Histoire poétique des Mérovingiens

Part 3

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Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin, à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne n’était pas _une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur une place vide_; qu’elle n’était _qu’un anneau dans une chaîne, qu’un moment dans une série_ et qu’elle avait été _déterminée et préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol_[41]. Il admettait _qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux_[42]. Ces quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance dans le _Floovent_, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M. Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que lui seul alimente»[43].

[41] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris 1865, p. 445.

[42] Id. ib., p. 437.

[43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.

A. Darmesteter, _De Floovant vetustiore gallico poemate_. Paris 1877, p. 110 et 113.

Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique. L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les _Origines de l’épopée française_, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et, partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc, l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard l’épopée française.

[44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel, _Zeitschrift für romanische Philologie_, 1878, t. II, p. 338: «Damit soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde, keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.»

Em. Bangert, _Beitrag zur Geschichte der Flooventsage_. Heilbronn 1879, p. 18:

«Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.»

[45] _Delle origini dell’epopea francese_. Florence, 1884.

Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est pas encore déterminé.

Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles et recommençant chaque fois _ab ovo_, sans profiter des recherches du devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité, et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur instruit.

LIVRE I

Les Premiers Mérovingiens

CHAPITRE PREMIER

Les Sources.

Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait. Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles; néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains. Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une auréole de gloire[47].

[46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum, originem gentis conditoresque, etc. _German._ c. 2.

[47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. _Annal._ II, 88.

Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des _Annales_, ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux, qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de la religion elle-même.

[48] Tacit. _German._ c. 3.

Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui, avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race, projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses, mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes passionnées pour la poésie et pour la gloire.

Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en possession d’un vaste et brillant _Romancero_ national. Et tous empruntent à ce _Romancero_ les sujets qui remplissent les premières pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les éléments épiques.

Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux, celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53]. Les _Chevelus_, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône, étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54]. D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de _Gépides_, c’est-à-dire de _traînards_[55]. Quant aux Huns, ils avaient une filiation honteuse: _au dire de l’antiquité_, ils étaient nés du commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie, devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande. Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits, régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite: elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des satellites autour d’un astre radieux.

[49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5.

[50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis. Amm. Marcell. XXXI, 7, 11.

[51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths un curieux passage de Cassiodore, _Variar._ XI, 1.

[52] Voir la note [49] de la page précédente.

[53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus cunctorum attestatione præconium. Cassiod. _Variar._ VIII. 9.

[54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt. Jordan. c. II.

[55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21. Y a-t-il là une circonstance épique?

[56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse comperimus. Filimer rex Gothorum, etc.

[57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a deux cents ans passés, et dans le _Dietrichs Flucht_, chacun des ascendants de ce héros vit plusieurs siècles.

Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique, mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et, sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de Charlemagne dans l’épopée française.

Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique. Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour _les longues barbes_ de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager, ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61].