Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 20
Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors[423] conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse[424]. Il se décida enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une jeune fille de dix-huit[425], qui lui apporta pour dot six cents florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour[426]. Son mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres son Dialogue _sur la Noblesse_[427], datent de cette heureuse époque. Il n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. _Niccolo Niccoli_, Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas _Albergati_, cardinal de Ste.-Croix, _Leonardo Bruni_, moururent successivement et à peu d'années de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire par d'éloquentes oraisons funèbres[428].
[Note 423: 1435.]
[Note 424: On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze garçons et deux filles.]
[Note 425: _Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti_.]
[Note 426: Il était en forme de Dialogue, et intitulé: _An senii sit uxor ducenda_. _Apostolo Zeno_ en possédait une copie. (Voy. _Dissert. Voss._, t. I, 48.)]
[Note 427: Il le publia en 1440. (Voy. _Poggii Opera_, etc., p. 64.)]
[Note 428: Les trois premières sont imprimées dans les oeuvres de _Poggio_; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de l'édition des lettres de _Leonardo Bruni_, 1741, 2 vol. in-8°.]
Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel _Poggio_ conserva son office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un Traité _du Malheur des princes_[429]. À son avènement au trône papal, il lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui dédia un nouveau traité _des Vicissitudes de la fortune_[430], le plus intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa protection particulière, en publiant son Dialogue sur _l'Hypocrisie_[431]; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui, sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. _Poggio_ remplit largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une longue Invective[432], et ne traita pas moins durement le noble ermite de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence[433]. Il entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs. Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.
[Note 429: _Ibid._, p. 392.]
[Note 430: _De Varietate fortunæ_, imprimé pour la première fois à Paris, en 1723.]
[Note 431: Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.]
[Note 432: _Poggii Opera_, etc., p. 155.]
[Note 433: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 10.]
_Poggio_ donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le célèbre livre des _Facéties_. C'est une preuve sans réplique de la licence qui régnait dans les moeurs de la cour romaine que de voir un homme alors septuagénaire[434], un secrétaire apostolique, jouissant de l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore. Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le nom de _bugiale_, dérivé de l'Italien _bugia_, mensonge, et que _Poggio_ rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges[435]. On y rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques, attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle, et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.
[Note 434: C'était en 1450.]
[Note 435: _Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina quædam_. Épilogue ou péroraison, à la fin des _Facéties_.]
Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties[436]; c'est le fruit des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont de peu d'intérêt[437]; la troisième est toute philologique; il y est question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la langue commune, ou seulement celle des savants. _Poggio_ y défend la première opinion contre _Leonardo Bruni_, qui dans leurs entretiens avait soutenu la seconde.
[Note 436: _Historia disceptative convivalis_ (et non pas _convivialis_, comme on le lit dans la Vie de _Poggio_, par M. William Shepherd, p. 451) _Pogii Oper._, p. 32.]
[Note 437: Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre, celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?]
En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante, la réputation de _Poggio_ et l'influence puissante des Médicis fixèrent sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé l'un des _Prieurs des arts_. Les soins et les occupations de sa place de chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il eut, avec Laurent _Valla_, une guerre de plume presque aussi violente que celle qu'il avait avec _Filelfo_. Un fruit plus heureux de ses loisirs fut son Dialogue _Sur le malheur de la destinée humaine_[438], la traduction de l'Âne de Lucien[439] remplit aussi quelques uns de ses moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.
[Note 438: _De miseriâ humanæ conditionis, ibid._, p. 86.]
[Note 439: _Lucii philosophi syri comoedia quæ Asinus intitulatur, è græco in latinum conversus_. (_Poggii Oper._, p. 138.)]
_L'Histoire de Florence_ est le dernier, comme le plus grand et le meilleur ouvrage de _Poggio_. Elle est divisée en huit livres, et comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455. L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet important ouvrage[440]. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses enfants[441] obtinrent la permission de suspendre son portrait[442] dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de l'église de _Santa Maria del fiore_[443]. Il mérita tous ces honneurs rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut toujours à coeur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et l'emportement de ses invectives venaient de la même source que l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La liberté de ses moeurs pendant la première partie de sa vie, et la licence de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la force de son jugement et l'enjouement de son esprit[444]. Quant au style de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès. On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent bientôt après[445].
[Note 440: _L'Histoire de Florence_, écrite par lui en latin, fut achevée et traduite en italien par Jacques _Bracciolini_, l'un de ses fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. _Recanuti_, avec des notes et une Vie de _Poggio_, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.]
[Note 441: Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille, l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé _Jacopo_, traducteur de l'_Histoire Florentine_, étant entré au service du cardinal _Riario_, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des _Pazzi_ contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se maria, mais ne laissa que des filles.]
[Note 442: Il était peint par Antoine _Pollajuolo_. Voy. _Vasari_, éd. de Rome, 1759, in-4°., t. I, p. 438.]
[Note 443: La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François, grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres. (_Recanati, Vita Poggii_, p. XXXIV.)]
[Note 444: _The Life of Poggio_, etc., p. 486.]
[Note 445: _Ibid._ Les OEuvres de _Poggio_ furent recueillies pour la première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante. On doit les joindre à celles de _Coluccio Salutato_, de _Leonardo Bruni_, de _Filelfo_ et d'_Ambrogio_ le Camaldule, pour la connaissance de l'histoire littéraire du quinzième siècle.]
Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre _Filelfo_. Sa vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix[446].
[Note 446: Il a paru récemment en italien une Vie de _Filelfo_, qui peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée: _Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini Raveretano_, Milano, 1808, 3 vol. in-8°. Je m'en suis servi utilement pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage commun, mais _Poggio_ et _Filelfo_, à l'exemple du plus vraiment français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.]
_Francesco Filelfo_ naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie[447] ont dit que sa famille était honnête; il vaut mieux les en croire que _Poggio_, qui prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise, en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire, à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec. Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de conseiller. _Filelfo_ avait déjà fait preuve de talent pour les négociations. Le _Bailo_, ou ambassadeur vénitien auquel il était attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour traiter de la paix entre ce prince et Venise[448], et le traité avait été conclu à la satisfaction de la république.
[Note 447: Cités par M. _de' Rosmini, ub. sup._, t. I, p. 5.]
[Note 448: Lancelot, Mém. sur Philelphe, _Académ. des inscr. et bell.-lettr._, t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait fait cette ambassade. M. _de' Rosmini_ a redressé cette erreur, d'après une lettre inédite de _Filelfo_. Voy. _ub. supr._, p. 12.]
Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre, à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. _Filelfo_ s'y rendit à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie[449], une harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une foule immense de spectateurs.
[Note 449: 12 février 1424.]
De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. _Filelfo_, dans l'âge des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus ardent[450], devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427. C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de quitter Venise; _Theodora_ était effrayée; une de ses femmes était morte de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et déjà menacé du besoin.
[Note 450: Il était ce qu'on appelle en grec [Grec: treorchis], et ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par M. _de' Rosmini_, t. I, p. 113.
_Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo Æstu, quo testes tres mihi bella movent_.]
L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui: pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui offrit, aux conditions les plus avantageuses[451], et il accepta une chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta, chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que _Filelfo_ vînt s'y fixer. _Niccolo Niccoli_; _Leonardo Bruni_, _Ambrogio_ le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils réussirent à l'un et à l'autre, et _Filelfo_, après en avoir obtenu la permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il commença aussitôt ses leçons[452].
[Note 451: Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui furent comptés d'avance.]
[Note 452: Avril 1429.]
Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du jour, expliquer et commenter les _Tusculanes_ de Cicéron, ou une des Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire, ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses leçons des lectures sur la morale[453]; et de plus, pour satisfaire de jeunes Florentins[454], admirateurs du Dante, il lisait et commentait son poëme les jours de fête, dans l'église de _Santa Maria del Fiore_, sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang, suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda comme tels. Il se fit des querelles avec Charles _Marsupini_ d'Arezzo, avec _Niccolo Niccoli_, ami de Charles, avec _Ambrogio_ le Camaldule, amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère, amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable _Poggio_, qui se porta pour champion des Médicis.
[Note 453: _Ambrosii Traversari Epist._, p. 1007 et 1016.]
[Note 454: M. _de' Rosmini_ l'affirme, d'après l'assertion positive de _Filelfo_, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le premier, _Monumenti inediti_ du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: _Da niuno castrecto... senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto, cominciai quello poeta pubblicamente legere_. Ceci dément Tiraboschi, qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que _Filelfo_ était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce savant les droits de citoyen de Florence, cité par _Salvino Salvini_, dans la Préface de ses _Fasti consolari_, p. XVIII. Mais Tiraboschi et Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il est bien dit: _Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem in civitate Florentiæ_, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas spontanément et gratuitement; et l'assertion de _Filelfo_, énoncée devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour ne laisser aucun doute.]
_Filelfo_, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme emprisonné, mis en danger de la vie et banni. _Filelfo_, ennemi peu généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires emportées, obscènes et sanglantes[455]. Ils revinrent triomphants; il ne jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de Petriolo. _Filelfo_, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se nommait Philippe, et le fit arrêter.
[Note 455: Les Satires de _Filelfo_ furent imprimées pour la première fois à Milan, sous ce-titre: _Philelphi opus Satyrarum seu Hecatostichon Decades X_, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502, in-4°., et à Paris, 1508, in-4°. Cosme y est désigné sous le nom de _Munus_ (traduction latine du nom grec _Cosmos_); _Niccolo Nlccoli_, sous celui d'_Utis_; Charles d'_Arezzo_ est appelé _Codrus_; _Poggio_ est nommé _Bambalio_, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et d'obscénités.]