Histoire littéraire d'Italie (1/9)
Chapter 24
Vicence fut jalouse de le voir prolonger son séjour à Vérone, et se révolta contre lui. Frère Jean prit les armes, et marcha intrépidement pour la soumettre; mais il fut vaincu et fait prisonnier. Grégoire IX trouva fort mauvais qu'on traitât ainsi ce brave moine. Il lui adressa un bref pour le consoler dans sa prison. Il écrivit en même temps à l'évêque de Vicence, et lui ordonna de sévir contre les auteurs de cet attentat. Soit crainte, soit tout autre motif, frère Jean fut mis en liberté. De retour à Vérone il y tomba en discrédit, et se vit obligé de rendre les otages qui lui avaient été remis. Son comté, sa seigneurie, son existence politique, ses miracles s'évanouirent[593]; et après ce songe bruyant et scandaleux, s'étant retiré à Bologne, il y mourut obscurément.
[593] Muratori, _ub. supr._
La réforme qu'il avait faite dans les lois est le seul bien un peu durable qu'il ait produit; car les villes réconciliées par lui ne se haïrent et ne se battirent pas moins[594]. On sent combien, au milieu de tout ce désordre, l'étude des lois avait de difficultés. Leurs contradictions et leur obscurité engageaient les jurisconsultes les plus forts à y faire des gloses, et toutes ces gloses contradictoires entre elles augmentaient les ténèbres au lieu de les dissiper. On en comptait déjà plus de trente. Il en fallait une qui les remplaçât toutes, et qui devînt la règle générale. C'était un travail effrayant. Accurse[595] eut le courage de l'entreprendre et la gloire de l'achever.
[594] _Mà quanto durò questa concordia? non più che cinque o sei giorni.... così ripullulò la discordia come prima fra que popoli: anzi parve che si scatenassero le furie per lacerar da li innanzi tutta la Lombardia_. Muratori, _Annal. ub. supr._
[595] En italien _Accorso_ ou _Accursio_, du nom latin _Accursius_.
Né en 1182, de parents pauvres, dans les environs de Florence[596], il avait étudié à Bologne, sous le célèbre jurisconsulte Azon, et y était devenu professeur en droit après lui. Sa renommée effaça celle de son maître, et le conduisit à la fortune. Il possédait à Bologne un palais magnifique, et à la campagne une délicieuse _villa_, où il passa ses dernières années dans un repos environné d'honneurs et de considération publique. Il y mourut vers l'an 1260. Sa glose, généralement adoptée, fut bientôt dans les écoles et dans les tribunaux la seule interprétation reçue, et même au besoin le supplément des lois. Elle jouit de cet honneur pendant trois siècles, c'est-à-dire, jusqu'au moment où le travail d'Alciat la relégua parmi les monuments des temps barbares.
[596] Sa famille était si obscure qu'on n'en sait pas même le nom. Ce fut lui même qui se donna celui d'_Accursius_, comme il le dit dans un endroit de sa glose, parce qu'il était _accouru_ pour dissiper les ténèbres du droit civil. Giamb. Corniani, _i secoli della Lett. ital._, t. I, p. 86.
Accurse, nommé par excellence _le Glossateur_, laissa trois fils[597], qui marchèrent sur ses traces, et dont l'aîné surtout égala presque, dans la science des lois, la réputation de son père; on dit aussi, mais le fait est moins certain, qu'il eut une fille jurisconsulte, docteur et professeur en droit comme son père et ses frères[598]. Un vieux calendrier de l'université de Bologne accorde le même honneur à une autre femme du même temps, nommée Betisie Gozzadini, et l'on sait que ce phénomène a été moins rare en Italie que partout ailleurs; en France il nous paraîtrait contre nature. Nous avons bien de la peine à permettre aux femmes un habit de Muse; comment pourrions leur souffrir un bonnet de docteur?
[597] _Francesco, Cervotto et Guglielmo_. Tirab. t. IV, lib. II, p. 218.
[598] _Id. Ibid._, p. 225.
La ferveur n'était pas moins grande pour le droit canon que pour le droit civil. Depuis le Décret de Gratien, cinq autres recueils de canon et de décrétales avaient paru, faisaient loi, et recevaient, sans en devenir plus clairs, des interprétations, des commentaires et des gloses. Grégoire IX fit débrouiller ce chaos par le fameux Raimond de Pennafort, né à Barcelone, mais élevé dans l'université de Bologne. Le recueil en cinq livres, publié par ce pape, abolit et remplaça tous les autres, excepté le Décret de Gratien; vers la fin de ce siècle, Boniface VIII y ajouta un sixième livre: c'était-là le corps de doctrine, fondement de l'autorité que le trône pontifical affectait sur tous les trônes; et c'était là l'ample matière sur laquelle devaient s'exercer la patience des canonistes et leur sagacité.
Cette étude ouvrait la route à tous les honneurs. Plusieurs Papes lui durent même leur élévation. Innocent IV fut un des plus célèbres. On a de lui, dit-on, de fort belles décrétales, et d'amples commentaires sur celles de Grégoire IX. Tiraboschi dit de cet ouvrage, je ne sais si c'est avec simplicité ou avec malice, que quelques uns y trouvent par fois de l'obscurité et des contradictions; mais qu'il n'en a pas été moins tenu en grande estime, et n'en a pas moins mérité à son auteur les titres glorieux de monarque du droit, de lumière resplendissante des canons, de père et d'organe de la vérité[599].
[599] _Opera laquale, benche alcuni vi ritrovin talvolta oscurità è contraddizione, è stata non dimeno avuta sempre in gran pregio, e che al suo autore ha meritato da molti giureconsulti i gloriosi titoli di monarca del Diritto, di lume risplendentissimo de' canoni, di padre ed organo della verità_. Ibid. p. 246.
Au moment où nous arrivons à un siècle plus heureux pour les lettres, où leurs productions et leur histoire, principal objet de nos recherches, vont nous occuper trop pour que nous puissions donner à ce qui n'est pas proprement littérature la même attention que nous y avons donné jusqu'ici, retournons-nous vers le passé; jetons un coup-d'œil rapide sur ces trois sciences que nous voyons marcher depuis tant de siècles, pour ainsi dire, de front, remplir, ou séparément ou ensemble, la vie des hommes studieux, exciter presque seules l'émulation de la jeunesse, absorber toutes ses facultés, et donner à l'esprit de l'homme ces premières et profondes habitudes qui en constituent pour toujours le goût dominant et la trempe.
Si c'est principalement comme bases de la morale que l'on doit considérer les religions; si la religion la mieux adaptée à cette destination respectable est celle dont le dogme est le plus simple et qui s'occupe le plus de la morale; si enfin, comme on n'en doit pas douter, le christianisme est cette religion, en était-il ainsi de cette théologie scolastique, épineuse, énigmatique, hérissée d'argumentations vaines, de sophismes et de distinctions inintelligibles, fertile en hérésies et en schismes; source d'intolérance, de haines, de guerres sanglantes et de proscriptions? Qu'est-ce que tout cet échafaudage avait à faire avec la morale? Et s'il ne servait de rien à la morale, s'il ne tendait pas à rendre les hommes meilleurs, plus sages, plus indulgents les uns pour les autres, plus compatissants, plus attachés à leurs devoirs, à leur patrie, et, par tous ces moyens-là, plus heureux, à quoi donc servait-il? Convenons que tout fut perdu, non seulement pour la morale, mais pour la religion même, dès qu'on eut fait de la religion une science.
Les lois sont sans doute la plus belle des institutions humaines: les anciens, dans leur style figuré, les appelaient Filles des Dieux, et rien en effet ne devrait être plus sacré parmi les hommes. Mais pour qu'elles soient toutes puissantes, pour qu'elles exercent ce despotisme salutaire auquel les hommes libres sont ceux qui obéissent le mieux, il faut aussi qu'elles soient simples, claires, appropriées à la constitution politique, et le moins nombreuses que le permet l'état de la civilisation chez le peuple qu'elles ont à gouverner. Mais si vous soumettez une nation aux lois faites pour une autre; si ces lois volumineuses se compliquent avec des volumes d'autres lois; si vous ordonnez, si vous souffrez qu'on les étudie publiquement dans cet état d'imperfection, de contradiction, d'incohérence; s'il est permis à ceux qui les enseignent de les interpréter, de les commenter, même de les étendre; si les arguties de l'école peuvent s'emparer d'elles, en obscurcir de plus en plus le dédale, embarrasser et entremêler chaque jour davantage les routes et les détours du labyrinthe, je vois bien là un exercice difficile pour l'esprit, des triomphes pour l'amour-propre, des chaires, des bancs, des thèses, des doctorats, une nomologie qui est aux lois ce que la théologie est à la religion; je vois là, si l'on veut, une science, mais je n'y vois plus de lois. Que dire, si l'on entreprend de créer un état, non pas dans l'état, mais dans tous les états; si les chefs spirituels d'une religion, devenus souverains temporels dans un pays, aspirent à le devenir dans tous les autres; s'ils y ont leurs lois, leurs arrêts, leur digeste, un droit à eux; s'ils font aussi de tout cela une science qui ait ses professeurs, ses exercices, ses dignités, ses solennités, et surtout ses récompenses? Par quelle expression rendre ce qu'un pareil état de choses offre d'abusif et d'absurde aux yeux de la saine raison?
Enfin, quoique cette raison soit l'attribut naturel de l'homme, rien de moins conforme à sa nature que d'aller droit et loin, sans appui et sans guide. C'est pour l'appuyer et la guider qu'on a créé l'art du raisonnement ou la logique. Cet art s'était déjà bien écarté de son but dans l'ingénieuse méthode du père de toutes les méthodes, d'Aristote: mais quel abus n'en firent pas ses disciples? quelles suites malheureuses n'eurent pas ces abus dans les pointilleries, les subtilités, les disputes sophistiques des écoles philosophiques qui s'élevèrent depuis dans la Grèce? Combien le mal ne s'accrut-il pas lorsque l'esprit subtil des Arabes vint se compliquer avec celui d'Aristote et des Aristotéliciens? Et quel surcroît de malheur, d'égarement et de désordre quand la science composée de tous ses obscurs éléments, se mêla et se croisa, pour ainsi dire, avec les éléments non moins obscurs des deux autres sciences, quand le fatras théologique et le fatras judiciaire s'accrurent du fatras des dialecticiens de l'école; quand la scolastique, avec ses faux-fuyants, ses ruses et ses tours d'escamotage, pénétra tout, s'introduisit partout devant l'interprète des dogmes qu'il fallait croire et des lois qu'il fallait suivre, et qu'enfin ces trois levains empoisonnés fermentèrent ensemble dans tous les esprits, devinrent leur nourriture habituelle, et presque les seuls éléments de leur substance?
Voilà pourtant quel fut au vrai l'état et l'objet des études pendant une si longue suite de siècles; voilà quelle fut la matière de l'enseignement depuis le moment où l'on en rouvrit les sources. Ne serait-il pas à désirer que pendant cette pénible époque elles eussent toujours été fermées? Quel est le degré d'ignorance qui aurait pu faire aux hommes autant de mal que tout ce faux savoir?
Pour juger de l'étendue et de l'excès de ce mal, pour apprécier une fois l'influence des superstitions et des fausses doctrines sur la morale publique, il suffit de parcourir l'histoire de ces temps affreux, l'histoire écrite, je ne dirai pas cette fois par des philosophes, mais par les esprits les plus simples et les auteurs les plus ingénus. Voyez que de crimes, d'empoisonnements, d'assassinats, de brigandages! Quelles mœurs dans le peuple, dans ses chefs, dans les chefs de la religion, dans les prêtres ses ministres, dans les moines, suppôts non de la religion elle-même, mais des plus grossières et des plus dangereuses superstitions! Ce n'est pas pour échapper à des traits dont rien ne peut ni garantir un ami de la raison, ni lui faire redouter les atteintes, c'est pour ne pas offrir aux âmes sensibles, c'est pour épargner à la sienne un spectacle dégoûtant et hideux, qu'il prend soin d'adoucir et de laisser à peine entrevoir ces tableaux affligeants de la dépravation morale la plus scandaleuse, en même temps que de la superstition la plus profonde et la plus universelle qui fut jamais.
Depuis environ un siècle, on joignait cependant aux autres études quelques études littéraires; et c'est ici que devrait se faire sentir le progrès; mais c'est ici que l'on voit combien il était faible encore. L'université de Bologne est la première où l'on puisse l'apercevoir; on y voit, vers la fin du douzième siècle, quelques professeurs de grammaire. Dans le treizième siècle, un Florentin, nommé _Buoncompagno_ y eut des succès qui jusques-là n'avaient été accordés qu'à la jurisprudence et à la théologie. Il en obtint même de plus grands: un de ses ouvrages fut couronné de lauriers, après qu'il en eut fait lecture dans une assemblée nombreuse de professeurs et de docteurs. Il est vrai que cet ouvrage lauréat nous paraîtrait aujourd'hui détestable. Il est intitulé: _Forme des lettres scolastiques_[600], et traite de la manière dont on doit écrire aux papes, aux princes, aux prélats, aux nobles et aux personnes de tout rang. Ces protocoles, exprimés en latin de ce temps-là, c'est tout dire, au lieu d'exciter l'enthousiasme, ne nous donneraient que du dégoût et de l'ennui; mais l'auteur avait mis sans doute dans son style des recherches que ses contemporains ne connaissaient pas avant lui: le sujet de son livre était alors nouveau, et cela même était une nouveauté remarquable, que l'on rassemblât tous ces docteurs pour leur lire autre chose que de la dialectique, de la théologie ou du droit.
[600] _Forma litterarum scholasticarum_. Le P. Sarti avait trouvé cet ouvrage, divisé en six livres, dans les archives des chanoines de Saint-Pierre de Rome. Il en a donné des extraits dans son savant ouvrage de _Professoribus Bononiensibus_, t. I, part. II, p. 220. Tiraboschi, tom. IV, liv. III, p. 362.
Dans la préface de ce même ouvrage, _Buoncompagno_ donne la notice de onze autres livres ou traités de sa composition, sur divers sujets de grammaire, de morale et de jurisprudence: plusieurs ont des titres et des énoncés bizarres, selon la mode de ce temps: l'un est un Traité _des Vertus_, mais c'est des vertus et des vices du langage qu'il traite; l'autre est intitulé _l'Olivier_, et renferme complètement, dit l'auteur, le dogme des priviléges et des confirmations; un autre, dont le titre est _le Cèdre_, donne la connaissance des statuts généraux; _la Myrrhe_ enseigne à faire les testaments[601]. Il y en a un sur _l'Amitié_, dans lequel l'auteur annonce qu'il distinguera vingt-six genres d'amis; et un autre plus singulier, pour un grammairien du treizième siècle, intitulé _la Roue_, et qui traite des plaisirs de Vénus, et des faits et gestes des amants[602]. Rien de tout cela n'existe plus, et l'on peut se consoler de cette perte. Un seul écrit de cet auteur pouvait être utile pour l'histoire, de quelque manière qu'il soit écrit, c'est celui qu'il composa sur le siége soutenu, dans le siècle précédent[603], par la ville d'Ancône, contre l'empereur Frédéric Ier., Muratori nous l'a conservé, en l'insérant dans son grand recueil[604].
[601] _Tractatus virtutum exponit virtutes et vicia dictionum:....... in libro qui dicitur Oliva privilegiorum et confirmationum dogma plenissimè continetur. Cedrus dat notitiam generalium statutorum. Myrrha docet ficri testamenta_, etc. Sarti et Tirab. _ubi supra_.
[602] _Rota Veneris lasciviam, et amantium gesta demonstrat_. Ibid.
[603] En 1172.
[604] _Script. rer. ital_. v. VI.
Du reste ce _Buoncompagno_ était, à ce qu'il semble, à peu près ce que son nom signifierait en français, un homme jovial et un peu malin. Il se moqua des miracles de Jean de Vicence, et fit sur lui une chanson latine en vers rimés. Il se moqua aussi des Bolonais, qui croyaient aux miracles de Jean. Il annonça qu'à tel jour, lui _Buoncompagno_ prendrait son vol du haut d'une montagne qui est près de Bologne, et s'élèverait dans les airs. Toute la ville y courut; il parut sur la montagne avec des ailes attachées à ses épaules, et après avoir fait attendre long-temps ce qu'il allait faire, il éleva la voix et congédia l'assemblée, en disant qu'elle devait être contente et qu'elle l'avait assez vu. Il joua plusieurs tours de cette espèce qui lui firent beaucoup d'ennemis. Il vécut et vieillit pauvre, et ayant fait à Rome un voyage inutile pour sa fortune, il alla mourir de misère à Florence dans un hôpital[605].
[605] Tiraboschi, t. IV, liv. III, c. 5.
Un autre professeur de grammaire et de belles-lettres dans la même université, nommé _Galeotto_ ou _Guidotto_, fut le premier traducteur d'un ouvrage de Cicéron en italien. Sa traduction a été imprimée dans le quinzième siècle[606], et réimprimée ensuite avec quelques variations dans le titre; ce n'est au fond qu'une version très-abregée du traité de l'_Invention_; mais le temps où elle fut écrite en fait un monument littéraire, et celui où elle fut imprimée, une curiosité typographique.
[606] Sous ce titre: _Rettorica nova di M. Tullio Cicerone translata di latino in volgare per lo eximio maestro Galeotto da Bologna_, 1478. (Tiraboschi, loc. cit.)
Presque toutes les universités avaient alors, comme celle de Bologne, des professeurs de grammaire et de rhétorique. Florence eut un grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres; c'est _Brunetto Latini_. Il était d'une famille noble, et dans ce temps où la ville était déchirée par deux factions rivales, il était du parti des Guelfes. Ils eurent d'abord l'avantage, et chassèrent les Gibelins; mais ceux-ci implorèrent Mainfroy, roi de Sicile[607], qui leur envoya du secours. Les Guelfes voulurent lui opposer Alphonse, roi de Castille, auprès duquel ils députèrent _Brunetto_. En revenant de son ambassade, il apprit que les Gibelins, aidés par les soldats de Mainfroy, étaient rentrés dans Florence, et en avaient à leur tour chassé les Guelfes. Il se réfugia en France, y resta plusieurs années, revint ensuite dans sa patrie, où il remplit avec honneur des emplois publics, et y mourut environ dix ans après[608]. L'historien Jean Villani lui attribue la gloire d'avoir dégrossi le premier les Florentins, de leur avoir appris à bien parler et à conduire sagement les affaires publiques[609].
[607] Voyez ci-dessus, p. 355.
[608] En 1294.
[609] _Istor. fior._ c. 162.
L'ouvrage qui contribua le plus à sa célébrité est celui qu'il intitula le _Trésor_; il l'écrivit en France, et de plus en français[610]. C'est une espèce d'abrégé d'une partie de la Bible, de Pline le naturaliste, de Solin et de quelques autres auteurs qui ont traité de diverses sciences. Il est divisé en trois parties, et chaque partie en plusieurs livres. Les cinq de la première partie contiennent l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament, la description des éléments et du ciel, celle de la terre ou la géographie, enfin celle des poissons, des serpents, des oiseaux et des quadrupèdes. La seconde partie n'a que deux livres, qui renferment un abrégé de la morale d'Aristote, et un Traité des vertus et des vices. La troisième, aussi divisée en deux livres, traite premièrement de l'art de bien parler, et ensuite de la manière de bien gouverner la république[611]. C'est, comme on voit, une espèce d'encyclopédie, où l'auteur a voulu rassembler, comme dans un trésor, toutes les connaissances que l'on possédait de son temps.
[610] _Brunetto_ donne ainsi lui-même le motif qui l'a engagé à écrire en français: «Et se aucuns demandoit pourquoi chis livre est ecris en roumans, selon la raison de France, pour chou que nous sommes ytalien, je diroie que, ch'est pour chou que nous sommes en France; l'autre pour chou que la parleure en est plus délitable et plus commune à toutes gens». L'abbé Mehus, dans sa vie d'Ambroise le Camaldule, parle d'un manuscrit que l'on conserve à Florence, dans la _Riccardiana_, et qui contient l'histoire de Venise, depuis l'origine de cette ville jusqu'en 1275, écrite, ou plutôt traduite d'anciennes chroniques latines en langue française, par maître Martin de Canale, qui dit aussi dans son introduction, qu'il a choisi cette langue, «parce que la langue franceise corte, parmi le monde, et est la plus délitable à lire et à oïr que nulle autre».
[611] On n'a imprimé en Italie que la traduction italienne qui en fut faite vers le même temps, par _Buono Giamboni_; Tiraboschi, t. IV, p. 381. Notre Bibliothèque impériale possède jusqu'à douze copies de l'original français. Il s'en trouvait une fort belle, couverte en velours cramoisi, dans la Bibliothèque du Vatican, avec quelques notes de la main de Pétrarque. Elle avait appartenu, dans le quinzième siècle, à Bernardo Bembo, qui l'avait achetée en Gascogne, selon ce que porte une note de sa main, écrite sur la première feuille. Crescimbeni, qui nous apprend ces particularités dans l'article de Pierre, ou Peyre de Corbiac, (Additions aux vies des poëtes provençaux, _Stor. dell. volg. poes_. t. II, p. 205.), dit, dans ce même article, que le manuscrit 3206 de la Vaticane, fol o 126 à 135, contient un poëme de ce Troubadour, intitulé _le Trésor_ (_lo Tesor_), qui traite de toutes les sciences et de tous les arts. «C'est de ce Trésor, ajoute-t-il, que Brunetto Latini, Florentin, prit l'idée de ceux qu'il composa, c'est-à-dire du _Tesoretto_, en vers italiens, et du _Trésor_ en prose française». On va voir que Crescimbeni se trompe ici sur le _Tesoretto_, comme plusieurs autres auteurs italiens.
Le _Tesoretto_ ou le petit Trésor, que _Brunetto_ écrivit en italien après son retour à Florence, n'est point comme on l'a cru, l'abrégé de son grand Trésor, mais seulement un recueil de préceptes de morale en vers de sept syllabes, rimés de deux en deux. C'est là du moins tout ce qu'en dit Tiraboschi, et sans doute cet auteur si exact n'avait pas eu sous les yeux l'édition assez rare qui en fut donnée au seizième siècle, ni la réimpression faite dans le dix-septième. J'en dirai bientôt davantage; j'entrerai sur le _Tesoretto_ dans des détails qui n'existent chez aucun auteur italien, que je sache, et qui auront un autre motif qu'une vaine curiosité.
On a aussi de _Brunetto_ une partie du traité de l'_Invention_ de Cicéron, traduit en italien, avec des commentaires[612]; mais ce qui fait le plus d'honneur à ce Grammairien philosophe, c'est qu'il fut le maître du Dante. Ce ne fut pas sans doute en poésie, du moins pour le style; il y en a peu dans ses vers du _Tesoretto_, et dans un chétif sonnet qui s'est aussi conservé[613]. Quelques bibliothèques d'Italie possèdent de lui en manuscrit un assez long morceau, dont le titre est singulier et le style inintelligible. C'est un tissu de proverbes et de jeux de mots florentins de ce temps-là, que personne n'entend plus, même à Florence, et que l'auteur, on ne sait pourquoi, a intitulé _Pataffio_, épitaphe. Le bon Tiraboschi se félicitait de ce qu'il n'avait jamais été imprimé, ni, ce qui eût été bien pis, expliqué par des commentaires: cela n'a pas empêché qu'il ne l'ait été depuis, à Naples, avec un commentaire de Ridolfi[614].