Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 10
Il y a un endroit admirable. C’est lorsque cette armée famélique est en marche vers Trèves, la riche ville où vont finir tant de privations. Grasse ville ecclésiastique de cour électorale, de chapitre opulent, de couvents qui thésaurisaient. C’était le nid de nos principaux émigrés. Il y avait leur précieux mobilier, leurs greniers pleins, leurs caves pleines. Je copie le rapport de nos représentants, Goujon, Bourbotte. Ils estiment que de l’électorat on pourrait tirer un milliard! (Rapport du 9 août 94, 23 thermidor.) Eh bien, le croirait-on? Ils arrêtent aux porte de Trèves cette armée, la font bivouaquer dehors sur les hauteurs. Et ces admirables soldats trouvent cela naturel, restent sans murmurer à la porte de la terre promise. On leur confie des magasins tout pleins, à ces pauvres diables affamés, et ils ne touchent rien, ne songent qu’à garder fidèlement le bien de la République.
Étonnantes armées! Quelle grande vie morale les soutenait? On l’a vu dès 90. Elles sortirent des Fédérations fraternelles. Elles étaient parties de l’autel où l’on jura la liberté du monde. Chacune d’elles, en 92, formée dans la même province et non mêlée, garda ce caractère de fraternité primitive. Chacune fut une personne. L’austère, de Sambre et Meuse, tellement républicaine et soumise à la loi; la forte, la modeste armée du Rhin, la glorieuse patience, eurent toute la gravité du Nord. Elles nous parlent encore, nous enseignent l’immolation au devoir.
Si l’histoire générale ne m’eût dévoré jour par jour, j’avais un beau projet, d’écrire _la Légende d’or_, celle des saints de la Révolution, les héros de la guerre, les héros de la paix.
Je dis _des Saints_. Qui, dans l’histoire, mérita jamais mieux ce titre que Desaix, que la Tour d’Auvergne, Kosciusko[13]?
[13] Nous avons rempli ce vœu, en réunissant tout ce que l’auteur avait écrit sur ces _saints du devoir_; nous l’avons publié dans un volume qui a pour titre: _Les soldats de la Révolution_. A. M.
Une chose bien remarquable, c’est que ce sont surtout les très grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre. Quand on lit les notes touchantes que Kléber écrivait le soir dans les horreurs de la Vendée, quand on lit les lettres _humaines_, profondément humaines, qu’écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Vauban, même à celles que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie, dans la guerre des Barbares.
En rêvant ces belles légendes, j’avais autour de moi de touchantes images, celles surtout des fils légitimes de la République, de ses grands défenseurs, qui nés d’elle, moururent avec elle (Hoche, Marceau, Kléber et Desaix). Médiocres portraits, mais ressemblants; naïves, imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui tremblaient de les perdre, et d’avance volaient à la mort une ombre de ces hommes adorés.
Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais en long, en large, au milieu d’eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins, mais d’autant plus en eux, dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai fond, l’âme commune des masses qu’ils ont représentées. Ils ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières.
Ils en eurent la grande âme. Ils en furent à la fois et les pères et les fils. Ils ne les menaient pas seulement au combat, mais chose plus difficile, les instruisaient avec une ferme et patiente douceur. En cela, le bon Breton, la Tour d’Auvergne, dépassait tous les saints. C’est pour être instructeur plus utile, plus efficace, qu’à cinquante ans il restait capitaine. Il avait un moyen admirable, vraiment paternel, d’aguerrir ses jeunes soldats. Les voyant incertains, il marchait devant eux tête nue, le manteau sur le bras, disait: «Allons d’abord jusqu’à cet arbre. S’ils sont plus forts, nous reviendrons.» Il recevait, paisible, une grêle de balles, n’était jamais touché, et se retournait en souriant... Mais déjà tous s’étaient élancés et couraient; c’était à qui le rejoindrait plus tôt.
L’excellent Auvergnat, Desaix, vaut le Breton. Quelle honnête, modeste, parfaite nature! Deux mots pour le peindre suffisent. Son général Kléber, fortifiant son camp, négligeait un côté, disait: «C’est celui de Desaix.» Les pauvres paysans, fuyant devant l’armée, disaient: «Pour aujourd’hui, nous n’avons rien à craindre. C’est le corps de M. Desaix.»
Il fallut quatre fois un homme pour mourir, et l’on choisit Desaix. Non seulement il fut mis en tête, au passage du Rhin, mais par deux fois dans une place, (Manheim, Kehl), avec injonction de s’y faire écraser et d’arrêter là l’Allemagne. La mort le respecta, et elle attendit Marengo.
* * * * *
«Que la mort est amère! me disaient des vieillards. Qui nous consolera de la mort du général Hoche? Elle nous parut celle de la République elle-même.»
Lui seul inspirait confiance. Il avait dit ce mot: «Je vaincrai la contre-révolution, et alors je briserai mon épée.» Il écrivait à un général qui vexait l’autorité civile: «Fils aîné de la Révolution, nous abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire.» Il destitua le général. Dans les vastes contrées du Rhin et de Moselle, lui-même il établit l’autorité civile, inamovible, indépendante de lui.
Nul homme ne fut plus aimé et nul n’eut plus d’ennemis. Les royalistes d’abord qui voyaient en lui l’épée de la République. Les fournisseurs ensuite, agioteurs, voleurs, corbeaux suivant l’armée!
Faut-il le dire enfin? Des militaires, une classe nouvelle, des militaires avides auxquels il fallait un autre homme, _un bon maître_ qui laissât piller.
On ne vit guère avec tant d’ennemis. Il meurt à vingt-neuf ans, et l’on ne sait comment.
Qu’aurait-il fait plus tard? «N’était-il pas ambitieux?» Oui, certes, de haute ambition, plus haute que le trône, et que la victoire même. En tout paraissait sa grandeur. Il défendait son rival Bonaparte.
J’ai dit ailleurs sa naissance à Versailles et l’éducation qu’il se donna lui-même. Orphelin, soutenu par sa tante, une fruitière, et de bonne heure garde-française, il eut Paris, le grand Paris d’alors, pour véritable éducateur.
Sa lucidité étonnante sur la question de la guerre apparut à Carnot dans un mémoire envoyé de Dunkerque. Robespierre dit: «Le dangereux jeune homme!» Carnot le protégea et l’éleva fort vite. Mais les hautes préférences du Comité furent toujours pour deux hommes médiocres, Jourdan, et le servile, le froid, le dangereux Pichegru.
Le cœur bon, chaleureux, de Carnot est incontestable, autant que son travail immense, autant que son éclair sublime, à Wattignies, où il fut tellement au-dessus de lui-même. Mais Carnot était bien moins libre, même en sa spécialité, qu’on ne croirait. Il était, comme on sait, officier du génie, mais simple capitaine, et il avait sous lui, dans ses bureaux, ses anciens chefs et maîtres, les Montalembert, les d’Arçon, illustres en Europe, plusieurs hommes importants de ce corps orgueilleux[14], les Marescot et autres. Ces hommes de calcul, avec leur art de fortifications, de sièges et de guerre immobile, pèsent fort, gênent fort les hommes de mouvement. La lenteur, l’inertie de Pichegru, leur paraissait sagesse. Ajoutez que Pichegru avait dans le cabinet de Carnot un compatriote, un Franc-Comtois, d’Arçon, haute autorité de ce temps. Les Comtois se tiennent fort. Il y paraît dans l’éloge insensé que le Comtois Nodier fait de Pichegru.
[14] Dans l’affreux pêle-mêle où Carnot trouva la Guerre et le ministère de Bouchotte, en août 93, on est émerveillé de voir combien subitement cet ardent travailleur, cet organisateur rapide se créa, en un mois ou deux, un centre d’action, des bureaux, etc. Il prit les hommes capables où il pouvait, surtout dans son corps, le Génie, corps savant, fort aristocrate, qui avait pour les autres (pour l’Artillerie même) un étonnant mépris. Le Génie avait ses mystères, tellement qu’à Mézières il défendait à Monge d’enseigner ses découvertes. Il avait quelques patriotes (Carnot, Prieur, Letourneur), beaucoup d’hommes flottants, quelques-uns très suspects (Obenheim).--En général, les militaires de cabinet (Clarke, Dupont-Baylen, etc.) étaient des caractères douteux. Les employés, commis, Fain, Reinhard, Petitot, etc., gens souples et fins, ont tous été des hommes du pouvoir.--C’était comme un nid monarchique, royaliste, impérialiste sous le Comité même, au rez-de-chaussée et dans les entre-sols des Tuileries. Ces rats y travaillaient dans l’ombre. Le grand tyran moderne, la bureaucratie était là. Le cœur chaleureux de Carnot, la défiance terrible de Robespierre et de Saint-Just n’y faisaient rien. Ils avaient sous les pieds, dans l’épaisseur des murs, un Louvois persistant et qui refleurit sous l’Empire. Tout ainsi que Louis XIV obéissait aux commis de Versailles, les triumvirs de la Terreur suivaient, sans le savoir, cet esprit des bureaux, préféraient avec eux la médiocrité (Jourdan), et la servilité (Pichegru).
Ce cabinet d’ingénieurs avait-il bien le sentiment des forces vives et l’appréciation des hommes? Il disait, comme tout le monde le disait depuis Frédéric: «Il faut agir par masses.» Mais en pratique suivait-on ce principe quand on parlait toujours dans les instructions de la guerre «d’envelopper, de cerner l’ennemi?» Pour cela, il fallait faire de longues ailes divisées. Contre les vieux soldats aguerris de l’Autriche, les nôtres, si jeunes et si nouveaux, étaient incapables d’exécuter de telles manœuvres. Ils pouvaient bien massés et serrés, d’un élan frapper un coup vif. C’est ce que sentit Hoche et ce qui réussit.
Carnot, si dévoué, voulait aller lui-même au Rhin. Mais Robespierre fit envoyer Saint-Just, absolument étranger à la guerre. Carnot n’osa pas même donner d’instructions. Il fit écrire à Hoche et à Pichegru qu’ils se _concerteraient_, qu’on leur laissait _le choix des moyens_[15].
[15] MM. Carnot fils et Louis Blanc (pour des raisons différentes) tiennent fort à établir: 1º _que Hoche désobéit_ au plan du Comité; 2º ne voulut pas s’entendre avec Saint-Just et Pichegru, etc. Les pièces originales que j’ai sous les yeux prouvent exactement le contraire. 1º _Il n’y eut aucun plan_ précis, mais des instructions fort générales. Carnot s’était fié à Hoche, et lui avait fait écrire par le ministre de la guerre: «On vous laisse la liberté du choix des moyens. C’est à toi de te concerter avec Pichegru.» (20 brum., 10 nov. 93.)--2º _Saint-Just et Pichegru ne voulurent nullement se concerter avec Hoche._ Dans des circonstances si pressantes, Saint-Just garda un majestueux silence. C’est de quoi se plaignent les représentants Soubrany et Richard, le 20 frimaire, puis Baudot et Lacoste dans toutes leurs dépêches, surtout dans celle du 6 nivôse, 26 décembre, où ils disent: «Saint-Just et Lebas ayant gardé un profond silence, _à l’exemple du comité_, nous avons agi.» Cela certes excuse Hoche d’avoir vaincu sans eux, et dément la prétendue désobéissance dont parlent MM. Carnot et Louis Blanc. Hoche déclara ne plus vouloir exposer le salut de l’armée en coopérant «avec un homme aussi _tortueux_ que Pichegru.» Rien de plus clair sur tout cela que les _Dépêches de l’armée de Moselle_ (au Dépôt de la Guerre), que j’ai sous les yeux.
Pichegru ne bougea pas. Saint-Just, loin de se concerter avec Hoche, avec Soubrany, le représentant de Moselle, alla royalement visiter leur armée, sans leur parler et sans les voir (20 frim., 10 déc. 93). Les successeurs de Soubrany, Baudot, Lacoste, jeunes gens héroïques, n’ayant nouvelle ni de Carnot, ni de Saint-Just, de Pichegru, de l’armée du Rhin, cassèrent les vitres, avancèrent, forcèrent les triples batteries du grand passage de Werth avec Hoche (Desaix, Championnet, Lefebvre, Saint-Cyr, Molitor, Vincent, Ney). Sur le champ de bataille, ils firent Hoche général de l’armée du Rhin, et lui subordonnèrent Pichegru.
Cela permit à Hoche de frapper le coup décisif, qui débloqua Landau, effraya l’ennemi, le fit bien vite fuir au Rhin. Hoche le passa lui-même. (25 déc. 93, 4 nivôse. _Dépêches du dépôt de la guerre_.)
Coup superbe, mais qui le perdit. Il n’avait pas désobéi, puisqu’il n’avait nul ordre. N’importe, Saint-Just le mit aux Carmes par une décision signée de tout le Comité.
Enfoui quatre mois dans un petit cachot, il y laissa sa santé pour toujours. Thermidor, la mort de Saint-Just, ne lui ramenèrent pas la faveur des bureaux. On donna à Pichegru la grosse armée et l’affaire éclatante de Hollande. A Hoche l’inaction de la triste Vendée, une guerre impossible où il s’usa, et où la victoire même était un deuil.
La Vendée s’éteignait, la Bretagne s’allumait et la guerre de l’assassinat. A Rennes, où il arrive d’abord, il trouve la contre-révolution frémissante, déjà insolente. Qui le croirait? personne à aucun prix ne voulut lui donner de logement.
Les villes souffraient fort du soldat, qui lui-même s’y énervait, devenait indiscipliné. Hoche prit la mesure utile, mais sévère, à l’entrée de l’hiver, de le tirer des villes, des villages, de le faire camper dans une suite de petits camps qui surveillaient tout le pays, l’enveloppaient comme d’un réseau.
La loi autorisait l’armée à lever en nature le cinquième de la moisson. Le paysan fut bien surpris de voir le général fournir de la semence à ceux qui en manquaient, donner des vivres aux plus nécessiteux, se faire le père commun du peuple et du soldat.
La campagne eut de lui un bien inattendu, capital pour le paysan. Dans la Vendée, on forçait à couper, à détruire les haies, qui sont nécessaires pour parquer le bétail, lui donner du feuillage, et pour les mille usages qu’on tire du petit bois. Hoche, avec une magnanime confiance, permit les haies, montrant qu’il redoutait peu l’embuscade, craignait peu d’être assassiné. Il le fut quatre fois. A la première, il envoya vingt-cinq louis à la veuve de l’assassin; une autre fois, se chargea de nourrir les enfants de son meurtrier.
CHAPITRE III
AVEUGLE RÉACTION DE LA PITIÉ.--LES CHOUANS ENHARDIS.--MEURTRES ET FAUX ASSIGNATS.
Novembre–décembre 94.
Le 23 novembre, la Convention, à l’unanimité, vota le procès de Carrier. Elle crut par cette mesure d’expiation se rallier l’Ouest, pacifier la Vendée.
Le 8 décembre, par un acte pénible, mais de grande justice, elle rappela, elle reçut dans son sein les soixante-treize députés qui avaient protesté contre la proscription de la Gironde et pour l’inviolabilité de la représentation nationale. Mesure obligée, honorable, qui n’en eut pas moins l’effet de donner une force fatale aux cruels ferments de discorde qui agitaient l’Assemblée, d’y ramener des spectres de vengeance (comme le tragique Isnard), plusieurs hommes démoralisés, en prison et très dangereux. Étaient-ce des actes de faiblesse? La Convention victorieuse de tous côtés, plantait le drapeau de la France sur Coblentz et sur Amsterdam. Les rois venaient à elle, demandaient à traiter. Mais cette grandeur même était une tentation de clémence. La France rassurée voulait réunir ses enfants. De là les avances excessives, imprudentes, mais certainement généreuses, que l’Assemblée, que Hoche faisaient à nos ennemis.
Les publications successives des manuscrits de l’infortuné Phelippeaux, du livre de Lequinio, etc., les récits qu’on faisait des barbaries récentes de Turreau, continuées après le danger, et jusqu’en Thermidor, avaient navré les cœurs, les avaient, par la pitié, désarmés de toute prudence, détrempés et comme énervés. C’est un état pathologique, aussi bien que moral, qui n’a jamais été décrit. Cette Assemblée, après de tels accès et de fureur et de douleur, brisée et rebrisée, ayant passé, repassé par la mort, en gardait un terrible ébranlement nerveux. Tant d’ombres, tant de revenants! Ce n’étaient pas seulement tel homme, tel individu, mais des villes, des populations entières, des masses de vrais républicains qui revenaient comme à la file. En décembre 94, où l’émigré n’est pas rentré encore, où le royalisme se cache, le monde apparaît Girondin.
C’était étrange de garder sous clef les soixante-treize députés qui réellement représentaient l’immense majorité du pays; de retenir prisonniers ceux qui, seuls, au 31 mai, avaient protesté pour lui et pour sa liberté?
Si le nombre fait le droit, il était de leur côté. Voilà ce que la Convention commençait à se dire. Le sien lui paraissait douteux. De qui le tenait-elle? _Du peuple._ Au nom du peuple seul, elle avait pris cette prodigieuse autorité. Mais comment? _En vainquant le peuple._ Minorité minime, elle l’avait sauvé malgré lui.
Une fiction fit le 31 mai, le prétendu crime de la Gironde, son projet supposé de démembrer la France. Énorme calomnie. Dans les notes inédites de Lindet, que j’ai sous les yeux, je lis qu’après Thermidor, en septembre 94, il fit, dans le secret des Comités, ce lamentable aveu: _Jamais les Girondins n’ont pensé à démembrer la France._ Les Comités frémirent, le prièrent de se taire. Tous eurent le cœur percé. Chacun dit: «J’ai menti. J’ai versé le sang innocent.» Quel coup, pour ceux surtout qui, comme Legendre (humains au fond) s’étaient couverts (par peur) de fureurs sanguinaires, de meurtrières déclamations!
Cependant si tant d’autres, sans peur et très loyaux, acceptèrent ce mensonge, c’est que la Gironde, innocente sous ce rapport, avait un autre tort, réel, celui d’entraver tout. Son implacable opposition aux plus sérieux montagnards, aux hommes d’action, Danton, Cambon, Lindet, rendait tout impossible, paralysait la France. Elle perdit trois mois en disputes. Les administrations de départements, forts suspectes, s’autorisaient de ces querelles pour ne pas vendre les biens nationaux, ne pas organiser la ressource suprême que Cambon avait fait décréter, la réquisition.
Lindet se tut, mais la situation parlait. Elle disait deux choses:
1º On ne peut pas les garder en prison;
2º Et du jour qu’on les lâche, on lâche aussi toutes les furies de la discorde, des voix de tempête éternelle.
En les recevant, l’Assemblée va avouer sa servitude dans ce fatal 31 mai, et par là infirmer ses actes, tant de grandes œuvres si utiles, tant de choses fécondes pour l’avenir. Elle va reprendre dans son sein des hommes aigris et désorientés, étrangers et hostiles à tout. Les meilleurs, les Louvet, les Mercier, etc., esprits généreux, cœurs humains, en rentrant, ne peuvent manquer de précipiter l’Assemblée sur une pente déjà trop rapide, l’excès de l’indulgence, la partialité même, la confiance pour l’ennemi!
* * * * *
Sur 500 membres présents à la Convention, 498 votent pour qu’on fasse le procès à Carrier. Donc, la Montagne, tout entière, se prononce contre lui.
Les 21 chargés d’examiner s’accordèrent pour l’accusation, quoique Romme, leur président, qui la demandait en leur nom, observât qu’il n’y avait nulle preuve écrite, et qu’il était regrettable de rentrer dans la voie funeste du passé, de juger un représentant.
Antonelle, le célèbre chef du Jury de 93, patriote inflexible (contraire à Robespierre, contraire à Bonaparte), refusa de parler pour un homme dont les folles fureurs avaient tellement nui à la République, n’accepta pas la défense de Carrier.
L’accusé, même avant de pouvoir dire un mot, était jugé, tué et condamné d’avance, par la voix des 200 témoins déjà entendus sur le comité de Nantes, tué par ce comité, par l’adroit, l’éloquent Goulin, qui rejetait tout sur lui.
Carrier faisait horreur. Mais pourquoi pas Fouché, aussi souillé, plus hypocrite, à coup sûr, bien plus corrompu? Carrier avait d’abord sa figure contre lui. C’était un Auvergnat baroque, d’aspect bizarre, fantastique, improbable. Il était long, n’était que bras et jambes, comme un télégraphe furieux. Des tics étranges, des signes vraisemblables d’épilepsie. Dans les soixante jours qu’il fut à Nantes, il déploya d’abord une grande activité qui aida fort à la victoire. Puis malade, alité souvent, effaré, hors de lui, livrant tout aux plus sanguinaires, il s’échappait sans cesse en paroles épouvantables. Nous avons vu que Charette était en face, le typhus dans la ville, une panique, un délire général. Il y avait des hommes atroces dans Nantes, les patriotes des environs qui avaient tout perdu. «Si j’avais fait de l’indulgence, disait Carrier, ils m’auraient fait guillotiner par Robespierre.» Du reste, les décrets terribles de la Convention l’autorisaient, le couvraient tout à fait.
Pour les comprendre, il faut se rappeler la crise de septembre–octobre 93, quand la France se vit serrée, enveloppée de trois dangers, et qu’ayant à la gorge l’épée de l’Europe, elle sentit aux reins le poignard de Vendée. Ce ne furent pas alors les enragés, ce furent les _indulgents_, les Merlin, les Hérault qui firent voter _que l’on fît un désert_ où il n’y eût plus un homme, une bête. On accusait Carrier, mais, après lui, Turreau détruisait exactement tout.
Rien n’exaspéra plus contre Carrier que la folle défense qu’en firent les Jacobins, ne se contentant pas de le laver, mais l’exaltant et le glorifiant, en faisant un héros. Ils le perdirent et se perdirent.
Par le jugement du 15 décembre, 26 frimaire Carrier fut condamné à mort, et avec lui seulement deux de ceux qui l’avaient servi. Goulin, le Comité, les autres aussi coupables, échappèrent, au grand étonnement de tous. L’Assemblée indignée, brisa le tribunal.
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Le résultat fut grave. Il confirma la fable répandue dans l’Ouest que la République, vaincue partout, faisait amende honorable en Carrier, que le Bourbon d’Espagne venait de faire son entrée à Paris. En décembre, Marseille commence à s’entendre avec la Bretagne. Le 15 décembre, le jour même où périt Carrier, les chouans, hardiment, se montrent au théâtre de Nantes, dans leur costume. L’officier est en habit vert. Tous ont des colliers verts et noirs, de belles écharpes blanches, chargées de brillants pistolets.
Ces pauvres sabotiers ont évidemment fait fortune. Un miracle a eu lieu. Mais lequel? On avait cru que ces bonnes gens étaient de pieux imbéciles qui se faisaient tuer pour leur foi. Les fraudes des prêtres en 94 n’avaient pas eu encore grande action. Il est vrai qu’en Bretagne, une lettre de Jésus tombe du ciel. Sur le Rhône, la Vierge apparaît, il y fallait un autre miracle, un miracle du diable, celui que l’on va raconter.
Le diable agit, sous figure d’un chouan, un M. de Puisaye, personnage équivoque, fort louche, qui passa de Bretagne à Londres avec les pouvoirs douteux de quelques chefs de bande. Il évita de voir les émigrés agents des princes. Pitt en avait assez; il ne voulait plus même les entendre nommer. Mais, chose surprenante, dès qu’il vit Puisaye (2 octobre), tout à coup, cet homme si difficile, si colère, s’adoucit, l’accepta au point qu’il le logea au plus près de chez lui. Cet homme était donc un trésor.
Pour ceux qui savent la démonologie, le pacte diabolique ne se fait bien qu’entre gens désespérés qui vendent, qui jettent leur âme.
Pitt était au plus bas. La Prusse, l’Allemagne, lui échappaient, et il n’avait plus prise en France. La Vendée expirait. Il n’en savait presque plus rien. Son seul agent qui allait et venait, l’informait mal, un certain Prigent, fruitier de Saint-Malo.
Puisaye était aussi au point où l’on fait tout, même des crimes. Tous les chefs vendéens, bretons, étant _in extremis_, voyant finir le fanatisme, ne retenaient leurs gens qu’avec une grosse solde qu’ils payaient en faux assignats de leur fabrique. Immonde concurrence. Puisaye, qui n’avait pas le sou, offrait aux siens un avantage énorme. Stofflet donnait dix sous par jour. Puisaye en promettait cinquante. Mais comment les payer? C’était la question.