Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)
Part 16
Bonaparte croyait se concilier les musulmans, les turcs, les arabes, en les invitant à nos fêtes. A celle de la république, on vit exposés aux regards le Coran et les droits de l’homme. Mais les musulmans ne se laissaient point séduire. Ils virent avec déplaisir les Français assister à leurs fêtes. Ils en ajournaient certaines, sans doute les plus solennelles, ne voulant les célébrer _qu’après notre départ_. Mais, dit l’historien oriental, Bonaparte en fut averti _par un traître_, et il fit lui-même avec pompe les fêtes nationales du Nil et du Prophète; il s’y rendit, y assista jusqu’à la fin[83].
[83] Gabarti, p. 39.
Cette marque de respect pour les croyances musulmanes, fit dire aux Anglais et aux Mamelucks que les Français sentaient leur faiblesse et bientôt quitteraient l’Égypte. L’Angleterre avait réussi à former contre nous une coalition nouvelle, elle y entraîna la Russie, puis la Porte.
On fit bientôt circuler un prétendu manifeste du sultan. Lui à qui les Mamelucks ne payaient rien qu’un hommage stérile, lui qui n’osait envoyer en Égypte qu’un pacha nominal, qu’il changeait chaque année, on le faisait parler en maître de l’Égypte. La proclamation, du reste habile, désignait la France comme ennemie de toute religion. Elle faisait parler le Directoire, prêtait à nos Directeurs des conseils perfides, astucieux, et, par une insigne calomnie, elle leur imputait le projet de détruire les villes saintes, la Mecque, Médine, Jérusalem. Elle finissait par la promesse d’une armée turque, et par l’appel aux armes.
L’ignorance où la plupart des nôtres étaient des langues orientales permit à la proclamation de circuler. Même sans dissimuler rien, du haut des minarets, les appels à la prière devenaient des appels à la révolte. Mais rien ne fut plus décisif que l’enquête faite par le gouvernement pour établir un cadastre régulier de toutes les propriétés (seul moyen pourtant de mettre quelque justice dans la répartition de l’impôt). On voit dans la Bible combien ces opérations, même les plus simples, les dénombrements, sont maudits du peuple, et réprouvés de Dieu.
Les grands propriétaires, quoique les plus atteints, ne se mirent pas en avant, mais réussirent à animer, soulever les petits, c’est-à-dire justement ceux à qui l’égalité, l’équité de la répartition auraient profité.
Dans la nuit du 29-80 vendémiaire, an VII (20-21 oct. 98), les dévoués se concertèrent. Il y avait les chefs naturels du peuple, trente cheiks, mais de plus les émissaires des Mamelucks; enfin nombre de fanatiques, de cette populace qui partout vit des églises. Il fut convenu qu’au matin on empêcherait l’ouverture des boutiques pour qu’une foule allât protester contre l’enregistrement.
On se porta chez le cadi, homme fort respectable, pour lui faire appuyer la réclamation. Sur son refus, on assomma ses gens, on pilla sa maison. On essaya aussi de piller le couvent grec, qui heureusement se défendit. On poignarda sans pitié une malheureuse caravane de vingt malades ou blessés dont l’escorte avait été en route attaquée par des Arabes. Même avant, on avait massacré tout ce qui était dans la maison du général du génie Caffarelli. Il n’y était pas. Mais on trouva là tous les précieux instruments des sciences, appareils de chimie et de physique, télescope, etc., mille choses précieuses, impossibles à remplacer (la mer se trouvant fermée), impossibles à suppléer, sinon par des efforts incroyables d’invention. Le fanatisme avait trouvé là son véritable ennemi, la science, et il ne l’épargna pas, sentant d’instinct tout ce qu’il a à craindre d’elle et de la vérité.
Le général Dupuy, commandant de la place, haï pour sa sévérité, s’étant dès le commencement engagé dans la foule, avait été tué par une lance improvisée (faite d’un couteau) qui lui coupa une artère.
Le Trésor, qu’on attaqua ensuite, était heureusement gardé par un corps invincible, les grenadiers de la fameuse 32e demi-brigade.
L’Institut d’Égypte, sans garde militaire, et dans un lieu fort exposé, se défendit vaillamment lui-même; ces savants, jeunes la plupart, se préparaient à une lutte désespérée, lorsque la foule, d’elle-même, prit une autre direction.
Bonaparte était absent, mais à peu de distance. Quand il rentra, il trouva déjà trois portes fermées et inaccessibles. Que serait-il arrivé, si les Arabes du voisinage, dont plusieurs étaient, dit-on, envoyés par les Mamelucks, par Mourad-Bey, s’étaient mis de la partie? Le pillage eût commencé d’être l’affaire principale. Le quartier des juifs, des grecs, des cophtes pendant une heure fut dévasté. L’argent, les bijoux, les femmes, tout était de bonne prise pour ces prétendus fanatiques. Le vaillant général Bon, heureusement, prit le commandement, balaya à coups de fusil les rues principales, refoula la masse dans un seul quartier. Quinze mille, et les plus exaltés, se jetèrent dans la grande mosquée, jurèrent de s’y défendre. Bonaparte, qui arrivait, mit du canon à l’entrée des rues principales, de manière que le centre fût environné, assiégé.
Cependant, vers le soir, les rebelles ne bougèrent plus, attendant probablement les secours qu’on leur avait promis, et que leurs émissaires allaient chercher. De son côté, Bonaparte, ne pouvant enfiler par le boulet les rues tortueuses, étroites, avait à minuit monté une batterie sur une hauteur qui dominait tout et qui n’était qu’à cinquante toises de la grande mosquée.
A l’aube, les quinze mille qui s’y étaient concentrés et voyaient entrer en ville une foule de pillards arabes, se croyaient forts, sans apercevoir qu’ils avaient la mort sur leur tête. Ils ne s’en doutèrent que quand ils virent un obus tomber dans la mosquée, et d’autre part les grenadiers en fermer toutes les issues, de sorte qu’il n’échappât personne. Sous les obus, la mosquée fut bientôt percée à jour, et tout le quartier environnant ne fut plus que ruines.
Bonaparte avait reçu avec une bonté sévère le divan des cheiks, qui demandaient grâce pour la ville. Quoique fort irrité par la mort d’un de ses aides de camp, un Polonais plein de mérite, il donna ordre aux batteries d’en haut de cesser le feu, et même consentit que les cheiks allassent demander aux désespérés de la mosquée s’ils voulaient se rendre. Ils ne répondirent qu’à coups de fusil.
L’arrivée de Kléber, venu d’Alexandrie au Caire pendant l’action, prouva aux habitants que les côtes étaient toujours au pouvoir des Français. D’autre part, les Mamelucks de Mourad, contenus par Desaix, n’avaient pas pu descendre du midi, ce qui avertissait la ville que, ni d’en haut, ni d’en bas, elle n’avait à attendre de secours. Cela n’empêcha pas qu’au faubourg des bouchers, ces gens qui sont souvent sous l’ivresse du sang, s’acharnèrent à combattre à l’aveugle. De plus, à la grande mosquée, plusieurs, étant montés sur les balustrades intérieures qui tournent autour de l’édifice, continuaient de tirer, de tuer.
Jamais en pays musulman, on n’avait vu, après un traitement si doux et si humain, une révolte si acharnée, sans cause. Aussi, d’une part, nos soldats qui avaient perdu beaucoup des leurs; d’autre part, les cophtes et les juifs, dont les musulmans avaient pillé les maisons, outragé les familles, demandaient une forte répression. En vain. Le général fut inflexible. Il accorda très peu aux vengeances les plus légitimes. On ne vit point les grandes mitraillades de Lyon en 93, ni celles des villes indiennes en 1857.
Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais eux-mêmes reprochent d’avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche du canon, ce parti fanatique, que l’orgueil exaspérait d’ailleurs, ne pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au contraire, Bonaparte, qui, dans la guerre ménageait si peu l’homme, fut ici modéré autant qu’on pouvait l’être en ce pays. Dans les lettres qu’il écrivait au loin, au général Reynier, par exemple, qui était sur la côte, il croit utile d’exagérer sa sévérité. Il lui dit que l’on coupe trente têtes par jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze seulement.
Le consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu’au second jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y faire leurs prières, _furent étonnés_[84] de la voir occupée, profanée par nos soldats qui y campaient. Et qui donc l’avait profanée plus que ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la révolte, et qui l’avaient si abondamment trempé de sang humain?
[84] Paton, t. I, p. 189.
Je ne crois pas qu’il n’ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l’ordre et la discipline sont une protection. Ici, dans cette guerre de rues et dans les embuscades de ruelles, passages, etc., l’avantage est aux foules. Nakoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes[85],--et quels hommes! tous précieux, si loin de la patrie,--et plusieurs éminents par le courage, la science, irréparables!
[85] Nakoula, traduit par Desgranges, 1839.
Nos savants s’exposèrent beaucoup. Dans la grande mosquée, un lieu si dangereux, où les feux d’en haut et d’en bas se croisaient, on vit l’orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder, risquer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux manuscrit.
Ceux qui pourraient douter de la modération de la répression n’ont qu’à lire dans notre ennemi Gabarti l’étonnement que le pardon causa. «Les habitants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pût se terminer ainsi[86].»
[86] Gabarti, p. 48, 60.
L’étonnement fut plus grand encore, lorsque, peu de jours après, par une noble hospitalité, «les Français ouvrirent la bibliothèque publique, qu’ils venaient de fonder dans une belle maison qu’un des tyrans (sans doute un Mameluck) avait construite de ses vols. Les Français (_qui tous savent lire_), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des cartes, des figures d’animaux, de plantes, des livres d’histoire, de médecine, des instruments de mathématiques et d’astronomie. Près de là était la maison du chimiste, avec la machine électrique; puis la maison du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de fatigue.»
Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un grand aspect d’activité[87]. Les forteresses qu’on avait projetées s’élevèrent autour de la ville sous la direction active de Caffarelli. Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction complète d’un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et firent l’effroi de ces pillards si dangereux dans la banlieue d’une telle ville.
[87] Si l’on veut savoir ce que fut l’occupation française, il faut consulter Gabarti. Quelle que soit sa malveillance, il avoue (p. 71) que les Français fusillèrent un des leurs qui avait outragé une femme et trois autres Français pour s’être introduits dans des maisons.--On se défiait non sans cause des Barbaresques qui passaient par le Caire pour aller à la Mecque; on en retint quelques-uns comme otages, mais au départ, on leur fit des présents. Lisez, encore dans Gabarti, les égards des Français, pour les musulmans aux fêtes du renouvellement de l’année pendant le ramazan et le baïram, où les boutiques sont ouvertes la nuit. Les musulmans, comme à l’ordinaire, allèrent, le jour, à leurs cimetières et visitèrent leurs morts. Les Français défendirent à la population chrétienne d’indisposer les musulmans en mangeant et buvant dans les rues et de blesser leur orgueil en portant comme eux des turbans blancs. Ils firent suivre la tournée du chef de police par un corps de cavalerie française. Ce n’est pas tout: nos officiers supérieurs complimentèrent les grands de la ville au sujet de la fête. Ils les invitèrent, et, pour les mieux recevoir, prirent des cuisiniers du pays. (Gabarti, p. 77-87.)
En même temps, Bonaparte rendit au Caire, et à l’Égypte le grand et le petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls bien guider l’administration des Français. Ce fut, dit-on, chez les gens du pays, une joie universelle et très vive; plusieurs se félicitaient, s’embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans exagérer la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.
Ceux qui n’estiment les choses que par l’argent, riront (non sans mépris de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu’en douze mois l’Égypte entière, en y comprenant même l’exaction sur les Mamelucks, nous rapporta seulement douze millions et cent mille francs[88]!
[88] Quelle pitié! un seul juge de Calcutta, le président du tribunal suprême, nommé pour douze années, recevait, on l’a vu, par année quinze cent mille francs. (Mill et Wilson.)
CHAPITRE VI
SUEZ ET LE VIEUX CANAL DES PHARAONS.--LES ROMANS DE BONAPARTE.--INVASION DE LA SYRIE.--1798-1799.
Le Nil, dans l’ancienne langue de l’Égypte, est un nom féminin. Il est la véritable Isis, et la mère de l’Égypte qui a produit et nourrit la contrée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s’y sont succédé se sont tous montrés étrangers, illégitimes, usurpateurs, en négligeant ce vrai dieu du pays. Le signe auquel les natifs durent reconnaître le caractère légitime de notre conquête ce fut le soin, les travaux que les nôtres accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc., s’occupèrent activement des digues, des canaux qui pouvaient assurer et régulariser son cours. Ils songèrent à l’étendre, à renouveler le beau monument du pharaon Néchao, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge, canal si utile au commerce, et qui semblait le trait d’union entre l’Égypte et l’Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.
Le monde musulman, qui n’avait pas tout cela écrit au cœur comme les vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait pourtant être frappé d’un tel gouvernement. Il l’était moins de l’entourage des sciences, des savants de l’Europe qui créait ces miracles que du jeune sultan qui les ordonnait, de ce jeune homme si réservé qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours souriante[89]. On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui succéda.
[89] Gabarti, p. 132.
Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l’Égypte par ses admirables lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi, au centre avec Caffarelli et l’institut d’Égypte, étonnant tous par sa sagesse, paraissait aux Égyptiens un pharaon, aux musulmans un autre Salomon, ou un descendant du Prophète. Tous s’inclinaient, et n’étaient pas loin de le croire quand il disait: «Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes pensées?»
Qui eût cru que ce sublime acteur fût le même Bonaparte, si intrigant en France, si double en Italie? N’importe, nous l’admirons dans cette année d’Égypte. Les très grands comédiens sont tels parce que tout n’est pas feint dans leur jeu[90]. Je crois en outre que sa vive nature, électrique par moments, put s’assimiler, s’harmoniser à la société où il vivait, société de tant d’hommes éminents, bienveillants, pleins d’une sympathie admirable pour le pays qu’ils espéraient régénérer.
[90] Bonaparte juge de même ce moment de sa vie: «Ce temps que j’ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie; car il en a été le plus idéal.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 274.)
Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu’au bout. Pour que ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s’y mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une suite, une conséquence qui n’étaient pas dans sa nature. Même lorsque son intérêt, sa politique lui conseillaient le plus d’être harmonique, il discordait, il détonnait.
Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour certaines nuances, le sentirent parfaitement. Et plusieurs (ce qui nous semble sévère,) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et menteur en toute chose. Cela n’était pas. Il avait un penchant réel pour les mœurs, les idées d’Orient.
Il eut même un instant l’idée de s’habiller à la turque. Mais il était petit; cela lui allait mal, il y renonça.
Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Égypte. Le général Menou alla plus loin, et, pour faire un mariage d’amour, abjura, se fit musulman. A ce sujet, Bonaparte dans ses lettres, parlant de Mahomet, écrivait à Menou: «Notre Prophète.» Il avait promis de bâtir une grande mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion des Français.
On crut qu’il aurait un sérail. Il n’avait pas de bonnes nouvelles de Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu’on lui présenta plusieurs femmes musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt craignit les plaisanteries. Il les renvoya, mais pour donner un pire scandale. Il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française, femme d’un de ses officiers, dont il éloigna le mari de l’Égypte. On la voyait avec lui cavalcader, caracoler sur les promenades du Caire. Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane, et montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.
Vers la fin de 98, la fatigue, l’ennui l’avait pris, dit Bourrienne. Il alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, échangea une correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l’ancien commerce. Il reconnut le canal de Néchao qui unissait le Nil à la mer Rouge; il méditait de le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlaient beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu’on appelait les sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui ne parvint pas), pour qu’il pût s’entendre avec lui. Et en même temps, comme s’il eût voulu se rendre aux Indes par terre, il demandait au shah de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d’armes et d’habits.
C’était aller bien loin pour chercher les Anglais qui arrivaient d’eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument, avait envoyé sur les confins de l’Égypte et de la Syrie, à El-Harik, le célèbre pacha d’Acre, le cruel Djezzar.
En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci. Il tua notre envoyé, nous défia, se voyant d’une part aidé par la flotte anglaise, et de l’autre par les pachas d’Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens, ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non seulement les chrétiens, mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population. Il ne pouvait tirer de l’armée d’Égypte que douze mille soldats (il est vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut d’aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les flottes parurent bientôt dans l’Archipel.
Son imagination semblait excitée par le péril même: il comptait, s’il pouvait réunir les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il comptait, disait-il, _prendre l’Europe à revers_ (c’était son expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire dans l’Orient.
Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firent bien des vœux pour nous, mais ne nous aidèrent que fort peu. Au contraire, les musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour eux la mer, et les secours inépuisables des Anglais.
La petite armée prit d’abord sur la frontière El-Harik, sans trop de peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par Poussielgue, l’intendant. Cette garnison, composée d’Arnautes ou Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s’en aller à Bagdad. Mais ils s’arrêtèrent en route et aidèrent ceux de Djezzar à défendre contre nous Jaffa[91].
[91] Nakoula, p. 99.
Cette ville nous fut disputée avec une sorte de fureur. Un parlementaire que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort. Puis, quelques soldats des nôtres s’étant introduits par un passage souterrain, en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais égorgés. Ce qui n’irrita pas moins les Français, c’est que les Barbares, se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent les têtes coupées, et où ils croyaient bientôt rapporter celles des nôtres[92].
[92] Miot, p. 138, 162, 267.
Nos généraux Lannes et Bon, donnèrent l’assaut des deux côtés, et, pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler, lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres Eugène Beauharnais, son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne ratifia nullement.
La situation était très mauvaise. On venait de s’apercevoir qu’on avait rapporté la peste d’Égypte. Et ces braves, qui ne s’attendaient nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très effrayés. Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l’expédition, l’un, déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse; l’autre, Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste, et de dire que l’épidémie n’était qu’une espèce de fièvre, de soutenir ainsi le moral de l’armée. Mensonge dangereux, dit Larrey; mais devant l’ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut sage d’être de l’avis de Desgenettes, il fit une longue visite à l’hôpital, et même souleva le corps mort d’un pestiféré. On fit courir le bruit que Desgenettes lui-même s’était inoculé la peste sans danger.
Qu’eût-ce été si, dans cette situation, déjà si triste, l’armée avait eu connaissance des nouvelles qui venaient d’Égypte, de Syrie, de la mer? Trois dangers à la fois l’environnaient. Non seulement les Anglais, les Russes étaient en mer, mais par devant, nos amis de Syrie ne se déclaraient pas. Derrière, l’Égypte croyait que Bonaparte était mort, et elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, en Égypte et en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui s’élèvent parfois pour des causes inexplicables, comme les trombes du désert. Déjà, avec l’aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la haute Égypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de Français, et d’autres massacres avaient lieu dans plusieurs villes musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c’est que les Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre invulnérables; beaucoup de peuples le suivaient.
Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la grâce donnée par Beauharnais aux trois mille brigands albanais. Aussi Bonaparte ne le fit-il pas. Seulement il avait eu le tort de ne pas prendre un parti sur le champ et de leur laisser croire qu’on les graciait. L’armée, irritée par la résistance meurtrière qu’on lui avait faite de maison en maison, et sentant justement qu’à peine délivrés, ils n’iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à Djezzar, était loin de l’indulgence. Cependant Bonaparte ne voulut pas se contenter d’un jugement tumultuaire. Il assembla les généraux. Les noms si respectés de Kléber, de Caffarelli, étaient à eux seuls une garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée mûrement. Ils prononcèrent comme l’armée, ne reconnurent pas la folle grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais serait la mort pour bien des nôtres.
CHAPITRE VII
BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN D’ACRE.--MAI 99.