Part 7
--Permettez, le priai-je, et tout à coup il épousseta de nouveau ma manche, ce n’était là en quelque sorte que l’introduction de mon conte bien qu’elle soit en réalité beaucoup plus compliquée que l’histoire elle-même. Je disais donc que l’association s’est propagée sur toute la terre, et c’est un fait. Ses trois membres se dispersèrent, pris d’un véritable effroi. Nulle part ils ne pouvaient plus trouver de repos. Chacun craignait toujours que l’autre ne pût reconnaître encore un morceau de son pays et le profaner par sa criminelle image, et lorsque tous trois furent parvenus aux trois points opposés de la périphérie terrestre, chacun d’eux eut en même temps la pensée désespérante que le ciel aussi, son ciel, péniblement conquis par son individualité croissante, pouvait encore être atteint par les autres. A cette seconde de suprême ébranlement ils commencèrent, tous les trois en même temps, à marcher à reculons avec leurs chevalets, et cinq pas plus loin, ils seraient tombés du bord de la terre dans l’infini, et peu s’en fallait qu’ils ne dussent désormais accomplir à une vitesse vertigineuse la double rotation autour de la terre et du soleil. Mais Dieu distingua ce danger et au dernier moment (qu’eût-il d’ailleurs fait d’autre?) il parut au milieu du ciel. Les trois peintres eurent peur. Ils dressèrent leur chevalet et reprirent leur palette. Cette occasion, vraiment, il ne fallait pas la manquer. Le bon Dieu n’apparaît pas tous les jours, et pas à n’importe qui. Et chacun des peintres croyait naturellement que Dieu n’était que devant lui seul. Au reste, ils se plongèrent de plus en plus dans ce captivant travail. Et chaque fois que Dieu veut se retirer dans le ciel, saint Luc le prie de rester encore un instant, jusqu’à ce que les trois peintres aient fini leur image.
--Et ces messieurs ont sans doute déjà exposé, peut-être même déjà vendu? demanda le musicien de sa voix la plus douce.
--Que pensez-vous? niai-je, ils peignent toujours encore Dieu, et le peindront sans doute jusqu’à leur propre mort. Mais si--ce qui n’est pas tout à fait exclu--ils devaient encore une fois se rencontrer dans leur existence, et s’ils se montraient les images que dans l’intervalle ils ont peintes de Dieu, qui sait? peut-être se distingueraient-elles à peine l’une de l’autre.
Mais nous arrivions à la gare. Je n’avais plus que cinq minutes. Je remerciai le jeune homme de sa compagnie et lui souhaitai tout le bonheur possible pour la jeune association qu’il représentait si brillamment. En tapotant de l’index, il enlevait la poussière des accoudoirs de la petite salle d’attente, et semblait perdu dans ses pensées. Je dois avouer que je me flattais déjà que ma petite histoire l’eût fait réfléchir. Lorsque, avant de partir, il m’eut encore tiré un fil rouge de mes gants, la reconnaissance m’inspira ce conseil:
--D’ailleurs vous pouvez rentrer à travers champs; c’est beaucoup plus court que par la route.
--Pardonnez-moi, s’inclina le complaisant jeune homme, je suivrai la route. J’essaie justement de me rappeler l’endroit. Tandis que vous aviez l’amabilité de me dire des paroles vraiment significatives, j’ai remarqué dans un champ un épouvantail, dans un vieil habit, dont une manche, m’a-t-il semblé, était restée accrochée au piquet, et ne flottait plus. Je me sens donc en quelque sorte le devoir de rendre mon petit tribut aux intérêts communs de l’humanité, qui m’apparaît aussi comme une sorte d’association où chacun a une tâche à remplir, en restituant cette manche à sa véritable fonction, c’est-à-dire, de flotter...
Le jeune homme prit congé avec le plus gracieux sourire. Mais peu s’en fallut que je n’eusse manqué mon train.
Des fragments de cette histoire ont été chantés par le jeune homme à l’une des séances de l’association. Dieu sait qui lui en aura inventé la musique. M. Baum, le président, l’a portée aux enfants, et les enfants en ont retenu quelques mélodies.
LE MENDIANT ET LA FIÈRE DEMOISELLE
Le hasard voulut que nous fussions, M. l’Instituteur et moi, témoins du petit événement que voici: Il y a parfois chez nous, aux abords de la forêt, un vieux mendiant. Aujourd’hui encore il était là, plus pauvre et plus misérable que jamais, et l’on avait peine à le distinguer des lattes de la clôture vermoulue contre laquelle il s’appuyait. Mais il arriva qu’une toute petite fille courut à lui pour lui donner une piécette de monnaie. Cela n’était en soi nullement fait pour étonner, mais surprenante était la manière dont elle s’en acquitta. Elle fit une jolie petite révérence, tendit vite son aumône au vieillard, comme si personne ne devait s’en apercevoir, s’inclina derechef, et disparut. Mais ces deux petites révérences étaient au moins dignes d’un empereur. Ceci parut irriter tout particulièrement M. l’Instituteur. Il voulut se diriger vers le mendiant, probablement pour le chasser; car, on le sait, il appartient au comité de l’œuvre des pauvres et il est un adversaire résolu de la mendicité. Je le retins.
--Mais ces gens-là sont secourus, oui, on peut même dire, pourvus de tout le nécessaire, s’emporta-t-il. S’ils s’obstinent à mendier en pleine rue, c’est tout simplement... de l’insolence.
--Cher monsieur, tentai-je de l’apaiser, mais il continuait à m’entraîner vers la lisière du bois. Monsieur l’Instituteur, insistai-je, il faut que je vous raconte une histoire.
--Est-ce si pressé? demanda-t-il d’un air venimeux.
Je pris sa question à la lettre.
--Oui, très urgent, répliquai-je. Avant que vous ayez oublié ce que nous venons de voir, tout fortuitement.
L’instituteur se méfiait de moi depuis ma dernière histoire. Je lus cela sur sa figure et le rassurai:
--Non, il n’y est pas question du bon Dieu. Le bon Dieu n’y figure pas du tout, c’est quelque chose d’historique.
Ce disant, j’avais gagné la partie. Il suffit de prononcer le mot «historique» pour que les oreilles d’un instituteur s’ouvrent. Car l’histoire est une chose particulièrement estimable, inoffensive et d’ailleurs susceptible d’être utilisée dans un but pédagogique. Je vis que l’instituteur essuyait de nouveau ses lunettes, ce qui signifiait que ses facultés visuelles s’étaient portées dans ses oreilles, et adroitement j’en conclus qu’il fallait profiter de cette minute favorable. Je commençai:
--C’était à Florence. Lorenzo de Medicis, qui, très jeune, ne régnait pas encore, venait d’imaginer son poème: _Trionfo di Bacco e Arianna_, et déjà tous les jardins en résonnaient. Il y avait encore en ce temps-là des poésies vivantes. Des ténèbres du poète, elles montaient dans les voix, et voguaient sur elles, comme sur des canots d’argent, sans crainte, vers l’inconnu. Le poète commençait une chanson, et tous ceux qui la chantaient, l’achevaient. Dans le _Trionfo_, comme dans la plupart des poésies de ce temps, la vie était célébrée,--la vie, ce violon aux cordes lumineuses et chantantes, sur le fond obscur qu’est le bruissement du sang. Les strophes inégales montent dans une gaîté enivrante, mais chaque fois qu’elle est à bout de souffle, un refrain reprend, simple et bref, qui descend de cette hauteur vertigineuse, et, effrayé par l’abîme, semble fermer les yeux.
Ce refrain disait:
Que belle est la jeunesse qui nous réjouit. Comment la retenir? Elle fuit et regrette. Qui veut être joyeux, le soit donc aujourd’hui, Car pour demain il n’y a nulle certitude.
Peut-on s’étonner que les hommes qui chantaient cette chanson aient été pris d’une hâte, d’un besoin de dresser toutes les fêtes sur ce présent, sur le seul rocher sur lequel il valût la peine de bâtir? Et c’est ainsi encore que l’on peut expliquer cette foule de figures qui se pressent sur les tableaux des peintres florentins qui s’efforçaient de réunir dans une seule image tous les princes et les femmes et les amis, car on peignait lentement, et qui pouvait savoir si au temps du prochain tableau tout serait encore aussi jeune, aussi multicolore et aussi uni. Cette impatience s’exprimait naturellement avec le plus d’évidence chez les jeunes gens. Les plus brillants d’entre eux étaient assis ensemble, après un banquet, sur la terrasse du Palazzo Strozzi, et ils s’entretenaient des jeux qui devaient avoir lieu prochainement devant l’église Santa Croce. Un peu à l’écart, dans une loggia, se tenait Palla degli Albizzi, avec son ami Tomaso, le peintre. Ils semblaient discuter avec une animation croissante, jusqu’à ce que Tomaso s’écriât tout à coup:
--Cela tu ne le fais pas, je parie que tu ne le fais pas.
--Qu’avez-vous? s’informa Gaetano Strozzi, et il s’approcha avec quelques amis.
Tomaso expliqua:
--Palla veut s’agenouiller à la fête devant Beatrice Altichieri, la fière, et la prier de lui permettre de baiser le bord poussiéreux de sa robe.
Tous éclatèrent de rire, et Leonardo, de la maison Ricardi, fit observer:
--Palla réfléchira; il sait que les plus belles femmes ont pour lui un sourire qu’on ne leur voit jamais ailleurs.
Et un autre ajouta:
--D’ailleurs Beatrice est encore si jeune. Ses lèvres sont encore d’une fermeté trop puérile pour sourire. C’est pourquoi elle semble si fière.
--Non, répliqua Palla degli Albizzi, avec une violence excessive. Sa jeunesse n’est pas la cause de sa fierté. Elle est fière comme une pierre entre les mains de Michel-Ange, fière comme une fleur sur une image de madone, fière comme un rayon de soleil qui traverse des diamants.
Gaetano Strozzi l’interrompit avec quelque sévérité:
--Et toi, Palla, n’es-tu pas orgueilleux aussi? A t’entendre, on dirait que tu veux te mêler aux mendiants qui à l’heure des vêpres attendent dans la cour de la Santissima Annunziata que Beatrice Altichieri, le visage détourné, leur fasse l’aumône.
--Cela aussi, je le ferai, s’écria Palla, qui, les yeux brillants, se fraya un chemin entre ses amis, dans la direction de l’escalier, et disparut.
Tomaso voulut le suivre.
--Laisse, intervint Strozzi, il faut qu’il reste seul à présent. Il deviendra plus vite raisonnable.
Puis les jeunes gens se dispersèrent dans les jardins.
Ce soir-là, comme les autres, une vingtaine de mendiants et de mendiantes attendaient les vêpres dans la cour de la Santissima Annunziata. Beatrice, qui les connaissait tous par leurs noms, et allait même parfois chez les enfants et les malades, dans les pauvres maisons de la Porta San Nicolo, avait coutume de donner à chacun d’eux, en passant, une petite monnaie d’argent. Aujourd’hui elle semblait devoir venir en retard; déjà les cloches avaient appelé et il n’y avait plus que quelques filaments de leur son qui pendaient des tours sur le crépuscule. Il y eut un mouvement d’inquiétude parmi les pauvres, provoqué aussi par la présence d’un mendiant inconnu, qui s’était glissé dans l’ombre du portail de l’église, et, jalousement, ils s’apprêtaient à le chasser, lorsqu’une jeune fille, vêtue d’une robe noire presque semblable à un vêtement de nonne, parut dans la cour, et, arrêtée par sa bonté, alla de l’un à l’autre, tandis qu’une de ses suivantes tenait ouverte une bourse où elle puisait ses petits dons. Les mendiants tombèrent à genoux, sanglotèrent, et, la durée d’une seconde, essayèrent de poser leurs doigts fanés sur la traîne de la robe effacée de leur bienfaitrice, ou baisèrent son bord extrême de leurs lèvres mouillées et balbutiantes. Beatrice avait parcouru tout le rang; aucun de ses pauvres familiers n’avait manqué à l’aumône. Mais, soudain, elle aperçut, sous l’ombre du portail, une autre forme étrangère, vêtue de haillons, et prit peur. Elle fut prise d’un trouble. Tous ses autres pauvres, elle les avait connus dès son enfance, et leur faire l’aumône était devenu pour elle un acte naturel, comme de laisser tremper ses doigts dans les coupes de marbre, pleines d’eau bénite, qui sont placées à l’entrée de toutes les églises. Mais jamais encore elle n’avait imaginé qu’il pût y avoir des mendiants étrangers; comment pouvait-on s’arroger le droit de leur faire l’aumône sans avoir mérité la confiance de leur pauvreté par la connaissance qu’on en avait? N’eût-ce pas été une présomption inouïe que de faire la charité à un inconnu? Et tandis que ces sentiments obscurs se disputaient son cœur, la jeune fille passa à côté du nouveau mendiant, comme si elle ne l’avait pas remarqué, et pénétra dans l’église haute et fraîche. Mais lorsque vint l’instant du recueillement, elle ne put se souvenir d’aucune prière. La peur l’envahit qu’elle pût ne plus retrouver le pauvre homme près du portail, à la sortie des vêpres, et qu’elle n’eût rien fait pour adoucir sa misère, alors qu’était si proche la nuit qui rend toute pauvreté plus dénuée et plus triste que le jour. Beatrice fit signe à celle de ses compagnes qui portait la bourse et se dirigea avec elle vers l’entrée. Le vide, dans l’intervalle, s’y était fait; mais l’étranger était toujours encore là et, appuyé à une colonne, semblait prêter l’oreille au chant qui, étrangement lointain, venait de l’église comme d’un ciel. Son visage était presque entièrement voilé, ainsi que c’est parfois le cas chez des lépreux qui ne découvrent leurs hideuses blessures que lorsqu’on est debout près d’eux et qu’ils sont sûrs que la pitié et le dégoût parleront également en leur faveur. Beatrice hésita. Elle tenait elle-même la petite bourse dans ses mains et elle n’y sentait que quelques pièces. Mais prenant une soudaine décision, elle alla vers le mendiant et, d’une voix incertaine, un peu chantante, sans détacher ses regards fuyants de ses propres mains, elle dit:
--Ce n’est pas pour vous blesser, monsieur... Ne suis-je pas, si je ne me trompe, votre débitrice? Votre père, je crois, a fait dans notre maison, cette belle grille en fer repoussé, vous savez, qui orne notre escalier. Plus tard, un jour, j’ai trouvé dans la chambre... où il avait coutume de travailler... quelque bourse... je pense qu’il l’a perdue... certainement.
Mais le mensonge maladroit de ses lèvres poussa la jeune fille à genoux devant l’étranger. Elle déposa la bourse en brocart dans ses mains cachées par le manteau, et balbutia:
--Pardonnez...
Beatrice sentit encore que le mendiant tremblait. Puis elle s’enfuit.--L’histoire est finie. Messire Palla degli Albizzi resta dans ses haillons. Il donna tous ses biens et parcourut le pays, pauvre et pieds nus. On dit que plus tard il a habité les environs de Subiaco.
--Quels temps, quels temps! dit l’instituteur. A quoi bon tout cela? Il allait devenir un débauché et cet événement a fait de lui un vagabond, un maniaque. Plus personne aujourd’hui ne parle sans doute de lui.
--Si, répondis-je discrètement, son nom est quelquefois cité dans les grandes litanies catholiques parmi les intercesseurs, car il est devenu un saint.
Cette histoire aussi, les enfants l’ont entendue, et à la colère de M. l’Instituteur, ils prétendent qu’en elle aussi le bon Dieu figure. J’en suis moi-même un peu surpris; car j’avais promis à l’instituteur de lui raconter une histoire sans Dieu. Mais les enfants--c’est vrai--doivent le savoir mieux que nous.
UNE HISTOIRE RACONTÉE A L’OBSCURITÉ
J’allais endosser mon manteau et me rendre chez mon ami Ewald. Mais je m’étais oublié sur un livre, un vieux livre du reste, et le soir était tombé comme vient le printemps en Russie. Un instant plus tôt, la chambre était claire jusque dans les recoins les plus éloignés, et voici que toutes les choses semblaient n’avoir jamais connu que le crépuscule; partout s’ouvraient de grandes fleurs, et un éclat glissait autour de leurs calices de velours, comme sur des ailes de libellule.
Le paralytique n’était certainement plus à sa fenêtre. Je restai donc chez moi. Qu’avais-je projeté de lui raconter? Je ne le savais plus. Mais un instant plus tard, je sentis que quelqu’un attendait de moi cette histoire perdue, un homme solitaire peut-être, qui était assis loin d’ici, à la fenêtre de sa chambre sombre, ou peut-être cette obscurité elle-même qui nous entourait, moi et les choses. Ainsi se fit-il que je commençai de raconter à l’obscurité. Et elle se penchait toujours plus profondément sur moi, de sorte que je pouvais parler de plus en plus bas, précisément comme il le fallait pour mon histoire. Celle-ci se déroule du reste dans le présent et commence.
Après une longue absence, le docteur Georges Lassmann rentrait dans sa petite patrie. Il n’y avait jamais possédé grand’chose, et à présent deux sœurs vivaient seules encore dans sa ville d’origine, toutes deux mariées, et, semblait-il, bien mariées. Les revoir après douze années, tel était le but de son voyage. Du moins le croyait-il. Mais la nuit, tandis que dans le train bondé il ne pouvait pas dormir, il lui apparut qu’en réalité il venait pour son enfance, et espérait en retrouver quelque chose dans les vieilles rues: un porche, une tour, un puits, n’importe quelle occasion de joie ou de tristesse en laquelle il se reconnaîtrait. On se perd si facilement dans la vie. Plusieurs choses justement lui revenaient: le petit logement dans la rue Heinrich, avec les loquets luisants et les planchers peinturés, les meubles épargnés et ses parents, ces deux hommes usés, presque déférents à leur égard; les jours de semaine rapides et pressés, puis les dimanches qui semblaient des salles vidées, les rares visites que l’on recevait en riant ou avec timidité, le piano désaccordé, le vieux canari, le fauteuil hérité dans lequel il n’était pas permis de s’asseoir, un anniversaire, un oncle qui vient de Hambourg, un théâtre de marionnettes, un orgue de Barbarie, une invitation d’enfants, et quelqu’un appelle: «Clara». Le docteur est sur le point de s’endormir. On est arrêté dans une gare, des lumières passent, et le marteau attentif éprouve les roues qui résonnent. Et c’est comme: Clara, Clara. Clara, réfléchit le docteur, tout à fait éveillé à présent, quoi donc Clara? Et aussitôt il sent un visage, un visage d’enfant, avec des cheveux blonds et lisses. Non pas qu’il puisse le décrire, mais il a le sentiment de quelque chose de silencieux, de faible, de dévoué, d’une paire d’étroites épaules de fillette, comprimées encore par une robe décolorée au lavage, et il va inventer un visage--mais voici qu’il sait déjà qu’il n’a pas besoin de l’inventer, le visage est là, ou plutôt, il était là, autrefois. Ainsi le docteur Lassmann se souvient-il de Clara, son unique compagne de jeux, non sans peine.
Jusqu’à l’époque où on l’envoya dans un internat, vers l’âge de dix ans, il avait partagé avec elle tout ce qui lui advenait. Clara n’avait ni frères ni sœurs, et il en avait aussi peu qu’elle; car ses sœurs aînées ne s’occupaient pas de lui. Mais depuis lors, il ne s’était plus jamais informé d’elle. Comment était-ce donc possible? Il s’appuya en arrière. Elle était une enfant pieuse, se souvint-il encore, avant de se demander une fois de plus: qu’a-t-elle bien pu devenir? Pendant quelque temps il fut tourmenté par la pensée qu’elle pût être morte. Une angoisse infinie l’envahit dans le compartiment étroit et comble; tout semblait confirmer cette supposition: elle était une enfant débile, elle n’avait pas été choyée chez elle, elle pleurait souvent; sûrement, elle était morte. Le docteur ne supporta pas plus longtemps cette pensée; il dérangea quelques dormeurs et sortit dans le couloir du wagon. Là il ouvrit une glace et regarda dans le noir où dansaient des étincelles. Il se sentit plus calme. Et lorsque, plus tard, il eut rejoint son compartiment, il s’y endormit malgré sa position incommode.
La rencontre avec ses deux sœurs mariées ne se déroula pas sans quelque gêne. Tous trois semblaient avoir oublié combien loin ils étaient toujours demeurés les uns des autres, malgré leur étroite parenté, et ils essayèrent d’abord de se comporter en frère et sœurs. Mais bientôt ils se réfugièrent d’un accord tacite dans ce ton neutre et poli que la société a spécialement créé pour servir en de telles circonstances.
Lassmann était chez sa plus jeune sœur dont le mari occupait une situation particulièrement enviable: il était industriel et de plus portait le titre de conseiller impérial. Après le quatrième plat du dîner, le docteur demanda:
--Dis-moi, Sophie, qu’est donc devenue Clara?
--Quelle Clara?
--Je ne puis retrouver son nom de famille. La petite, tu sais, la fille du voisin avec laquelle j’ai joué comme enfant.
--Ah, tu veux dire Clara Sœllner?
--Sœllner, c’est juste, Sœllner. Je me rappelle maintenant. Le vieux Sœllner, n’était-ce pas cet affreux vieillard,--mais qu’est devenue Clara?
La sœur hésita.
--Elle s’est mariée,--d’ailleurs elle vit très à l’écart.
--Oui, fit M. le Conseiller, et son couteau glissa en crissant sur l’assiette, très à l’écart.
--Tu la connais aussi? demanda le docteur, tourné vers son beau-frère.
--Oui...i...i, très superficiellement; elle est assez connue ici.
Les deux époux échangèrent un regard d’entente mutuelle. Le docteur supposa que pour une raison quelconque il devait leur être désagréable de parler de cela, et n’insista pas.
En revanche, M. le Conseiller montra d’autant plus d’empressement à reprendre ce sujet lorsque sa femme eut laissé les messieurs prendre seuls leur café noir.
--Cette Clara, interrogea-t-il avec un sourire malicieux, et il considéra les cendres de son cigare qui tombaient dans le cendrier en argent, elle était cependant, paraît-il, une enfant tranquille et même plutôt laide?
Le docteur se tut.
M. le Conseiller se rapprocha de lui avec un air confidentiel.
--Quelle affaire! N’en as-tu jamais recueilli des échos?
--Tu sais bien que je n’ai parlé à personne.
--Pourquoi, parlé? sourit finement le conseiller. Tu aurais pu le lire même dans les journaux.
--Quoi donc? demanda le docteur nerveusement.
--Voilà, elle lui a brûlé la politesse,--cette phrase surprenante suivit une bouffée de fumée, et l’industriel en attendait à présent l’effet, avec un bien-être infini.
Mais cet effet produit ne sembla pas lui plaire. Il prit un air préoccupé, se redressa, et commença sur un autre ton, objectif, et comme offensé:
--Hum, on l’avait mariée à Lehr, l’architecte. Tu ne dois plus l’avoir connu. Pas vieux du tout, de mon âge. Riche, très convenable, tu sais, tout à fait convenable. Elle n’avait pas le sou, elle n’était pas jolie, aucune éducation, bref... C’est vrai que l’architecte ne voulait pas une grande dame, mais une modeste ménagère. Voilà que Clara,--on la recevait partout, dans le meilleur monde, on lui témoignait beaucoup de bienveillance, vraiment, oui, on se conduisait comme il faut, elle aurait donc facilement pu se faire une situation, n’est-ce pas?--voilà donc que Clara--un jour, à peine deux ans après la noce--partie pour ne plus revenir! Tu peux te représenter cela: partie! Partie, où? En Italie. Un petit voyage de plaisir, naturellement pas seule. Pendant toute l’année précédente déjà, nous ne l’avions plus invitée,--comme si nous avions pressenti cela. L’architecte, mon ami, un homme d’honneur, un homme...
--Et Clara? l’interrompit le docteur en se levant.
--Ah oui. Eh bien, le châtiment du ciel l’a atteinte. Donc l’homme en question--on dit que c’est un artiste, n’est-ce pas?--un oiseau volage, comme cela, pour la frime, n’est-ce pas?... Donc, lorsqu’ils furent de retour à Munich: adieu, et on ne l’a plus revu. La voici, avec son enfant sur les bras.
Le docteur Lassmann arpenta la chambre d’un air agité:
--A Munich?
--Oui, à Munich, répondit le conseiller en se levant à son tour. On prétend d’ailleurs qu’elle mène là une existence très misérable.
--Que veut dire très misérable?
--Mon Dieu, pécuniairement, fit le conseiller en regardant son cigare, et puis, en général... n’est-ce pas? une de ces existences...
Soudain, sa main soignée se posa sur l’épaule de son beau-frère, sa voix gloussa de plaisir.
--Tu ne sais pas? On prétend même qu’elle vit de...
Le docteur se retourna brusquement et se dirigea vers la porte. M. le Conseiller, dont la main était retombée de l’épaule de son beau-frère, mit dix bonnes minutes à se remettre de sa stupéfaction. Puis il alla chez sa femme, et dit avec mauvaise humeur: