Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 19

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J’en trouve un exemple touchant, lorsque, dans la guerre d’Italie, les Grecs s’adressèrent à Bonaparte. Les descendants de Sparte, les Maïnotes, voisins, souvent victimes du tigre Ali pacha, viennent un jour trouver le général français. Ils ne savaient pas notre langue, ni lui la leur. N’importe! Par une inspiration touchante, ils tirèrent de leur sein un livre, l’Odyssée, et le mirent sur la table entre eux et lui. Nul besoin de discours. La Bible de l’Europe, Homère, suffit à rappeler ce que la Grèce fut pour nous, la nourrice, la mère de notre civilisation, et le juste retour que nous devons à ses bienfaits.

* * * * *

Le tout petit palais du Luxembourg, et ceux qui gouvernaient avec si peu de faste, eurent à ce moment une vraie grandeur. Le monde entier venait au Directoire, priait la France et lui tendait les bras.

La république de Mulhouse se présenta la première, apportant son drapeau sur les gigantesques épaules de Z... le plus bel homme du Rhin, voulant être française à notre frontière même, acceptant les dangers d’être notre avant-garde.

Genève vint ensuite, la vraie Genève, quitte de ses aristocrates et de ses faux Anglais, l’hospitalière Genève à qui nous devons tant, et qui, tout dernièrement sans les torts de Versailles, eût été pour nous, ce que la nature l’avait faite, une valvule du cœur de la France, où parfois a battu sa plus chaude pensée.

Genève avec son lac et le pays de Vaud, l’abri de la France protestante contre Louis XIV, de la philosophie, de Voltaire et Rousseau contre Louis XV, est pour nous autant que la patrie. Qui n’y a, en tout temps, fortement respiré, et repris là son cœur des agitations de la France?

Que je les ai gagnés, ces courts repos, ces rajeunissements que nous puisons aux Alpes, moi qui ai si souvent répété, célébré ce qu’on doit à la Suisse! L’époque de la Réformation, celle de la Révocation, m’en fournissaient l’occasion, mais non moins le changement si grave qui s’est fait en Europe par Rousseau et Pestalozzi. La Suisse, bien avant l’Allemagne, a ouvert la carrière au plus fécond des arts, l’art de former, d’élever l’homme.

Et pour combien la Suisse fut-elle dans la Révolution française, qui le dira? Moins encore par les livres, que par les hommes et par leurs dévouements. Dans ma Révolution, j’ai montré au 14 juillet la ferme assiette de nos régiments suisses (de la Suisse française) qui, malgré Besenval, nous assistèrent de leur abstention, ne bougèrent des Champs-Élysées, nous laissèrent prendre la Bastille.

Mais le point où j’ai le plus insisté, celui dont je parlerais encore volontiers, si cet abrégé me le permettait, c’est l’affaire du régiment de Châteauvieux[111]. J’y ai mis bien des pages, un temps considérable, sans me lasser, et j’ai, à la longue, éclairci ce fait terrible, enténébré par tous les historiens.

[111] Voir Histoire de la _Révolution_, t. II, livre IV, chap. IV.

Un dernier mot de souvenir.

C’était le moment où M. de la Fayette, dupe alors, comme toujours, entouré de femmes sensibles, et voulant relever le roi Louis XVI (qui déjà pactisait avec l’ennemi), c’est l’époque, dis-je, où la Fayette, par une entente aveugle avec Bouillé le traître, permit qu’on _frappât un grand coup_ pour relever le trône. Ce coup tomba sur Nancy. Les soldats de ce régiment (Vaudois, Neufchâtelois), reprochaient à leurs officiers, seigneurs peu scrupuleux, fort légers, et fort durs, de ne pas bien compter, de faire toujours des erreurs sur leur solde, puis de lancer des maîtres d’armes qui les défiaient, les blessaient à coup sûr. Là-dessus, on les arrête; les officiers sont juges; les soldats la plupart pendus, écartelés, fournissent encore quarante galériens qui rameront au bagne de Brest. Cette sentence atroce, appuyée par le Roi, ne l’est nullement de la France.

Sur le passage de ces pauvres gens, la France se lève; il n’y a pas de plus grande scène, ni plus touchante.

Oh! quel cœur nous avions alors!... ici les larmes viennent. Dieu! que nous sommes froids maintenant! Une période glaciaire semble avoir commencé. Qui aujourd’hui montrerait ces sentiments si jeunes? Hélas France, qu’es-tu devenue?

On ne peut les garder à Brest. La ville, le port, ont senti une commotion électrique. On les ramène, on leur ôte la casaque rouge. Et sur toute la route, spectacle surprenant, chacun quitte sa veste, son habit pour les revêtir. Les voici qui arrivent en triomphe à Paris; la Liberté précède sur un char en proue de galère. Les chaînes brisées sont portées par nos femmes et nos filles, en blanche robe, qui sans hésitation, touchent le fer rouillé des galères, purifié par leurs mains.

Grands souvenirs que tant de menteurs ont tâché de défigurer. Moi seul, par un examen sérieux, je les ai renouvelés, éclaircis. Et c’est comme une pierre d’alliance qui restera toujours entre les deux pays.

* * * * *

Je suis lié avec beaucoup de Suisses, fort distingués, qui, par attachement au passé, un passé qui a eu sa gloire, ont une religion invincible de leur histoire antique. Certes, je l’ai aussi. Si j’avais été riche, j’aurais relevé le monument que Raynal (à la croix du lac de Lucerne) éleva à Guillaume Tell.

D’autant plus je sais bon gré à MM. Monnard et Vulliemin, d’avoir, dans leur savante histoire, avoué sans détour la corruption politique qui régnait dans tant de cantons. Ces charges de magistratures, de juges, vendues et revendues comme des biens patrimoniaux, ce trafic offrait un spectacle hideux. Il est étrange que ce soient justement ces cantons où madame de Staël et autres déclamateurs ont placé leurs tableaux d’une idylle héroïque, toujours pure depuis Guillaume Tell.

La petitesse du pays, qui permettait de tout voir de près dans un délai précis et personnel, ce trafic rendait plus choquant encore. Beaucoup de Suisses, à toute époque, non sans péril, avaient réclamé là-dessus.

La tyrannie des villes sur les campagnes, par exemple de Zurich sur le pays environnant, n’était guère moins odieuse. J’ai dit ailleurs[112] le courage impuissant avec lequel Pestalozzi osa, dans sa jeunesse, embrasser et défendre la cause des paysans de Zurich.

[112] Voy. _Nos Fils_, 1869.

Mais nulle part la souveraineté de l’aristocratie n’était plus choquante que dans celle de Berne sur le pays de Vaud; là, l’inégalité apparaissait entre des populations égales en tous sens, entre des hommes égaux d’éducation, souvent de position sociale. En quoi les Benjamin Constant, les Laharpe, etc., étaient-ils inférieurs aux Haller de Berne?

L’ensemble, si varié, et si discordant de la Suisse, avec tant d’injustices séculaires, explique parfaitement la passion des Suisses pour l’émigration et même pour les hontes du service étranger. Mais cette triste existence de mercenaires, qui, de Naples ou Versailles, les renvoyait chez eux si corrompus, brouillait à jamais en eux les vrais éléments indigènes. Les Besenval, tristes copistes, dans leur fausse légèreté, ne trouvaient pas la grâce. Par ces mélanges d’éléments discordants, plusieurs devenaient idiots, comme un capitaine revenu de Naples, que je vis en 1858 à Seeburg près Lucerne.

La diversité si confuse des cantons pouvait-elle être ramenée à l’harmonie sans détruire en même temps beaucoup de choses vitales en ce pays? Je ne le pense pas. Mais l’esprit du temps, essentiellement unificateur et centralisateur, disposait à le croire. Sauf quelques hommes vraiment originaux, comme Lavater et Pestalozzi, tous, pour ce grand changement, cherchaient leurs modèles à l’étranger. Les Genevois, justement irrités contre la France de Louis XV et Louis XVI, admiraient d’autant plus l’Angleterre (tels furent tous les amis, disciples, secrétaires de Mirabeau) sans voir combien les institutions anglaises sont spéciales. D’autres, comme les frères vaudois Laharpe, ne voyaient que la France, enviaient sa majestueuse unité, ne sentaient pas assez que cette unité, naturelle chez nous et qui date de loin, ne pouvait être brusquement imposée à la grande diversité suisse. Le Directoire pencha trop exclusivement pour ceux-ci. La haute faveur surtout que Berne, Bâle, Genève, montraient à nos ennemis, Anglais et émigrés, l’indisposait. Sauf la Réveillère, ex-girondin, toujours fédéraliste, les directeurs furent pour le gouvernement unitaire de la Suisse, et en même temps mirent la main sur Genève, dont on fit un département.

Acte injustifiable, certes, si à ce moment même on n’eût vu venir une nouvelle coalition qui pour premier poste aurait pris Genève. Par le grand débouché du Rhône sur notre frontière, Genève semble une porte de la France.

Nous ne raconterons pas ces événements ni l’enlèvement du petit trésor de Berne, que Bonaparte prit pour l’Égypte. En revanche, le Directoire montra sa confiance à la nouvelle Berne, régénérée, en lui rendant son magnifique parc d’artillerie. Ce gouvernement des Laharpe, des Stapfer, unificateurs de la Suisse, ne fut pas populaire, et on lui a gardé rancune, même de ses bienfaits. On a trop oublié qu’il aida à repousser de la Suisse, de l’Europe, l’invasion des Russes, alors si rudes et si barbares avec leur barbare Suvarow. On a trop oublié aussi que ce gouvernement fut le protecteur, le premier promoteur, à Stanz, à Berne, des écoles de Pestalozzi, qui, plus tard, d’Yverdon, débordèrent, fécondèrent le monde de leur vivant esprit.

La Hollande, non moins diverse de races et d’éléments que la Suisse, provoquait les mêmes questions. La majorité était-elle pour l’incohérence et la diversité antique, ou pour l’unification moderne qui se produisit alors sous la forme de la république batave? C’était un grand problème et nullement de ceux où le nombre seul fait le droit.

Dans tous les temps, ce pays mixte a offert les deux partis, de la mer, de la terre, peut-être également nombreux. Mais il y a cette grande différence: le premier a fait la gloire du pays, c’est celui de la république, alors maîtresse des mers; le second parti, celui du stathouder, est celui de la décadence, et c’est par lui que la Hollande ne va plus qu’à la remorque de l’Angleterre, comme une chaloupe derrière un vaisseau.

Moi, je décide ici, comme dans le procès des deux mères devant Salomon. Il faut d’abord que l’enfant vive. Or ce n’était pas vivre pour la Hollande, que d’être une province anglaise, labourant, sillonnant la terre, au lieu de sillonner la mer, son élément.

Dans un admirable tableau de Van der Helst qui est à Amsterdam, on voit merveilleusement la question. C’est un repas municipal où figurent les deux partis. Rien de plus saisissant. Ceux qui donnent le repas, les bons gros marins, à cheveux noirs, figures réjouies, et fortes mains calleuses, offrent avec bonhomie cette franche main aux cavaliers, hommes plus fins, à cheveux blonds, qui viennent sous la jaune livrée de la maison d’Orange. Ceux-ci osent à peine s’asseoir, se sentant là trop déplacés. On a envie de crier à ces noirs, à ces figures ouvertes et franches de marins: «Défiez-vous de ces fins cavaliers et de ces blanches mains!... Ils ne montrent que leurs rapières. Mais qui sait si, dessous, ils n’ont pas de stylet?»

En effet, ces beaux gentilshommes, la veille de notre révolution, trahissaient deux fois la Hollande, en appelant l’Anglais d’un côté, la Prusse de l’autre[113].

[113] J’ajourne le triomphe de Nelson à Naples, les honteuses fêtes et les tragédies qui suivirent. J’ajourne les courses conquérantes de Championnet en Italie, puis la mort de Joubert,--Joubert vengé par Masséna dans sa grande bataille de Zurich et sa victoire sur Suvarow. Bataille immense qui fut gagnée sur un théâtre de cinquante lieues de long. Ces objets si importants me détourneraient trop de l’intrigue intérieure, mon sujet principal, jusqu’ici si peu éclairci.

CHAPITRE II

PIÉMONT.--DE MAISTRE.--MANIFESTE SANGLANT DE LA CONTRE-RÉVOLUTION.

La débonnaireté de Carnot et l’astuce de Bonaparte avaient, comme on a vu, sauvé Turin, le vrai centre des émigrés. Par cette première faute l’Italie fut manquée. Il fallut Fructidor et la grande explosion qu’il amena en Europe pour donner une nouvelle impulsion, surtout pour arracher de sa base immobile le Piémont, le vrai roi de la contre-révolution.

La Sodome de Rome n’était que pourriture. Et la sanglante bacchanale de Naples, avec sa barbarie lubrique, n’en laissait pas moins soupçonner une autre Naples. Mais à voir la face morne de Turin, qui eût cru qu’il y eût rien autre que la mort en dessous.

C’était le centre de l’émigration, beaucoup plus que Vérone et la cour bavarde du prétendant. Il y avait là une vraie passion, toujours vivante, inextinguible, celle de madame Adélaïde. Ici, c’était tout autre chose que la frivole Marie-Antoinette et la débridée Caroline. Il y avait un vrai démon. La Polonaise incestueuse, qui, pendant dix années, eut cette étrange royauté, n’y renonça jamais, attendit la mort d’Antoinette et n’y vit qu’une délivrance. Personne, par ses libelles et sa haine toujours éveillée, n’y contribua davantage. Le temps ne faisait rien sur celle terrible femme. A soixante et soixante-dix ans, elle était jeune de haine.

Elle avait trouvé à Turin des âmes dignes d’elle. Le bigotisme militaire, durci de siècle en siècle, les avait trempées pour le crime. Les persécutions toujours renouvelées des innocents Vaudois des Alpes leur inoculaient dans le sang un génie de bourreaux. De pieuses dames surtout poussaient leurs maris, leurs amants, à cette bonne œuvre de laver du sang hérétique les péchés de libertinage.

Et ces fureurs barbares du versant italien se retrouvaient au nord des Alpes, au versant savoyard. La Savoie, peuple ardent sous un climat glacé, au seizième siècle, dans les douces missions de saint François de Sales, s’était massacrée elle-même. Au dix-huitième siècle, les victimes manquaient, ayant passé à Genève, à Lausanne. Mais les fureurs ne manquaient pas. Voltaire, avec finesse, avait vu et prédit, que les derniers barbares dans ce siècle de tolérance se trouveraient dans les magistrats. C’est une maladie en effet chez ceux qui, de père en fils, ont l’habitude de juger, condamner, disposer de la vie humaine, c’est une maladie d’éprouver le besoin de toujours exercer cette terrible fonction. Et je ne parle pas du plaisir sanguinaire qu’y pouvaient prendre certains hommes, mais plutôt de l’orgueil d’exercer une si haute autorité.

Après le pouvoir de Dieu, qui est _créer_, le pouvoir le plus haut, sans doute, est de _tuer_. Voilà pourquoi il devient nécessaire à ceux qui légalement l’ont eu une fois.

Ce fut le génie du plus grand écrivain de la Restauration, de Maistre, juge de Chambéry, dont l’audacieux petit livre, nullement défensif, prit au contraire la Raison à partie, et la somma de se défendre.

Pour faire un pareil livre, exclure à ce point la lumière, il fallait être non pas ignorant, mais bien cultivé de fausse science et d’absurdité, avoir toujours vécu dans une prétendue science scolastique et de séminaires.

Ainsi dans certaines vallées des Alpes où le soleil n’atteint pas à midi, il y a non un faible jour, mais, ce qui est pis, un jour faux, des apparences, des brouillards; sur des endroits glacés, au plus stérile, des pointes aiguës, brillantes, qui font illusion.

L’auteur a si bien réussi, que, _même à midi_, le soleil n’atteint pas sa vallée. Depuis Bossuet et la fin de Louis XIV, il ignore tout, partant, méprise tout, rejette tout d’ensemble et sans contestation.

Tout ce qu’il sait du monde, c’est _la chute_, et la belle justice chrétienne où l’innocent expie pour le coupable.

«Ne nous affligeons pas des grands massacres d’innocents qui ont toujours lieu sur la terre.» C’est la méthode par laquelle le jardinier céleste, en élaguant les branches, les rend fécondes. Là, l’auteur énumère les massacres immenses qu’a permis Dieu; il semble qu’il y ait plaisir, et que (comme dans le taurobole antique) il se ravive au bain de sang.

Ce livre était fait pour avoir beaucoup plus de succès que _l’Homme de désir_ et autres productions du doux mystique Saint-Martin. La Terreur blanche du Midi, de la Vendée, y trouvait des arguments à son usage, et dut croire qu’elle aussi entrait aux vues de Dieu.

L’ouvrage parut en 96 pendant la brillante campagne d’Italie. L’auteur visiblement pense déjà à Bonaparte, et remarque que les plus brillants capitaines de la république sont des nobles ou des anoblis.

Mais là, la prévision prophétique, qu’il a l’air de revendiquer, l’abandonne visiblement. Il ne parle que de Monk, de la restauration anglaise. Il ne fait nullement la différence entre notre révolution et la leur. Il ne voit pas plus loin que M. Pitt et autres politiques, qui croyaient que Bonaparte s’en tiendrait au rôle de Monk.

L’endroit où il faiblit, c’est justement celui où il veut rassurer sur la vengeance royaliste. Il vante la clémence du Roi, et la douceur des émigrés, en avouant pourtant qu’on sera juste. Ce qui revient au mot du temps: «Le Roi pardonnera; mais les tribunaux feront justice.»

En attendant, triomphait sur le Rhône la justice du poignard. Au Piémont, des exécutions militaires s’exerçaient sur les patriotes ou les libres penseurs, malgré les réclamations du ministre français Ginguené. Un savant ecclésiastique s’était marié à Turin, et passait pour avoir les opinions hardies, quoique modérées. On le fusille, malgré le ministre de France.

Le livre de De Maistre, qui semblait promettre Bonaparte, fut en réalité le manifeste de la contre-révolution.

CHAPITRE III

LE DIRECTOIRE DÉCIMÉ.--PRAIRIAL 1799.

Tout Dieu naît d’un nuage.

Excellent axiome mythologique.

Il y faut ajouter les mirages, les fausses lueurs qui donnent au nuage l’apparence d’un corps.

Mais comment cette œuvre de fraude peut-elle se perpétuer, et quels sont les moyens de continuer, de refaire l’œuvre d’illusion? Grave question politique.

Je l’avais étudiée, mais je croyais que cela avait un terme, et que, surtout après 1870, on y renoncerait, qu’on laisserait la vérité captive si longtemps percer le nuage.

Nulle époque dans l’histoire n’est plus obscure, je veux dire plus savamment obscurcie, que 1800, la fin du Directoire.

Des révélations attendues, une seule paraît enfin, cette année 1872: les Mémoires de la Réveillère-Lepeaux. Mais ce grand citoyen, admirable narrateur pour Fructidor, est moins clair et fort bref pour les temps qui suivent; il mentionne trop sommairement ce qu’il appelle «les intrigues des frères Bonaparte,» etc.

Nous attendions aussi les Mémoires de Barras (par Saint-Albin), qui, je crois, a été trop sévèrement jugé.

Nous attendions les Mémoires de Réal, qui furent présentés sur une épreuve unique au roi Louis-Philippe, si curieux d’histoire contemporaine.

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Mais, indépendamment des causes latentes qui peu à peu se révèlent, d’autres causes visibles menaient le Directoire à sa perte.

On prévoyait la guerre. La Réveillère lui-même, devant la coalition qui se formait, grandie de l’alliance russe, avait dit: «La guerre est nécessaire.»

Pour en payer les frais, on eut recours à une ressource fort dangereuse: on rétablit l’octroi, avec les grotesques forteresses des fameuses barrières de Paris, dont plusieurs subsistent encore.

Au milieu de l’irritation causée par cette mesure, arriva la nouvelle de l’assassinat de nos envoyés, tués par les Autrichiens à Rastadt.

Déjà des traitements barbares, infligés aux prisonniers français en Angleterre, indiquaient qu’aux yeux de nos ennemis, un Français n’était plus un homme. Cette inhumanité nous fut très-profitable. Elle remonta, tendit le nerf national. Nous retrouvâmes l’élan de 92. Une nouvelle génération, surgit, non moins brave, et bien plus disciplinée. A cette époque, le culte de la république était si fort encore, qu’on l’opposait comme une autre religion aux barbares et fanatiques soldats de Suvarow.

La loi de la conscription (réquisition perpétuelle) fut proposée par Jourdan, votée avec enthousiasme. L’élan fut tel que le gouvernement se trouva fort embarrassé de suivre un mouvement si rapide.

Au milieu de cet élan guerrier, éclata le désastre d’Aboukir.

Le Directoire, apprenant ce malheur, causé surtout par la négligence de Bonaparte, qui n’approvisionnait pas la flotte, ne l’accusa pas en séance publique, mais assembla le Corps législatif dans la Bibliothèque. Là eut lieu une vive contestation entre les frères de Bonaparte et ses adversaires (certainement la Réveillère-Lepeaux)[114].

[114] Le roi Joseph, dans ses Mémoires, nous a donné cette anecdote, t. I.

Les frères virent désormais dans celui-ci leur principal obstacle, et commencèrent contre lui une guerre singulière. Ils se plaignaient des dépenses du Directoire, ils accusaient surtout le plus économe, le plus sévère des Directeurs, celui qui ne dépensait rien.

Avec deux mots, _déficit_ et _octroi_, plus d’impôt sur les choses nécessaires à la vie du pauvre,--on commença une guerre terrible contre les Directeurs, surtout contre la Réveillère, la vraie colonne, la _pierre de l’angle_ du Directoire. Lui tombé, on le savait bien, tout était abattu.

Sa figure magnifique (voy. au _Cabinet des Estampes_) en donne une grande idée. Et ses épaules un peu voûtées ne font qu’exagérer l’impression d’indomptable résistance qu’exprime cette figure.--Lui seul était la Loi.

La Réveillère n’avait qu’un tort, d’exiger qu’un moment si trouble fût conduit par l’ordre rigoureux de la paix, et de vouloir soumettre les généraux aux commissaires civils.--On destitue Championnet, le conquérant de Naples, aimé de l’Italie, malgré les contributions qu’il était obligé de demander aux Italiens.

La situation ne permettait guère cette rigoureuse austérité.--Nos généraux, dans de telles circonstances, devaient avoir quelque latitude, ne pas être gênés par les agents civils.

Derrière cette idée fort juste, beaucoup d’intrigues se cachaient. Les bonapartistes hardiment, sous le masque patriotique, étaient prêts à se porter à de grandes violences. Barras flottait, et, trop heureux de rester au pouvoir, s’était mis du côté des violents.

Ici s’ouvrit une scène mémorable. Cet étourdi Barras, oubliant le ferme courage de celui à qui il parlait, osa dire à la Réveillère: «Eh bien, c’est fait! les sabres sont tirés!» et par là s’attira cette foudroyante réponse: «Misérable! que parles-tu de sabres? Il n’y a ici que des couteaux, et ils sont dirigés contre des hommes irréprochables que vous voulez égorger!»

Il résista tout le jour, ne céda que le soir, réfléchissant sans doute qu’un massacre dans Paris encouragerait nos ennemis, refroidirait l’élan des nôtres. Donc il céda au parti militaire, quoiqu’il vît bien l’intrigue qui s’y mêlait, et qui en profiterait.--Il dit: «Je cède. Mais la république est perdue!»

Il se retira, nu et pauvre, en refusant les sommes qu’en cas de retraite, on devait donner aux Directeurs.

* * * * *

Des nouveaux directeurs, un seul, Roger-Ducos, était dans les intrigues des frères de Bonaparte et fut l’un des principaux machinateurs de l’usurpation.

Les autres, Gohier, Moulins, étaient des hommes nuls, mais assez estimés, et qui avaient un bon renom de patriotes. Au reste, la faction, dans l’absence de Bonaparte, et loin encore de pouvoir réaliser rien, devait à tout prix garder une apparence double, et devant les armées, devant cette jeune conscription qui s’élançait, se montrer révolutionnaire.