Histoires exotiques et merveilleuses
Part 1
LES ŒUVRES INÉDITES
PIERRE MILLE
Histoires Exotiques et Merveilleuses
PARIS J. FERENCZI, ÉDITEUR 9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
1920
Copyright by J. Ferenczi
Histoires Exotiques et Merveilleuses
HANOUMANE
La petite Nâne venait d’entrer, derrière sa maman, dans la cabine qui leur était réservée sur le _Polynésien_. Tout de suite elle prononça, de son étrange petite voix nette, très décidée, presque impérieuse, et où traînait cet indéfinissable accent que prennent les enfants européens élevés parmi des serviteurs indigènes:
--C’est ça les maisons, c’est ça les chambres en France? Eh bien, c’est vilain!
Et se retournant vers Ti-Haï, sa vieille _ba-hia_ annamite, elle dit:
--Où ça y en a moyen jouer?
--Tu joueras sur le pont, répondit sa mère; il y a beaucoup de place sur le pont... et dans la batterie aussi, c’est tout à fait la place pour les petites filles, la batterie.
Un frisson, pendant qu’elle parlait, venait de lui glacer les veines, malgré la chaleur mouillée de cette fin de journée saïgonnaise; elle avait si peur de ce voyage, si peur! Elle se rappelait _l’autre_, sa première petite Jeanne, qu’un coup de roulis avait précipitée dans l’Océan Indien, six années auparavant, comme elle retournait à Madagascar avec son mari; on n’avait même pas retrouvé son corps, ce corps léger d’enfant, tranché peut-être d’un seul coup par l’hélice aux ailes d’acier... Oui, le demi-jour de la batterie, ceinte de tous côtés par les cabines, offrait plus de sécurité que le pont des premières, au-dessus des vagues perfides. Pour cacher son émotion, sa voix blâma:
--Je t’ai déjà dit de ne pas parler annamite! Tu es une petite fille française, qui va en France. Tu verras comme on se moquera de toi, en France!
--Je ne parle pas annamite, répondit Nâne, je parle à Ti-Haï le français qu’elle comprend... Et puis, je ne veux pas aller en France, moi! J’aime mieux Tra-Mon; à Tra-Mon, il y avait un grand jardin, il y avait des arbres, et Hânoumane n’était pas dans une cage, comme ici! Ici, c’est laid, c’est petit, c’est vilain!
Et elle frappa du pied, sans pleurer, seulement offensée de l’injustice des choses.
Le sort ne l’y avait point accoutumée. Depuis sa naissance, elle goûtait la vie radieuse des petits enfants dans nos colonies. A Madagascar, les porteurs se disputaient son filanzane, la petite chaise en osier tressée tout exprès pour elle, assise sur deux montants de bois flexible et dur, que deux bourjanes au mufle pacifique de bons animaux mettaient sur leurs épaules en riant du peu de poids que la chance leur imposait. Et ce n’était pas seulement leur paresse qui s’ébaudissait. C’était à cause du plaisir, à cause de l’honneur! Nâne était la petite fille aux cheveux couleur-de-lune: un petit être précieux, sans doute d’origine céleste, une rareté comme ils n’en avaient point vue encore! Et, sur leur passage, les femmes malgaches accouraient; elles leur donnaient des œufs, des morceaux de canne à sucre dont le jus ruisselant flattait leur gourmandise; elles se seraient données elles-mêmes pour avoir le droit de tâter cette chevelure «comme les vers à soie n’en font pas», de voir de plus près ces joues claires, transparentes et roses, comme l’oreille d’un petit coquillage. Et quand Nâne parlait, ces femmes demandaient ardemment: «Qu’est-ce qu’elle veut, ô Rakoutou; qu’est-ce qu’elle veut, ô Lémaza? Dis-nous ce qu’elle désire, la _ramatoua-kély-foutsy_, la _ramatoua-tsara-foutsy, tsara dia tsara_! La petite demoiselle blanche, la demoiselle blanche et belle, belle de toute la beauté!» Ce fut une petite déesse, qui alla s’embarquer à Tamatave, tandis que sa mémoire obscure d’enfant ne gardait de la France que le souvenir d’un pays où il n’y a pas de place; pas de place pour jouer, pas de place pour rire, et où les serviteurs ne lui obéissaient pas.
Mais l’enchantement, pour elle, avait recommencé dans le delta de Cochinchine, quand son père avait été nommé président du tribunal de Tra-Mon. Toute cette domesticité qui encombre les demeures des Européens lui avait constitué autant de sujets, autant d’esclaves. Et il y avait même Tinh et Maô, les deux bons prisonniers, prisonniers éternels, comme si c’eût été de leur plein gré, qui, la cangue au cou, arrosaient les fleurs du grand jardin: bavards comme de vieilles femmes et puérils comme Nâne elle-même. Aussitôt qu’on ne les regardait plus, ils s’accroupissaient au soleil pour faire battre des cigales, et Nâne, alors, allait, elle aussi, chercher sa cigale et mendier des sapèques chez M. Moreau, le greffier, pour parier contre son ami Tinh, qui n’avait rien fait de mal que de casser, par mégarde, le bras de sa femme d’un coup de bâton, et son ami Maô, remarquable fraudeur de sel et d’opium. Ti-Haï, sa vieille _ba-hia_, lui contait les histoires merveilleuses dont toutes les cervelles annamites sont pleines; et elles n’étaient point toutes convenables, témoin celle de la belle jeune fille qui se trouva enceinte des œuvres d’un dieu-dragon, durant qu’elle prenait innocemment son bain dans le lac Ba-Bé. Mais tout est pur aux petits enfants, et, d’ailleurs, ce qui intéressa Nâne dans l’aventure, ce ne fut point l’infortune de la jeune fille--elle avait «épousé» un dragon, la belle affaire?--mais les exploits du jeune héros né de cette union, et qui vit toujours, dans la montagne, d’où il descendra bientôt pour se faire reconnaître empereur par les Annamites et les Français. Nâne pensait en annamite et comme les Annamites; donc, ça ne l’offusquait pas du tout que les Français dussent obéir un jour à un beau prince aux mains fines, aux yeux bridés, vêtu de l’impériale soie jaune; elle lui aurait parlé tout de suite, dans sa langue, pour le prier de donner une grande robe de cérémonie à son papa, tout ce qu’il y a de beau, et d’en faire un ministre du _Komat_. Elle participait, tout naturellement, à l’existence quotidienne du peuple doux et innocent qui l’entourait et dont la conversation, qui n’était peut-être pas beaucoup moins enfantine que la sienne, lui donnait l’illusion de s’occuper des mêmes choses que les grandes personnes. A table, elle disait gravement à ses parents: «On va repiquer les mâ, pour la récolte du cinquième mois: ils sont bien venus, cette année!» Et si on l’interrogeait, elle montrait n’ignorer rien de ce qui touche à la culture du riz. Son seul regret était qu’on lui défendît d’y prendre part. Ça doit être si amusant, quand les grands buffles noirs ont fini de piétiner la boue liquide des rizières, d’y entrer presque nue jusqu’au cou, pour planter les petites touffes vertes. Quand on remonte sur les digues, on est comme un bouddha, tout en or!
Lorsque Nâne en avait assez de ces entretiens très sérieux, il y avait le jardin, rempli de miracles vivants! Les grands perroquets verts et rouges qui, dans la somptueuse floraison des flamboyants où on les avait enchaînés, se distinguaient mal, de loin, du feuillage vert et des fleurs écarlates; les paons solennels, à la voix discordante, qui faisaient, avec leurs grandes plumes, sur le sol, le bruit d’une robe à queue; et, surtout il y avait Hânoumane! Hânoumane était une guenon, plus haute que Nâne quand elle marchait sur ses mains de derrière, et que Nâne appelait parfois «Monsieur Sichel», à cause qu’elle avait des favoris blancs, exactement comme le président de la cour. Et Hânoumane, qu’on avait d’abord enchaînée comme les perroquets, errait partout, maintenant en toute liberté. Pour rien au monde, semblable en cela à la plupart des grands singes de l’Asie méridionale, elle ne se fût éloignée des demeures des hommes. Et elle était si coquette que Nâne avait obtenu la permission de garder pour elle un peigne et un miroir. La guenon se contemplait dans la glace d’un air pénétré, se faisait une raie au milieu du front, puis peignait ses favoris avec gravité. Même Nâne aurait voulu lui donner un rasoir, mais on lui avait dit que les dames n’en ont point, et que Hânoumane était une dame. Cela l’étonnait beaucoup, à cause des favoris.
C’est ainsi qu’elle avait atteint ses six ans, «poussant comme une mauvaise herbe», disait son père, joyeux et sans étonnement, car le climat d’Indo-Chine, funeste aux Européens adultes, passe pour exceptionnellement favorable à leurs jeunes enfants. Ils ignorent la dysenterie, le choléra, la bilieuse. Même l’insidieuse anémie tropicale ne les effleure point. Et le juge se frottait les mains. «Quand nous retournerons en France, disait-il, nous la laisserons à sa grand’mère. Mais elle pourrait rester ici jusqu’à huit ou dix ans: c’est un sanatorium, l’Indo-Chine, pour les enfants, un sanatorium... Si même je ne la ramène pas ici, c’est qu’elle y serait trop gâtée. Et on en ferait une sauvage, une Annamite!»
Cette fin de la phrase était pour Ti-Haï, qui écoutait en baissant les yeux, les doigts sur ses seins desséchés, comme il convient quand on entend parler le maître. Mais, ensuite, elle faisait ses confidences à Nam, son mari, le vieux sergent de tirailleurs.
--Eux pas connaisse, disait-elle, pas connaisse ça qu’y a bon pour pitits blancs. Soleil, crachin, pour pitit ventre, pitit foie, pitit cœur, ça y a bon. Mais y a pas bon pour tête. Pour tête y a gagné fou, y a gagné méchant.
Et elle savait, la vieille, elle en avait élevé d’autres, elle avait l’expérience de ces élans impulsifs, de ces délires de volonté, puis de ces coups d’affaissement, qui saisissent les Européens dans son pays; et, elle en était sûre, leurs enfants aussi sont comme ça: on ne fait pas attention à leurs petites colères, on croit que ce sont les mêmes qu’en France. On se trompe: «Eux y en a gagné fous».
Il advint ce que Nâne avait pressenti sur le bateau: elle s’ennuya. Sa mère ne la laissait monter sur le pont que conduite par la main de Ti-Haï ou la sienne, et la demi-obscurité de la batterie lui parut insupportable. Et puis, elle sut bientôt ce que c’était qu’un pays--le paquebot, pour elle, c’était déjà une contrée nouvelle--où il n’y a que des Européens qui se croient tous égaux et n’obéissent à personne: même à la tyrannie de Nâne, chose incroyable, ils refusaient de se soumettre! Nâne en fut tout étonnée. Elle pensait n’avoir que deux maîtres au monde, son père et sa mère, et que le reste des hommes et des femmes étaient ses sujets. Jusqu’aux valets du bord qui lui donnaient des ordres, qui lui disaient: «On ne fait pas ça, mademoiselle, c’est défendu!» Elle en fut déconcertée jusqu’à la fureur; et, enfin, on avait embarqué Hânoumane, puisqu’elle avait refusé de s’en séparer, mais elle était dans une cage, bien loin, près du poste des matelots, un endroit où on n’allait pas--il y avait donc des endroits où on ne peut pas aller?--et Nâne ne la voyait plus jamais. Cela aussi, c’était défendu.
Nâne n’avait jamais su de sa vie ce que voulait dire ce mot extraordinaire et choquant. Voilà pourquoi, un jour, le commandant aperçut Hânoumane, une serviette au cou et l’air bien sage, qui partageait le déjeuner des enfants. Il ne dit rien, mais, cinq minutes plus tard, le capitaine d’armes arrivait, muni d’un filin souple et solide, que terminait un nœud coulant passé dans une épissure à laquelle on n’aurait rien su reprocher. Il élargit le nœud coulant, le jeta vivement autour de la taille du singe, sans lui faire de mal, tira dessus un bon coup bien sec, et fit rouler la bête sur le plancher. Hânoumane, surprise, fit entendre cet aigre cri des singes mécontents, qui ressemble au bruit d’une crécelle... Puis, tout à coup, ce fut le capitaine d’armes qui secoua une main en l’air, en criant:
--Nom de Dieu!
Nâne, sautant d’un bond de sa chaise, lui avait mordu le pouce jusqu’au sang.
Et les choses en seraient sûrement restées là si le père de Nâne n’avait traversé la batterie au même instant pour aller déjeuner: les capitaines d’armes ne font pas de rapport sur la conduite des petites filles! Mais un juge est un juge, et le père de Nâne avait l’habitude professionnelle de considérer que tout délit exige un châtiment. Il prit sa fille par le coude, la traîna jusqu’à sa victime, et dit:
--Tu vas demander pardon!
--Non! dit Nâne, énergiquement.
Elle avait pris Hânoumane dans ses bras, ne pensant plus qu’à dégager la guenon de ses entraves. Et, pour le reste, elle était pénétrée de la conviction sincère que le capitaine d’armes méritait d’avoir la tête tranchée, d’un bon coup de ces grands sabres qu’on prend à deux mains.
--C’est bon! dit son père; dix minutes de pénitence dans la cabine.
Nâne le regarda, d’un air de stupeur et d’indignation. C’était la première fois qu’on la punissait, et devant tout le monde, devant ses pairs, les autres petits garçons et les autres petites filles! Et pour ça, pour ça! Puisqu’il avait fait du mal à Hânoumane, cette espèce de domestique en habit de marin! Elle se laissa conduire sans verser une larme, sans pousser un cri.
--Dix minutes! répéta son père.
Et il tira sa montre, décidé à ouvrir lui-même, le temps écoulé. Ti-Haï se jeta au-devant de lui:
--Y a pas bon! cria-t-elle, y a pas bon!
Il haussa les épaules. C’était leur faute, à ces domestiques indigènes, si les enfants ne savent supporter le plus petit châtiment.
D’ailleurs, à travers la porte, on n’entendait rien. Nâne, outragée, avait envie de tuer, non pas de s’humilier. Se venger, oui, se venger! Se venger de son père, de tout le monde, faire pleurer tout le monde. Et, tout à coup, elle aperçut le hublot de la cabine, que maintenait entre-bâillé son écrou de cuivre. Elle avait bien vu comment Ti-Haï l’ouvrait et le fermait: c’était facile. Alors?... Oui, sa petite sœur, qui était tombée à l’eau, qu’elle n’avait jamais connue, c’était ça qui avait fait le plus de chagrin à la maison; elle le savait bien! Elle dévissa l’écrou, les lèvres pincées, les yeux brillants. Nâne ne savait pas ce que c’est que la mort; elle ne vit pas la mort, elle ne vit qu’un moyen de faire pleurer, de punir parce qu’on avait été injuste; elle n’avait pas peur, pas peur du tout... Son corps si mince passa jusqu’à la taille par l’ouverture ronde. Sous elle, l’eau était bleue, rapide le long du bordage, amusante. La seule chose qui l’arrêta une minute fut que c’était un peu haut pour sauter. Mais, elle se rappelait, c’est mou, c’est doux, l’eau... Elle se laissa glisser... Il n’y eut presque pas de bruit: une mouette blanche qui plonge et qu’on ne revoit plus, voilà tout.
... Les dix minutes étaient écoulées. Le juge rouvrit la porte.
--Nâne! dit-il tranquillement.
Il la chercha des yeux. Nâne! Nâne... Ce n’est pas grand une cabine; il n’y a pas un seul endroit où, même un enfant, se puisse cacher. Pourtant, il écarta quelques vêtements, il tâta les couchettes.
--Nâne!
Ti-Haï était entrée derrière lui.
--Y a pas bon! cria-t-elle encore, mais d’une autre voix... fenêtre moi tout à l’heure pas ouvert comme ça!
--Vous dites?... cria le juge, les yeux hagards.
L’HOMME D’ALEXANDRIE
--Je m’étais assis sur une chaise, au milieu du corridor, disait le narrateur. Par cette nuit noire, je ne distinguais même pas ma main devant mes yeux, et je demeurai comme ça une vingtaine de minutes... Alors j’entendis les pas! Ils venaient vers moi du fond de ce couloir, si étroit que j’en occupais presque toute la largeur, et qu’un chien n’aurait pu passer sans me bousculer. J’avais mon revolver à la main, et je me disais: «Si quelque chose me frôle, je tire; et il faudra bien que je touche!» Mais, quand les pas furent sur moi, il n’y eut plus rien...
--Parbleu! dit une voix.
--Il n’y eut plus rien, continua le passager, qu’une espèce de grand souffle froid qui m’enveloppa des pieds à la tête. Et derrière moi, tout de suite après, les pas recommencèrent. Des pas lourds: tong! tong! tong! sur le vieux plancher. Ils allèrent jusqu’à la porte vitrée qui ouvrait sur une petite terrasse couverte en zinc. Le bruit qu’ils faisaient changea très distinctement, sur ce zinc...
--Et puis?
--Et puis ce fut tout. Vous m’avez demandé si j’avais vu un revenant. J’en ai entendu et senti un, je puis le jurer.
--C’était un vampire, dit le médecin du bord: une de ces grandes chauves-souris qui passent tout le jour suspendues par les pieds, dans les caves. La nuit, elles se réveillent, elles montent, et font peur aux gens.
Je haussai les épaules. Je n’ai pas d’opinion sur les histoires de revenants. Ça m’est égal qu’il y ait des fantômes ou qu’il n’y en ait pas, voilà tout. Seulement, je trouve que les explications naturelles qu’on en donne sont encore plus bêtes que les explications surnaturelles.
Nous étions dans le fumoir de l’_Équateur_, un des paquebots des Messageries Maritimes, sur la ligne de Chine. Toutes les vitres de cette espèce de cage étaient ouvertes, et la chaleur, pourtant, restait mortelle: cette chaleur mouillée de la mer Rouge en plein juillet! Le soleil couchant éclairait haut dans le ciel vert, à l’est, une nuée immobile et rose, suspendue au-dessus d’autres nuées. Quelqu’un me dit que c’était le Sinaï, où il y a eu Moïse. Mais personne ne leva les yeux pour regarder. On avait déjà vu ça, on était de vieux voyageurs.
Au même moment, une autre voix parla.
--Il y a eu, dit-elle, il y a eu aussi une histoire d’apparition, dans ma famille. C’est à elle que je dois ma fortune.
Et je savais que cela devait être ainsi, je le savais! Parce que, depuis le commencement du monde, le rêve du trésor s’est toujours mêlé à l’angoisse du fantôme. L’homme qui venait d’ouvrir la bouche s’exprimait dans un français très pur; et tout ce qui fait la beauté du visage, il en avait reçu le don au jour de sa naissance: une barbe presque bleue, annelée, de magnifiques cheveux noirs, onduleux et brillants; un front droit, un grand nez voluptueux, à peine incurvé; des yeux dont la pupille était comme intérieurement dorée. Pourtant, bien qu’il n’eût pas le moindre accent, on sentait qu’il n’était pas Français; et cette figure charmante avait quelque chose d’étrangement effacé, telle une pièce de monnaie, qui eût trop circulé.
--Qui est-ce? demandai-je à mon voisin.
--M. Schurberg? Je ne sais pas. Il est monté à Alexandrie. Il paraît qu’il est très riche.
--D’abord, poursuivit M. Schurberg tranquillement, il faut que vous compreniez pourquoi je suis spirite, pourquoi nous sommes tous spirites dans le famille. Mon grand-père maternel était un Écossais de Glasgow, qui avait épousé une juive de Tunis. Mon grand-père paternel est né à Eger, en Bohème, mais sa femme était une Bretonne de Tréguier. Et, à la génération suivante, un fils de tous ceux-là a épousé une Grecque de Candilli-du-Bosphore, dont la mère était Américaine. D’ailleurs je ne m’y retrouve plus moi-même: il me semble que j’oublie un de mes aïeux, né à Odessa. Mais c’est ma mère, naturellement, qui a eu le plus d’influence sur nous. Moi, je m’appelle Epaminondas, mon frère aîné Agamemnon, mon frère cadet Ajax, et j’ai deux sœurs, qui sont Héra et Calliope.
J’avais fait: «Ah!» et je rougis, parce qu’il me regarda un instant du coin de son œil paisible. Je venais de comprendre pour quelles causes il évoquait en moi l’idée d’une médaille un peu effacée. Toutes ces races se mêlaient dans sa personne; une synthèse, un alliage, ou plutôt quelque chose comme ces «photographies de famille» que Galton obtenait en tirant sur la même plaque le père, la mère et toute la postérité.
--De tels croisements sont de plus en plus fréquents, dit-il d’un air assuré. Il y a un siècle, alors que n’existaient que les seules diligences, des filles de Lille épousaient déjà des enfants de Touraine ou du Languedoc. Vous ne niez pas que cela ne fît des Français. Aujourd’hui, avec des bateaux comme ça, fit-il en frappant sur la table en mahogany frisé, et avec les bateaux à vapeur, les chemins de fer, on va plus loin, et, par conséquent, on se marie plus loin; on se marie où on s’arrête un peu longtemps, pour ses affaires. Et ça fait des Européens.
»Seulement, poursuivit-il, c’est pour la religion que ça se complique. Tout le monde reçoit, d’ordinaire, la religion de ses parents, on n’a pas à s’en inquiéter. Mais nous! Mon père avait déjà dans ses ascendants des luthériens, des juifs, des wesleyens et des catholiques, et ma mère était orthodoxe. Comment voulez-vous choisir? Bon, on ne choisit pas: on ne garde que ce qui est pareil.
--C’est comme sa figure! pensai-je.
--Et qu’est-ce qui est pareil? La foi en Dieu, en l’immortalité de l’âme, et, par-dessous, le fond, le vieux fond de toute l’humanité: une croyance indéterminée--mais très forte, et qui revient à la surface quand les dogmes et le culte ont disparu--au peuple des ombres, à l’esprit indestructible et vague des morts. Philosophiquement on est spiritualiste. Pratiquement,--et nous sommes tous des gens pratiques, nous, puisque nous avons toujours été dans les affaires,--on est spirite.
»Papa était spirite, et nous étions tous spirites. Nous faisions parler les tables, nous interrogions la petite boîte et le crayon, la Bible avec la clé qui tourne; et il y avait aussi les coups qu’on entend la nuit dans les murs, et tous les présages, et les rêves. Ce n’était point pour savoir l’avenir sur la politique, à moins qu’elle n’intéressât les cours, ni les opinions des grands hommes défunts. Papa ne faisait jamais venir que les personnes de la famille. Il disait que c’étaient celles-là qui devaient errer le plus habituellement autour de nous, que, d’ailleurs, puisqu’elles nous avaient laissés dans une bonne situation, elles devaient s’y connaître, et que c’était dans leurs conseils qu’il avait le plus de confiance. Et je suppose qu’il avait une autre raison: quand on n’a plus de patrie, comme l’esprit de famille devient puissant! Il n’y a plus que la famille, on fait tout pour elle, et elle fait tout pour vous. Nous autres, nous sommes les Schurberg, la tribu Schurberg, si vous voulez. Qui sait même si nous ne deviendrons pas une nation? Nous n’avons pas peur de la vie, nous faisons des enfants; ceux d’entre nous qui sont faibles, nous les soutenons, nous relevons ceux qui sont tombés. Pour le reste des hommes, ceux qui ne sont pas nous, eh bien, qu’ils en fassent autant, ça ne nous regarde pas!
»C’est comme ça que nous étions devenus les Schurberg d’Alexandrie, une grande maison, une firme connue, qui faisait la commission des blés, des bois, des sucres, du coton, avec des cousins ou des neveux à Odessa, à Livourne, à Marseille, à Londres, à Paris et à Hambourg, qui nous servaient de correspondants. Et il n’y avait rien de régulier comme nos opérations, ni de plus heureux. Nous avions les traditions, nous savions ce qu’on peut faire et ne pas faire, nous connaissions la place. Mais surtout, nous obéissions au vieux! Dans toute maison il faut un chef: nous n’aurions pas levé un doigt sans la permission de papa. Il nous demandait notre avis, il nous écoutait, mais c’était lui qui décidait, sans même nous prévenir.
»Mais on ne sait pas ce qui se passe dans la tête des vieux. Jonas Schurberg avait toujours l’air solide, il travaillait de plus en plus, même il travaillait trop, et sa mémoire, sa vivacité de calcul, sa hardiesse nous émerveillaient. C’est ça qui est dangereux, chez les vieillards: ils ont toujours l’air les mêmes, et pourtant il se fait de grands trous dans leur cerveau. Agamemnon me dit un jour:
»--Je ne le reconnais plus. Lui qui était si prudent, il s’est engagé à la hausse sur les blés! Jamais nous n’avions pris des positions pareilles. La récolte de Russie va manquer, c’est certain. Mais si, en France, elle est bonne, et si le trust américain lâche pied?
»Il lâcha pied! Un beau jour, papa reçut les câbles de New-York. Il y avait trois nuits qu’il ne s’était pas couché; il fumait, il buvait beaucoup de cognac pour se soutenir, et il soufflait, en parlant, comme s’il montait un escalier. Il fit: «Oh!» en portant la main à sa gorge, et tomba. Son cœur était usé; il n’avait pas pu tenir le coup.
»Et nous devions six millions à Lévisohn, d’Odessa, et à Carrère, de Marseille!