Histoire littéraire d'Italie (1/9)

Chapter 21

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Pierre Cardinal, l'un des censeurs les plus âpres de mœurs de son siècle[502], n'a pas épargné les prêtres et les moines dans ses satires. «Indulgences, pardons, Dieu et le diable, ils mettent, dit-il, tout en usage. À ceux-là, ils accordent le paradis par leurs pardons; ils envoyent ceux-ci en enfer par leurs excommunications; ils portent des coups qu'on ne peut pas parer, et nul ne sait si bien forger des tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux». Et plus loin: «Il n'est point de vautour qui évente de si loin une charogne que les gens d'église et les prédicateurs sentent un homme riche. Aussitôt ils en font leur ami; et quand il lui survient une maladie, ils lui font faire une donation qui dépouille ses parents.... Vous les voyez sortir tête levée des mauvais lieux pour aller à l'autel. Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les états; les clercs ont usurpé sur eux cette autorité, soit à force ouverte, soit par leur hypocrisie et leurs prédications, etc.».

[502] Millot, t. III, p. 236 et suiv.

Mais ce n'était pas seulement sur le clergé que la liberté des Troubadours s'exerçait; elle n'épargnait pas les objets les plus sacrés; et dans ce siècle où la religion avait tant d'empire sur les opinions et si peu sur les mœurs, où elle armait les croyants contre les incrédules, et même contre les croyants quand l'intérêt temporel de ses chefs le voulait ainsi, elle n'était guère plus respectée des poëtes dans leurs vers, que des moines dans leur conduite. C'était pour eux, même dans leurs poésies amoureuses, un sujet de figures, d'apostrophes ou de comparaisons comme les autres, et dont ils usaient tout aussi librement.

L'un compare un baiser de sa dame[503] aux plus douces joies du Paradis; l'autre abandonnerait sans façon sa part de ce lieu de délices pour les faveurs de la sienne; un troisième[504], si Dieu le laisse jouir de son amour, croira que le Paradis est privé de liesse et de joie; un autre, quand il est auprès de sa maîtresse, fait le signe de la croix, tant il est émerveillé de la voir[505]; un autre encore assure que, s'il obtient le bonheur qu'il désire, il éprouvera ce que dit la Bible, qu'en bonne aventure un jour vaut bien cent, allusion très-profane à des paroles du psalmiste[506]; un autre enfin se croit en amour l'égal des grands et des rois: ces vaines distinctions de rang disparaissent, dit-il, devant Dieu, qui ne juge que les cœurs; puis s'adressant à sa dame: «O parfaite image de la Divinité, que n'imitez-vous votre modèle[507]»! Plusieurs, lorsqu'ils sont guéris de leur passion pour une femme mariée, ne croient pouvoir la quitter qu'en se faisant délier de leurs serments par un prêtre, et le prêtre vient très-sérieusement les dispenser de l'adultère[508]; d'autres, maltraités par leur dame, font dire des messes, brûler des cierges et des lampes pour se la rendre favorable[509].

[503]

_E mi baisa la boqu'els huels amdos Don mi sembla lo ioy de Paradis_. BENARD DE VENTADUR.

[504] Arnaud de Marveil:

_Que si m'lais Dieus s'amor iauzir, Semblaria'm, tan la dezir, Ab lyeis Paradisus desertz_.

[505] Arnaud Catalans.

[506]

_Dies una in atriis tuis super millia_.

L'auteur de ce trait est Bernard de Ventadour.

[507] Arnaud de Marveil.

[508] Entre autres, Pierre de Barjac. Millot, t. I, p. 122.

[509] Arnaud Daniel, dans Millot, t. II, p. 485. Dans Nostradamus, cela est plus fort, il entend mille messes par jour, priant Dieu de pouvoir acquérir la grâce de sa dame; p. 42. Dans le texte provençal, six messes selon quelques manuscrits, et mille messes selon d'autres.

_Sis { {messas naug en perferi Mill { En art lum de ser e d'oli Che Dieus me don bon afert_.

Dans des sujets plus graves, l'un[510], regrettant un Troubadour[511] que la mort vient d'enlever, dit que _Dieu l'a pris pour son usage_. Si la Vierge aime les gens courtois, ajoute-t-il, qu'_elle prenne celui-là_. L'autre[512], ayant perdu sa maîtresse, dit qu'il ne prie pas Dieu de la recevoir dans son Paradis; sans elle, le Paradis lui paraîtrait mal meublé de courtoisie. Raimond de Castelnau, dans une satire dirigée principalement contre les moines, dit que «si Dieu sauve, pour bien manger et avoir des femmes, les moines noirs, les moines blancs, les templiers, les hospitaliers et les chanoines auront le Paradis, et que S. Pierre et S. Paul sont bien dupes d'avoir tant souffert de tourments pour un Paradis qui coûte si peu aux autres[513]». Dans une pièce dévote consacrée à la Vierge, Peyre, ou Pierre de Corbian, affirme que tous les chrétiens savent et croient ce que l'ange lui dit _quand elle reçut par l'oreille Dieu qu'elle enfanta vierge_[514]. Il compare la merveille de son enfantement à l'action du soleil, dont la lumière traverse le verre sans le corrompre, comparaison qui a été répétée par d'autres poëtes, et même, je crois, par des docteurs. Peyre Cardinal tient un plaidoyer tout prêt pour le jour du jugement, en cas que Dieu veuille le damner[515]. Il dira à Dieu que _Dieu a grand tort_ de perdre ce qu'il peut gagner, et de ne pas remplir son Paradis autant qu'il peut; à saint Pierre, qui en est le portier, que la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. Il prouvera enfin à Dieu, par de bons arguments, qu'il ne doit pas le damner pour des péchés qu'il n'eût pas commis s'il n'avait pas été au monde; mais il prie la sainte Vierge d'obtenir qu'il ne soit pas obligé d'en venir là avec son fils.

[510] Deudes de Prades.

[511] Hugues Brunet; Millot, t. I, p. 315.

[512] Boniface Calvo, _ibid._, t. II, p. 366.

[513] Boniface Calvo, p. 77. Le texte provençal dit;

_Si monge nier vol Dieu que si an sal Per pro maniar ni per femnas tenir, Ni monge blanc per boulas amentir, Ni per erguelh temple ni l'ospital_,

_Ni canonge per prestar a renieu, Ben tenc per folh sanh Peyre, sanh Andrieu Que sofriro per Dieu aital turmen, S'aiquest s'en uen aissi a salvamen_.

[514] Millot, t. III, p. 233.

[515] _ibid._, p. 268.

Un Troubadour qui servait dans une croisade[516], mécontent du tour que les affaires y avaient pris, s'écrie: «Seigneur Dieu, si vous m'en croyiez, vous prendriez bien garde à qui vous donneriez les empires, les royaumes, les châteaux et les tours». Un autre[517], désespéré de la mort du bon roi saint Louis, si ardent à servir Dieu, maudit les croisades et le clergé, promoteur de la guerre sainte; il maudit Dieu lui-même qui pouvait le rendre heureux; il voudrait que les chrétiens se fissent mahométans, puisque Dieu est pour les infidèles. Dans une tenson de Peguilain, il propose à Elias, son interlocuteur, cette question à résoudre. Sa dame lui a permis de passer une nuit avec elle, mais sous promesse de ne faire que ce qu'elle voudra; il se croit obligé d'être fidèle à son serment. J'aimerais mieux le rompre, répond Elias; j'en serais quitte pour aller chercher des pardons en Syrie[518]; trait de lumière sur l'efficacité morale des pélerinages à la Terre-Sainte, des indulgences, des pardons et de toutes les superstitions de cette espèce. Dans une autre tenson entre Granet et Bertrand[519], deux Troubadours peu célèbres, Granet exhorte Bertrand à renoncer à l'amour et à travailler au salut de son âme en passant outre-mer, où l'antechrist est sur le point de détruire ceux qui y sont allés pour convertir les infidèles. Bertrand répond qu'il est fort aise du succès de l'antechrist; qu'il est prêt à croire en lui, dans l'espérance qu'il fléchira en sa faveur le cœur de sa maîtresse. Granet lui reproche l'indigne voie par laquelle il veut parvenir à son but. Ce bien, lui dit-il, serait payé trop cher par votre damnation. Tout est légitime pour sauver ma vie, répond Bertrand; je meurs pour la plus aimable des femmes, et ayant perdu l'esprit, si je pèche en me jetant dans les bras de l'antechrist, Dieu doit me le pardonner[520]».

[516] Peyrols d'Auvergne; Millot, t. I, p. 322.

[517] Austan d'Orlach, qui n'est connu que par cette pièce; Millot, t. II, p. 430.

[518] Millot, t. II, p. 240.

[519] _Ibid._, p. 133.

[520] Millot, t. II, p. 135.

Cette folie des croisades d'outre-mer fut souvent l'objet de leurs chants, et la croisade barbare contre les malheureux Albigeois, dont ils voyoient sous leurs yeux les horreurs, fut celui de leurs satires. Ils ne ménagent ni les guerriers qui massacraient des populations entières par ordre d'un pontife, ni les inquisiteurs qui livraient aux bûchers ce que le fer avait épargné, ni les moines, ni le clergé leurs complices, ni les papes moteurs intéressés et politiques de ce carnage religieux. La liberté de leurs expressions passe tout ce qu'on s'est permis dans des siècles à qui l'on fait un grand reproche de n'avoir pas respecté des superstitions sanguinaires. Mais ces horreurs eurent aussi parmi eux des apologistes. Il se trouva des Troubadours qui ne rougirent point de les chanter. Folquet de Marseille fit plus[521], il ne chanta point la croisade; il la suscita, la soutint, en attisa en quelque sorte les bûchers et les fureurs. Folquet avait dans sa jeunesse aimé, rimé, mené une vie errante et adonnée au plaisir, comme les Troubadours ses confrères. Sa tête ardente avait passé subitement à d'autres extrémités. Devenu moine de Citeaux, bientôt abbé, et peu de temps après évêque de Toulouse dès qu'il vit la persécution et la proscription s'élever contre les Albigeois et contre le comte de Toulouse, il se joignit aux persécuteurs. Il servit de son influence, de ses conseils, de ses prédications violentes les croisés et leur chef, le trop fameux comte de Montfort. Après avoir vaincu par les armes du fanatisme le comte son seigneur, dans Toulouse même, capitale de ses états, il alla présenter au pape le fondateur des Dominicains et de l'Inquisition, qu'il établit solidement dans son diocèse, et qui y a régné si long-temps. Perdigon, simple Troubadour, élevé par son talent à la dignité de chevalier et à la fortune[522], le déshonora par la part qu'il prit aux intrigues et aux violences de Folquet. Il chanta même la défaite et la mort du roi d'Arragon son bienfaiteur, défenseur du comte Raimond, à la bataille de Muret[523]. Vers la fin du même siècle, lorsque les bûchers étaient éteints, l'imagination d'un comte de Foix[524] les rallumait encore, et en menaçait tous ceux qui se renommeraient de l'Arragon. «Leurs cendres, disait-il, seront jetées au vent, leurs âmes envoyées en enfer».

[521] Millot, t. I, p. 179 et suiv.

[522] Millot, t. I, p. 428.

[523] En 1213.

[524] Roger Bernard III; Millot, t. II, p. 472.

Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé Izarn[525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable, et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument précieux[526]; c'est une controverse entre lui et un théologien albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres mots: «Si tu refuses de me croire, _voilà le feu qui brûle tes compagnons tout prêt à te consumer_[527]». Après de nouveaux efforts de dialectique, il lui dit encore: «_Ou tu seras jeté dans le feu_, ou tu te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et la poix et les tourments où tu dois passer[528]..... Avant que je te donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le feu[529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une main en France et l'autre à Haut-Vilar[530], que le corps fût en Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle raison tu nies notre baptême[531]....» Enfin, pour péroraison, avant que le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume[532] «Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes, et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.

[525] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.

[526] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: _Aiso fon las novas del Heretic_. En voici les premiers vers:

_Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit, Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit, Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit. Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit_ _Car crezes que Diables t'a format e bastit E tan mal a obrat e tan mal a ordit Pot dar salvatios falsamen as mentit. Veramen fetz Dieu home et el l'a establit E'l formet de sas mas aisi com es escrit_: Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me.

[527]

_E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat Que art tos companhos........., Si cauziras el foc o remanras ab nos C'avem la fe novela ab los sept escalos Que son ditz sacramens los cals mostra razos Que devem creyre tug a salvamen de nos_.

[528]

_E tu malvat her'tic iest tant desconoissens Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens, Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens, Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens Per on deu espassar_..........

[529]

_Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar De resurrectio vuelh ab tu disputar...... ......................................... Si la testa de l'hom era lai otramar. L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar, La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar, El cors fos en Espanha que si fos fag portar, Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar Lo dia del judizi coven apparelhar En eissa quela forma que fon al bateiar. En la sant escriptura o podes a trobar: Job_, etc.

[530] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du texte, met après ce mot _Haut-Vilar_ (lieu inconnu); et en effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce _Aut-Vilar_, opposé à la France: mais on peut très-bien se passer de le savoir.

[531]

_Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes, Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres, Que diguas lo veiaire per cal razo descies Lo nostre baptisti li que bos essanct es_.

[532]

_Si ara not confessas, lo foc es alucatz, El corn va per la vil al pobl' es amassatz Per vezer la justizia, c'adès seras crematz_.

À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour. C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cœur». C'est là qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cœur, et que son cœur l'a vaincu lui-même[533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son cœur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cœur de désir[534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit quand elle ôta son gant, lui enleva le cœur, et que ce gant a rompu la serrure dont il avait fermé son cœur contre l'amour[535].

[533] Hugues de Saint-Cyr; Millot, t. II, p. 178.

[534] Millot s'en est tenu à la première phrase, et a dissimulé le reste; le manuscrit provençal porte littéralement:

_Gent an sauput mey huelh uenser mon cor E'l cor a uensut me_. .......................................... _Moron miey huelh, el ieu e'l cor en mor_. .......................................... _Que'm fan mos huelhs qu'aissy'm uolon aucire De pessamen, d'enuey e de cossir, E'ls huelhs de dol e mon cor de dezir_.

[535] Aimery de Belenvei; Millot, t. II, p. 334.

Ailleurs, il s'élève une dispute entre le cœur d'un poëte et sa raison au sujet des plaintes que font les amants contre les dames, et chacun défend sa cause avec toutes les ressources de l'esprit. L'amour qui fait veiller en dormant, qui peut brûler dans l'eau, noyer dans le feu, lier sans chaîne, blesser sans faire de plaie; tout cela est littéralement dans des chansons de Troubadours[536]. Quand nous retrouverons par la suite ces sortes de subtilités dans les meilleurs poëtes italiens, nous n'aurons donc pas de peine à en reconnaître la source. Elle découle originairement de la poésie des Arabes, qui en est remplie. Les Provençaux en les prenant pour modèles n'avaient ni le goût formé ni les exemples d'un meilleur style qui auraient pu les en garantir, et quand ils portèrent cette contagion en Italie, rien ne pouvait non plus y en arrêter les progrès.

[536] Dans une pièce de Pierre Vidal.

CHAPITRE VI.

_État des Lettres en Italie au treizième siècle; commencement de la Poésie italienne; Poëtes siciliens; L'empereur Frédéric II; Pierre des Vignes; Nouveaux troubles en Italie après la mort de Frédéric; Écoles et Universités; Grammairiens; Historiens; Poésie latine; Poëtes siciliens depuis Frédéric; Poëtes italiens avant le Dante_.

Nous avons vu quel fut, chez les Arabes ou Sarrazins, le sort des sciences et des lettres. Nous avons aperçu dans les communications immédiates de ces conquérants de l'Espagne avec les provinces méridionales de la France, la cause, sinon absolue, du moins occasionnelle et puissamment déterminante de l'amour des Provençaux pour la poésie, l'origine d'une partie de leurs fictions romanesques, de leurs formes poétiques et des défauts brillants de leur style; nous avons ensuite vu les Troubadours se répandre avec leur nouvel art dans les petites cours féodales de la France, de l'Espagne et de l'Italie, exciter l'admiration, chanter l'amour, inspirer la joie, devenir l'âme des plaisirs et des fêtes, et recueillir pour récompense des honneurs, des présents, la faveur des souverains, et, ce qui était souvent d'un plus grand prix à leurs yeux, les faveurs des belles. Leur fréquentation dans les cours de la Lombardie au douzième siècle est certaine; leurs succès et l'estime que l'on y fit d'eux ne le sont pas moins; le soin qu'on y prit d'apprendre le provençal pour les mieux entendre et l'empressement qu'avaient un assez grand nombre d'Italiens qui se sentaient le génie poétique, mais à qui il manquait une langue, de faire des vers provençaux et de se mettre eux-mêmes au rang des Troubadours, en sont des preuves incontestables. Sans cela, _Calvi_ de Gênes, _Giorgi_ de Venise, Percival _Doria_, dont le nom dit assez la patrie, le fameux _Sordel_ et plusieurs autres ne grossiraient pas leur liste. Quand la langue italienne naquit et qu'elle put subir le joug de la mesure et de la rime, il n'est pas douteux encore que l'exemple des Troubadours ne servît de règle et d'objet d'émulation partout où l'on avait pu entendre ou lire leurs productions. Les deux langues furent quelque temps rivales, et parurent se disputer l'empire[537]; mais l'italien resta bientôt maître du champ de bataille, et le provençal disparut avec la gloire passagère des Troubadours.

[537] Tiraboschi, t. IV, liv. III, chap. 3.

Ce ne fut cependant pas en Lombardie que se firent entendre les premiers essais de poésie en langue italienne; il est vrai du moins que ce n'est pas de ceux qui purent y paraître que se sont conservés les plus anciens fragments connus. C'est en Sicile qu'ils reçurent la naissance; c'est dans ce pays, successivement occupé par les Grecs, par les Sarrazins, par les Normands, visité par les Provençaux, et où régnait alors l'empereur d'Allemagne Frédéric II, que la lyre italienne bégaya ses premiers accords; et une circonstance qui ajoute à la gloire poétique de cet empereur, c'est qu'il fut en quelque sorte le premier à donner le tort et l'exemple. Les recueils d'anciennes poésies contiennent bien quelques morceaux qui peuvent être antérieurs de peu de temps à ce qui nous reste de Frédéric. On cite surtout une chanson d'un certain _Ciullo d'Alcamo_, sicilien; mais on ne sait rien de ce _Ciullo_, sinon qu'il vivait à la fin du douzième siècle, et sa chanson, qui est en strophes de cinq vers d'une construction bizarre, écrite dans un jargon plus sicilien qu'italien, mérite à peine d'être comptée[538]. L'honneur de la priorité reste donc à Frédéric II. On sentira mieux le mérite qu'il eut à s'occuper des lettres, si l'on se rappelle les principales circonstances de sa vie et l'agitation où furent pendant son règne et l'Italie et ses autres états.

[538] Cette chanson, telle que la rapporte l'Allacci, _Poeti Antichi_, p. 408 et suiv., est composée de trente-deux strophes, qui paraissent en effet de cinq vers; mais alors il faut que les trois premiers soient de quinze syllabes. On a eu beau les comparer aux vers politiques des Grecs, ou à nos vers alexandrins, ils ne ressemblent réellement ni aux uns ni aux autres, ni à aucune espèce de vers connus. En voici la première strophe: