Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 2
Chapter 4
Tant que les chaleurs ont été fortes, les diverses fièvres, les rhumatismes, ainsi que les nombreuses dysenteries, ont été gastriques bilieuses; mais lorsque la fraîcheur des nuits l'a peu à peu emporté sur la chaleur des jours, le caractère catarrhal s'est montré: enfin le froid qui s'est, pour ainsi dire, fait sentir la dernière décade de frimaire, a commencé à faire tomber les dysenteries qui paraissaient devoir se perpétuer; et les maladies n'ont plus été purement gastriques et catarrhales, mais déjà compliquées de phlogose, surtout chez les jeunes gens.
La cure des maladies gastriques bilieuses consistait en un ou deux vomitifs et les minoratifs anti-bilieux répétés; cette méthode était le fruit d'une observation sans cesse confirmée; quelques gouttes de laudanum, seulement intercalées dans le traitement de la dysenterie, suffisaient pour tout déranger.
Nous avons vu que les dysenteries qui ont paru récemment cédaient, comme par enchantement, toutes les fois que l'émétique était uniquement suivi de parégoriques.
Cette découverte du caractères catarrhal avec lequel la malignité semble s'identifier, quoique nous convenions qu'elle se marie avec les autres diathèses, nous a procuré des succès à l'égard d'un grand nombre de malades qui eussent couru de grands dangers, si nous ne nous fussions tenus sur nos gardes.
Nous nous sommes décidés à faire appliquer un large vésicatoire sur l'abdomen de plusieurs dysentériques, du salut desquels il fallait désespérer, et tout-à-coup ils ont éprouvé du soulagement: en peu de jours ils ont été sauvés.
Nous recommandions de saupoudrer les emplâtres vésicatoires avec du camphre, et nous prescrivions une émulsion nitrée et camphrée. La première et quelquefois les deux précautions ont été supprimées, sans qu'il en soit résulté le plus léger inconvénient.
À la suite de cette application sur un jeune militaire qui ressemblait presque à un cadavre étique, il se fit par le nombril où avait donné le vésicatoire une suppuration si effrayante que nous appelâmes une consultation: il fut sagement décidé de ne rien faire. Cette suppuration s'arrêta graduellement sept à huit jours après, et le malade quitta l'hôpital bien guéri.
Une fièvre violente, après l'exhibition de l'émétique, au lieu de l'amendement que nous attendions, fut l'exacerbation de la maladie chez les malades auxquels, en suivant la marche ordinaire, nous croyions devoir administrer les toniques: les hémorragies nasales qui seules jugeaient complètement ces exacerbations, au moins chez les jeunes gens, nous ont convaincu de l'existence de la complication phlogistique.
Nous supprimons le journal d'une foule de cas intéressants, où, en suivant scrupuleusement l'effet des remèdes, nous n'avons pas négligé de peser sur nos fautes qui heureusement n'ont pas été meurtrières, et ont servi à nous redresser.
Nous ne croyons pas néanmoins pouvoir nous dispenser de mentionner deux malades chez lesquels l'application du vésicatoire sur le bas ventre n'a eu aucune bonne suite.
Le premier exemple est celui d'un jeune homme apporté fort tard: il n'avait reçu aucun secours, il éprouvait des douleurs intestinales cruelles; il était sans forces: dans cet état il montrait tous les signes d'une affection gastrique.
Combien de fois n'avions-nous pas donné avec succès un émétique secondé par les cordiaux dans les situations extrêmes; mais, dans cette circonstance, notre audace ordinaire fut arrêtée: les contre indications étaient trop évidentes. Nous nous déterminâmes donc à ordonner l'application d'un vésicatoire sur le bas ventre, quoique l'état gastrique nous contrariât, et que nous fussions bien éloignés de nous dissimuler que cette application était difficile, qu'elle exigeait la réunion de toutes les indications: le souvenir de son effet héroïque était peut-être trop présent à notre mémoire; notre espoir, qui consistait à calmer les douleurs, à relever un peu les forces, afin de pouvoir administrer ensuite un éméto-cathartique ou bien quelques minoratifs, fut entièrement déçu. Les douleurs ne perdirent rien de leur intensité, la chaleur et la sécheresse de la peau redoublèrent, le pouls fut très fébrile, les forces misérables: les bols nitrés, camphrés, tous les opiatiques ne furent que des palliatifs momentanés; le malade périt deux jours après l'application des vésicatoires, ayant essuyé de grandes souffrances.
Le second malade était un de ceux auxquels tous les astringents de notre pharmacie étaient inutiles pour arrêter un flux colliquatif bourbeux, sanguinolent, et qui périssait nécessairement. Nous eûmes recours au vésicatoire, comme rubéfiant, comme tonique: mais si ce moyen, ainsi que l'a observé Stoll, et comme nous l'avons vu nous-mêmes, est déplorable dans les maladies gastriques, il ne rend pas non plus les forces éteintes; il peut seulement, à titre de puissant antispasmodique, les développer, les disséminer, les rappeler du centre à la périphérie.
Nous avons constamment observé qu'il ne faut pas craindre de répéter l'administration des vomitifs envers tous ceux qui par la nature de leurs fonctions approchent journellement les malades, vivent au milieu d'eux, ou les servent. Il faut suivre les préceptes de Stoll. Les infirmiers âgés, sur lesquels on ne peut faire usage de cette méthode, trouvent presque tous dans leur service, des maladies et une mort assurée. C'est peut-être ainsi que l'on perd, sans pouvoir la remplacer, cette classe d'hommes très précieux, quand ils sont, ce qui est bien rare, pénétrés de leurs devoirs.
Quoique l'émétique trouve certainement beaucoup moins de contre indications que ne le prétendent les Boherraaviens, il ne laisse pas que d'en rencontrer assez fréquemment chez nos militaires; un très grand nombre portent des obstructions considérables qui sont la suite des fièvres qu'ils ont éprouvées en Italie: cette contre indication est d'autant plus digne de remarque que les médecins dans les hôpitaux, à cause de la grande quantité de malades, n'explorent pas toujours le bas ventre, et se contentent de saisir une ou deux indications frappantes, sans s'astreindre à les réunir toutes.
Outre quelques jaunisses avec fièvre qu'on pourrait rapprocher de la fièvre jaune d'Amérique, il s'est présenté plusieurs ictériques sans fièvre: ces derniers ont été rappelés à leur couleur naturelle à l'aide de quelques gouttes de liqueur anodine et minérale d'Hoffmann, d'une moindre quantité de celles d'essence de térébenthine, dans un jaune d'oeuf auquel on ajoute un peu de safran et de sucre qu'on leur faisait prendre pendant trois ou quatre matins. Ce remède, qu'on regarde comme empirique, peut fort bien être soumis à la médecine rationnelle, en pensant que ces ictères proviennent souvent des mouvements spasmodiques dans les organes sécrétoires de la bile.
Dans les dysenteries gastriques anciennes, lorsqu'il y a douleur avec des selles fréquentes, nous nous sommes très bien trouvés de l'usage d'une petite quantité de rhubarbe associée à la gomme arabique et quelques gouttes de la teinture anodine de Sydenham dans un verre de petit lait. Cette formule appartient presque entièrement à Monro, médecin des armées britanniques, dont le traité de médecine militaire traduit dans notre langue, et considérablement augmenté par Le Begue de Presle, est entre les mains de tout le monde.
Nous abrégeons, et nous finirons en nous pénétrant de l'avantage inappréciable qu'on goûte à connaître la constitution régnante. Une foule de toux qu'on aurait cru être pectorales n'ont cédé qu'aux minoratifs répétés, composés avec la manne et l'oxyde d'antimoine sulfuré rouge.
Nous avons la satisfaction de pouvoir assurer que le nombre des malades que nous avons perdus n'a été si considérable que parce que plusieurs ont été commis à nos soins lorsque les secours de l'art ne pouvaient plus leur être d'aucune utilité. Il est aussi utile d'observer que notre hôpital a été précédemment encombré par des maladies extrêmement graves, circonstance qui l'a rendu évidemment suspect à habiter; c'est ce qui a déterminé le médecin en chef à faire ordonner que le nombre des fiévreux fût réduit d'un tiers, en évacuant cent malades sur le grand hôpital placé au milieu d'un camp retranché, et connu jusqu'ici sous le nom de ferme d'Ibrahim-bey.
Nous avons encore à nous plaindre de n'avoir pu obtenir de nos malades la plus petite modération dans le régime: à peine étaient-ils sortis d'un état pitoyable, qu'ils se livraient à l'intempérance, buvaient de mauvaise eau-de-vie et en quantité, et commettaient d'autres excès; aussi en ont-ils été les tristes victimes. «Il faut non seulement que le médecin fasse son devoir, dit le premier aphorisme d'Hippocrate, mais il faut encore que le malade fasse ce qui convient, aussi bien que les assistants, et qu'il fasse cadrer à ses vues les choses extérieures[1].»
[Note 1: Opportet autem non modo se ipsum exhibere quæ opportet facientem, sed etiam ægrum, et presentes, et externa.
_Hipp. Aph. I, sect. I, ex versione Jansonii ab Almeboveen._]
TOPOGRAPHIE
_Physique et médicale du vieux Kaire; par le citoyen RENATI, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._
Le vieux Kaire diffère peu dans sa bâtisse du reste des grandes villes de l'Égypte: on y rencontre partout de vastes édifices ruinés, de petites maisons sans jour, et des huttes très basses, malpropres, presque souterraines, extérieurement emplâtrées de fumier, qu'on y attache pour le faire sécher, et dont on se sert ensuite pour remplacer dans le chauffage le bois qui est très rare. Les rues sont étroites, mal percées, et sans pavé: la ville est baignée à l'est par le Nil, et à l'ouest elle est entourée de monticules poudreux, produits de décombres, cernés eux-mêmes par un désert de sables. À un demi-quart de lieue s'élève le Moqattam, aride, brûlé, et sur lequel on peut à peine arrêter les yeux quand il est éclairé par le soleil. Dans l'espace intermédiaire on observe des ruines, que quelques-uns croient être celles de l'ancienne Babylone, remarquables, au reste, par une assez forte muraille, des édifices en partie démolis, mais qui ont eu de la magnificence, un reste d'aqueduc, un couvent dit de Saint-George, siège du patriarche grec, et les églises de Saint-Macaire et de Saint-Sergius, où l'on montre une petite chambre souterraine dans laquelle on dit que la sainte famille se retira en fuyant de Gaza: c'est un objet de vénération pour les chrétiens.
Le vieux Kaire, situé sur la rive orientale du Nil, à une demi-lieue du grand Kaire, a dû nécessairement devenir l'entrepôt du commerce de la haute Égypte: un nombre prodigieux de barques chargées de blé, d'orge, de fèves, montent et descendent sans cesse pour remplir les magasins du vieux Kaire ou en couvrir le rivage. Dans l'été, ces barques transportent une grande quantité de dattes, de sucre, de volailles et de troupeaux; un nombre considérable d'ânes est continuellement employé au transport des marchandises, et soulève une poussière qui étouffe les passants. Il y a quelques jardins et des plantations agréables de sycomores et d'acacias.
On ne peut pas fixer exactement la population du vieux Kaire à cause de la grande quantité de personnes que le commerce y attire journellement du grand Kaire et des environs.
L'hôpital militaire est un des mieux placés de l'armée; c'est un bâtiment vaste et commode, presque isolé, et suffisamment élevé, qui se trouve à l'entrée de l'ancien Fostad, à deux cents pas de l'aqueduc qui autrefois menait l'eau à la citadelle; il s'étend le long du Nil: on ne voit dans ses alentours ni décombres ni montagnes poudreuses. Environné d'agréables vergers, ouvert à tous les vents, il est singulièrement dominé par les vents du nord et nord-est, très salutaires dans ces contrées. À l'avantage de voir couler sous ses murs une branche assez considérable du Nil qui fournit facilement à ses besoins, il unit la charmante perspective de l'île de Raoudah, toujours verdoyante, et renommée par sa fertilité et par le méqyas, situé à l'extrémité sud, et faisant face au courant de la grande branche qui se partage pour former l'île.
Ce méqyas ou nilomètre tant vanté, que la politique ignorante et ténébreuse des Turks enveloppait d'un voile mystérieux, cet objet enfin de la curiosité de tous les voyageurs, est une simple colonne octogone de marbre commun, élevée au milieu d'un bassin carré, dont le fond se trouve de niveau avec le lit du Nil; elle est partagée en coudées égyptiennes, et les coudées en doigts. Les ingénieurs des ponts et chaussées à la suite de l'armée donneront une histoire très exacte de ce monument. L'eau est montée cette année au chapiteau de la colonne, mais elle n'a point touché la poutre qui la surmonte.
L'île de Raoudah n'a pas été inondée. Selon l'expérience des naturels du pays, la crue des eaux est regardée comme bonne, et l'on s'attend déjà à une récolte abondante. C'est dans cette île vraiment délicieuse que j'ai vu les plus beaux sycomores de l'Égypte; il y en a une belle ligne sur la côte occidentale, qui forme une arcade majestueuse et impénétrable aux rayons du soleil. Les dattiers, les orangers, les citronniers, les tamaris, les grenadiers, les acacias, les bananiers, et les arbres qui donnent la casse, sont les arbres que l'on observe le plus communément en Égypte: ils sont tous réunis dans cette île, et plantés sans ordre et sans distribution; ils forment ces forêts et ces vergers que les gens du pays appellent improprement jardins. On y cultive la canne à sucre, le coton, et l'indigo avec assez de succès: cette terre infatigable ne se refuse à rien.
Le Nil coule sous mes fenêtres, et il m'invite à la méditation. On en a tant parlé et depuis si longtemps, qu'il me reste peu de choses à ajouter: cependant on ne peut voir sans une surprise mêlée d'un certain sentiment de respect, un fleuve qui, dans ses débordements, pourrait submerger à la fois et anéantir une immense population, augmenter sans dangers, par un phénomène unique, annuel et constant, le volume de ses eaux, charrier un limon qui fertilise des sables arides, et devenir une source d'existence et de bonheur. En réfléchissant sur cet objet, on excuse volontiers les alarmes et les inquiétudes de ce peuple à demi sauvage sur la crue du Nil; et on lui pardonne aisément les transports bruyants auxquels il se livre, et l'ivresse de sa joie dans les eaux abondantes, lorsqu'on voit que sans elles l'Égypte ne présenterait qu'un océan de sable stérile, impénétrable à tout être animé.
Les écrivains de tous les temps et de toutes les nations ont constamment vanté et célébré la fertilité du sol de l'Égypte, qu'ils ont tous attribuée au limon que le Nil transporte de l'Éthiopie et de l'Abyssinie; mais cet état, emprunté et étranger au sol, ne pourrait-il pas venir à cesser pour plusieurs motifs, sans parler des révolutions physiques auxquelles le globe est fréquemment sujet. Combien de fois l'explosion violente des volcans et les tremblements de terre n'ont-ils pas desséché ou détourné le cours des fleuves, et aplani ou fait sortir des montagnes du sein de la terre! Ces grands mouvements de la nature, isolés ou combinés, ne pourraient-ils pas agir un jour avec une grande énergie sur le Nil, qui conserve toujours ses eaux troubles et bourbeuses, et qui court libre sans que son lit soit retenu et encaissé par des digues?
C'est une vérité hydrostatique démontrée, que les fleuves abandonnés aux seules lois régulières de la nature prolongent leur ligne, en déposant à leur embouchure une grande partie de ce qu'ils charrient des montagnes dont ils descendent, et des terres sur lesquelles ils passent; par ce moyen ils forment ces nouveaux continents qu'on appelle de nouvelle alluvion: en déposant continuellement au fond du canal qu'ils parcourent, ils élèvent les lits des canaux jusqu'à l'horizon des campagnes; alors les eaux, ne pouvant plus y être contenues, cherchent un plan incliné pour couler, et ne manquent pas de préférer le plus court qui est le plus droit; alors, par la gravité de leur masse et la rapidité accélérée, elles franchissent tout obstacle, entraînent tout ce qui s'oppose à leur marche, et se rendent à la mer. Les déluges d'Ogygès et de Deucalion ne furent probablement que des rivières qui avaient changé de direction, inondé des terres basses, et submergé des villes et des villages qu'elles rencontrèrent sur leur route.
Il paraît que cette importante vérité cosmogonique n'a pas échappé aux mages de l'Égypte: ils en faisaient un mystère au peuple, qui n'était pas plus éclairé sur ses intérêts qu'il ne l'est aujourd'hui; ils l'obligeaient à des travaux immenses et pénibles, soit en creusant le lit du Nil, soit en ouvrant de nouveaux canaux, pour conserver au fleuve une profondeur constante, et pour élever en même temps l'horizon des terres avec ce qu'ils en retiraient du fond: c'était toujours en célébrant quelque fête, ou pour plaire à quelque divinité que cela se faisait. La science mystérieuse des hiéroglyphes, leur polythéisme, aussi bizarre à nos yeux, ne tenait peut-être qu'à cette grande vérité, et n'avait pour but que de diriger le peuple vers son bonheur sans l'effrayer.
Le dépérissement de tant de villes, jadis très célèbres et très florissantes, et dont les restes misérables et ignorés sont épais dans les déserts, n'est que l'effet de la cessation des travaux des anciens. Le Delta, qui est un de ces nouveaux continents formés par des atterrissements systématiques des rivières, ne nous dédommage pas des pertes que nous avons faites par cette négligence. Il resterait à voir à quoi nous sommes exposés en abandonnant le Nil à soi-même. Je n'entrerai point dans le détail d'une matière si vaste, qui n'est pas de mon ressort, et qui demande tant de connaissances et d'observations; il me suffit de faire part d'une idée qui m'est passée par la tête en regardant le Nil.
J'aurais voulu donner des observations météorologiques; elles seraient de beaucoup d'utilité à la médecine; mais, faute d'instruments nécessaires, je n'en puis rien dire: je puis seulement assurer que les changements qui se sont tour-à-tour succédés dans l'atmosphère ont eu une influence marquée sur la constitution des maladies. Les vents septentrionaux soufflent avec assez de constance et de force pendant environ neuf mois de l'année; la pluie est tombée plusieurs fois cet hiver, toujours accompagnée d'orage; j'ai entendu le tonnerre gronder souvent, mais seulement dans le jour; j'ai observé l'air s'embraser fréquemment par quelque météore; et à la retraite des eaux il y a des brouillards très épais, comme en Europe, et les rosées tombent avec une grande abondance.
L'Égyptien, enveloppé dans sa longue robe bleue ou noire, la barbe longue, la tête entourée d'un gros turban, tantôt rouge, tantôt vert, et plus souvent blanc, a généralement un aspect fier et imposant; sa physionomie est prononcée, sa taille avantageuse, le corps musculeux et bien dessiné; il a les yeux noirs et vifs, les dents blanches, une voix forte et sonore; il semble annoncer qu'il vit dans un pays sain, mais qui n'est pas libre: il est rampant, astucieux, menteur, et sans courage. Les femmes ont les traits du visage plus adoucis, mais sans délicatesse et sans expression; leur corps est souple et pliant; les bras et les mains sont bien arrondis et potelés; leur démarche est agréable, mais leur sein est flasque et pendant: elles sont bien loin d'avoir les grâces et les charmes de nos Européennes.
L'habitant de l'Égypte est laborieux sans être actif; il ne manque pas d'adresse et d'imitation: ses facultés intellectuelles ne sont pas exercées, et portent l'empreinte d'un gouvernement oppressif, et d'une religion superstitieuse et intolérante.
Le peuple, sain, robuste, borné dans ses besoins, vivant sous un ciel constamment serein, s'abandonne facilement à la gaieté; mais le riche, sybarite, fainéant, tourmenté souvent par l'ambition, conserve un maintien grave et imposant: il est extrêmement soupçonneux et curieux.
Les hommes sont libidineux et jaloux au plus haut point: ils deviennent souvent impuissants à l'âge de quarante ans. Les femmes sont très fécondes; la stérilité est rare. L'onanisme est peu connu; mais le vice qui contrarie les vues de la nature est très usité, singulièrement parmi les grands: les chrétiens ne sont pas à l'abri de ce reproche.
La menstruation commence de dix à douze ans, et finit de trente-cinq à quarante. Les pâles couleurs et toutes les indispositions qu'elles entraînent à leur suite sont fréquentes chez les Turques, très ordinaires chez les chrétiennes, qui mènent les unes et les autres une vie fort peu active, et restent toujours enfermées dans leurs maisons.
Le terme de la vie est comme en Europe; cependant on voit beaucoup plus de vieillards et mieux portants: les hommes de cent ans sont fréquents; et on en voit jusqu'à l'âge de cent vingt ans marcher dans les rues sans soutien et sans bâtons. Les femmes ne conservent pas longtemps leur fraîcheur, et à trente ans elles ont les marques de la vieillesse sur la figure. Peut-être commencent-elles trop tôt leur carrière; mais la meilleure raison sont les fatigues qu'elles éprouvent, et leur mauvaise nourriture.
Il est impossible d'être plus sobre que l'est l'Égyptien; en général, un peu de pain, des dattes et du fromage salé, des fèves, quelques racines dans l'été, les pastèques, forment toute sa nourriture. Le riche met sur sa table du mouton, des poulets, du riz, et quelques friandises, et mange fort peu. Leurs mets sont apprêtés avec beaucoup d'aromates, et presque sur tout ils pressent des limons. Riche ou pauvre, tout le monde fume la pipe et boit le café avec beaucoup de volupté; ils en font un véritable abus: la boisson ordinaire est la bonne eau du Nil.
Malgré tant de sobriété, malgré la fécondité des femmes, et la salubrité du climat, il est de fait que l'Égypte, et singulièrement le Kaire, dévore la population. Il y en a deux causes principales, la peste, et le rachitis. La première de ces maladies enlève quelquefois le tiers de la population du Kaire. L'ignorance et l'insouciance n'ont cherché à lui opposer aucune digue, pas même l'isolement pratiqué par les Francs avec succès. Au moment où j'écris, cette maladie s'est déjà développée à Alexandrie dans différents militaires; et nous aurons en conséquence sur cet objet des observations qui répandront beaucoup de jour sur cette matière peu connue; car on doit tout attendre du courage et de l'instruction des médecins mes collègues. La seconde maladie, que je regarde comme un grand agent de destruction, le rachitis, enlève une grande quantité d'enfants depuis un an jusqu'à trois ans. Comme il n'est ici question que de réunir des observations, je n'examinerai pas s'il est plus probable que cette maladie soit ancienne que nouvelle, non plus que les rapports qu'elle peut avoir avec les maladies vénériennes: sans vouloir de même assigner les causes, peut-être encore fort cachées, du rachitis, j'observerai cependant que les enfants sont très mal nourris, que les femmes les font téter tout le jour et au-delà de deux ans, et que c'est toujours vers cette époque que la maladie se déclare. On la regarde avec superstition; c'est l'effet d'un sortilège, des regards jaloux ou empoisonnés de quelque ennemi. On est surpris, d'après ce que je viens de dire sur la manière dont cette maladie est généralement répandue, de voir que les vices de conformation qui en sont les suites ordinaires ne sont pas très communs dans l'Égypte: cela doit sûrement tenir à la liberté dans laquelle on élève les enfants, que l'on n'entoure jamais de liens, qu'on laisse agir et se développer à leur gré, et qui passent leur vie à jouer en plein air.