Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 18
Il y a peu de proportion entre ces travaux de _Guarino_ et l'immense réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux choses, dit l'un d'eux[365], décorent la vieillesse de notre _Guarino_, qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres; c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui, et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou _Girolamo_ fut secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père. Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres _Giglia Giraldi_ et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont imprimées[366]; un Traité des études[367] qui l'est aussi, sans compter un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition des Commentaires de Servius sur Virgile[368]; il travailla beaucoup et avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son père[369]; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent point les séparer dans leur reconnaissance.
[Note 365: Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. _ub. sup._ p. 221, col. 2.]
[Note 366: _Baptistoe Guarini Veronensis poemata latina_, Modène, 1496.]
[Note 367: _De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram Brixianum discipulum suum_, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi _Verona illustr._, t. II, p. 157.]
[Note 368: C'est du moins ce que dit Mafféi, _loc. cit._; mais l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription en vers latins, où _Guarino_ est nommé, et l'on en cite une de Rome, sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente, 1470. Voy. Debure, _Bibl. instr., Belles-Lettres_, t. I, p. 291.]
[Note 369: C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse que son fils Alexandre _Guarino_ a donnée de ce poëte, Venise, 1521, in-4.]
Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre _Guarino_ de Vérone et Jean _Aurispa_[370]. Leur longue vie, le genre de leurs travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, _Aurispa_, pour dernier trait de sympathie, passa comme _Guarino_ à Constantinople, uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369. La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès. À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les OEuvres de Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de 1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres[371]. On se rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans les Universités, et que l'on y faisait encore.
[Note 370: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.]
[Note 371: Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.]
On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean _Aurispa_. On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV, qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le confirma dans cette place[372]. Il n'est pas étonnant qu'un pontife aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué. Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans, et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout ce qui reste d'_Aurispa_. C'est à son long professorat, aux manuscrits précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues anciennes, qu'il dut, comme _Guarino_, sa juste célébrité.
[Note 372: En 1447.]
_Gasparino Barzizza_, autre célèbre professeur et orateur de ce temps, prit son nom du village de _Barzizza_, près de Bergame, où il était né en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en revenant du concile de Constance. _Barzizza_ fut choisi pour le complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.
Les OEuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante latinité: il l'est surtout, comme _Aurispa_ et _Guarino_, pour son zèle à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de Sorbonne[373] eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois ouvriers imprimeurs[374] qui dressèrent leurs presses dans une salle de cette maison, les lettres de _Gasparino_ furent le premier produit de cet art, nouveau pour Paris et pour la France[375]. Tous ses ouvrages ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son fils _Guiniforte_, par le cardinal _Furietti_[376]. Ce fils était né à Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence, lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point _Guiniforte_ d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459. Ses lettres et ses harangues, publiées avec les oeuvres de son père, se sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
[Note 373: Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.]
[Note 374: Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel Friburger.]
[Note 375: _Gasp._ (c'est-à-dire, Gasparini) _Pergamensis_ (ce devrait être _Bergomensis_) _epistolæ_, in-4°., sans date, mais du commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.]
[Note 376: Rome, 1723, in-4°.]
_Ambrogio Traversari_, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres élèves d'Emmanuel _Chrysoloras_. Né en 1386[377] à Portico, château de la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence, il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre siècle, dans l'Ordre[378] dont le nom se trouve toujours réuni avec le sien; car on ne l'appelle point autrement qu'_Ambrogio_ le Camuldule. Il s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis, _Niccolo Niccoli_, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula _Hodæporicon_, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé[379], fournit beaucoup de lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage[380].
[Note 377: Son père se nommait _Beneivenni de' Traversari_. Les avis ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.]
[Note 378: À Florence, dans le couvent des Camaldules, _degli Angioli_.]
[Note 379: _Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431 ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ medicâ editum à Nicolao Bartholini_, Florentiæ, in-4°. Debure, _Bibl. instr._, n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. _Et quamvis_, dit-il (_Proef. ad Vitam Ambr. Camald._, p. 91). _Bartholini editio anno quo in lucem venit nusquam proe se ferat, didici tamen ex codice chartaceo Biblioth. publicoe Magliabechianoe, an. 1681, productam fuisse_.]
[Note 380: Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient publié un recueil des Lettres d'_Ambrogio Traversari_ (_Amplissima collectio veter Monum._ t. III). Elles ont été réimprimées avec de nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous ce titre: _Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ_, etc., 2 vol. gr. in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec surabondance et confusion.]
Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, _Ambrogio_ le fut ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science théologique, et sa connaissance égale des deux langues. _Ambrogio_ le Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis, répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence, aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et puissamment contribué.
Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel Chrysoloras, que ce _Leonardo Bruni_, l'un de ceux qui illustrèrent le nom _d'Arétin_, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore. _Leonardo_ naquit en 1369[381]; il n'avait que quinze ans lorsque les troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château[382], et lui dans un autre[383]. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. _Leonardo_ quitta les lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans son sommeil, comme il l'assure lui-même[384], ce qu'il avait appris pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de secrétaire apostolique[385]. Il partagea les dangers et les vicissitudes de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance, _Leonardo_ revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, _Papa Martino, non vale un quattrino_[386]. Le pape prit la chose au sérieux; il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur ville, pour une chanson: ce fut _Leonardo_ qui le fléchit par un discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires[387]. Il avait déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des obsèques magnifiques. _Giannozzo Manetti_ prononça son oraison funèbre. Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin; enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à Florence, dans l'église de Sainte-Croix.
[Note 381: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II, p. 33; Mazzuchelli, _Scritt. ital._, t. II, part. IV; Mehus, _Vita Leonardi Aretini_, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.]
[Note 382: _Pietramala_.]
[Note 383: _Quarana_.]
[Note 384: _De temporibus suis_.]
[Note 385: En 1405.]
[Note 386: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 35.]
[Note 387: _De temp. suis com._, p. 38.]
_Leonardo Bruni_ ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus aimable, et qui avait, dans ses moeurs et dans ses manières, le plus de dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se relever[388]. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par _Niccolo Niccoli_, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des lettres[389], mais homme d'un caractère difficile, et dont les moeurs n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.
[Note 388: _Vespasiano Fiorentino_, cité par Mazzuchelli, _ub. supr._]
[Note 389: Voy. ci-dessus, p. 257.]
_Leonardo_ et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure scandaleuse les brouilla. _Niccolo Niccoli_ avait cinq frères; il enleva publiquement à un d'entre eux sa maîtresse[390]; celle-ci eut l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux[391]. _Niccolo_ fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. _Leonardo_ s'abstint de l'aller voir: _Niccolo_ remarqua son absence, et lui en fit faire des reproches. _Leonardo_ ne répondit peut-être pas avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop fidèlement rendue, mit _Niccolo_ dans une véritable fureur. Il abjura son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus injurieux et les plus amers. _Leonardo_, quoique d'un caractère doux, perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une _Invective_, où il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui, heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée[392]. Cette malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut _Poggio Bracciolini_ qui en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et d'autre, et leur amitié reprit son premier cours[393].
[Note 390: Elle se nommait _Benvenuta_. M. William Shepherd, dans la Vie de _Poggio Bracciolini_, qu'il a publiée en anglais (Liverpool, 1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'_Ambrogio_ le Camaldule, religieux aussi distingué par la pureté de ses moeurs que par son savoir, en écrivant à _Niccolo Niccoli_, le prie souvent de présenter ses compliments à sa _Benvenuta_, qu'il distingue par le titre de _foemina fidelissima_; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.]
[Note 391: Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de ce châtiment public infligé à Benvenuta, _plaudentibus vivinis et totâ multitudine comprobante_, dans une longue lettre de _Leonardo Bruni_ au _Poggio_, lorsque celui-ci était en Angleterre; _Leonardi Aretini Epistolæ_, l. V, ép. 4.]
[Note 392: L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de _Léonardo_, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: _Leonardi Florentini oratio in nebulonem maledicum_. Il en cite un manuscrit conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10. M. W. Shepherd, _Life of Paggio_, p. 135, affirme qu'une vérification exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est trompé, en disant, _loc. cit._, que _Leonardo_, dans cet écrit, traite son ancien ami de _nebulo malefiens_. On voit par le titre ci-dessus que c'est _maledicus_ et non _malefiens_ qu'il faut lire; c'est beaucoup trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du Catalogue de l'abbé Mehus, que cette _Invective_ est conservée dans la bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un aperçu de ce qu'il contient.]
[Note 393: _The Life of Poggio Bracciolini_, ch. 3 et 4.]
Si _Leonardo_ n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées. Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une discussion philosophique dans laquelle _Giannozzo Manetti_, qui était très-jeune, remporta de tels applaudissements, que _Leonardo_ en fut piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. _Manetti_ lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard pour sa dignité, il se rendit seul chez _Manetti_. Celui-ci témoigna beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. _Leonardo_, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'_Arno_, au milieu de la ville, il se retourne, et dit à _Giannozzo_, à haute voix: «Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander excuse[394].» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et sensible, qui aimait et respectait _Leonardo_ comme son maître, et qui le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de _Leonardo_ est une bonne leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour les magistrats arrogants.
[Note 394: Ce trait est raconté par _Naldo Naldi_, auteur contemporain, dans la Vie de _Giannozzo Manetti_, que Muratori a insérée, _Script. Rer. ital._, vol. XX.]