Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 16

Chapter 163,531 wordsPublic domain

Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui assigna de forts appointements[309], et fit meubler pour lui une maison entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries, des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la _Maison joyeuse_. L'historien de la vie de Victorin[310] fait une description touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les moeurs, un modèle aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle, mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons d'éducation à la _Maison joyeuse_.

[Note 309: Vingt écus d'or par mois.]

[Note 310: Fr. _Prendilacqua_ de Mantoue, son contemporain et son élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par _Natale delle Laste_, à Padoue, en 1774.]

Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis, quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce, par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné, avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable, et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie[311]. On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des Médicis, et trop légèrement adopté par Platina[312], est une calomnie dont Scipion _Ammirato_ a démontré l'absurdité dans le dix-huitième livre de son histoire[313].

[Note 311: William Roscoe, _Vie de Laurent de Médicis_, t. I, p. 11, éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet ouvrage, par M. Thurot.]

[Note 312: _Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut_, etc. Platin., _in Vita Martini V._]

[Note 313: Tom. II, p. 985. A. B.]

Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et des beaux-arts.

À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner à ses frais, par le célèbre architecte florentin _Michellozzo_, qui l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son amour pour les lettres et de sa libéralité[314]. Ce furent-là, dit Vasari[315], les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil. Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence, tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort[316], voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il encourageait les travaux, et dont la société instructive était le délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser. Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient, avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque _Mediceo-Laurentienne_.

[Note 314: Angelo Fabroni, _Magni Cosmi Medicei Vita_. Florent., 1789, in-4°., p. 42.]

[Note 315: _Vita di Michellozzo Michellozi_, t. I, p. 287. Ed. de Rome, 1789, in-4°.]

[Note 316: L'historien anglais de la _Vie de Laurent de Médicis_, M. Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice et de la vérité. Voy. _Angelo Fabroni, ub. supr._, p. 49, 50 et 51 surtout dans ce passage: _Horrere soleo cum reminiscor tot aut nobilitate aut gestis magistratibus claros viros_, etc.]

Un autre citoyen de Florence, _Niccolo Niccoli_, faisait à peu près le même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable. Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de critique[317]. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut l'idée d'une bibliothèque publique[318]. A sa mort[319], il laissa, par son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté, qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal parmi ses concitoyens. _Niccolo_ avait laissé beaucoup de dettes, qui pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition, il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus grande magnificence, et pour laquelle, selon _Vasari_[320], il n'avait pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que _Niccolo Niccoli_ lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit aider par Thomas de Sarzane[321], alors pauvre ecclésiastique, mais homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré. Peu d'années après[322], ce copiste était devenu pape; et ce fut lui qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce qu'il avait vu Médicis faire à Florence[323].

[Note 317: _Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum veluti parentem fuisse artis criticoe, quoe auctores veteres distinguit emendutque_. (Mehus, _Proef. in Vit. Ambrosii Camald._ p. 50.)]

[Note 318: _Poggio_, Oraison funèbre de _Niccolo Nicoli_, _Poggii Opera_, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.]

[Note 319: En 1436.]

[Note 320: _Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr._, p. 291. Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent soixante-six ducats par an pour leur nourriture.]

[Note 321: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.]

[Note 322: En 1447.]

[Note 323: Voy. ci-dessus, p. 244.]

Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le transporter à Florence[324]. Il s'agissait de la réunion de l'Église grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même[325], que Florence allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.

[Note 324: 1439.]

[Note 325: Jean Paléologue.]

Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres, avait été envoyé à Venise par son empereur[326], pour y solliciter des secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque, avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent _Ambrogio Traversari_ général des Camaldules, _Léonardo Bruni_ d'Arezzo, _Giannozzo Manetti_, _Palla Strozzi_, _Poggio_, _Filelfo_, et d'autres encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque. Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le pape Alexandre V[327], auprès du patriarche de Constantinople; par Jean XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415[328].

[Note 326: Manuel Paléologue, en 1393.]

[Note 327: Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.]

[Note 328: Hodius, _de Græcis illustribus_, etc., l. I, cap. 2; Tiraboschi, _ub. supr._]

Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras. Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie, chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin, jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui. L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la gloire de l'avoir fondée.

Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle d'Aristote[329].

[Note 329: M. Roscoe, p. 46, _ub. supr._]

Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse lui-même, que les Espagnols appellent _le Sage_ et _le Magnanime_, doit, malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place dans l'histoire des lettres.

Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il était mort excommunié et empoisonné[330].

[Note 330: L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, _è fama_, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et les effets du poison. Voy. _Istoria civile del regno di Napoli_, LXXIV, c. 8.]

Jeanne II, sa soeur, qui lui succéda, n'est connue que par ses faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après, et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions de la même reine.

Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine de Palerme, ou _Panormita_, lui lut la vie d'Alexandre, par Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le _Panormita_ qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse qu'il a écrite en latin[331], et il pourrait bien avoir exagéré l'effet de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons orateurs. Lorsque _Ginnnozzo Manetti_ fut envoyé par les Florentins en ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté par deux historiens contemporains[332], que notre bon La Fontaine fait allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi, la mouche dit avec orgueil:

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?

[Note 331: _De dictis et factis Alphonsi_.]