Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 1
Chapter 1
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HISTOIRE MÉDICALE
DE L'ARMÉE
D'ORIENT,
PAR
LE MÉDECIN EN CHEF R. DESGENETTES.
Cherchons à tirer des malheurs de la guerre quelque avantage pour le genre humain.
PRINGLE, _Maladies des armées._
À PARIS,
Chez CROULLEBOIS, libraire de la Société de médecine, rue des Mathurins, nº 398,
Et chez BOSSANGE, MASSON, et BESSON, rue de Tournon.
An X.--M.DCCCII.
HISTOIRE MÉDICALE
DE L'ARMÉE
D'ORIENT.
THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
MAXWELL Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
AU
PREMIER CONSUL
BONAPARTE.
TABLE
DES MATIÈRES.
PREMIÈRE PARTIE.
_RAPPORT adressé au conseil de santé des armées, par le citoyen_ DESGENETTES.
SECONDE PARTIE.
_Lettre circulaire du citoyen_ DESGENETTES _aux médecins de l'armée d'Orient sur la rédaction de la topographie physique et médicale de l'Égypte._
_Notice sur l'ophtalmie régnante, par le citoyen_ BRUANT, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie de Ménouf, dans le Delta, par le citoyen_ CARRIÉ, _médecin ordinaire de l'armée._
_Observations sur les maladies, et en particulier la dysenterie, qui ont régné en fructidor an VI dans l'armée d'Orient, par le citoyen_ BRUANT, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur l'emploi de l'huile dans la peste, par le citoyen_ DESGENETTES.
_Extrait des observations du citoyen_ CÉRÉSOLE, _médecin ordinaire de l'armée, dans un voyage, sur la rive occidentale du Nil, du Kaire à Syouth._
_Notes sur les maladies qui ont régné en frimaire an VII, recueillies dans l'hôpital militaire du vieux Kaire, par le citoyen_ BARBÈS, _médecin ordinaire de l'armée._
_Topographie physique et médicale du vieux Kaire, par le citoyen_ RENATI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Essai sur la topographie physique et médicale de Damiette, suivi d'observations sur les maladies qui ont régné dans cette place pendant le premier semestre de l'an VII, par le citoyen_ SAVARESI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Description et traitement de l'ophtalmie d'Égypte, par le citoyen_ SAVARESI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Ssalehhyéh, par le citoyen_ SAVARESI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Belbéis, par le citoyen_ VAUTIER, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Rosette, par le citoyen L._ FRANK, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notes pour servir à la topographie physique et médicale d'Alexandrie, par le citoyen_ SALZE, _médecin ordinaire de l'armée._
_Observations météorologiques communiquées par le citoyen_ NOUET, _membre de l'institut d'Égypte._
_Observations sur la pesanteur de l'air, la direction des vents, et l'état du ciel, communiquées par le citoyen_ COUTELLE, _membre de la commission des arts._
_Tables nécrologiques du Kaire, les années VII, VIII, et IX, publiées par le citoyen_ DESGENETTES.
_Procès-verbal d'une réunion des officiers de santé, à Rosette, le 4 thermidor an IX._
ERRATA.
On est invité avant de lire cet ouvrage à faire les corrections suivantes.
PREMIÈRE PARTIE.
PAGE 75, LIG. 17, _Au lieu de_ avec avantage sur des jeunes gens, _lisez_ avec avantage des jeunes gens.
PAGE 139, LIG. 12, _Au lieu de_ officiers en chef, _lisez_ officiers de santé en chef.
PAGE 170, LIG. 4, _Au lieu de_ sevices, _lisez_ services.
PAGE 174, LIG. 23, _Au lieu de_ eoutenant, _lisez_ soutenant.
PAGE 175, LIG. 19, _Au lieu de_ fructidor fructidor, _lisez_ fructidor.
PAGE 220, LIG. 21, _Au lieu de_ 388, _lisez_ 380.
SECONDE PARTIE.
PAGE 6, LIG. 11, _Au lieu de_ allèguent, _lisez_ allègent.
PAGE 8, LIG. 3, _Au lieu de_ esimable, _lisez_ estimable.
PAGE 17, LIG. 4, _Au lieu de_ de Ménoufyéz, _lisez_ du Ménoufyèh.
PAGE 19, LIG. 24, _Au lieu de_ enchnatements, _lisez_ enchantements.
PAGE 90, LIG. 3, _Au lieu de_ révulsif, _lisez_ révulsifs.
PAGE 105, LIG. 1, _Au lieu de_ comprimées, _lisez_ comprimés.
PREMIÈRE PARTIE.
RAPPORT
ADRESSÉ
AU CONSEIL DE SANTÉ DES ARMÉES,
Par R. DESGENETTES.
CITOYENS,
Je reçus, le 25 ventôse an VI, ordre du ministre de la guerre de me rendre à Toulon, où je devais recevoir des instructions ultérieures.
Le 12 germinal j'arrivai à Marseille, où je trouvai une commission revêtue par le directoire exécutif de tous les pouvoirs nécessaires pour l'organisation d'une grande expédition.
Cette commission me remit le surlendemain l'arrêté suivant:
Marseille, le 14 germinal an VI.
«Vu l'urgente nécessité de donner aux officiers de santé en chef tous les moyens de se procurer les collaborateurs nécessaires pour assurer dans le plus court délai leurs services respectifs;
«La commission ARRÊTE que le citoyen Desgenettes, médecin en chef de l'armée d'Angleterre, est autorisé à requérir les médecins dont il aura besoin dans les lieux où ils pourront se trouver.
«Requérons les autorités civiles et militaires de faire exécuter ponctuellement les dispositions du présent arrêté.
«_Signé_ S. SUCY, BLANQUET-DU-CHAYLA, LEROI, et DOMMARTIN.
«_Contre-signé par le secrétaire de la commission_ MARILLIER.»
J'adressai le 15, de Toulon, à l'inspection générale du service de santé des armées copie de l'arrêté ci-dessus.
Le même jour j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier pour la prier de vouloir bien m'envoyer six médecins; et je crus que son choix offrirait au gouvernement une ample garantie de leur capacité: l'expédition, par cela même peut-être que le but en était moins connu, occupait tous les esprits dans le midi de la France, et l'on se disputa dans l'école comme une sorte de récompense l'honneur d'en faire partie. Vous verrez dans la suite de ce rapport que les sujets présentés par l'école se sont constamment montrés dignes de l'adoption de ce corps si justement célèbre.
Le 17, les officiers de santé en chef mirent sous les yeux de l'ordonnateur en chef de l'armée, 1º l'état par aperçu des médicaments, 2º celui des caisses d'instruments de chirurgie et d'appareils, 3º celui des officiers de santé de toutes les professions et de toutes les classes nécessaires pour l'expédition.
Le 21, ils ordonnèrent aux officiers de santé de deuxième et de troisième classe, faisant partie de l'expédition, d'assister (conformément à l'article II du titre IV du règlement du 5 vendémiaire an V) pendant leur séjour à Toulon aux cours de l'hôpital militaire d'instruction.
Le même jour les officiers de santé en chef prirent, de concert avec les conservateurs de la santé publique, le général commandant des armes, et les ingénieurs de la marine, les mesures convenables pour convertir en hôpital le vaisseau de guerre _le Causse_, faisant partie de la flotte aux ordres du vice-amiral Brueys, et qui terminait sa quarantaine au retour de Corfou.
Je me rendis à Marseille, où je déterminai et pressai, d'après les ordres de la commission, l'équipement des bâtiments destinés à servir d'hôpitaux aux troupes qui devaient s'embarquer dans le port de cette commune.
Je procédai pendant ce temps à l'examen et à la réception de nos médicaments, conjointement avec le citoyen Rassicod, ancien pharmacien en chef des hôpitaux militaires de Corse, homme d'une probité devenue fort rare, et d'une expérience consommée.
Le 3 floréal, l'ordonnateur de la huitième division militaire, faisant fonctions d'ordonnateur en chef de l'armée, demanda les états et la répartition des officiers de santé.
Le 9, j'écrivis à l'inspection que pas un seul des médecins, déjà trop peu nombreux, qu'elle m'avait désignés ne s'était rendu à son poste.
J'éprouvai aussi une autre contrariété; séduit par le zèle mensonger de quelques médecins licenciés des armées, je les avais requis à leur sollicitation réitérée: ils me prouvèrent bientôt, en refusant de s'embarquer sous des prétextes vains, qu'ils n'avaient cherché dans cette réquisition qu'un titre pour obtenir une prolongation de traitement.
D'autres médecins, désignés par l'inspection, sont venus de très loin faire à Toulon un simple acte de comparution, pour obtenir probablement des frais de route.
Cependant cette même inspection, qui n'était sûrement pas dans la confidence de l'expédition, s'opposait au nom du ministre, par des lettres réitérées et très impératives, à toutes les mesures d'organisation des officiers de santé en chef dont elle ignorait la position et les devoirs dans cette circonstance.
Je fus donc forcé de passer outre, et m'adressai de nouveau à l'école de médecine de Montpellier, qui m'envoya de suite six sujets d'élite; car l'enthousiasme n'avait plus de bornes depuis que l'on avait appris que l'expédition était commandée par BONAPARTE.
Le 24, jour où l'ordre d'embarquement fut donné, je me rendis à la pointe du jour dans la rade, par ordre du général en chef, avec le général d'artillerie Dommartin, et le chef de division Dumanoir, à bord du convoi venant de Marseille, qui portait la division Reynier, afin de visiter les différents bâtiments, et de faire un rapport sur leur salubrité.
La commission avait arrêté que le service des vaisseaux-hôpitaux, serait fait par la marine, et il était convenu qu'en cas d'urgence les officiers de santé de l'armée de terre y seraient employés comme auxiliaires.
Il y eut beaucoup d'harmonie pendant l'armement entre le comité de salubrité navale du port de Toulon et les officiers de santé en chef de l'armée de terre.
Trois médecins désignés par l'inspection arrivèrent à Toulon, et s'embarquèrent du 24 au 27.
La lettre suivante, qu'écrivirent de Malte à l'inspection les officiers de santé en chef, offre l'histoire de notre traversée (nº 34 de ma correspondance.)
Au quartier-général de Cité-Valette, le 30 prairial an VI.
CITOYENS,
«Nous sommes partis le 30 floréal au soir de la rade de Toulon, et, après vingt-un jours de navigation, nous sommes arrivés à la hauteur de Malte.
Quelques jours avant notre départ, une division d'environ six mille hommes, partie de Marseille, et commandée par le général Reynier, était venue nous joindre dans la rade de Toulon; mais deux bâtiments-hôpitaux, qui en faisaient partie et qui devaient porter trois médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens, des chefs, des employés et sous-employés de l'administration, des effets, et la presque totalité des médicaments, n'ont pas suivi, par des retards dont nous ignorons la cause.
Avant d'être à la hauteur du Cap-Corse nous fûmes encore joints par un convoi considérable, portant une division d'environ huit mille hommes, sortie du port de Gênes, et commandée par le général Baraguai-d'Hilliers; deux ambulances bien organisées, et établies sur deux bâtiments de transport, suivaient cette division; chacune avait deux médecins, six chirurgiens, et quatre pharmaciens; elles étaient bien approvisionnées en médicaments et en effets. D'après le compte qui nous a été rendu, la division entière a fourni cent vingt malades seulement, et elle n'a perdu que trois hommes dans la traversée de Gênes à Malte.
Un convoi de douze à quinze cents hommes, parti d'Ajaccio, escorté par une frégate et un brick, est venu nous joindre le 8 prairial; il ne portait que des troupes, des munitions, des vivres, et n'avait pas de malades.
Nous avons trouvé devant Malte la division du général Desaix, partie de Civita-Vecchia; elle avait deux bâtiments-ambulances, avec deux médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens. Cette division, composée d'environ six mille hommes, n'a guère fourni plus de soixante-dix malades: nous n'avons pas obtenu les détails que nous désirions.
Le 21, nous étions à la hauteur de Malte et à la vue du port.
Le lendemain 22, les troupes descendirent au lever du soleil sur différents points de l'île. D'abord elles n'éprouvèrent presque aucune résistance; mais s'étant avancées jusque sous les glacis de Cité-Valette, le canon des remparts blessa encore douze hommes.
Le 23 au matin, les assiégés demandèrent une suspension d'armes, qui fut conclue pour vingt-quatre heures, et à minuit on signa à bord de _l'Orient_ une convention définitive.
L'armée est entrée en conséquence dans la place le 24, et a pris possession des forts.
Le 25 à midi, l'escadre est venue mouiller dans le port, et l'on a descendu à terre, et transporté nos malades dans le grand et magnifique hôpital de Cité-Valette, monument respectable des antiques institutions de l'ordre, et où nous avons trouvé les chevaliers malades confondus avec les soldats, les matelots, les pauvres habitants de l'île, et des étrangers, tous soignés sans autres préférences que celles qu'exigeait la gravité de leurs maux.
Le mouvement du 29 a donné cent soixante-dix-huit fiévreux, soixante-quinze blessés, et soixante-cinq vénériens; ce qui forme un total de trois cents dix-huit malades pour plus de quarante mille hommes.
Il y a eu dans la traversée, à bord du _Causse_, trois petites-véroles confluentes, qui se terminent heureusement.
Les maladies prédominantes consistent dans quelques inflammations de poitrine, des fièvres gastriques, des intermittentes, des diarrhées bilieuses, et un petit nombre de dysenteries muqueuses.
Parmi les blessés il y en a peu qui le soient grièvement.
L'ancienne administration de l'hôpital, fort bien organisée, continuera ses fonctions.
Nous laissons à Malte deux médecins, un chirurgien de première classe, un de deuxième, et quatre de troisième. Par un ordre exprès de l'ordonnateur en chef l'ancien pharmacien de l'établissement est conservé, et aura sous ses ordres quatre pharmaciens de l'armée, dont un de deuxième classe, et les autres de troisième.
Le général en chef a ordonné qu'il serait fait dans l'hôpital de Malte des cours d'anatomie, de médecine, et d'accouchements.
En quittant cette île nous prescrivons aux officiers de santé en chef que nous y laissons de correspondre directement et fréquemment avec vous, de vous demander une confirmation ou des mutations, car nous pressentons que nous allons nous éloigner d'eux de manière à ne plus conserver de rapports de service.
_Signés_ les officiers de santé en chef.
P. S. Cette lettre, expédiée double sous l'enveloppe du ministre de la guerre, est envoyée par la frégate _la Sensible_.»
En laissant à Malte une garnison, on emmena à-peu-près un nombre équivalent de troupes de terre et de mer.
On évaluait, le 1er messidor, jour de notre départ, l'armée de terre à trente mille hommes, et celle de mer à douze mille.
François Ygré, second maître canonnier sur la galiote à bombes l'_Hercule_, offrit au général en chef, par une lettre du 12 du même mois, ses services dans le traitement de la peste, avec laquelle il se disait très familiarisé. J'ai conservé son nom, parce que, quoiqu'il n'ait point eu de mission spéciale, il a, d'après la voix publique, assisté à Alexandrie, pendant tout notre séjour en Égypte, beaucoup de pestiférés avec assiduité, courage, et même une sorte de désintéressement.
Le 13, l'armée débarqua à la vue d'Alexandrie; le lendemain la place fut emportée.
En mettant pied à terre nos troupes furent extrêmement inquiétées par la piqûre des scorpions, qui sont plus gros que ceux d'Europe; je remis en conséquence et sur sa demande au général de division Berthier, chef de l'état-major-général, l'avis suivant, qui fut inséré dans l'ordre du jour de l'armée du 15 (nº 56 de ma correspondance.)
«La piqûre du scorpion dans le pays où nous sommes est peu dangereuse; jamais, quoi qu'on en ait pu dire, l'expérience n'a prouvé qu'elle fût mortelle. Cette piqûre produit tout au plus une douleur assez vive, suivie d'inflammation, d'enflure, et quelquefois d'un léger mouvement de fièvre, qui se termine assez généralement par des sueurs. Au reste, si ces piqûres étaient très douloureuses ou multipliées dans le même individu, on peut les toucher avec l'ammoniac (alcali volatil) ou le nitrate d'argent fondu (pierre infernale) si l'on est à portée de s'en procurer; un moyen plus actif, même violent, mais le plus sûr et le plus à portée de tous, c'est de les brûler avec le fer».
Notre propre expérience a démontré depuis, que cette piqûre abandonnée à elle-même n'était jamais suivie d'accidents sérieux, et que par conséquent on pouvait se dispenser de donner et surtout de suivre l'avis ci-dessus.
Le 18, jour où je quittai Alexandrie pour m'embarquer sur la flottille aux ordres du chef de division Perrée, destinée à remonter le Nil, j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier la lettre suivante (nº 39 de ma correspondance.)
Au quartier-général d'Alexandrie, le 18 messidor an VI.
CITOYENS PROFESSEURS,
«Le général Bonaparte m'a chargé de vous remercier de l'empressement avec lequel vous avez fourni des médecins à l'armement des côtes de la Méditerranée.
«J'ai dû attendre pour vous transmettre l'assurance de l'estime et de la reconnaissance du général en chef que le but de l'expédition fût plus déterminé.
«Recevez de nouveau le témoignage de mon respectueux attachement.»
Le général de division Dugua se porta sur Rosette, s'en empara, et protégea l'entrée de la flottille dans le Nil. Les troupes sous les ordres de ce général eurent peu à souffrir: j'organisai du 21 au 24 l'établissement des hôpitaux de cette place.
Le corps d'armée précédé depuis plusieurs jours par l'avant-garde aux ordres du général de division Desaix se mit en mouvement le 18 et le 19 pour se rendre au Kaire; il arriva le 20 à Damenhour après une traversée de quinze lieues d'un désert affreux.
L'armée se remit en marche le 22 au lever du soleil pour aller à Rahmanyéh. À neuf heures et demie on aperçut le Nil; et tout le monde courut avec des cris de joie s'y précipiter pour étancher sa soif.
Le général Berthier a suffisamment fait connaître, dans son histoire de l'expédition, ce que l'armée eut à souffrir dans ces circonstances, soit de la fatigue des marches, soit de celles inséparables de la bataille et du combat naval de Chébreisse, de la bataille des Pyramides, et des actions de tous les jours et de tous les instants avec cette nuée d'Arabes qui voltigeaient autour de l'armée comme des vautours: mais il y eut des faits particuliers relatifs à notre objet.
Quelques hommes se portèrent au dernier désespoir, et d'autres, s'étant abandonnés à des accès de fureur, se trouvèrent subitement saisis d'un affaissement qui les arrêta dans leur marche. L'exemple du général en chef, celui de son état-major, et de tous les chefs bravant les mêmes fatigues et les mêmes privations, soutint la patience de l'armée.
L'excès avec lequel plusieurs hommes avaient bu les incommoda; mais ils furent plus affectés par l'intempérance avec laquelle ils se gorgèrent de pastèques (_cucurbita_, _citrullus_, Lin.) qui ont au reste nourri et sauvé l'armée. Les hommes attaqués de ces indigestions étaient saisis d'une sueur surabondante, à la suite de laquelle ils semblaient presque asphyxiés; leur pouls était faible, lent, et presque imperceptible, leur bouche était écumeuse, et leur prodigieux affaissement n'était interrompu que par des tremblements tels que ceux qui se manifestent dans les accès d'épilepsie; souvent il y avait un léger vomissement. Les cordiaux agirent avec succès.
Après la bataille des Pyramides on établit un hôpital à Gizeh dans une portion de la vaste maison de plaisance de Mourad-bey, et on y reçut les blessés, les fiévreux presque tous dysentériques, et les hommes déjà très nombreux attaqués d'inflammation des yeux.
Le général en chef fit son entrée victorieuse au Kaire le 7 thermidor; et on s'occupa de suite avec beaucoup d'activité à former des établissements pour recevoir nos malades dans les plus belles maisons des beys fugitifs.
J'adressai le 25 une circulaire aux médecins de l'armée sur un plan propre à rédiger la topographie physique et médicale de l'Égypte.[1]
[Note 1: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Le général en chef avait établi en arrivant dans cette contrée une administration destinée à faire exécuter, autant que les circonstances et les localités pourraient le permettre, les règlements sanitaires adoptés dans plusieurs ports de la Méditerranée. Il avait placé à la tête de cette administration, sous le titre d'ordonnateur des lazarets, le citoyen Blanc, un des anciens conservateurs du lazaret de Marseille, le plus vaste, le plus commode, et le mieux administré de l'Europe. Les sous-chefs furent particulièrement choisis parmi les anciens capitaines du commerce, et les gardes de santé parmi les marins de tout grade, tous habitués à la navigation du levant.
On créa à-peu-près dans le même temps une commission, puis un bureau de santé particulier pour les villes du grand Kaire, du Vieux-Kaire, et de Boulak. Je me fis rendre compte, pendant leur durée, de leurs délibérations par l'un des médecins de l'armée, qui y était attaché, et j'eus souvent occasion de me réunir à eux pour l'exécution de plusieurs mesures utiles qu'ils avaient proposées.
Le conservateur de la santé publique à Alexandrie fit passer au chef de son administration au Kaire trois procès-verbaux, du 27 messidor, 21 et 22 thermidor, desquels il résultait authentiquement:
1º Que le Juif Raphaël, logé maison du rabin Mouza, près du marché au poisson, étant mort assez subitement, on avait trouvé sur son cadavre un large bubon ecchymose à la partie supérieure de l'avant-bras (extrait du procès-verbal du 27 messidor, signé DUSSAP, chirurgien de la frégate _la Léoben_, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets porte que, peu avant notre arrivée, six personnes, savoir, la femme, la belle-soeur, deux fils, une fille, et une domestique de Raphaël, étaient mortes de la peste dans la même maison.
2º Que le 21 thermidor au soir le fils et la fille d'un nommé Campagnini, soupçonnés de peste, étaient, le premier, dans un abattement extrême, la seconde, dans le délire (extrait du procès-verbal du 21, signé ALEX. GISLENI, docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets apprend que Campagnini était connu dans la ville pour acheter les hardes des pestiférés.
3º Le 22, de midi à midi et demie, le frère et la soeur Campagnini expirèrent. Les assistants déclarèrent que la fille portait constamment les mains dans l'aine droite, où l'on n'a observé qu'une rougeur sans tumeur (extrait du procès-verbal du 22 thermidor, signé ALEX. GISLENI, docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé publique).
Les procès-verbaux mentionnés ci-dessus indiquaient que les précautions d'usage avaient été prises pour la mise en quarantaine des personnes ou des choses qui avaient approché et touché les décédés.
Je fis insérer à l'ordre du jour de l'armée les avis suivants, dont le second est tiré d'un travail destiné pour l'armée d'Italie, par l'inspection et publié par ordre du ministre de la guerre dans l'an IV (nº 61 et 67 de ma correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 29 thermidor an VI.