu frémissante, dans ses mains tendues vers moi, me suppliait de le croire.

--C’est une réputation que m’a faite Barnavaux, continua-t-il. Il dit que je ne sais pas parler aux femmes, ni les choisir, surtout, que je me mets toujours après celle qu’il ne faut pas, qui ne peut pas vouloir de moi parce qu’elle en a un dans la tête, et qu’alors elle me méprise, elle me méprisera toujours. D’abord, c’est une exagération: s’il était là, Barnavaux, je lui ferais bien dire que c’est une exagération! Et puis, il y a quelqu’un dans le corps, qui a été bien plus malheureux que moi. Il y a Carcanières! Carcanières, ce qui lui est arrivé, une fois, c’est épouvantable!

Mais jamais Müller n’alla plus loin dans ses confidences. Il est pudique, il est sentimental, et aussi, il ne sait pas très bien le français; il aurait trop peur de dire des choses choquantes, et que pourtant ça ne soit pas ça, tout à fait! Voilà pourquoi je demeurai bien longtemps sans en savoir davantage. Carcanières est un petit montagnard de l’Ariège, sec, brun, mince et souple comme un fil d’acier et dont les prunelles ibères ne se baissent point aisément devant les hommes; encore moins devant les femmes! L’idée que celui-là eût éprouvé une déconvenue, une de ces déconvenues amères dont on n’aime pas à parler! Cela me paraissait presque invraisemblable. Enfin, j’eus l’heureuse inspiration, pour l’induire en confidence, de lui avouer tout justement qu’il me semblait le dernier homme destiné par la nature à une déception du genre de celle que lui attribuait Müller. Ce jugement le flatta; et il sourit.

--C’est comme ça, pourtant, dit-il. Seulement, moi, est-ce qu’il y avait de ma faute... est-ce que je pouvais prévoir?... C’est arrivé à Madagascar, quand on m’a envoyé tout seul commander un poste de dix-huit miliciens indigènes à Bélalitra, dans le Bouéni... Il paraît qu’il y a de l’or dans le Bouéni; c’est possible, mais il n’y a pas de pain, il n’y a pas de riz, il n’y a rien; rien que de grands arbres que vous trouverez peut-être très beaux, des lataniers, mais qui avaient fini par me faire horreur; tous pareils, avec leurs grandes feuilles dures, si dures qu’elles ont l’air d’être en zinc et qu’en les posant entre deux pierres on peut s’asseoir dessus comme sur une chaise de jardin: c’est élastique et pourtant ça vous entre dans les côtes. Mes miliciens de Tananarive en pleuraient. Ils disaient: «Où ça y en a les rizières?... Où ça y en a manger?...» Et c’est vrai que sans les guides sakhalaves, en route, on serait tous morts de faim. Mais ils vous montraient leurs longues zagaies pointues, ces Sakhalaves, leurs zagaies dont les lames sont faites comme une grande feuille mince, longue comme le bras, et sont équilibrées à l’autre bout par un autre morceau de fer, taillé en biseau comme un ciseau de charpentier. Ils les caressaient de la main, en riant, et mes miliciens traduisaient leurs paroles: «Avec ça, eux y en a pêcher, chasser!...» Et c’est la vérité: avec le pied de ces grandes lances, ils déterraient dans les bois des ignames sauvages et du manioc, ou bien, tout à coup, ils se jetaient à la nage dans les mares et en tâtaient le fond de la pointe de leur zagaie. C’est comme si leurs doigts eussent été au bout de la pointe: ils sentaient je ne sais comment si la chose qu’on ne voyait pas, et qui bougeait, était un galet rond ou bien une tortue. Alors, ils plongeaient, vifs comme des phoques, et ils rapportaient la bête à bout de bras, la bête au bec corné, aux pattes griffues, qu’on faisait cuire dans son écaille, à l’étape. Mais, des fois, il n’y en avait pas assez pour tout le monde, de ces tortues, et ils disaient que c’était leur pêche, qu’ils les gardaient pour eux. Alors, avec un fusil de chasse, je tuais des papangs, vous savez, de ces sales aigle-charognes, pour faire des échanges avec eux. Il fallait deux papangs pour avoir une tortue. Sale peuple!

»Leurs femmes étaient grandes, bien faites, avec les cheveux tressés, et belles à force d’avoir l’air d’animaux sauvages. Ce n’est pas le travail qui les fatigue: il n’y a pas de cultures; elles ne font rien que d’aller dans la forêt chercher des fruits qui poussent sur de mauvais arbres tout ratatinés, et qui servent à faire de l’eau-de-vie. Ça, et voler des bœufs! Et quand on voulait faire une grande fête, à Bélalitra, on buvait l’eau-de-vie, on tuait un de ces bœufs, à coups de bâton, après l’avoir fait beaucoup souffrir, sur la place du village; et après, on dressait son crâne, avec les cornes, sur un grand pieu de bois. Alors, le catéchiste protestant leur disait: «Vous êtes des païens! Vous sacrifiez à Baal!»

»C’était un drôle de petit homme, ce catéchiste. Un Malgache, mais qui croyait que c’était arrivé, sa religion, et qui ne quittait jamais ni sa Bible, ni son chapeau en paille de riz, auquel il avait mis un ruban noir, pour la gravité; et le dimanche, pour chanter l’office et pour prêcher, il mettait à même la peau un pantalon et une vieille redingote. Je ne sais pas d’où il venait. Un jour, il était comme tombé du ciel à Bélalitra, et les Sakhalaves avaient voulu le tuer. Il leur avait dit doucement: «Mes frères, mon âme restera avec vous!» Il n’y entendait pas malice, et voulait seulement signifier qu’il ne leur en voudrait pas de son supplice. Mais les Sakhalaves avaient pris la chose autrement: «Si son âme reste avec nous, l’âme d’un homme que nous aurons fait mourir, ce sera certainement avec de mauvaises intentions, pour nous apporter des maladies, et la mauvaise chance quand nous irons voler des bœufs.» Voilà pourquoi Ratsimba n’avait pas eu la palme du martyre. Ainsi, c’était un très saint homme, mais aussi un Malgache, car il me dit un jour que les sorciers du pays étaient des gens très pervers qui dormaient la nuit sur les tombes pour en faire sortir des fantômes, et que ces fantômes venaient autour de son lit le persécuter. Et il me cita plusieurs passages de la Bible pour me prouver que rien n’était plus ordinaire et plus croyable.

»Je lui demandai un jour pourquoi il n’était pas marié: «Car, lui dis-je, tu es catéchiste, presque pasteur, et tous les pasteurs de Madagascar sont mariés.»

»Il me répondit gravement:

»--En effet, je manque à un des devoirs institués par le Livre. Mais la seule personne qui puisse me convenir ici est Rasoua, respectable veuve, de mœurs excellentes, et le moment n’en est pas encore venu.