Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 2

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Dans le premier volume de cette histoire du dix-neuvième siècle, nous avons exposé le dehors, la mise en scène du théâtre, mais pas assez encore le dessous, le dedans, ce qui se trouvait sous les planches.

Nous avons raconté les rapides succès de Bonaparte et l’effet d’éblouissement qu’il avait dès lors sur le monde. Effet interrompu par la levée du siège de Mantoue, et sa prostration personnelle, dont deux grands médecins, Masséna, Augereau, le remontent à Castiglione (4 août 96).

Paris crut que c’était la fin de la guerre. Mais non l’Europe, puisque en octobre, l’envoyé anglais Malmesbury dit à Paris que «la France ne pouvait espérer de paix, à moins de rendre tout: l’Italie, les Pays-Bas, le Rhin.»

Donc ces grandes victoires de Bonaparte ont eu peu d’effet. Tout lui reste à recommencer. Le déluge barbare qui sans cesse fond sur lui des Alpes ne peut être arrêté. A peine il vient à bout des Allemands de Wurmser, qu’il a sur les bras le torrent des Slaves et Hongrois d’Alvinzi. Ces brillants coups n’expliquent rien, si l’on ne se rend pas bien compte de la force lointaine qui, par des canaux peu connus, leur opposait sans cesse la vaillante barbarie du Danube.

Cette roue épouvantable avait son grand moteur à Londres, où Pitt, assis sur la masse docile des créanciers de l’État, professait, faisait croire l’axiome de Price: «Plus on emprunte et plus on est riche.»

Obscur et poétique mystère de richesse insondable!

L’or qu’on y puisait sans mesure allait fasciner ce monde héroïque et sauvage. Et tout n’arrivait pas: beaucoup restait à Bâle, chez un agent anglais qui, de là à Strasbourg, à Lyon, et surtout à Paris, soldait les traîtres et les espions, des Fauche et des Pichegru, etc.

Mais Pitt avait deux poches. De la seconde (étrange abîme) nous avons vu sortir à flots le torrent des faux assignats, chefs-d’œuvre de gravure, que Puisaye fabriquait, et qui, le jour, la nuit, lancés en France sur des barques légères, animaient, ravivaient incessamment l’incendie vendéen. En vain éteint par Hoche, il gagnait sous la terre. A Paris, à Lyon, et dans tout le Midi.

Combien de temps durerait ce grand mensonge en deux parties: l’emprunt illimité sans base, et le faux assignat? C’est ce qu’il fallait voir. Était-ce au loin, par des succès en Italie, qu’on pourrait espérer d’arrêter la machine? C’était l’idée de Bonaparte. Ou, par un coup hardi, traversant le détroit et secondant les Irlandais? Ce fut l’idée de Hoche, sa tentative audacieuse.

* * * * *

Voilà le fait très simple et nu qui se passait à la fin de 96.

Mais on comprendrait peu, on serait même injuste sous tel rapport, si l’on ne remontait plus haut dans le dix-huitième siècle, si l’on n’expliquait bien ce que l’Angleterre, dans sa lutte contre la France et la Révolution, apportait de spécieux, et même de solide, à ce combat.

* * * * *

Sa haute légitimité remonte à 1688, où, pour l’avantage commun de l’Europe et du genre humain, elle combattit Louis XIV, la proscription des protestants, la révocation de l’édit de Nantes. Lutte si inégale qui réussit par la Hollande et par nos réfugiés. Les Anglais, fatigués, mêlés d’éléments étrangers, n’osèrent revenir à leur glorieuse république de 1649. Ils refirent une royauté, mais au minimum, et prise dans des petits princes étrangers, une race de basse Allemagne.

L’Angleterre, avec Georges Ier, Georges II, avec Walpole, tomba fort bas, sous le rapport moral. En 1750, elle croyait elle-même que, même au point de vue matériel, elle avait baissé. C’était l’opinion, après Walpole. En 1750, son successeur, le duc de Newcastle, adresse cette question à un médecin, le docteur Russell: «Pourquoi le sang anglais est-il si pâle et appauvri? Quel remède?» Russell, dans un beau livre que j’ai cité ailleurs[7], indiqua le remède: «La mer et l’action.»

[7] Dans mon livre _de la Mer_.

L’action n’avait jamais cessé. Sous l’apparente paix de Walpole, un être inquiet avait toujours agi, erré, coureur de mers. Je l’appellerai Robinson (nom d’un livre immortel de 1719). Ce Robinson, vers le pôle Nord, pour son commerce d’huile, faisait l’immense massacre des cétacés qui, pendant tout ce siècle, a rougi la mer de sang. Au midi, à la faveur du traité de l’Assiento, il fournissait de nègres les Espagnols, et chez eux, malgré eux, le pistolet au poing, il commerçait, hardi contrebandier. En 1738, les Espagnols excédés mutilèrent un de ces drôles. De là une scène dramatique au Parlement, et une fureur d’autant plus grande que la vengeance promettait de beaux bénéfices.

J’ai déjà parlé de l’homme qui plaida cette cause avec un talent admirable et une vraie fureur, le premier des deux Pitt (lord Chatham)[8]. Après Walpole, le grand acheteur de consciences, l’Angleterre ouvrit fort les yeux en voyant tout à coup ce magique et sublime acteur, sincère et désintéressé, d’une passion réelle, comme l’acteur d’Athènes qui, jouant Électre, apporta sur la scène, non pas l’urne d’Oreste, mais l’urne de son propre fils. Ce grand Chatham, si naturellement furieux, avait l’élan colérique des Gallois, dont venait sa famille. De plus, il était né malade, toute sa vie, il eut un bourreau, la goutte. A chaque accès, ses cris étaient des accès d’éloquence.

[8] J’en ai parlé dans mon _Histoire de France_. Aujourd’hui, je dois parler surtout du second, mort en 1806; je citerai plus loin les sources de son histoire.

Une vieille dame, Sarah Marlborough, qui haïssait la France, fut charmée d’un jeune homme qui paraissait si enragé. Elle crut y reconnaître son fils et elle le fit son héritier.

Mais il n’avait qu’une passion, la colère. Et, de haut, méprisait l’argent. Quel spectacle pour les Anglais après Walpole! Ils ont des moments de grandeur. Ils trouvèrent cela beau, furent charmés de lui voir rendre une grosse place qu’on lui avait donnée, charmés de l’entendre parler contre ceux qui toujours prêchaient pour le Hanovre, le patrimoine du Roi. En cela, il semblait tourner le dos au ministère. C’est ce qui l’y porta. A reculons, il n’y alla pas moins. Les Anglais étaient furieux de quelques succès de la France. Il fallut par deux fois que le roi, malgré lui, nommât et renommât ministre celui qui représentait le mieux la colère nationale.

L’ennemi de Pitt, Fox Holland, le fit lui-même rappeler. En 1757, il fut premier ministre, malgré le Roi et l’aristocratie. L’engouement des Anglais pour leur grand avocat fut tel, que l’insuccès qu’il eut d’abord, loin de les décourager, les piqua, les attacha à lui. Il est vrai que ce furieux avait de très nobles éclairs qui lui illuminaient l’esprit. Il en eut un très beau, de haute et ferme raison, quand, mettant sous ses pieds la vieille antipathie des Anglais pour les Écossais, il dit magnanimement que ces belliqueux montagnards n’étaient point des ennemis. Ils ne voulaient que guerre; eh! bien, il fallait leur donner des armes, les employer en Amérique. Dès ce moment, en effet, ils changent, et combattent pour l’Angleterre, même contre leurs anciens amis les Français.

Il dit ensuite une chose qui réussit: «Il faut conquérir l’Amérique en Allemagne.» A force d’argent, soutenir Frédéric, ce petit roi qui, à travers sa meute d’ennemis, pourrait peut-être l’emporter sur la France de la Pompadour. Hasardeuse pensée que l’événement justifia. Seulement ce fut la porte par où l’Angleterre se lança dans la voie des guerres par subsides, dans la voie des emprunts, chargeant toujours la dette, et d’avance écrasant la génération à venir. Plusieurs ne croyaient pas au succès. «Le crédit, disaient-ils, ne pourra pas se soutenir sans des succès constants et des victoires sans fin. A cela quelle solution? Faire banqueroute, ou conquérir le monde!»

C’est ce qui arriva. La France, en 1763, par le traité de Paris, laissa d’une part les _Indes_, de l’autre l’_Amérique_.

C’étaient deux mondes. Et pourtant Pitt n’était pas encore content d’un tel traité. Quand il apprit le Pacte de famille, notre traité avec l’Espagne, il voulut recommencer la guerre, la faire aux Espagnols.

Cette fureur d’aller de guerre en guerre en employant l’épée des autres, et s’obérant de plus en plus, fut punie lorsque l’Amérique refusa de s’épuiser en fournissant toujours. L’avis de Pitt était qu’on la calmât à tout prix. Mais ses conseils ne purent empêcher la séparation.

Il la vit s’accomplir, ce qui l’acheva. Depuis deux ans, il était maniaque, et il avait cent caprices bizarres. Il s’était laissé faire pair et comte de Chatham, ce qui lui ôta (suprême douleur) le cœur du public, confondit dès lors ce grand citoyen avec un groupe fort peu populaire, ceux qu’on appelait ironiquement les _amis du roi_. Parti intéressé qui avilissait l’Angleterre, ne connaissait ni communes, ni Pairs, ni Whigs, ni Tories, mais uniquement le roi.

Tout à coup, à la fin, Chatham remonta. Ce grand acteur, d’autant meilleur acteur qu’il était à la fois calculé et sincère, s’arrangea pour avoir devant le parlement une scène de colère héroïque, où peut-être il espérait mourir en défendant l’honneur national, et détournant l’Angleterre de reconnaître l’indépendance américaine. La mise en scène fut superbe. Il s’avança, la mort sur le visage, soutenu par son second fils de dix-neuf ans (William Pitt), s’emporta, parla longuement, retomba dans les bras de son fils. Ce fut la fortune de celui-ci, plein de mérite au reste. Si différent qu’il fût du grand Chatham, il fut consacré par cette scène, et on le vit toujours dans l’ombre du héros.

La bienveillance fut extrême pour lui. Ses futurs adversaires, Fox, Burke, l’accueillirent, le vantèrent, l’exaltèrent. Il était fort précoce, et, sous de tels auspices, il put impunément montrer une fierté où l’on crut reconnaître la grande âme de son père. A vingt-deux ans, il déclarait qu’il n’accepterait de place que dans le ministère, et déjà, à vingt-cinq, il fait autorité dans le parlement.

Il fallut bien du temps pour voir que, sous plusieurs rapports, il différait fort de Chatham; souvent il fut son contraire. Cela ne choqua pas, et parut naturel. L’Angleterre avait changé elle-même; une autre génération avait succédé.

CHAPITRE II

UNE NOUVELLE ANGLETERRE.--LE MÉTHODISME.--LA SAINTE BANQUE.--L’ÉGLISE.--LE JEUNE PITT.

Ce qu’il y eut d’original dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, c’est que, vers 1750, au moment où elle allait prendre sa grande expansion dans le monde qu’abandonnait la France, au moment où l’impulsion de Chatham la lançait, pour ainsi dire, dans l’infini, à ce moment, elle éprouva en elle un mouvement tout contraire à cette expansion, une sorte de contraction. Par un contraste admirable, tout en embrassant le monde du dehors, elle fit effort pour concentrer sa force propre, sa native énergie.

Cela fut instinctif sans doute. Mais la volonté ajouta beaucoup à l’instinct. Qu’un peuple ait fait si à propos de telles modifications sur lui-même, c’est une chose singulière qu’on voit rarement dans l’existence libre et bien plus calculée d’un individu.

Il faut dire que, si l’Angleterre présenta ce miracle d’une certaine réforme morale, accomplie au moment de sa grande action extérieure, ce miracle s’explique non seulement, par ce qui restait de l’élément puritain toujours subsistant en dessous, mais encore et surtout par le retour au principe qui est le fonds même de l’Angleterre. Ce principe qui avec tant de force fut manifesté dans Cromwell et la révolution de 1648 était bien antérieur. Nous le trouvons, même avant le protestantisme, en 1400 chez les Lancastre et chez leur héros, Henri V.--Les Tudors, en 1500, les Stuarts en 1600, apportèrent des éléments tout contraires à ce fonds. Il reparut avec l’exaltation fanatique des covenantaires et de la république vers 1650, et obstinément encore, vers 1750, moins violent, mais austère d’apparence (même de fonds, en grande partie) dans les disciples de Wesley et dans les méthodistes, moins farouches que leurs pères les puritains, et beaucoup plus mêlés aux affaires, au commerce, à tous les intérêts du monde.

En face de la grande propriété territoriale, s’était élevé, sous Guillaume le Hollandais, le parti de l’argent, de la bourse, la banque, qui de plus en plus pesa dans les affaires, et, dans sa rivalité avec les lords, les grands évêques, eût bien voulu aussi arriver aux places de l’Église et à son budget monstrueux. Les puritains s’étaient tenus écartés de cette mine d’or, en refusant la condition qu’on leur faisait de jurer les 39 articles de l’Église Anglicane. Les fils des puritains furent moins sévères. Vers 1733, commença la prédication de ce saint plus avisé, le célèbre Wesley. Il réfléchit au tort que ce scrupule faisait à l’Église, qu’il fermait aux plus dignes, aux hommes de Dieu. Lui-même fort désintéressé, il permit aux siens les affaires, les richesses, qui pouvaient tellement augmenter l’influence du bon parti. Il ne leur fit pas reproche de jurer les 39 articles, et par là d’avoir place au grand banquet de l’Église établie. La Bible nous dit elle-même que les patriarches se faisaient peu de scrupules d’emprunter et de prendre aux impies leurs idoles d’or, qu’ils savaient faire servir à un meilleur usage. Ainsi le monde des affaires, de l’argent, de la banque, eut de plus un accès aux richesses de la grande Église. Mais pour montrer que c’était malgré eux et pour Dieu seul qu’ils franchissaient ce pas, ils suivirent autant que possible les habitudes sévères de leurs familles en tout le reste, firent hautement la grimace à l’argent, montrant que, quoique riche, on pouvait être pauvre d’intention, tenir l’argent au coffre, mais éloigné de l’âme.

L’argent venait à flots. Les saints banquiers inspiraient confiance. L’Europe, effrayée par les guerres, attirée par les emprunts de Chatham, et charmée de placer son or dans la sûreté de la grande île, l’entassait dans les mains respectables de la pieuse banque, obligeait celle-ci de recevoir et d’encoffrer.

Tout affluant aux mains de cette classe bien aimée de Dieu, son puritanisme de forme (voulu et calculé, mais non pas faux) fut imité, compté parmi les moyens de parvenir, et devint le ton général. De là les beaux et singuliers romans de Richardson, tant admirés, si peu compris. Les jeunes miss, qui jusque-là (dit Walter Scott), lisaient à l’aventure les pièces scabreuses du temps de Charles II, non moins naïvement, crurent ne pas pouvoir s’établir si elles ne parlaient le jargon dévot de Paméla.

Ce qui montre le bon sens de l’Angleterre et la raison parfaite qu’elle gardait, c’est qu’avec ces tendances et ces apparences spirituelles, elle fit une réforme qui paraissait contraire, fort matérielle, en ses habitudes. Un peuple, alors de dix ou douze millions d’âmes, à qui Dieu mettait tout à coup le monde sur les bras, et l’Amérique, et l’Inde, et l’immensité de la mer, sentit vivement le besoin d’être fort pour recevoir cette manne énorme qui lui venait. C’est pour répondre à ce besoin que Bakewell vers 1750 inventa la viande. Jusque là les bestiaux étaient élevés surtout pour le laitage. Le régime de la viande obtient faveur, remplace le lait fade dont les pâles Pamélas s’alimentaient au détriment de leur enfant. Ce fut une révolution rapide. Toute la jeunesse nourrie de viande désormais, par une éducation nouvelle est lancée dans la vie. L’écolier peu captif des écoles, qu’il quitte à quatorze ans (moins les nobles enfants d’Oxford), entre de bonne heure dans l’action, par le commerce, la mer, les Indes.

Voilà donc, au milieu du siècle, deux changements à la fois dans les mœurs et les habitudes. La Bible domine tout. Mais la situation commande. Pour y suffire, pour recueillir tant de bienfaits de Dieu, il faut à tout prix que l’Angleterre se fortifie.

Que fera l’Église établie? Ses évêques grands seigneurs, jusque-là si bouffis, en présence des bénéficiers inférieurs d’une apparence si pieuse, ne purent rester, comme ils étaient, de purs lords; ils prirent, à contre-cœur, des formes plus ecclésiastiques. De là cet étonnant mélange de vertus fausses et vraies, de sainteté doublée de mondanité et d’orgueil, de douceur irritée, amère. Mélange singulier, d’autant plus équivoque que le bien est tellement incorporé au mal qu’on ne peut jamais dire, que tout soit faux.

Le grand Chatham, _the great commoner_, l’homme des Communes, sous sa colérique éloquence, savait tout aussi bien que le rusé Walpole que l’Angleterre, avec sa triplicité idéale, vantée par Blackstone et par Montesquieu, l’Angleterre était simple: la Couronne, l’Église et les Lords,--les Lords, l’Église et la Couronne. On déguise plus ou moins la prédominance du roi ou de la reine, mais la royauté donne les hautes places, la pairie, les plus gras évêchés du monde. De plus, la Couronne est un mythe; cela ne se discute pas. Le roi est le roi, l’oint du Seigneur; il est l’Église même en son principe. Ce qu’il y a de plus ferme, c’est le roi, l’Église établie.

En 1755, quand Chatham eut son second fils (le célèbre Pitt), il était au plus haut, bien loin encore de l’état d’enfance maladive où il tomba dans ses deux dernières années, et où il devint l’homme du roi. Mais déjà pour ce fils, où il mettait ses espérances plus qu’en l’aîné, il voulut qu’il fût élevé par l’Église établie, solide et plus royale que la royauté même. Il confia l’enfant à un prêtre, le docteur Tomline, que plus tard il fit évêque de Winchester. Ce révérend a écrit la vie de M. Pitt, que j’ai constamment sous les yeux[9]. Il fut son précepteur, son secrétaire et son exécuteur testamentaire. Il ne quitta point son élève et put témoigner de tout son mérite. Point de légende plus sûre et plus suivie de la naissance à la mort.

[9] G. Tomline, _Memoirs of the life of W. Pitt_. 1822.

Certaines vertus coûtèrent peu à Pitt sans doute; fils d’un malade, et malade souvent lui-même. Il ne résistait aux affaires, aux nuits si fatigantes du parlement qu’en buvant un peu, sans excès. Du reste, admirablement pur, il a passé toute sa vie entre son précepteur l’évêque Tomline, et vers la fin, une demoiselle, sa nièce Esther Stanhope, qui lui servait de secrétaire.

Dans le beau portrait de Lawrence, dont le musée de Versailles a une copie excellente, il a quarante ans, c’est-à-dire qu’il est assez près de sa mort. Il est rouge, et, pour l’ennoblir, le peintre habile lui a mis un fort bel habit mordoré. Il est un peu commun; on dirait de race marchande, et l’on se souvient involontairement que son bisaïeul, le premier Pitt connu, ne l’est que pour avoir vendu un diamant au roi de France. Il y a dans l’ensemble de cette figure je ne sais quelle fausse enfance. Enfance colérique et bouffie. On l’appelait volontiers _angry boy_.

Gallois par ses aïeux paternels, il était par sa mère fin Anglais, et parent des Temple. Il eut l’éducation classique, pesante, des docteurs anglicans. Beaucoup de grec. Et les historiens écossais. Mais point Gibbon, qui sans doute ne plaisait pas à son évêque.

* * * * *

On voit que, de bonne heure, son éducation ecclésiastique porta ses fruits; il sut parfaitement le manège des prêtres et pratiqua leurs adresses politiques. Il se garda d’entrer dans l’opposition, mais il glissa parfois des propositions populaires, modérées, innocentes, qui ne pouvaient déplaire au roi. Il parlait vaguement de réforme parlementaire, sans pousser dans ce sens contre l’aristocratie. D’autre part, il refusa de s’allier à lord North et aux _Amis du Roi_, ce qui lui eût ôté pour l’avenir toute popularité; il avait vu son père baisser dans l’opinion dès qu’il inclina dans ce sens.

Je ne donne pas la vie de M. Pitt. C’est là qu’à travers mille longueurs on peut étudier les finesses du menuet parlementaire qu’il dansa parfaitement. Toujours un peu raide d’attitude, mais habile pour sauver tels mouvements obliques dans un ingénieux balancement qui trompe l’œil, semble incliner vers la gauche sans quitter la droite, et reste souple en paraissant raide, ne singe point les caricatures doctrinaires imitées de la cravate de Saint-Just, du col empesé de Calvin.

En M. Pitt l’homme politique avait mille mérites de détails, et l’homme privé toutes les vertus. Je ne suis pas de l’avis de Joseph de Maistre qui dans ses Lettres le juge médiocre. Mais, comme l’indique le portrait de Lawrence, il avait un masque de tartufe rose et bigarré.

Un homme grave et hautement estimé, lord Grey, dans sa jeunesse, peut-être emporté au delà des bornes, a dit un mot terrible: «M. Pitt n’a jamais proposé une mesure que dans l’intention de tromper la Chambre. Dès son début, il fut apostat complet, déclaré.»

CHAPITRE III

LE BILL DE L’INDE, 1783.--PITT RÈGNE MALGRÉ LE PARLEMENT.

M. Pitt resta dans un douteux nuage jusqu’à la fin de la guerre d’Amérique, brillant au parlement d’un doux éclat, comme un jeune homme sage et de grande espérance, dans une position non tranchée qui le laissait disponible pour tout. On pouvait croire encore qu’il suivrait la voie de son père, la grande voie populaire. Mais alors des circonstances violentes, imprévues, déchirent le voile et percent le nuage. Pitt paraît ce qu’il est, le contraire de Chatham. Il est resté tel, sans retour.

C’était le moment décisif où le roi, dont l’obstination avait retardé si longtemps la paix d’Amérique, se vit abandonné de tous, même de son ami et ministre lord North qu’il avait si longtemps traîné malgré lui dans la voie de la guerre. North, en péril, quitta le roi et se réfugia près de Fox dans l’opposition[10]. C’était la victoire des Communes, la défaite de la Couronne, si, par un coup hardi, le roi ne mettait la constitution au grenier avec les vieux meubles. Un homme sensé ne l’eût pas fait. Il aurait respecté la religion politique de l’Angleterre, n’eût pas sorti la royauté du nuage protecteur dont jusque-là tous les partis étaient d’accord pour la couvrir. Fox ne devinait pas que ce sacrilège le roi même le ferait contre le roi. Fox, faisant la paix, voyait toute la chambre pour lui, et crut que le pays tout entier était derrière, tout prêt à soutenir la chambre et la constitution.

[10] Voy. la _Correspondance de Fox_ et l’analyse qu’en a faite M. Ch. de Rémusat.

Cela parut douteux au petit Pitt, qui jugea l’Angleterre au vrai, comme elle était, beaucoup plus royaliste qu’elle ne le savait elle-même. Quand Fox lui offrit une place dans ce ministère odieux à la Couronne, il se garda bien d’accepter. Il eut raison. Ce ministère dura neuf mois à peine (1783, 2 avril 12 décembre). Fox se coula lui-même par une tentative hardie et honorable.

La conquête de l’Inde, où l’audacieux Clive avait si aisément remplacé notre Dupleix, fut un mal pour l’Angleterre autant qu’un bien. Ce pays magnifique, une vraie partie du monde, vaste comme l’Europe, était riche en art, en or et en diamants, en luxe délicat, mais aussi (il faut le dire) en maladies contagieuses. Et c’était peu de chose, comparé à l’infect chaos d’une administration livrée au désordre, aux hasards confus d’une grande Compagnie de marchands. La barbarie carthaginoise, celle des Gênois en Corse, etc. était sans doute fort éloignée du caractère anglais; mais on a souvent remarqué que les Anglais, gênés chez eux et se respectant fort, sont d’autant plus sujets à s’abandonner en voyage et sans doute bien autrement dans un pays si lointain, si peu surveillé. Le vaillant Clive, déjà, avait eu un procès monstrueux, où l’Angleterre (embarrassée entre l’honneur et le profit, entre ses mœurs et sa conquête) s’était vue au moment de pendre le héros qui lui donnait un monde. Clive satisfit à l’honneur. A la fin de son long procès, objet de l’universelle réprobation publique, qui lui attribuait les crimes de tous, il fut absous, mais se jugea lui-même, mourut, en quelque sorte se tua (1763).