Histoire littéraire d'Italie (5/9)
Part 30
Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse. On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité; mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées, intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice? Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.
Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images. C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant d'un astre poétique, dont la _Jérusalem délivrée_ marque le brûlant midi, et la _Jérusalem conquise_ le déclin. Il ne tint cependant pas au Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite; le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le projet et la composition de sa _Jérusalem conquise_; il reste à faire connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce poëme et le premier.
Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides, porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse taire celle qui retentit aujourd'hui[724].» Par-là, il entend sa _Jérusalem délivrée_, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain, de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de Lucrèce: _Così a l'egro fanciul_, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par coeur.
[Note 724:
_E d'angelico suon canora tromba Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba._ (C. I, st. 3.)]
Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait rendu.
[Note 725: _Tu magnanimo Alfonso_, etc. Voy. ci-dessus, p. 255.]
Dans la revue que Godefroy fait de l'armée, plusieurs troupes et plusieurs chefs sont ajoutés ou substitués à d'autres; Renaud surtout a disparu; à la place de ce héros, l'une des tiges de la maison d'Este, on voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui avaient régné à Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes inséparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de Salerne, de Conca, de Gaëte et de Sorrento, villes des états de Naples, pays natal du poëte, où il avait trouvé un asyle, et dont il voulait honorer les familles les plus illustres. Un exposé rapide des conquêtes faites par les mahométans en Asie et en Afrique, et des différents empires qui s'y étaient formés, termine le premier chant, et fait mieux connaître l'état où se trouvait Jérusalem quand l'armée chrétienne vient l'assiéger.
Dans le second chant, l'épisode d'Olinde et de Sophronie est entièrement supprimé. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient faites contre ce morceau intéressant, mais déplacé, subsistaient dans toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la défense dans le coeur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y était plus. Le tyran de Jérusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occupé de la défense de ses états, envoie ses fils en visiter toutes les places. Irrité des marques de joie que laissent échapper les chrétiens habitants de la ville, aux approches de l'armée fidèle, il les en fait tous sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se réfugier dans le camp de Godefroy. L'action se développe ensuite à peu près comme dans la première _Jérusalem_.
[Note 726: Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.]
L'ambassade d'Alètes et d'Argant[727], l'arrivée de l'armée chrétienne devant la ville qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les murs de Jérusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funèbre[728], le conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa nièce dans le camp des chrétiens, le portrait et les ruses de cette enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de Richard, le départ d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmène; le combat de Tancrède avec Argant[731], tout se ressemble, à quelques détails près qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans ces corrections, le style ne gagne pas toujours.
[Note 727: C. III.]
[Note 728: C. IV.]
[Note 729: C. V.]
[Note 730: C. VI.]
[Note 731: C. VII.]
Dans ce second poëme comme dans le premier, Tancrède est amoureux de Clorinde, et aimé d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nicée. Nicée, comme Herminie, sachant Tancrède blessé, veut aller panser ses blessures, prend les armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit à travers les bois[732]. Elle s'arrête aussi sur les bords du Jourdain, mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait ce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée par des censeurs trop difficiles, par des partisans trop sévères de la noblesse épique, trop ennemis de la nature et de la simplicité champêtre.
[Note 732: C. VII.]
Tancrède croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a paru à l'entrée du camp, et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de même à la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons d'Armide; mais auparavant il fait dans la forêt une rencontre singulière[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'échappent du même rocher; la première se sépare en deux ruisseaux, dont l'un se cache et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur ardente comme la chevelure d'une comète; la troisième brille comme l'or, ou comme l'arc céleste aux rayons du soleil; la quatrième est agitée comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles, et obéit comme l'Océan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquième enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de pierres précieuses, d'or, de tous les métaux que renferme le sein de la terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de toute espèce, qui prêtent leur ombre aux bêtes sauvages et aux troupeaux.
[Note 733: C. VIII.]
[Note 734:
_L'altro queto scendea con l'acque chiare, Sin ch'egli si moria nel Morto mare._ (St. 12.)]
Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route. Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, à moins qu'il n'ait lu saint Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre, dans un de ses opuscules[735], où il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de cinq fontaines ou sources mystérieuses, qui signifient les cinq genres de la substance sensible, dans lesquels elle est divisée, comme en cinq ruisseaux différents. La première source indique le cinquième corps ou la quintessence qui sort des parties supérieures pour aller jusqu'aux inférieures; au-dessous est l'élément du feu, ensuite celui de l'air, puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La première source est donc toute substance métaphysique ou surnaturelle, d'où dérivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le Tasse, malheureusement trop livré dans ses dernières années aux études théologiques, triomphait d'avoir placé dans son poëme ces fontaines allégoriques, qu'il croyait dignes d'autant de célébrité que les fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-être remplir, par ces belles inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scène pastorale qu'il en avait retranchée: mais saint Thomas est encore plus contraire à l'épopée que ne le peuvent être des bergers.
[Note 735: C'est le soixante-unième: _de Dilectione Dei et proximi_.]
[Note 736: _Del Giudizio_, l. I.]
Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de Tancrède[737]; l'horrible tempête suscitée par les démons, au moment où Argant allait être vaincu, les nouvelles de la défaite et de la mort du jeune Suénon[738]; la révolte excitée dans le camp, par les bruits répandus sur la prétendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman et de ses Arabes[739], leur défaite, la retraite de Soliman dans Jérusalem[740], sont encore à peu près les mêmes. Le rappel de Richard est moins tardif que celui de Renaud; il précède l'assaut général donné à la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de même un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus étonnantes, et leur fait à peu près les mêmes récits que dans la _Jérusalem délivrée_. C'est un descendant des anciens mages, que l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrassé le christianisme. Il est comme placé entre son ancienne foi et la nouvelle; ce qui répond en partie à un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne le détruit pas tout-à-fait. Il est certain qu'un magicien qui professe la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour, est une distraction un peu forte, chez un poëte aussi religieux et aussi savant dans sa religion que le Tasse.
[Note 737: C. VIII, st. 84 et suiv.]
[Note 738: C. IX.]
[Note 739: C. X.]
[Note 740: C. XI.]
[Note 741: C. XII.]
Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les conduise dans sa barque aux îles Fortunées. Les jardins d'Armide sont au sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite, et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la gravissent de même, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les bras d'Armide[742], le rappellent à la gloire et l'emmènent. Les descriptions et les discours sont les mêmes; il n'y a de changé que la fin. Tandis que l'un des chevaliers entraîne Richard, l'autre, suivant les instructions que leur a données le bon ermite, surprend Armide, lui attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants, et la menace de la laisser en cet état, si elle ne détruit elle-même son palais, ses jardins et toute cette représentation fantastique. Elle est forcée d'obéir, et de faire obéir ses démons. Le charme est détruit; il ne reste que les rocs déserts et les bois de cyprès sauvages frappés de la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, malgré la docilité d'Armide, ils la laissent enchaînée dans ce séjour horrible[743]. Le poëte s'est ainsi débarrassé d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne reparaît plus.
[Note 742: C. XIII.]
[Note 743: Tout cela est allégorique; la dernière stance de ce chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchaîné les pieds d'Armide, lui dit en la laissant dans cet état:
_Hor securi andremo, e tu rimanti, Perchè senno e valor così t'avvinse; E vinta infernal fraude, honore havranno Perfida lealtate e fido inganno._]
Alors l'action du second poëme se renoue comme dans le premier. L'assaut se donne et dure jusqu'à la nuit[744]. Les machines sont brûlées par Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrière est tuée et baptisée par Tancrède. Ismen enchante la forêt pour empêcher les chrétiens de renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant. L'armée d'Égypte s'avance[747]. En même temps que Godefroy en est instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des munitions à l'armée, est en si mauvais état dans le port de Joppé, que cette place elle-même est tellement endommagée, qu'il y aurait tout à craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce côté. Godefroy y envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, à la tête d'un nombreux détachement, marche de son côté vers Joppé, où il se donne un combat opiniâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur qui gardait les vaisseaux est renversé. La flotte est menacée de l'incendie: elle n'est délivrée que par l'arrivée imprévue de Richard et de Rupert, à qui ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidèle, ne peuvent opposer de résistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer, où ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe près de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre digne de lui-même. Cette addition corrige un défaut reproché à la _Jérusalem délivrée_, où il est trop peu question de la flotte, partie si importante des forces de l'armée chrétienne, que sa perte l'aurait réduite aux plus fâcheuses extrémités. On voudrait pouvoir transporter ce combat d'une _Jérusalem_ dans l'autre; il est presque perdu dans la seconde; ce serait dans la première une grande beauté de plus.
[Note 744: C. XIV.]
[Note 745: C. XV.]
[Note 746: C. XVI.]
[Note 747: C. XVII.]
[Note 748: C. XVII et XVIII.]
On voudrait aussi conserver presque entière la vision de Godefroy, au vingtième chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jérusalem nouvelle; Dieu sur son trône et dans sa gloire, les anges et les saints, les chants et les louanges; la prédiction faite à Godefroy par son père, des événements futurs, des révolutions des petits états et des grands empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui déplut beaucoup en France, et qui doit toujours y déplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits plus de mysticité que de poésie; mais dans beaucoup d'autres, le grand poëte se montre encore; et, si son style a perdu de sa fraîcheur et de ses grâces, peut-être n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.
[Note 749: Le passage que j'indique ici est doublement remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la France était livrée aux horreurs de la guerre civile; Henri III était tombé, en 1589, sous _un poignard catholique_; Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la ligue, soutenues et fomentées par les excommunications de deux papes, Sixte V et Grégoire XIV. Le Tasse, trop immédiatement placé sous l'influence pontificale lorsqu'il Énergique et belle expression de Boileau, dans sa satire sur l'_Équivoque_, ouvrage de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais où il y a encore de grandes beautés. La tirade entière où cette expression se trouve, et qui commence par ce vers:
Au signal tout à coup donné pour le carnage, etc.,
est admirable.
Il termina son poëme, parlant, dans cette vision, des papes de son temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans le ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire d'achever (l'église de Saint-Pierre), que d'avoir laissé après lui un pontife destiné à tempérer la rigueur et la terreur de ses lois, un père et un pasteur des rois, soutien du monde, et ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
_Che d'aver dato a le severe leggi Chi suo rigor contempre e suo spavento; Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo, Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo._ (St. 75.)
Cette manière de caractériser Clément VIII, alors régnant, prouverait qu'il était dès ce temps-là (1593), disposé à lever l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au mois de septembre, quatre mois après la mort du Tasse. Le poëte ajoute ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la France, le meurtre récent d'un de ses rois, et la foudre romaine dont l'autre était frappé:
_La Francia, adorna or da natura ed arte, Squallida allor vedrassi in manto negro. Nè d'empio oltraggio inviolata parte, Nè loco dal furor rimaso integro; Vedova la corona, afflitte e sparte Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro, E di stirpe real percosso e tronco Il più bel ramo, e fulminato il tronco._
A une époque récente, on a trouvé que cet octave contenait une prédiction singulièrement exacte de la révolution française au temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave suivante; il soutint le droit que les papes s'étaient audacieusement arrogé de disposer des couronnes, de donner, comme il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:
.... _Ei solo il re può dare al regno, E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri, E placarli del cielo i grave sdegno._ (St. 76.)
Ces vers étaient faits pour exciter en France une juste indignation dès qu'ils y seraient connus. En effet, Abel l'Angelier ayant donné à Paris, en 1595, une édition in-12 de la _Jérusalem conquise_ (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut condamnée et supprimée par un arrêt du parlement de Paris. _Apostolo Zeno_ nous l'apprend dans une lettre à son frère _Catarino Zeno_. Il avait reçu de Hollande cette édition avec d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la rareté à cet arrêt de suppression, dont il donne la date et les motifs. Les motifs sont les dix-huit vers cités ci-dessus, condamnés, selon l'expression de l'arrêt, comme _contenant des idées contraires à l'autorité du roi et au bien du royaume, et comme attentoires à l'honneur du feu roi Henri III et du roi régnant Henri IV_, «qui n'était pas encore, ajoute l'auteur de la lettre, admis cette année-là au giron de l'église romaine, ni absous de ses censures.» Il le fut peu de temps après, car l'arrêt est du 1er septembre, et l'absolution du pape fut donnée à Rome le 17 du même mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques où nous avons vu qu'était déjà Clément VIII, l'acte de fermeté du premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution? Quoi qu'il en soit, _Apostolo Zeno_ cite pour autorités Dupin, qui parle de cet arrêt dans son _Traité de la puissance ecclésiastique et temporelle_, imprimé en 1717, in-8º., et plus particulièrement le livre intitulé: _Preuves des libertés de l'église gallicane_, où cet arrêt est rapporté dans son entier, p. 154 et 155, t. I, seconde édition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'_Apostolo Zeno_, t. II, p. 161.) _Serassi_ a cité tout ce passage à l'article de cette édition de la _Jérusalem conquise_, dans le Catalogue général des OEuvres du Tasse, à la fin de sa Vie, p. 572.]
Dans le reste du poëme, les additions sont encore assez considérables, mais elles consistent en plus petits détails, où il serait trop long et trop minutieux d'entrer. Les moyens déployés par l'ennemi sont cependant plus redoutables et le danger des chrétiens plus grand. Mais, à la fin, Argant et sa troupe sont forcés de quitter Joppé, et se retirent avec peine dans la ville; Richard, revenu au camp, détruit l'enchantement de la forêt. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines; Jérusalem est prise. L'armée d'Égypte survient, commandée par le soudan même. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complète, détruit tout ce qui restait d'ennemis à craindre, et Godefroy revient triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.
On ne doit pas s'étonner si ce poëme, où de grandes beautés de l'ancien sont conservées, où il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les préférences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'étonner encore moins qu'on lui préfère la première _Jérusalem_, avec toutes ses imperfections et ses aimables défauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le père _Angelo Grillo_, auteur lui-même de poésies très-estimées, fit entre ces deux ouvrages un parallèle, et prononça un jugement auquel le goût ne peut refuser de souscrire. «Il me paraît, dit-il[751], que le Tasse gagne autant du côté de l'art et de la conduite dans la _Jérusalem conquise_, qu'il excelle dans la _Jérusalem délivrée_ en grâces et en ornements. Quant aux choses qui appartiennent à l'unité et à l'essence même de la poésie, il a voulu, dans ce second poëme, s'attacher de plus près à l'exemple d'Homère et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne se fût pas éloigné des préceptes d'Aristote. Il a mieux lié entre eux les matériaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et pour ainsi dire par l'instant même, lien très-faible et qui appartient plus au roman qu'au poëme héroïque. Il a conduit plus fidèlement la poésie sur les pas de l'histoire. Il a corrigé quelques endroits où l'action principale était trop suspendue.... Il a supprimé l'épisode d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homère qui ne tiennent pas beaucoup à la fable. Il a retranché avec soin ce qu'il y avait de trop passionné, particulièrement dans les artifices d'Armide, et dans les erreurs de Tancrède et d'Herminie[752], qu'il appelle Nicée: il s'est ainsi moins éloigné du sujet, et il a mieux servi la religion et la piété chrétienne, but qu'il s'est principalement proposé dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et d'autres semblables que j'ai cru observer dans la _Jérusalem conquise_, me font regarder ce poëme comme meilleur, de même que je regarde l'autre comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger meilleurs les poëmes qui plaisent le plus, qui sont généralement lus de tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces, mais d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la _Jérusalem délivrée_ est plus belle que la _Jérusalem conquise_, elle est aussi la meilleure.»
[Note 751: Lettres, p. 537.]