Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 19

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Jamais, depuis Louis XIV, la France ne fut plus haut. Mais entre le grand Roi et la Convention il y avait cette différence que, la Convention, forçant les rois à traiter avec la République, imposait, faisait accepter à l’Europe le principe nouveau.

Ce principe que l’Europe était forcée de reconnaître, il était attesté en France par les ennemis mêmes de la Convention. Dans Paris, les royalistes, aussi bien que les girondins et les constitutionnels, ne parlaient que de République, ils n’attestaient que le Peuple, _le Souverain_, comme on disait; ils ne citaient que le _Contrat social_. Et ceux qui prétendaient (contre la Convention) que, devant le peuple assemblé pour les élections, toute autorité doit cesser, les apôtres de ce dogme révolutionnaire, c’étaient des hommes connus pour leurs précédents royalistes, le garde du corps Lafond, le jeune imprimeur Lenormand, le violent rédacteur de l’_Accusateur public_, le pâle Richer de Sérizy. Quand cet homme blême, aux yeux caves, qu’on eût dit le juge des morts, présidait la section mondaine du boulevard Italien, on devinait trop ce qui se cachait sous ces vains appels à la liberté.

Tout en parlant si haut, et toujours, du _Souverain_, ils crurent devoir l’épurer. Armés de courts bâtons noueux, ils coururent les sections pour en chasser violemment leurs nombreux contradicteurs.

Des royalistes de Chartres et de Dreux étant venus tâter Paris, on les promena, on fraternisa avec divers quartiers, spécialement celui des Halles, où il y avait toujours eu un fonds royaliste. On les encouragea si bien que ceux-ci, revenus chez eux, prêchèrent, répandirent dans le peuple que la cherté, la disette, venaient de la Convention; qu’un représentant, Letellier, qu’on y envoya, était un accapareur. Une horrible émeute de femmes se fit; on força Letellier de taxer le pain, de le mettre à bas prix. Il le fait (le sang eût coulé), mais il dit: «Il n’y aura de sang répandu que le mien.» Et il se brûla la cervelle.

Dans maints autres lieux voisins, il y eut de graves désordres. On coupa les arbres de la Liberté. On cria «Vive le Roi!» On traîna la statue de la Liberté dans la boue. Des patriotes furent assassinés en plein jour. Bourdon, de l’Oise, fut envoyé avec des forces pour étouffer le mouvement. A Nonancourt, où il trouva les royalistes en défense, le soldat frappa vivement et la répression fut sanglante.

Ainsi les deux sections (Lepelletier, Butte-des-Moulins) se trouvèrent comme convaincues d’être amies des royalistes, et fort compromises devant le peuple de Paris, qu’elles auraient voulu entraîner. Ayant, au Palais-Royal, tiré sur des grenadiers de la Convention, elles allèrent criant aux faubourgs qu’on avait tiré sur elles. Mais le faubourg Saint-Antoine en rit, et dit: «Si l’on a tiré, sans doute, c’est sur les royalistes, et nous allons en faire autant.»

Le parti de la révolte, ne pouvant entraîner les faubourgs, projetait de former dans les quarante-huit sections (dominées ou épurées) un comité central qui figurerait Paris. Ainsi ils auraient posé Assemblée contre Assemblée, une Convention au petit pied. Ils comptaient sur la mollesse, l’indécision de la majorité. Les 73 se taisaient, et les laissaient avancer. Mais il y avait de fermes et honnêtes girondins, comme Daunou, comme Louvet, qui se rattachèrent aux Thermidoriens, aux restes de la Montagne, et qui mirent la masse indécise en demeure de marcher droit, lui posèrent le _oui_ et le _non_, l’obligèrent de s’éveiller ou de se déshonorer. Daunou parla avec vigueur contre le prétendu Comité central, accusa et fit condamner «cet acte d’anarchie.» Louvet allait jusqu’à proposer de refaire les Jacobins, de les armer, voulant sauver la République à tout prix, même en relevant ceux qui l’avaient proscrit lui-même.

Enfin, la voix de la France vint au secours de l’Assemblée. En réalité, quel que fût le sentiment de Paris, la Convention avait une haute légitimité dans l’appui d’un très grand peuple des départements. Sa Constitution de l’an III eut pour elle près d’un _million d’hommes_ (900,000 votants) et n’eut contre elle que 40,000. Le décret qui la perpétuait en partie fut accepté de 167,000 voix, repoussé de 95,002 (1er vend.--23 septembre).

La liberté, l’égalité républicaines étaient-elles assez respectées dans la Constitution que l’Assemblée laissait à la France en se retirant? C’est ce que l’on peut discuter.

La commission qui la fit comptait dans son sein d’honnêtes et solides républicains, Daunou, Louvet, la Réveillère-Lépeaux, mais plusieurs hommes douteux, plusieurs notoirement rétrogrades. Cependant, cette Constitution est, au total, bien supérieure à toutes celles qui ont suivi.

La Constitution de 93 avait donné une Déclaration des droits. Celle de 95 donna aussi une _Déclaration des devoirs_. Elle écartait ainsi l’idée absurde, trop souvent reproduite, que le Souverain, le peuple, est au-dessus de tout, sans responsabilité, _a des droits, point de devoirs_.

Un membre avait fort sagement proposé de ne donner le droit de voter qu’à ceux qui savaient lire et écrire. C’était écarter des élections les Chouans, les Vendéens, les tourbes aveugles qu’à ce moment les factions poussaient, dans tout le Midi, au désordre, à la guerre civile.

Dans presque toute la France, le patronage des gros propriétaires subsistait, et si le suffrage universel ouvrait ses urnes à leurs gens (comme dans la Constitution de 93), on allait voir, aux grandes fermes, par exemple, de la Manche, de la basse Normandie, etc., des centaines de valets, garçons de charrue ou meneurs de bêtes, aller au scrutin sous _mon maître_ (comme ils disent), et voter comme un seul homme. C’est le dégoûtant spectacle qu’on a vu en mai 1870.

Que faire, pour éliminer ces troupeaux, ces masses moutonnières? On exigeait du citoyen qui voterait aux assemblées primaires qu’il payât une bien faible contribution. On exigeait de l’électeur qu’il fût propriétaire ou LOCATAIRE.

Par ce dernier mot, _locataire_, on était sûr d’avoir pour électeurs tous les ouvriers des villes, population bien plus révolutionnaire que les paysans.

La propriété ou la _location_ devait avoir la valeur de cent journées de travail dans les petites localités, de deux cents dans les grandes villes. Dans celles-ci, certainement, il n’est point de locataire qui ne pût être électeur pour un si petit loyer.

En pratique, tout ouvrier, tout paysan quelque peu indépendant, pouvait devenir électeur. La Constitution de l’an III appelait aux urnes _le peuple_, ne repoussait guère que la masse des classes les plus dépendantes, les plus dociles à l’aristocratie.

CHAPITRE XII

VENDÉMIAIRE.--BONAPARTE[28].

[28] Sur les origines de Bonaparte, sur son enfance, sa jeunesse, les irrégularités de sa conduite, les bizarreries de son caractère, il faut consulter l’ouvrage--désormais indispensable--du lieutenant colonel Th. Jung, _Bonaparte et son temps_ (Deux volumes, 1880, chez Charpentier). Ce livre très-modéré--décisif par sa modération même--prouve à quel point le génie instinctif de M. Michelet avait rencontré juste, à quelle profondeur il avait atteint la vérité.--A. M.

Grand coup! Se voyant réduits à une telle minorité, les royalistes soutinrent des choses contraires. Les uns dirent que le chiffre était faux, et _la majorité fausse_. D’autres dirent qu’il n’importait qu’elle fût vraie, _que la majorité ne devait pas faire la loi_; qu’il n’y avait de loi «_que la conscience_.»

Les députations insultantes qu’on faisait à l’Assemblée la trouvaient d’une douceur, d’une patience qui encourageait l’outrage. On alla jusqu’à lui dire de se décimer, de se mutiler, d’arrêter tel nombre de ses Comités. On proposait d’arrêter la Convention tout entière. A tant de paroles emportées elle répondait par des actes. Elle réfuta le reproche qu’on lui faisait de vouloir s’éterniser en avançant de dix jours l’ouverture du prochain Corps législatif.

Le même jour, sans en tenir compte, la section Lepelletier accusa encore follement la Convention de traîner, d’affamer le peuple pour l’exaspérer. Maîtresse dans les sections qu’elle avait épurées (et rendues presque désertes), la section Lepelletier y fit passer que, le soir, on s’assemblerait au Théâtre-Français (Odéon).

Cette assemblée, fort peu nombreuse, montra bien que Paris n’avait pas répondu à son appel et n’était pas avec elle.

Ce même soir, la Convention vit, au contraire, un peuple nouveau affluer dans ses tribunes. Les patriotes qu’on disait de 89 (mais qui étaient réellement de toute nuance) vinrent se grouper autour d’elle. Pour unifier l’action, les Comités la remirent toute à cinq membres: Barras, Daunou, Colombel, Letourneur, Merlin de Douai. Sur la terrasse des Feuillants, on distribua des armes au bataillon des patriotes de 89. Remarquable revue de tous les âges de la Révolution, les vainqueurs de la Bastille avec les vainqueurs du 10 août, des officiers à la réforme (de Jemmapes et de Fleurus). «Ce moment où ils reçurent les fusils, dit Réal, ne sortira jamais de ma mémoire. J’ai toujours devant les yeux un vieillard qui, prenant le sien, le pressa contre ses lèvres. Et il pleurait, disant: «Je suis libre encore!»

La section Lepelletier en poussa d’horribles cris, dit: «On va tout égorger, livrer Paris au pillage.» L’Assemblée pourtant, avant tout, avait fait jurer aux patriotes de 89 le respect des personnes et des propriétés. Elle ne répondait à l’insurrection, à l’appel aux armes que par une proclamation paternelle (4 octobre, 12 vendémiaire).

Des deux côtés, il y avait une indécision remarquable[29]. Les Cinq, dès le matin du 12, avaient ordonné d’arrêter le président et secrétaire de la section Lepelletier. Mais personne n’exécuta l’ordre. Personne ne voulait se compromettre pour une Assemblée contre un parti qui peut-être se trouverait maître demain. Le général qui reçut l’ordre allégua qu’il avait la fièvre et se mit au lit. Menou, qu’on nomma ensuite eut une conduite déplorable, timide devant la révolte, insolent pour la Convention.

[29] Bonaparte confirme cette _indécision_: J’étais au spectacle. C’était le 12 vendémiaire. J’entendis dire qu’on attendait du train pour le lendemain, que l’assemblée était en permanence. J’y courus, je ne vis que du trouble et de l’hésitation.--(Mémoires de madame de Rémusat, t. I, p. 269.) Bonaparte est moins exact lorsqu’il ajoute que, nommé général, _il balaya en un instant la conspiration_; on peut voir par le récit de cette journée que l’action fut beaucoup moins prompte, qu’il y eut là encore, des deux côtés, de l’indécision, des lenteurs, de l’imprévoyance. A. M.

Parti à huit heures du soir des Tuileries, il n’arrive qu’à dix heures à la section Lepelletier (place actuelle de la Bourse). Avançant sur trois colonnes, il pouvait sans difficulté envelopper les sept ou huit cents hommes qu’avait la section. Il se met à parlementer. Un petit garçon de vingt ans, Delalot (de la section) avance et pérore à merveille. Les grenadiers de Menou sont indignés. Il les fait taire, les menace de leur passer son épée au travers du corps, «s’ils insultent _ces messieurs_.»

Il est convenu que des deux côtés on va se retirer. Menou, en effet, se retire. La section rit du traité. Elle reste maîtresse du terrain. Et l’on pourra dire dans Paris: «La section a résisté, la Convention a reculé.»

Menou fit alors une chose pour laquelle il eût pu être fusillé. Il se fit le parlementaire de l’ennemi. Il crut intimider les Cinq (Barras, Colombel, Daunou, Letourneur, Merlin) en leur disant arrogamment: «Je ne veux pas sous moi des bandits de 89.» On lui répondit: «Ils ne seront pas sous vous, mais sous un général républicain.» La question était d’obtenir ce choix de la Convention. Qui croirait qu’il fallut cinq heures de disputes, de onze heures du soir à quatre heures et demie du matin, pour en venir là? Ce ne fut qu’à la longue que Chénier, Poultier, Bentabole firent nommer Barras commandant de la force armée.

Qui commanderait la section Lepelletier? se déclarerait-elle royaliste en acceptant les offres des chefs vendéens? C’était pour cette section l’heure de la suprême tentation. Elle n’était nullement ennemie des royalistes, en général; quelqu’un, le 10 ou le 11, y avait proposé d’appeler au commandement un officier de l’ancien régime, qui refusa. Le 12, la section, exaspérée, semblait bien près d’écarter tout scrupule, d’accepter les Vendéens. Il y avait justement ici Colbert de Maulévrier, d’autant plus haut dans le parti, que Stofflet, le fameux chef, avait été son garde-chasse. Il y avait, disait-on, quarante chefs chouans à Paris. Ces hommes, de valeur éprouvée, c’était, selon toute apparence, la victoire pour le lendemain. Seulement, la majorité immense des sections (même les plus aristocratiques) eût eu horreur de l’habit vert, autant que du drapeau blanc. Après les crimes de l’Ouest et du Midi, ces couleurs odieuses semblaient celles de l’assassinat. Les modérés auraient certainement désarmé. Les violents se seraient trouvés dans une étrange solitude. Eux-mêmes calculèrent sans nul doute qu’il ne fallait pas sortir de la favorable équivoque qui leur permettait d’avancer en dessous, avec ce mensonge hardi: _Il n’y a pas de royalistes._

Dans la nuit du 12 au 13, c’est à la Convention une aigre et longue dispute avant de nommer Barras. A la section Lepelletier, c’est le refus qu’on fait des Chouans, c’est l’effort pour réveiller et armer Paris. Des tambours sont envoyés pour battre la générale. Grand émoi. On se rhabille. On ne se décide à rien. Les femmes retiennent leurs maris: «Tu n’iras pas. Le temps est affreux. Il pleut.»

Ainsi, au moment du combat, les deux partis se trouvaient faibles. La Convention n’avait que cinq mille hommes, mais la plupart vrais militaires, anciens soldats. Les deux sections aristocratiques pouvaient avoir vingt mille hommes, mais fort hétérogènes, et la plupart simples gardes nationaux, des jeunes gens, fort peu aguerris.

Ce parti employa la nuit mieux que la Convention. Il prit l’argent, s’empara de la Trésorerie, intercepta des envois d’armes et de subsistances. Il mit hors la loi les Comités gouvernants de l’Assemblée. Il poussa la prévoyance jusqu’à créer une commission militaire pour juger les prisonniers après la victoire. Comment n’essaya-t-il pas de s’emparer de l’artillerie, qui était au camp des Sablons? On le devine. Les jeunes soldats de ce camp étaient d’ardents patriotes. La tentative qu’on eût faite près d’eux eût probablement mal réussi, et cet échec eût tout perdu.

Quel serait le général du parti de la Convention? Hoche s’était offert, et la seule présence du vainqueur de Quiberon eût garanti la défaite des royalistes. Mais on avait peur de lui. On craignait que cette victoire ne le fît trop grand. Il y avait à Paris deux militaires moins éclatants, mais de grand mérite: l’intrépide Loison et Brune, l’ami de Danton.

On ne prit ni l’un ni l’autre. Du bureau topographique, qui était dans les entresols des Tuileries, surgit un homme inconnu. Hoche était, comme on l’a vu, _la bête noire_ de ces bureaux. Carnot ne les dirigeait plus, mais y avait certainement la principale influence. Parmi ces officiers qu’il avait placés, le bureau topographique venait de s’enrichir d’un nouvel employé, le jeune corse Bonaparte. Barras, sous qui il dirigea l’artillerie au siège de Toulon en 93, l’avait fait nommer général de brigade. En 94, sous le corse Salicetti et sous Robespierre jeune, il avait fait une campagne à la guerre d’Italie. Puis, ayant refusé d’aller en Vendée, il fut destitué et resta à Paris dans une grande misère. Sous le prétexte d’une mission qu’il demandait pour la Turquie, il s’insinua au bureau topographique. C’était un homme très fin, mais outrecuidant sans mesure, au point qu’il écrit à son frère Joseph _qu’il tient dans ce bureau la place de Carnot_! (Voy. _Corresp._, 20 août.)

Bonaparte dit dans ses Mémoires militaires qu’on lui donna par hasard cette grande mission de confiance de défendre la Convention; qu’il était au théâtre Feydeau quand il apprit le danger, la perplexité de l’Assemblée. Mais, dans sa Correspondance (29 fruct.--15 septembre), il avoue avec quelle dextérité il s’était désigné d’avance au choix de la Convention. Les insolents étourdis de la jeunesse dorée assiégeaient avec leurs gourdins la porte de l’Assemblée, hurlant telle ou telle injure, lorsque tel député entrait. Un jour, ils entourèrent Cambon, l’homme le plus respecté de la Convention. Il raconta la chose en y entrant, avec l’exagération colérique qui était dans son caractère. «Nous étions, dit-il, dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général d’artillerie Buonaparte nous ouvrit le passage en se mettant à la tête de cinquante grenadiers» (_de la garde de l’Assemblée_).

Puissante recommandation, qui fit connaître à la Convention le nom de cet étranger. A cette époque soupçonneuse, son air mesquin, sa piètre et triste mine, le recommandaient aussi; on était sûr que cette modeste figure avec son jargon italien n’abuserait pas de la victoire et resterait soumise à ses chefs. Les modérés des Comités gouvernants, qui suivaient volontiers Cambon, se rappelèrent ses éloges, et nommèrent Bonaparte général sous Barras.

Les sectionnaires, si divisés, avaient hésité deux jours sur le choix d’un général. Les modérés l’emportèrent et firent choisir un homme peu prononcé, fort suspect aux royalistes, qui, même un moment, le crurent traître. «Cet officier, Danican, était un très mauvais sujet (dit Hoche) qui avait fait du girondinisme et du royalisme à Rouen. Enfin, il avait servi en Vendée dans l’armée républicaine. Là, il avait vu les Vendéens à l’œuvre, appris d’eux-mêmes, disait-il, le secret de leurs victoires: «Quoi de plus simple! Entre deux décharges vous courez aux canons, les prenez... Cela finit tout.»

En réalité, il comptait sur la mollesse de la Convention, sur la répugnance qu’elle aurait à livrer bataille.

Elle se tenait sur la défensive. Rien de moins agressif que le plan de ses défenseurs. On avait mis d’abord une batterie au Pont Neuf, dans la supposition que Fréron y amènerait l’armée du faubourg Saint-Antoine, qu’il était allé chercher, mais qui ne vint pas. Cette batterie, exposée de trois côtés, et prise un moment par Danican, fut lâchée par lui, dans la crainte, disait-il, d’humilier trop les soldats et d’empêcher de parlementer.

Dès lors la situation était toute simple. La Convention, aux Tuileries, avait à se défendre et par le Pont Royal, et par la petite rue Saint-Roch. On y mit deux batteries. Mais le canon, devant Saint-Roch, fut un moment abandonné de ses canonniers, et eût pu être fort aisément enlevé, comme on va voir.

Ni l’un, ni l’autre parti n’avait voulu commencer. Danican d’un côté, et de l’autre côté les Comités de l’Assemblée, disaient: «Ne tirez pas!» Une lettre de Danican, apportée dans l’Assemblée, l’invitait fraternellement à désarmer, à renvoyer le bataillon des patriotes de 89. Boissy d’Anglas et d’autres y auraient consenti, et donnaient le triste conseil d’accorder une entrevue au général de la révolte. Par bonheur, une fusillade s’entendit. Puis le canon.

Qui fit tirer? Bonaparte, disent les uns. Mais jamais, sans l’aveu des représentants, ce courtisan de la fortune n’aurait pris une telle initiative. D’autres disent que les Girondins, Louvet, Chénier, firent tirer, ce qui n’est pas plus vraisemblable. La version de Lacretelle semble la meilleure. Il dit que Dubois-Crancé, militaire, et violent patriote, perdit patience, vit que l’on mollissait, et, par les fenêtres du restaurateur Venna, fit tirer un coup de fusil.

Lacretelle rectifie aussi le récit de Bonaparte et des autres, qui prétendent que le combat de Saint-Roch et l’attaque par les quais furent simultanés, que la Convention fut menacée des deux côtés à la fois. Il établit que les deux attaques ne furent que successives.

Le canon de la rue du Dauphin tirait dans la rue Saint-Roch et la rue Saint-Honoré; mais la plupart des sectionnaires s’étaient logés aux fenêtres et dans l’église, dont les boulets n’atteignaient que le coin. Dans l’intervalle des décharges (on tirait alors si lentement), ils sortaient du portail, descendaient sur les marches, tiraient, tuaient à leur aise. Cavaignac, Rouget de l’Isle, le vieux général Berruyer conduisaient les Conventionnels. Les deux derniers furent blessés. Trois fois le canon fut seul et abandonné, ce qui ne fait pas honneur à la prévoyance de Bonaparte. Mais il fut reconquis par les patriotes de 89. On voit que le jeune général n’avait pas pris la plus simple précaution militaire, _celle de s’emparer des fenêtres_ d’où l’on dominait et le portail, et les rues Saint-Roch et Saint-Honoré.

Les canons repris tiraient avec plus de bruit que d’effet. Cependant ce bruit redoublé fit croire que le danger approchait. L’Assemblée voulut s’armer elle-même, et on lui apporta sept cents fusils, des cartouches. Spectacle bizarre et lamentable! cette redoutable Convention, l’effroi de l’Europe, dont les armées passaient le Rhin, cette Assemblée, légitimée encore récemment par le vote de la France, et qui pouvait l’opposer à ces vingt-cinq mille bourgeois, elle sembla seule à cette heure. On eût cru qu’il ne lui restait qu’à dire, comme la Médée de Corneille:

Que me reste-t-il? Moi.

Les sectionnaires, par trois fois, avaient pu sans danger traverser la rue, prendre les canons. Il ne le firent pas. Enfin on s’avisa contre eux de ce qu’on eût dû faire d’abord, de ce que les hommes les moins militaires eussent imaginé sans peine: on s’empara des fenêtres, et de là on put tirer sur les tirailleurs de Saint-Roch.

Avant que l’affaire de Saint-Roch ne finît, Lacretelle dit que plusieurs (lui entre autres) allèrent demander à la section ce qu’il fallait faire, et qu’alors on s’avisa d’employer les colonnes de sectionnaires qu’on laissait inactives au Pont-Neuf, aux Quatre-Nations, et de les mener, par le quai Voltaire, à l’attaque du Pont-Royal, où était une batterie de la Convention.

Marcher droit à cette batterie par ce quai tout ouvert, c’était chose hardie. Les sectionnaires ne refusèrent plus l’assistance des Chouans. Aux premiers rangs de ceux-ci on voyait Colbert de Maulévrier, qui essaya même de se mettre en avant _pour fraterniser_, c’est-à-dire désarmer les républicains. «Danican, dit Lacretelle, avec son état-major, s’était mis à couvert dans la rue de Beaune, qui aboutit au quai. Nous nous demandâmes, dit-il, si c’était là la méthode qu’il recommandait, celle des Bonchamp, des la Rochejacquelein, qui, ce semble, en telle aventure, ne se laissaient précéder de personne. Quand nous sommes à cinquante pas, le canon tonne... C’est bien là le moment de nous élancer... Mais où est le général?... Nous tenons ferme (?); nous faisons deux décharges... Derrière nous, le quai est désert. L’avant-garde reste à peine; notre armée a disparu. Nous faisons comme elle, et, sans être poursuivis, nous passons par la rue de Beaune.»

Voilà le 13 vendémiaire, petite bataille où il n’y eut que 200 morts, mais qui fut remarquable par l’inhabileté que montrèrent les deux partis. Barras fit un rapport emphatique à la Convention, où il faisait valoir les talents de son protégé.

Je dis _son_, non sans raison. Il fit sur-le-champ sa fortune, lui accordant ce que les plus illustres auraient ambitionné, demandant et obtenant pour lui ce titre: _Général de Paris_ en second; et bientôt il lui laissa la place entière.

Quel est donc cet étranger? se demandait-on dans Paris. Quel nom singulier, bizarre, _Buonaparté_!

--Madame, dites _Bonaparte_. Car, sachez-le, la Corse fait maintenant partie de la France.