Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Part 32

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Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le _Metauro_ se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle, aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami. Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et si utile amie.

Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le noeud de l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au dénoûment, de faire que le _Fidèle amant_ revienne de son expédition, qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui, jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il a déjà fait, fléchissent enfin ce coeur indomptable, et l'amènent à couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout les ducs de Mantoue.

Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme, et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve point de réponse.

La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de poëmes héroïques, tels que _le Nouveau Monde_, de _Giorgini_[759], en vingt-quatre chants; _la Maltéide_, de _Giovanni Fratta_[760], dont le Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du _Fido Amante_, et qui vaut encore moins; la _Jérusalem détruite_, de _Francesco Potenzano_[761], copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le titre; l'_Univers_ ou le _Polemidoro_, de Raphaël _Gualterotti_, espèce d'ébauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres, plus faibles encore,

Et qui ne valent pas l'honneur d'être nommés[763].

[Note 759: _Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da Jesi_, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4º.]

[Note 760: Venezia, 1596, in-4º. L'auteur était Véronais.]

[Note 761: Napoli, 1600, in-4º.]

[Note 762: Firenze, 1600, in-4º.]

[Note 763:

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. (CORNEILLE, _Cinna_.)]

Le poëme héroïque, auquel le Tasse avait donné tant d'éclat, se releva dans le siècle suivant, non jusqu'au point où l'avait porté ce grand poëte, mais bien au-dessus de celui où de tels imitateurs étaient restés. Dans le siècle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement le premier poëte héroïque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au contraire, est bien le premier des poëtes romanciers, et le premier à une grande distance de tous les autres, mais après son _Roland furieux_, on peut lire le _Roland amoureux_, du Berni, l'_Amadis_ et peut-être quelques autres encore.

Il reste un troisième genre d'épopée qui doit nous arrêter peu, mais dont il faut cependant parler: c'est le poëme héroï-comique ou burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas étonné que ce ne fût trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.

CHAPITRE XVIII.

_Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle;_ L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca; Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique._

Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence, mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie, est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité. Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce genre si peu estimé des seconds.

Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes héroï-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est le _Margitès_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on, apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui, étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque; et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte d'épopée, on peut dire que, dans le _Margitès_, et dans les poëmes de la même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient propres à exciter le rire[766].

[Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux sources italiennes.]

[Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]

[Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]

La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs, est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homère. Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la guerre des étourneaux[769], la guerre des araignées[770], etc. Le ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des animaux les actions et les moeurs des hommes. C'est la fable d'Ésope agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les _Animaux parlants_, de _Casti_, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le meilleur.

[Note 767: _Galcomyomachia._]

[Note 768: _Geranomachia._]

[Note 769: _Sparomachia._]

[Note 770: _Arachnomachia._]

En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_ d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773], prit pour sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux, mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens. Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles, d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête, singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acéphales_; d'autres avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les _Cynocéphales_; d'autres enfin n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et il les appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté des guerriers qui n'ont qu'un oeil, de l'autre des monstres ailés et avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces poëmes ont presque tous.

[Note 771: Tatien, _Orat. ad Græcos_. Strabon cite quelques auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.]

[Note 772: Hérodote, Vie d'Homère.]

[Note 773: Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène, Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais dans le monde.]

Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux; les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la _Gigantomachie_ d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite. Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute du même genre, qu'Athénée attribue à _Arctinus_, et d'autres à _Eumèle_ de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette _Gigantomachie_ d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait réussi en France, l'idée de composer la sienne.

En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui même de l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au _Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et à l'_Amadis_, presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions, et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au bouffon.

[Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]

On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants (_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donnée de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme _giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un poëme _burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce poëme, son application la plus exacte.

[Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]

Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du _Dolce_. Ils en ont aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son étendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire. Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.

_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses voeux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir. Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée _Girolama Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu, et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se confondent et se corrompent mutuellement.

[Note 776: 8 novembre.]

Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_, qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné. On en peut dire autant de son _Orlandino_, poëme italien en octaves et en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit paraître en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_ est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de _Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son originalité, il publia un an après, sous le titre de _Chaos del tri per uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses erreurs et sa conversion.

Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y était alors vice-roi; Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou _terza rima_, intitulée la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte. L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de cinquante-trois ans.

[Note 777: Vers l'an 1533.]

[Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]

[Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]

[Note 780: _Santa Croce di Campese._]

De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses _Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de _macaroni_, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macaronée_ est une pièce de fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production hétéroclite le temps et la place que réclame l'_Orlandino_.

[Note 782: _Mémoires de Nicéron_, t. VIII.]

[Note 783: Lorsque nous traiterons de la poésie latine.]

Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la première fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna, dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse. Assez d'autres avaient pris pour leur héros _Orlando_; il prit _Orlandino_ pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.