Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 15

Chapter 153,789 wordsPublic domain

Avant qu'Astaroth le quitte pour exécuter ses ordres, Maugis lui demande s'il prévoit ce qui doit arriver de toute cette affaire. Le Diable ne sait trop que lui en dire: «Les voies du ciel nous sont fermées, dit-il; nous voyons l'avenir, mais comme les astrologues, comme plusieurs savants parmi vous; car si nous n'avions pas les ailes coupées, il ne nous échapperait ni un homme ni un animal[406]. Je pourrais te parler du vieux Testament, de ce qui est arrivé dans les temps passés, mais tout ne parvient pas à notre oreille. Il n'y a qu'un seul Tout-Puissant, en qui le futur et le passé sont présents comme dans un miroir. Celui qui a tout fait est le seul qui sache tout, et il y a des choses que son fils même ne sait pas[407].» Cette proposition étonne et scandalise Maugis. «C'est, lui dit Astaroth, que tu n'as pas bien lu la Bible: il me paraît, que tu n'en fais pas grand usage. Le Fils, interrogé au sujet du grand jour, ne répond-il pas que son père seul sait cela[408]?»

[Note 406: _Ibid._, st. 135.]

[Note 407:

_Colui che tutto fè sa il tutto solo, E non sa ogni cosa il suo figliuolo._ (St. 136.)]

[Note 408:

_Disse Astarotte: tu non hai ben letto La Bibbia, e par mi con essa poco uso; Che interrogato del gran dì il figliuolo Disse che il padre lo sapeva solo._ (St. 141.)]

Il entre ensuite dans de longues explications sur la Trinité, sur l'essence et la substance des trois personnes. «Encore une fois, le Père qui a tout créé peut seul tout savoir, et n'étant plus de ses amis, comme il en avait été autrefois, il ne peut voir avec lui dans le miroir de l'avenir. Si Lucifer avait été mieux instruit, il n'aurait pas fait sa folle entreprise, et ils n'auraient pas été tous avec lui précipités dans l'enfer.» Cela conduit Maugis à lui demander si Dieu connaissait d'avance la révolte qu'ils devaient faire contre lui, et à parler de la prescience divine qui dans cette occasion ne s'accordait pas avec sa bonté et sa justice: enfin il se rend en forme l'accusateur de Dieu; et ce qu'il y a de bizarre, c'est que c'est le Diable qui s'en établit le défenseur, et qui soutient, comme l'aurait pu faire un franc théologien, la doctrine du libre arbitre[409].

[Note 409: St. 148 à 160.]

Mais voici ce qui, dans un autre genre, doit paraître encore plus singulier que ce traité de théologie orthodoxe mis dans la bouche du Diable. Astaroth obéit, va chercher Renaud et Richardet en Égypte, leur annonce sa mission, entre dans Bayard, Farfadet son camarade dans Rabican, cheval de Richardet, et tous deux emportent à travers les airs les deux chevaux et les deux frères. Ils voyageaient depuis deux jours lorsqu'ils arrivent au-dessus du détroit de Gibraltar. Renaud, reconnaissant ce lieu, demande à son démon ce qu'on avait entendu autrefois par les Colonnes d'Hercule. «Cette expression, répond Astaroth, vient d'une ancienne erreur qu'on a été bien des siècles à reconnaître. C'est une vaine et fausse opinion que de croire qu'on ne puisse pas naviguer plus loin. L'eau est plane dans toute son étendue, quoiqu'elle ait, ainsi que la terre, la forme d'une boule. L'espèce humaine était alors plus grossière. Hercule rougirait aujourd'hui d'avoir planté ces deux signes, car les vaisseaux passeront au-delà. On peut aller dans un autre hémisphère, parce que toute chose tend vers son centre, tellement que par un mystère divin, la terre est suspendue parmi les astres. Ici dessous sont des villes, des châteaux, des empires; mais ces premiers peuples ne le savaient pas..... Ces gens-là sont appelés Antipodes: ils adorent Jupiter et Mars; ils ont comme vous des plantes, des animaux, et se font aussi souvent la guerre[410]». Il faut, pour s'étonner comme on le doit de ce passage, se rappeler que Copernic et Galilée n'existaient pas encore, et que Christophe Colomb ne partit pour découvrir le Nouveau-Monde qu'en 1492, plusieurs années après la mort de l'auteur du _Morgante_.

[Note 410: St. 229, 230 et 231.]

Astaroth est, comme on le voit, un géographe et un astronome très-avancé pour son siècle, mais sa grande passion est la théologie. Renaud est curieux de savoir si les Antipodes sont de la race d'Adam, et s'ils peuvent se sauver comme nous. Le Diable, tout en disant qu'il ne faut pas le questionner là-dessus, répond que le Rédempteur se serait montré partial, si ce n'était que pour nous qu'Adam eût été formé, et s'il n'avait été lui-même crucifié que pour l'amour de nous[411]. Astaroth ne doute pas qu'un jour la même foi ne réunisse tous les hommes; c'est celle des chrétiens qui est la seule véritable et certaine. Il parle de la Vierge glorifiée dans le ciel, d'Emmanuel, du Verbe saint, de l'ignorance invincible et de l'ignorance volontaire. Enfin ce Diable là est tout aussi savant que le serait un docteur de Sorbonne. Il ne faut point qu'une fausse délicatesse nous empêche de déterrer ces traits caractéristiques dans un poëme qu'on ne lit guère, et d'où on ne les a jamais tirés. Ils servent à faire connaître non-seulement une littérature, mais une nation et un siècle.

[Note 411:

_Dunque sarebbe partigiano stato In questa parte il vostro Redentore, Che Adam per voi quassù fosse formato E crucifisso lui per vostro amore,_ etc. (St. 233 à 244.)]

Toutes ces digressions théologiques, ainsi que les passages relatifs à la forme du globe terrestre, à la navigation et aux Antipodes, ont fait penser que le célèbre Marsile Ficin, ami du _Pulci_, avait eu part à la composition de son poëme, ou au moins de ce vingt-cinquième chant. Le Tasse le dit positivement dans une de ses lettres[412]; mais sans le secours de ce philosophe platonicien, Louis _Pulci_, qui était lui-même très-savant, peut avoir eu l'idée d'étaler, dans ce singulier épisode, une partie de ses connaissances. Pour ne pas enfouir ce qu'il savait d'histoire naturelle, il fait aussi rouler sur cet objet l'entretien entre Renaud et Astaroth, dans la dernière journée de leur voyage, et le Diable décrit fort bien des animaux, les uns fabuleux, les autres réels, dont il est parlé dans les naturalistes et les historiens de l'antiquité[413].

[Note 412: _Nel Morgante, Rinaldo portato per incanto va in un giorno da Egitto in Roncisvalle a cavallo. E cito il Morgante perchè questa sua parte fu fatta da Marsilio Ficino, ed è piena di molta dottrina teologica._ (TORQUATO TASSO, _Lettere poetiche_, let. 6.) D'après ce passage, en effet très-positif, Crescimbeni affirme que le Tasse est d'avis que Marsile Ficin eut part à la composition du _Morgante_, vol. II, part. II, l. III, des _Commentaires_. Mais l'auteur de la Vie du _Pulci_ (édition du _Morgante_ donnée à Naples, sous la date de Florence, 1732, in-4º.) dit là-dessus dans une note: «_Dio sa s'è vero. Non vi è altro argomento se non che quello spirito dice molte cose teologiche; ma anche senza il Ficino può essere che il Pulci le sapesse._]

[Note 413: C. XXV, st. 211 à 232.]

Enfin, leur course aérienne est terminée; ils arrivent à Roncevaux. Les diables y déposent les deux chevaliers et les quittent. La bataille était commencée. Roland et les autres paladins voyant qu'on les avait attirés dans un piége, et tous décidés à mourir en braves, étaient parvenus à repousser le premier corps d'armée des Sarrazins. En ce moment, Renaud et Richardet pénètrent jusqu'à eux; ils s'embrassent avec la plus grande tendresse. La seconde armée de Marsile s'avance, et le combat recommence avec une nouvelle fureur. Il y a de très-beaux détails; il y en a de touchants, et d'autres où le tour d'esprit de l'auteur le ramène au comique et même au burlesque.

Voici un exemple des traits touchants qu'il y a semés. Le jeune Baudouin de Mayence, fils vertueux du traître Ganelon, combat avec les paladins, sans se douter de la trahison de son père. Celui-ci lui a donné une soubreveste brillante, en lui ordonnant de la porter toujours par-dessus ses armes; c'est Marsile qui lui en a fait présent, et il a été convenu avec ce roi que les troupes sarrazines, averties par ce signal, épargneront Baudouin dans le combat. Roland est instruit que ce jeune homme porte la soubreveste de Marsile. Baudouin le rencontre et se plaint naïvement à lui; il ne sait à qui s'en prendre; il cherche à donner ou à recevoir la mort; il attaque les Sarrasins, et tout le monde s'écarte de lui. Roland, irrité contre le père et ne pouvant croire le fils innocent, lui répond: «Quitte ta soubreveste, tu seras bientôt éclairci, et tu verras que Ganelon ton père nous a tous vendus à Marsile.» Il lui dit cela d'un ton à lui faire entendre qu'il le regarde comme complice. «Si mon père, reprend Baudouin, nous a conduits ici par trahison, et si j'échappe aujourd'hui à la mort, j'en atteste notre Dieu, je lui percerai le coeur de mon épée; mais, Roland, je ne suis point un traître; je t'ai suivi avec une amitié parfaite; tu te repentiras de m'avoir fait cette injure.» A ces mots, il ôte sa soubreveste et s'élance au milieu des infidèles. Il en fait un grand carnage; mais enfin il reçoit deux coups de lance dans la poitrine: il est près d'expirer; Roland le rencontre une seconde fois dans la mêlée. «Eh bien! dit le brave jeune homme, maintenant je ne suis plus un traître;» et il tombe mort sur la place[414]. Il n'y a certainement point de poëme épique où cette scène fût déplacée, et l'on ne voit rien de plus intéressant dans les plus beaux combats du Tasse.

[Note 414:

_Ch' era già presso all' ultime sue ore, E da due lance avea passato il petto; E disse: or non son io più traditore; E cadde in terra morto, cosi detto._ (C. XXVII, st. 47.)]

Une des scènes comiques où l'on reconnaît le penchant habituel de l'auteur et l'esprit de son siècle, est celle dont les deux diables qui avaient transporté Renaud et Richardet sont les acteurs. Il y avait près de Roncevaux une petite chapelle abandonnée. Ils s'y placent en embuscade pour prendre et saisir au passage toutes les ames des Sarrazins tués par les guerriers français. Ils ont, comme on le croit bien, beaucoup d'ouvrage. Le poëte décrit avec originalité leur besogne, et les grimaces de Lucifer en recevant une proie si abondante, et les réjouissances bruyantes que l'on fait à cette occasion en enfer[415]. Le ciel a aussi sa fête pour la réception des ames des guerriers chrétiens, et elle est dans le même goût. S. Pierre, qui est un peu vieux, était las d'ouvrir les portes à toutes ces ames apportées par les anges; et sa barbe et ses cheveux étaient baignés de sueur[416].

[Note 415: C. XXVI, st. 90.]

[Note 416: _Sicchè la barba gli sudava e'l pelo._ (St. 91.)]

La mort de Roland contraste avec ces bouffonneries de mauvais goût. Si l'on en excepte quelques traits, elle est racontée avec autant d'intérêt que de naïveté, qualité dominante et précieuse du style de l'auteur. Presque tous les chevaliers et les soldats français ont péri; à peine en reste-t-il un petit nombre qui, sans reculer d'un pas, continuent à vendre chèrement leur vie. Roland, après avoir sonné à trois reprises de son terrible cor, accablé de fatigue et de soif, se rappelle une fontaine voisine; il s'y traîne avec son bon cheval Veillantin, qui expire en y arrivant. Roland fait de tristes adieux à ce vieux compagnon de ses exploits; il sent lui-même que sa fin approche. Il essaie de briser son épée Durandal, en frappant à coups redoublés sur les rochers; mais les rochers volent en éclats, et Durandal reste dans sa main tout entière. Cependant Renaud, Richardet et le bon Turpin, demeurés seuls de tous les chrétiens, étaient parvenus à repousser encore les Sarrazins hors du vallon de Roncevaux, et les avaient poursuivis quelque temps dans les montagnes. En revenant, ils passent auprès de la fontaine où est Roland. Il les embrasse tendrement, et leur déclare qu'il se sent près de mourir. L'archevêque Turpin le confesse et l'absout. C'est encore un de ces endroits où il est difficile de ne pas soupçonner l'intention du poëte. La confession de Roland, faite tout haut, est simple et de bonne foi; mais Turpin lui répond: «Je ne t'en demande pas davantage; il suffit d'un _Pater noster_, d'un _Miserere_, ou si tu veux d'un _Peccavi_, et je t'absous par le pouvoir du grand _Cephas_, qui prépare ses clefs pour te recevoir dans l'éternel séjour[417].» C'est la traduction littérale de ce passage qui doit, comme plusieurs autres, laisser peu d'incertitude sur l'esprit dans lequel il est écrit.

[Note 417:

_Disse Turpino: e' basta un Pater nostro E dir sol miserere, o vuoi peccavi; Ed io t'assolvo per l'officio nostro Del gran Cefas che apparecchia le chiavi Per collocarti nello eterno chiostro._ (C. XXVII, st. 120.)]

Il n'en est pas ainsi de la prière de Roland et de sa mort. La prière est un peu longue[418]; mais elle est simple et ne manque ni de vérité ni d'onction. L'ange Gabriel lui apparaît, et tient un long discours sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire; mais ensuite on ne peut se défendre d'être ému en voyant comment expire ce fameux et intrépide champion de la foi, car dans tous ces premiers poëmes, Roland n'est pas autre chose, et il n'abandonne jamais ce caractère. Je ne sais quoi de surnaturel respire dans son air et dans tous ses mouvements. Turpin, Renaud et Richardet sont debout autour de lui, comme de tendres enfants qui regardent mourir un père. Enfin, Roland se lève, il enfonce en terre la pointe de sa redoutable épée; puis il embrasse la poignée, dont la garde forme une croix; il la serre contre sa poitrine: puisqu'il ne peut en mourant tenir ainsi l'objet de l'adoration des chrétiens, il veut que ce fer lui en tienne lieu. Il le presse, il lève les yeux au ciel, et il expire[419]. Cela est beau, cela est pathétique et sublime; cela doit plaire aux plus incrédules comme aux plus zélés croyants.

[Note 418: St. 121 à 130.]

[Note 419: St. 153.]

Cependant Charlemagne, arrivé à Saint-Jean-Pied-de-Port, est instruit de la perte de son avant-garde et de la trahison de Ganelon son favori. Il le fait arrêter, et marche pour se venger de Marsile. Après avoir pleuré, sur le champ de Roncevaux, les braves qui l'ont inondé de leur sang, et embrassé les restes de son cher Roland, qui se raniment à sa vue, et lui remettent miraculeusement la terrible épée Durandal, l'empereur poursuit les Sarrazins, leur livre une bataille sanglante, détruit leur armée, assiége Sarragoce, où Marsile s'est réfugié, la prend d'assaut, et retient ce roi prisonnier. Instruit de l'endroit de ses jardins où il avait formé son complot avec le comte de Mayence, il l'y fait conduire attaché comme un criminel, et le fait pendre au caroubier qui ombrageait la fontaine. Le traître Ganelon est exposé sur un chariot aux insultes et à la fureur du peuple et des soldats, tenaillé et enfin écartelé. Les corps de quatorze paladins sont embaumés et transportés, chacun dans leurs états ou dans leurs terres, avec tous les honneurs dus à leur rang et à leurs exploits[420].

[Note 420: C. XXVIII.]

On ne peut nier que toute cette dernière partie du poëme ne soit véritablement épique; et même, il faut le dire, on a lieu de s'étonner qu'aucun poëte français n'ait traité ce sujet national, qui, dégagé des folies, des exagérations et des invraisemblances dont les poëtes italiens l'ont chargé, serait susceptible de tous les ornements et de tout l'intérêt de l'épopée. Malgré la trempe naturelle de son génie, contre laquelle on lutte toujours en vain, et malgré le dessein qu'il avait évidemment formé de faire un poëme plaisant, pour amuser Laurent de Médicis, sa mère et leurs amis, le _Pulci_, dans ce dénoûment, est souvent pathétique, parce qu'il est poëte, et que son sujet le domine et le pousse en contre-sens de son génie.

Il s'en plaint lui-même, avec son originalité ordinaire, dans le début de ce 27e. chant. «Comment, dit-il, puis-je encore rimer et chanter des vers? Seigneur, tu m'as conduit à raconter des choses capables de faire verser au soleil des larmes de pitié, et qui ont déjà obscurci sa lumière. Tu vas voir tous tes chrétiens dispersés, et tant de lances et d'épées teintes de sang, que si quelqu'un ne vient à mon secours, cette histoire finira par être une vraie tragédie. C'était pourtant une comédie que je voulais faire sur mon bon roi Charles, et Alcuin me l'avait promis[421]; mais la bataille sanglante et cruelle qui s'apprête rend ma résolution douteuse et mon ame incertaine. Ma raison hésite, et je ne vois plus aucun moyen de sauver Roland.»

[Note 421:

_Ed io par commedia pensato avea Iscriver del mio Carlo finalmente, Ed Alcuin così mi promettea; Ma la battaglia crudele al presente_ _Che s'apparecchia impetuosa e rea Mi fa pur dubitar drento alla mente E vo colla ragion quì dubitando, Perch'io non veggo da salvare Orlando._ (C. XXVII, st. 2.)]

Cette dernière citation suffirait pour faire voir dans quelle classe il faut définitivement ranger ce poëme du _Morgante_; il est assez peu lu, même en Italie, si ce n'est par les philologues qui en recherchent les finesses natives et les anciens tours de la langue toscane; mais d'après cet aveu positif de l'auteur, à peine est-il besoin de le lire pour savoir ce qu'on en doit penser. L'éditeur de la bonne édition de Naples[422] a dit fort sensément à ce sujet: «On ne me fera jamais croire que Louis _Pulci_, doué d'un génie si vif et d'un esprit si distingué, orné de tant de connaissances et de doctrine, fût d'un autre côté formé d'une pâte si grossière, que cherchant à faire un poëme héroïque, noble et grave, il n'eût réussi qu'à en faire un souverainement ridicule, et qui l'est au point que si quelqu'un en entreprenait un exprès dans ce genre, il ne parviendrait pas, à beaucoup près, à en produire un si plaisant.» Cet éditeur aurait pu lever toute incertitude sur les intentions du poëte, en citant pour autorité ces deux stances; mais il a peut-être fait comme bien d'autres éditeurs, qui se donnent à peine le soin de lire les livres qu'ils publient.

[Note 422: Sous la date de Florence, 1732, in-4º.]

Il est donc certain que l'intention du _Pulci_ fut de faire un poëme comique; il ne l'est pas moins qu'à quelques endroits près, il fut très-fidèle à cette intention. Il se fit une étude de nourrir son style de tous les proverbes populaires, et de tous les dictons familiers dont la langue toscane abonde, et dont, au grand contentement des Florentins, un grand nombre qui a péri se retrouve dans son ouvrage, mais qui sont essentiellement opposés au sublime et à la gravité qu'exige la véritable épopée. Gravina ne va peut-être pas trop loin, lorsqu'il dit «que l'auteur du _Morgante_ se proposa de jeter du ridicule sur toutes les inventions romanesques des Provençaux et des Espagnols, en prêtant des actions et des manières bouffonnes à tous ces fameux paladins[423]; en renversant, dans les faits qu'il leur attribue, tout ordre raisonnable et naturel de temps et de lieux; en les faisant voyager de Paris en Perse et en Égypte, comme s'ils allaient à Toulouse ou à Lyon; en accumulant dans le cercle de peu de jours les faits de plusieurs lustres; en tournant en dérision tout ce qu'il rencontre de grand et d'héroïque; en se moquant même des orateurs publics, dont il ne manque jamais de contrefaire plaisamment les phrases affectées et les figures de rhétorique.» Mais le même critique reconnaît aussi[424] qu'à travers tout ce ridicule dans les inventions et dans le style notre poëte ne laisse pas de peindre les moeurs avec beaucoup de naturel et de vérité, soit qu'il représente l'inconstance et la vanité des femmes, ou l'avarice et l'ambition des hommes; et qu'il donne même aux princes des leçons utiles, en leur montrant à quel danger ils exposent et leurs états et eux-mêmes, lorsqu'ils mettent en oubli les braves et les sages, pour prêter l'oreille aux fourbes et aux flatteurs.

[Note 423: _Ha il Pulci_ (_benchè à qualche buona gente si faccia credere per serio_) _voluto ridurre in beffa tutte l'invenzioni romanzesche, sì Provenzali come Spagnuole, con applicare opere e maniere buffonesche a que' Paladini,_ etc. (_Della Ragion poët._, Nº. 19, p. 108.)]

[Note 424: _Ibid._, p. 109.]

Sans prétendre trouver dans le _Morgante maggiore_ de si hautes leçons, il faut le lire, d'abord pour étudier dans une de ses meilleures sources cette belle langue toscane; et ensuite pour reconnaître dans ce poëme bizarre, où l'auteur paraît n'avoir suivi d'autre règle que l'impulsion de son génie, les traces d'un genre de composition poétique déjà essayé avant lui, genre dans lequel il a servi à son tour de modèle à des poëtes dont l'originalité a paru être le premier mérite. La véritable histoire littéraire recherche avec autant de soin l'origine et la filiation des inventions poétiques et des créations du génie, que l'histoire héraldique en met à rechercher la descendance et la source des titres et des blasons. Je ne crains donc pas de m'arrêter avec quelque détail sur ces premiers pas de l'épopée moderne. Cela est d'autant plus nécessaire qu'ils sont en général moins connus, et qu'on ne peut cependant sans les connaître, bien apprécier les ouvrages où le génie épique a prodigué toutes ses richesses, et semble avoir atteint toute sa hauteur.

Quelque temps après que le _Pulci_ eut amusé, par les folies de son _Morgante maggiore_, les Médicis, déjà maîtres, quoique simples citoyens de Florence, un autre poëte, privé de la vue, et accablé d'infortunes, se proposa d'égayer, par d'autres folies, les Gonzague, souverains de Mantoue, et de s'égayer lui-même, dans des circonstances qui n'avaient souvent rien de gai, ni pour ses patrons ni pour lui. Ce poëte, qui n'a quelque célébrité que sous le nom de l'_Aveugle de Ferrare_, mais dont le nom de famille était _Bello_[425], tira aussi des vieux romans de Charlemagne, un sujet qu'il traita d'une manière originale et sans s'astreindre, comme le _Pulci_, à toutes les formes établies par les romanciers populaires des âges précédents.

[Note 425: Il se nommait _Francesco Bello_, mais on ne le connaît que sous le nom de _Francesco Cieco da Ferrara_.]

Son poëme, intitulé _Mambriano_[426], beaucoup moins connu que le _Morgante_, mérite cependant de l'être. Il ne peut servir autant à l'étude de la langue, qui n'y est pas, à beaucoup près, aussi pure; le goût et la décence y sont encore moins ménagés; mais son originalité même, et la position malheureuse de son auteur, inspirent une sorte d'intérêt. Plusieurs parties de sa fable n'en sont pas entièrement dépourvues, et il faut avoir au moins une légère idée du _Mambriano_, pour achever de bien connaître ce premier âge de l'épopée italienne.

[Note 426: Le titre entier est: _Libra d'arme e d'amore nomato Mambriano, composto per Francisco Cieco da Ferrara._ Il fut imprimé quelque temps après la mort de l'auteur, en 1509, à Ferrare, in-4º.; réimprimé à Venise, 1511, in-4º.; à Milan, 1517, in-8º., vers la fin du quinzième siècle; réimprimé à Milan, 1517; à Venise, 1518; _ibid._, 1520; et plus correctement, _ibid._, 1549.]