Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 21
Il n’était pas marié, mais fort sensible aux femmes, galant, à plus de cinquante ans. Il accueillait à merveille la belle société de la ville, dans ses jolis jardins, dont la création l’occupait fort. C’était une mode anglaise. Et plus tard, il fit à Paris un jardin qui est resté célèbre, et qui portait son nom (dans les Champs-Élysées). La perle de cette société était Lætitia, madame Bonaparte. Marbeuf était devenu l’ami, le protecteur de son mari. En cela il s’était souvenu de M. de Maillebois, le premier conquérant de l’île. Maillebois avait dû aux femmes une partie de son succès. Il s’était logé à Ajaccio, chez une dame dont la famille était à Sartène, et par elle il savait tout ce qui se passait dans les cantons les plus sauvages. Or il se trouvait justement que madame Bonaparte venait des Ramolino de Sartène. Marbeuf imita Maillebois, fut assidu chez elle. Il est certain que les femmes corses, sérieuses autant qu’ambitieuses et vindicatives, sont les vraies reines du pays. Celle-ci accepta volontiers un courtisan si mûr qui eût pu être le père de son mari.
Les choses allaient ainsi, lorsqu’un matin Marbeuf et tous apprennent la grande trahison: _la Corse achetée par Versailles_, la fourberie par laquelle jusqu’à ce jour Choiseul a tranquillisé Paoli.
Coup accablant. Et cependant les liens étaient si forts que nos soldats et les Corses s’avertissaient avant de s’attaquer. Les Corses, au lieu de tirer, souvent se contentaient d’incendier les makis.
Les Bonaparte, si bien avec Marbeuf, n’avaient nulle raison de s’enfuir. Au contraire, quand il eut, dit-on, une légère blessure, il se fit soigner dans leur maison.
Mais lorsqu’un moment Paoli eut le dessus sur les nôtres, et que les patriotes corses partaient pour aller le rejoindre, les Bonaparte ne voulurent pas rester seuls et se désigner aux _vendette_ comme amis de la France. Ils partirent. Madame Bonaparte, outre son petit Joseph, qu’elle traînait, était enceinte depuis le mois d’octobre 68, et devait accoucher au milieu d’août 69 (de Napoléon). Que de cruelles alternatives! En neuf mois, la fortune changea trois fois! Ajoutez de romanesques accidents. Traversant à cheval un torrent, elle faillit se noyer. De là sans doute l’agitation convulsive de l’enfant si différent de tous ses frères.
Beaucoup de gens en Corse, zélés bonapartistes, veulent le faire Français et fils de M. de Marbeuf. Mais rien en lui, ni le caractère, ni la figure n’autorise à le croire. Il fut tout de sa mère, qui l’éleva et semble avoir en lui incarné tous ses songes.
Il naquit dans des circonstances cruelles, et violemment contradictoires, dans les orages de sa mère. M. de Marbeuf, cet hôte et cet ami, était obligé de poursuivre et de fusiller les amis de son père, les meilleurs patriotes. Et il était difficile aux Bonaparte de rompre avec Marbeuf; car lui-même était malheureux, une des victimes de Versailles. A soixante ans, après tant de services, on lui refusait la place de gouverneur de l’île, et on le laissait simple commandant militaire. Mais comme commandant, le ministre le trouvait peut-être trop débonnaire et trop lié avec les Corses. Il allait souvent à Versailles, n’y trouvait que refus. Il était mieux à Ajaccio, où il avait des consolations dans la maison Bonaparte. Il traîna ainsi sa vieillesse sans récompense, ni fortune, jusqu’à ce que le roi lui constituât en Corse un marquisat.
Son chagrin, en attendant, était probablement de voir ses amis pauvres. Il parvint à la longue à obtenir une pension pour Charles Bonaparte, comme partisan de la France, pension réversible à l’enfant né à point, comme pour sceller l’union de la Corse au royaume. Napoléon avait encore cette pension en 1791 (Libri). Comment madame Lætitia, si fière, reçut-elle ce don du roi, qui faisait mourir leurs amis? Cet argent ignominieux lui fit sans doute horreur comme maculé de leur sang. Plus tard, elle devint avare[32]; mais alors, jeune et fière, elle en dut haïr son mari! De là peut-être l’expression de sauvage dédain que montrent ses portraits.
[32] Avare, jusqu’à compter les morceaux de sucre; elle ne prenait des livres que dans les cabinets de lecture et fort sales. Si l’on se permettait quelque observation, elle répondait: «Mon fils a une _bonne_ place; mais cela peut ne pas toujours durer.» Conté à mon père par une dame de la cour. A. M.
Marbeuf, qui, plus tard, dans son extrême vieillesse, fut le constant protecteur de l’enfant, alors vers soixante ans, restait-il étranger à son éducation? Je ne puis le croire. C’était le seul moyen qu’il eût d’apaiser quelque peu la mère. Elle avait mille rêves sur cet enfant, rêves bizarres et romanesques. Elle avait voulu accoucher sur une tapisserie de l’Iliade. On donna à ce futur Achille une éducation singulière pour le fils d’un procureur. Pour jouet on lui fit présent d’un petit canon. Avec les enfants de la ville, il donnait des batailles à ceux de la campagne. Mais sans se servir du canon. Marbeuf y avait l’œil sans doute. En même temps, par l’habitude qu’il garda assez tard, on peut croire que sa mère le rendait assidu aux exercices religieux.
Comment un enfant d’ailleurs _précoce_, qui ne quitta la maison qu’à dix ans, put-il ne pas s’apercevoir du profond désaccord qui régnait entre les caractères opposés de son père et de sa mère? Lui, vain, futile; elle sombre, tragique, amère, hautaine. Dans une situation assez fausse, nullement humiliée, mais orgueilleuse et chimérique. Des visées par dessus les monts. Reine par sa parenté avec les Ornano, quasi rois dans l’occident de l’île, elle semblait tenir de cet Ornano, gouverneur de Gaston, qui, en assassinant Richelieu, Louis XIII, fut au moment de se faire roi de France.
En voyant l’effigie de la mère et du fils enfant, on est consterné de ce que le monde devait attendre de ces désespérés.
CHAPITRE III
BONAPARTE SÉMINARISTE.
A l’avènement de Louis XVI, Marbeuf, accusé par ses ennemis, attesta le parti français et fit venir en France son fidèle Charles Bonaparte, qui le justifia d’indulgence pour les paolistes. Il ne parvint pas à se faire nommer gouverneur de l’île. Mais on ne put lui refuser la grâce qu’il demandait pour son zélé défenseur, de faire élever ses enfants aux dépens du Roi.
Donc, le petit Napoléon, comme son aîné Joseph, amené au séminaire d’Autun, puis à la maison royale de Brienne (1779), tenue également par des prêtres, reçut d’eux l’éducation qu’on donnait aux jeunes nobles dans les écoles militaires.
Depuis l’expulsion des jésuites, elles étaient dirigées par des prêtres et religieux de tout ordre. L’enfant en arrivant là, et connaissant la règle pour la première fois, se montra tel qu’il était, avec la sauvage royauté qu’il avait dans la famille. Il fit la grimace au portrait de Choiseul qu’il aperçut, et grava sur un cœur de plomb qu’il avait: «Gênes ni la France n’y entreront jamais.» Il fallut qu’on lui apprît ce que c’était qu’un boursier, mis là par le bienfait du Roi.
Ces prêtres appliquèrent au nouveau venu la seule méthode d’éducation qu’ils connaissent et qu’on appelle jésuitique, et que pratique toute l’Église. C’est celle qui brise le mieux les âmes, fait des hommes souples et faux. Elle consiste en deux mots: _châtier_ et dompter d’abord, puis _flatter_, amadouer. C’est cette méthode que Bonaparte lui-même dit employer dès sa campagne d’Italie, et que, devenu tout-puissant, dans les échappées mêmes de ses colères, il garda, comme secret de l’art des tyrans.
Les premières punitions qu’on appliqua à cet enfant si fier lui parurent si humiliantes, que ce fut l’effet d’un fer rouge. Il eut des convulsions et parut épileptique, accident qui se renouvela quelquefois dans sa vie. Il était à craindre qu’il ne haït ses maîtres pour toujours. Il se rapprocha d’eux, au contraire, devint l’élève favori. On s’aperçut alors qu’il était inutile de le châtier. Il l’était par ses camarades qui n’aimaient pas cette petite figure noire, muette (il ne parlait que l’Italien). On singeait son attitude bizarre, son air rêveur, où il semblait voir quelque chose d’étrange. Par un détestable calembour, au lieu de _Napoléoné_, on l’appelait _Paille au nez_, c’est-à-dire visionnaire.
Il suivait à l’italienne ses pratiques religieuses, ce qui semblait hypocrisie à ces petits philosophes. Cela achevait de le faire pour tous _la bête noire_, mais en revanche, le mit si bien avec ses maîtres, qu’il faisait tout ce qu’il voulait. Le sous-principal, un minime, l’abbé Dupuy, l’avait pris en affection et ne craignit pas d’ouvrir la bibliothèque à un si sage écolier. Là, le petit solitaire put faire, tout son soûl, des lectures brouillées, indigestes. Ces vastes lavages d’esprit seraient bien propres à faire des fous. Mais, généralement, même en tirant des notes et en quelque sorte des extraits, comme faisait celui-ci, ils passent par un crible, laissant subsister seulement le fonds des traditions d’enfance. On peut lire les philosophes: on reste superstitieux. Il pouvait extraire Rousseau (dont il réfuta un ouvrage), Mably, Raynal, etc. Il n’en resta pas moins un Corse, catholique et fataliste, l’image de sa mère, et eut toujours pour fonds du fonds, madame Lætitia.
Ce qui montre assez le bon sens qu’il portait dans tout cela, c’est qu’en faisant des extraits de l’_Histoire de la Chine_, et de l’_Histoire de l’Église gallicane_, il en fit un de l’Arioste.
Chose plus remarquable: il écrivait tout, non-seulement ses lectures, mais ses petits événements, tout ce qui lui arrivait, jugeant d’après l’adoration de sa famille et la haute faveur de ses maîtres, que rien de lui ne serait indifférent à la postérité.
Augmentait-il réellement ses connaissances positives? On peut en douter. Ces professeurs religieux, et le minime Dupuy, ne pouvaient le mener loin. «Dans la science qu’il affectait le plus, en mathématiques, dit M. Libri, le point le plus élevé qu’il atteignit est relatif à la cycloïde.» En géographie, il resta dans une étonnante ignorance, croyant à trente ans que l’Égypte était tout près des Indes. Cependant, comme on le destinait à la marine, on lui avait fait lire de bonne heure une Histoire de l’Inde, théâtre des exploits tout récents de Suffren, de plus (dans Diodore) la description des merveilles de l’Égypte.
Au reste, ce qu’il apprit le mieux de ces Pères, ce fut leur grand art de conduite: dissimuler, patienter, et refouler son cœur. Il n’avait d’autre protecteur que M. de Marbeuf, tant accusé des Corses, comme le traître dont l’amitié fallacieuse avait surpris et livré leur pays. Il avait pu voir de bonne heure chez son père et sa mère le double jeu qui leur faisait si bien accueillir le tyran.
A quatorze ans, selon l’usage, il passa de Brienne à Paris, à l’École militaire. Mais en restant toujours fidèle au père Dupuy. Ce fut peut-être par ses sages conseils qu’il laissa là les brillantes perspectives de la marine et se rabattit sur l’artillerie. La marine était alors le roman de tous. Non seulement on parlait des fortunes incroyables des Clive et des Hastings, mais on savait qu’en France un officier de marine, l’ami de la Polignac, gouvernait la reine et le roi, les assujettissant à ses caprices colériques. Ce favori était l’idéal de nos officiers de marine, et de ceux qui prétendaient l’être. Plusieurs étaient de vrai mérite, comme ce Phelippeaux qui arrêta Bonaparte à Saint-Jean-d’Acre, et lui fit manquer et l’Égypte et tous ses rêves d’Orient.
Au milieu de ces jeunes nobles, altiers et insolents, l’élève du minime, avec sa douteuse noblesse italienne, dut avoir beaucoup à souffrir. N’importe! tout en dissimulant, il les admirait malgré lui, et en garda quelque chose d’aigre et de cassant, de sauvage, qu’il porta aux armées, et qui, avant lui, y était ignoré.
Pour revenir, sa plus grande souffrance à l’École militaire, c’était qu’il était pauvre au milieu de camarades riches. Il empruntait, ne pouvait rendre. M. de Marbeuf, qui ne venait jamais en France sans le voir, l’aidait un peu sans doute. Cette situation le rendit fin, habile à capter la bienveillance de son protecteur. Un jour, un camarade lui annonce une visite: M. Marbeuf monte l’escalier. Au lieu d’aller à sa rencontre, Bonaparte reste à sa table, collé sur sa géométrie, ne voit rien, n’entend rien. Marbeuf entre, charmé de le voir si studieux, et bien près d’en pleurer de joie.
Il n’était pas toujours aussi sage. Se souvenant qu’à Brienne, il avait réussi par son opposition à ses camarades, il fit un coup d’audace imprudent, dangereux. En les voyant se plaindre, selon l’usage des collèges, d’être mal nourris, mal soignés, il hasarde un mémoire où il dit que l’on est trop bien. Ce jeune Caton écrit et offre aux directeurs un plan de réforme pour réduire le luxe et ramener l’établissement à de sages habitudes, plus convenables à la future vie militaire. C’était un tour à se faire étrangler ou bien jeter à l’eau, comme firent plus tard ses camarades officiers, bons nageurs, qui le repêchèrent, mais évanoui dans une convulsion.
L’imprudence du dangereux mémoire le servit toutefois. Ses maîtres, qui l’aimaient comme bon élève, voulurent éviter les querelles et le chassèrent honorablement en l’envoyant, avant l’âge, à l’école d’artillerie et au régiment de la Fère.
Ses biographes ici ne disent rien. Mais, par le peu qu’on sait, on voit qu’il restait bon sujet. C’est sans doute à Auxonne, à la mort de son père, qu’il hérita de sa pension (jusqu’en 1791, jusqu’à la chute de la monarchie). Pour alléger sa mère, il avait pris son jeune frère Louis et le logeait dans un petit cabinet. Un jour, il apprend que les prêtres effrayés veulent cacher leurs ornements d’église. Il leur offre le cabinet de Louis. Quelqu’un dit en riant: «Vous direz donc la messe?--Pourquoi pas? Je puis vous la dire tout entière.»
Il resta toute va vie attaché au catholicisme, comme religion de l’autorité[33]. Il y avait du goût. Il disait à Erfurt que, jeune officier, il avait étudié l’_Histoire de l’Église gallicane_, y puisant les principes de tyrannie royale qui soumettaient au trône l’autel même, et qui firent enfermer le pape par cet excellent catholique.
[33] «Il savait à quel point la religion soutient la royauté» dit madame de Rémusat. J’aurai plus d’une occasion de montrer combien ses jugements sur Bonaparte, concordent avec ceux de M. Michelet qui n’a point connu son livre. Mais tous deux ont vécu dans ce temps, et dans des situations différentes ont pu le bien connaître. A. M.
En même temps, comme tous les jeunes gens d’alors, il lisait fort Rousseau. Étrange pêle-mêle, propre à mettre le chaos dans cet esprit désordonné. De là une torture morale, tant qu’il était sincère et voulait s’accorder avec lui-même. A quinze ans, il avait eu l’idée de se tuer, comme Rousseau «pour fuir ce monde méchant, pervers», qui n’était pas digne de lui.
CHAPITRE IV
DE ROYALISTE IL DEVIENT MARATISTE.
Les biographes de Napoléon, les compilateurs de ses lettres, nous le cachent soigneusement de seize ans à vingt-quatre. On parle un peu de son enfance, mais point de son adolescence. Cet âge le plus libre et le plus franc de l’homme où l’élan des passions empêche le plus dissimulé de tromper et de se cacher, on croit prudent de le laisser dans l’ombre. Le peu que nous en savons, c’est par voie indirecte, et d’ailleurs tellement scindé, que ces faits isolés par cela même restent obscurs. Eh bien, moi, au total, dans cette divination, je crois voir que ce jeune homme, orageux, volcanique d’apparence, fut au total ce qu’on appelle _un excellent sujet_, c’est-à-dire de bonne heure nullement obstiné dans les principes, mais sagement mobile, élastique, déterminé à monter à tout prix. Jamais homme de son âge n’eut, en si peu d’années, de tels changements, si subits et à vue, qui étonnent. Cette mobilité de mouvement ajoute à l’obscurité. A l’œil qui le suit de près, il va, vient sous la terre, il reparaît glissant et déroute l’observateur.
Cela est d’autant plus facile que, de 89 à 91, les nuances les plus générales, celles des constitutionnels, Feuillants, Fayettistes, étaient assez indécises pour que l’on pût éluder et ruser, et se faire tour à tour de différents partis. La pension qu’il tenait du roi, l’accueil de la société noble de Valence, où il était en garnison ne l’empêchèrent pas de se faire du club des _Amis de la Constitution_ (plus tard les Jacobins). Cependant la cour, qui le favorisait comme _bon Corse_ et loyal sujet, l’avait nommé capitaine en second. Il ne l’apprit qu’en Corse, où il était allé voir sa famille. A ce moment, comme partout, on y créait des _gardes constitutionnelles_ que la cour recrutait, de Vendéens (comme la Rochejacquelein), ou de _bravi_, comme Murat, etc. Pour s’assurer la place de commandant qui vaquait, il eut l’audace d’enlever et de mettre chez lui le commissaire envoyé par l’Assemblée pour surveiller l’élection. Par cette place, il sacrifiait son grade en France, mais se désignait fortement aux faveurs de la cour. Louis XVI, en effet, fut si content de lui que, non seulement il lui rendit son grade (voy. Libri); mais il le nomma un an d’avance capitaine d’artillerie (pour le mois d’août 93 que le roi ne devait pas voir, puisqu’il périt le 21 janvier). Nul doute qu’alors il ne fût un chaud royaliste, car se trouvant à Paris chez son camarade Bourrienne et regardant par la fenêtre le peuple qui se portait chez le roi, Bonaparte fut ému de la Passion de Louis XVI, et dit à peu près comme Clovis pour la Passion de Jésus: «Oh! si j’étais là avec les miens pour mettre en fuite cette canaille!»
C’était en juin 92. On n’était pas loin du 10 août. Bonaparte, malgré ses démonstrations royalistes, sagement retourna à Valence attendre les évènements. S’il revint à Paris, ce ne fut qu’en hiver pour voir la nouvelle Assemblée, qui comptait parmi ses membres le Corse Salicetti, bon jacobin.
Pendant ce temps, ses biographes nous le montrent à Valence étudiant l’histoire des conciles, en faisant avec la fille d’une dame noble une plate idylle qui rappelle les _Confessions_ et la jolie scène du cerisier. Par bonheur, nous avons d’autres documents; nous allons aider leur mémoire.
Revenu à Paris, quel changement! Il se retourna vers Salicetti, lui rappela que lui aussi était jacobin. Mais, peut-être, par malheur, au 10 août, on avait trouvé aux Tuileries la fatale nomination par laquelle le roi, qui lui payait pension, l’avait nommé d’avance capitaine. Il était en danger: on allait voir son rôle double. Donc, il s’accrocha fortement à Salicetti et à sa femme, qui dut être touchée de sa situation. Salicetti, qui, plus tard, fut jaloux, ne l’était pas alors. Il comprit que ce jeune homme, qui avait de l’esprit, du feu, serait une admirable recrue pour Robespierre. Il se mit en avant, le rassura. Le 9 janvier, il lui écrivit ce qu’on préparait (la mort de Louis XVI pour le 21), en ajoutant: «Vous pouvez ici compter entièrement sur moi; et peut-être ne vous serai-je pas entièrement inutile.» (Voy. Libri, _Revue des Deux Mondes_.)
Cela était affreux pour un homme tellement favorisé du roi qui l’avait élevé lui et les siens, pensionné lui-même, et qui, dans ses derniers actes, l’avait gradé encore. Il fallait tout d’un coup s’endurcir cruellement le cœur. Peut-être la passion fit ce miracle, et l’influence de madame Salicetti. Sans doute aussi le danger et la peur. Salicetti fut admirable pour lui. Non seulement on lui conserva le bienfait de Louis XVI, le grade de capitaine, mais on le mit en activité. L’homme de Robespierre, Couthon, allait faire le siège de Lyon, avec des foules populaires. On avait peu de militaires, surtout pour l’artillerie. On envoya le nouveau capitaine, qui, pour son coup d’essai, dut tirer sur les royalistes, avec qui il était la veille.
Jamais les bonapartistes, dans leurs innombrables livres, n’ont parlé de cela. Et c’est lui, c’est Bonaparte qui, dans ses Mémoires militaires dit: «J’étais au siège de Lyon.»
Ce siège commencé par Couthon, c’est-à-dire par Robespierre même, lui fut ôté par l’Assemblée, et confié à Collot d’Herbois. Robespierre y gardait Salicetti, son homme, qui, suspecté, à son tour, se fit envoyer avec Bonaparte au siège de Toulon.
Bonaparte avait eu l’avantage de voir au siège de Lyon les deux partis, robespierriste et maratiste. Il sut que les deux députés principaux qui étaient à Toulon, Fréron, Barras, étaient, comme l’Assemblée même, peu favorables à Robespierre. Ils s’intitulaient maratistes, nom sous lequel se cachaient alors les amis de Danton. Cela le décida. Sans se souvenir des robespierristes, qui l’avaient sauvé, il s’intitula maratiste, et s’arrêta en route pour faire une brochure qui lui conciliât ses nouveaux protecteurs, Barras, Fréron. Comme leur saint était Marat, dans la brochure, Marat est l’homme raisonnable, l’homme sensible. Cela le présenta très bien à Barras, qui dit dans ses Mémoires l’effet favorable qu’eut sur lui cette petite figure jaune et convulsive. Il crut voir Marat même. «Comment, dit-il, n’aurai-je pas aimé Bonaparte? Il ressemblait tant à Marat, que j’avais adoré[34]!»
[34] Cette ressemblance de Bonaparte jeune avec Marat, et le caractère mauresque de sa physionomie d’alors, s’expliqueraient fort bien si, comme le croit G. Sand (_Voyage à Majorque_) les Bonaparte étaient originairement de cette île. Le père de Marat ou _Mara_, était un Espagnol, longtemps réfugié en Sardaigne, qui alla s’établir en Suisse, épousa une Neufchâteloise, dont il eut le célèbre Marat.
Dans les Mémoires militaires, et dans les lettres (la plupart suspectes que l’on trouve en tête du recueil officiel de la correspondance), beaucoup d’événements du siège sont omis ou défigurés. Il y prend par inadvertance un ton absolu, impératif, qu’un si petit garçon ne pouvait avoir alors. Il tait parfaitement la grande part qu’y eut Masséna. Il se moque des représentants ses patrons et protecteurs. Il fait dire au vieux Dugommier, le vieillard héroïque, ce mot ridicule: «Je suis perdu!» Enfin il cache la vraie cause du succès. On manquait de canons à longue portée. Lui qui venait du siège de Lyon, dit qu’on en avait laissé devant cette ville qui pouvaient descendre le Rhône. De là le succès.
Après Toulon, on l’envoya avec Salicetti en Corse, contre son maître Paoli et les Anglais. Mais il n’y put rien faire et se réfugia à l’armée d’Italie. Les maratistes ou dantonistes, Fréron, Barras, n’y étaient plus. Elle était sous Robespierre jeune, Bonaparte, sans hésiter, se fit robespierriste et jacobin.
L’homme principal de l’armée était l’illustre Masséna[35]. Ce grand soldat, le premier du monde pour cette guerre des montagnes où il était né, n’avait pourtant pas les arts de ruse que voulait la situation. La difficulté qui arrêtait était la neutralité de Gênes et la crainte de la violer en passant sur son territoire pour joindre l’armée ennemie. Ni les représentants ni le comité de salut public ne savaient comment s’y prendre. Le banquier Haller, qui devint un ami de Bonaparte et plus tard son homme en Italie pour la spoliation de Rome en 99, donna un expédient: ce fut de proposer la fourniture des vivres de l’armée aux négociants mêmes de Gênes: cette spéculation lucrative tenta les Génois et leur fit fermer les yeux sur la violation de leur territoire. Bonaparte, ainsi piloté par Haller et Salicetti, plut à Robespierre jeune autant qu’il avait plu l’autre année à Barras.
[35] Napoléon ne le compte pas; il dit: «Tout était à faire dans cette armée, les choses et les hommes» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 271). A. M.