Part 7
[En marge: Napoléon en faisant valoir le peu de temps qui reste pour négocier, obtient une prolongation d'armistice de vingt jours, du 26 juillet au 16 août, compris six jours pour se prévenir de la reprise des hostilités.]
[En marge: Napoléon renvoie M. de Metternich comblé de caresses.]
Le 30, en effet, M. de Metternich, accompagné de M. de Bassano, revit Napoléon, et le trouva tout changé, comme un ciel épuré par un orage. Il était ouvert, gai, plein d'un aimable repentir.--Vous persistez donc à faire le méchant avec nous? dit-il à M. de Metternich avec une familiarité pleine de grâce.--Puis il prit des mains de M. de Bassano le projet de convention, dont il connaissait les points sujets à difficulté, et il se mit à en lire les articles l'un après l'autre. À chaque article, comme s'il eût été du parti de M. de Metternich, il disait: Mais cela n'a pas le sens commun, ne s'inquiétant guère de l'amour-propre de son ministre, et il paraissait presque toujours abonder dans les idées du diplomate autrichien. S'adressant ensuite à M. de Bassano, il lui dit: Asseyez-vous et écrivez, et il dicta un projet simple, clair, net, comme il était capable de le faire. Cette rédaction qui écartait toutes les difficultés, une fois terminée, il demanda à M. de Metternich: Ce projet vous convient-il?--Oui, Sire, répondit l'illustre diplomate, sauf quelques expressions.--Lesquelles? reprit Napoléon.--M. de Metternich les ayant indiquées, Napoléon les changea sur-le-champ à l'entière satisfaction de son interlocuteur, s'attachant à lui complaire en tout. Enfin ce projet, qui déclarait que dans le désir et l'espérance de rétablir la paix, au moins parmi les États du continent, l'empereur d'Autriche offrait sa médiation à l'empereur Napoléon, que l'empereur Napoléon l'acceptait, et que les plénipotentiaires des diverses puissances se réuniraient à Prague le 5 juillet au plus tard, ce projet complétement arrêté, Napoléon, toujours du ton le plus aisé, dit à M. de Metternich: Mais ce n'est pas tout, il me faut une prolongation d'armistice... Comment en effet, du 5 au 20 juillet, terminer une négociation qui doit embrasser les intérêts du monde entier, et qui, si on voulait bien régler toutes les difficultés, exigerait des années?--La question effectivement était embarrassante, quoique, sur les points importants, on eût pu s'entendre en quelques heures, si on l'avait voulu. Mais au premier aspect la question n'admettait pas d'autre réponse qu'un assentiment. M. de Metternich, vaincu par toutes les condescendances de cette journée, n'était pas disposé à compromettre la médiation à laquelle il attachait tant de prix, pour quelques jours de plus ou de moins dans la durée des négociations. Il répondit qu'il espérait faire accepter la prolongation demandée aux Prussiens et aux Russes, bien qu'ils fussent convaincus que l'armistice, utile seulement à la France, leur était nuisible à eux, et il ne disputa que sur l'étendue de cette prolongation. Napoléon voulait obtenir jusqu'au 20 août, pour gagner le 26 avec les six jours accordés pour la dénonciation de l'armistice. M. de Metternich contestait un terme aussi long, non pas en son nom, mais au nom de ceux dont il devait obtenir l'assentiment, et répétait que si on voulait agir avec une entière bonne foi, tout pourrait être terminé en une journée. Napoléon répondait qu'il lui en fallait quarante au moins pour juger des vues de ses adversaires, et faire connaître les siennes.--Quant à moi, vous pouvez être sûr, ajouta-t-il, que je ne vous dirai mes véritables intentions que le quarantième jour.--Alors, répliqua M. de Metternich, les trente-neuf jours qui précèdent le quarantième sont inutiles.--La conversation ayant pris ce tour plaisant, on touchait évidemment à un accord, et après discussion, M. de Metternich parut disposé à prolonger l'armistice jusqu'au 10 août, avec six jours pour se prévenir de la reprise des hostilités, ce qui devait conduire au 16, et entraînait une prolongation de vingt jours, du 26 juillet au 16 août. Napoléon alors, feignant de trouver du 5 juillet au 16 août les quarante jours dont il avait besoin pour négocier, et au fond, bien qu'il en souhaitât davantage, jugeant bon de gagner au moins ce temps pour l'achèvement de ses préparatifs, déclara qu'il acceptait la proposition de M. de Metternich. En conséquence on ajouta un dernier article, par lequel il était dit que, vu le peu de temps qui restait pour négocier d'après les termes de l'armistice signé à Pleiswitz, l'empereur Napoléon s'engageait à ne pas dénoncer cet armistice avant le 10 août (16 août en ajoutant les six jours pour l'avis préalable), et que l'empereur d'Autriche se chargeait d'obtenir le même engagement de la part du roi de Prusse et de l'empereur de Russie. Napoléon voulut qu'on signât à l'instant même, et renvoya ensuite M. de Metternich comblé de toutes sortes de caresses. Ainsi le lion changé tout à coup en sirène avait su arracher à l'habile ministre autrichien la seule chose qu'il désirât véritablement, c'est-à-dire une prolongation d'armistice. Ne voulant pas la paix aux conditions proposées, ne voulant que le temps nécessaire pour en imposer une qui fût à son gré, vingt jours de plus étaient pour lui une conquête d'un prix inestimable. Le sacrifice des questions de forme qu'il avait paru faire en simplifiant autant le texte de la convention, n'en était pas un de sa part, car sur le point important de savoir si les parties contractantes s'aboucheraient toutes ensemble dans une conférence commune, ou ne traiteraient que par l'entremise du médiateur, il avait éludé, mais non abandonné la difficulté, en se taisant dans la rédaction; et il était fort aise de l'avoir réservée, car elle lui restait pour occuper les premiers jours du congrès, et pour perdre le temps dans lequel on était renfermé, sans avoir à s'expliquer sur le fond des choses. C'était à M. de Metternich, souhaitant ardemment le succès de la médiation, à regretter que cette difficulté n'eût pas été vidée tout de suite, et qu'elle demeurât comme un gros obstacle sur le chemin des négociations. Napoléon avait donc avec quelques instants de douceur réparé jusqu'à un certain point le mal causé par les imprudents éclats de sa colère, et obtenu tout ce qu'il désirait. Heureux ce singulier génie, heureuse la France, s'il avait pu employer cette merveilleuse souplesse à la tirer du faux pas où il l'avait engagée!
[Date en marge: Juillet 1813.]
[En marge: Retour de M. de Metternich à Gitschin le 1er juillet.]
[En marge: Temps imprudemment perdu par l'Autriche, et remise du 5 au 8 juillet pour la réunion des plénipotentiaires.]
Maintenant l'habileté de la part de l'Autriche, si passionnée pour le succès de la médiation, eût consisté à ne pas laisser à Napoléon un seul prétexte de perdre du temps, et dès lors à lui répondre sur-le-champ que la convention constitutive de la médiation était acceptée, que la prolongation de l'armistice l'était également, et que les négociateurs, comme on l'avait stipulé, se réuniraient exactement le 5 juillet. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. M. de Metternich, parti de Dresde le 30 juin, jour même de la signature, et arrivé le 1er juillet à Gitschin, causa une grande joie à son maître en lui annonçant que la médiation était acceptée, ce qui faisait passer la cour d'Autriche de la situation embarrassante d'alliée de la France, à la situation indépendante et forte de son arbitre, et lui procurait un lustre dont elle avait besoin auprès du public autrichien. M. de Metternich n'eut donc pas de peine à obtenir de l'empereur François la ratification immédiate de la convention. Mais, soit qu'il n'eût pas entièrement pénétré les intentions dilatoires de Napoléon, soit qu'il fût dominé par des difficultés toutes matérielles, M. de Metternich fournit lui-même des prétextes aux pertes de temps, en demandant de remettre du 5 au 8 juillet la réunion des plénipotentiaires. Après avoir demandé cette remise, laquelle, d'après ce qu'on a vu des projets de Napoléon, ne devait pas rencontrer d'obstacle de notre part, M. de Metternich s'adressa aux souverains réunis à Reichenbach, pour leur annoncer l'acceptation de la médiation, pour leur faire agréer la prolongation de l'armistice, et obtenir le prompt envoi de leurs plénipotentiaires à Prague.
[En marge: Dispositions des monarques coalisés réunis à Reichenbach.]
[En marge: Frappés des avantages de temps que l'armistice procure à Napoléon, ils ne voudraient pas le prolonger.]
[En marge: Toutefois ils accordent la prolongation pour complaire à l'Autriche, et demandent une nouvelle remise au 12 juillet pour la réunion des plénipotentiaires.]
Les coalisés de Reichenbach n'avaient pas compris toute la portée de l'armistice de Pleiswitz en le signant. Ils n'y avaient vu d'abord que l'avantage de se soustraire aux conséquences immédiates de la bataille de Bautzen, sans songer aux avantages de temps qu'il procurait à Napoléon. Maintenant qu'ils étaient sortis de péril, qu'ils avaient ainsi recueilli le principal fruit de l'armistice, qu'ils voyaient les armements de Napoléon se développer chaque jour, bien que les leurs se développassent aussi, ils étaient presque aux regrets d'une suspension d'armes qui pourtant les avait sauvés, et ils n'étaient nullement enclins à en prolonger la durée. Une circonstance d'ailleurs les disposait plus mal encore à l'égard de la prolongation consentie par M. de Metternich, c'est qu'ils avaient pour vivre la partie la moins fertile de la Silésie, tandis que Napoléon avait la meilleure, et qu'ils craignaient de manquer bientôt de moyens de subsistance. De plus, auprès des Allemands, surtout des Prussiens, tout ajournement des hostilités semblait un pas fait dans la politique pacifique de l'Autriche, et une sorte de trahison. Il y eut donc quelque peine à leur arracher leur consentement, et assez pour entraîner une nouvelle perte de temps. Toutefois les deux souverains alliés n'avaient rien à refuser à l'Autriche, et dès qu'elle voulait une chose, ils devaient l'accorder. Or l'Autriche s'étant engagée envers Napoléon à prolonger l'armistice, on ne pouvait pas lui faire l'outrage de déclarer son engagement imprudent et nul. On le ratifia donc, mais en demandant, vu les distances et le temps déjà écoulé, une nouvelle remise du 8 au 12 juillet, pour la réunion des plénipotentiaires à Prague, et en promettant, du reste, qu'ils seraient exacts au rendez-vous. M. de Metternich informa M. de Bassano de ces dernières déterminations, mais, en les lui faisant connaître, il s'exprima au sujet de la prolongation de l'armistice comme à l'égard d'une chose qui allait de soi, et ne communiqua point son acceptation officielle par les souverains de Prusse et de Russie.
[En marge: Napoléon, enchanté du temps perdu, affecte toutefois de s'en plaindre.]
Rien ne convenait mieux à Napoléon que des délais dont il n'était pas l'auteur. Il fit répondre comme s'il se résignait au lieu de se réjouir. Depuis que la cour d'Autriche s'était transportée de Vienne aux environs de Prague, il avait rappelé à Dresde M. de Narbonne, l'y avait retenu quelques jours, et puis l'avait expédié de nouveau pour qu'il continuât à Prague ainsi qu'à Vienne son rôle d'ambassadeur. Napoléon le chargea d'exprimer des regrets au sujet du dernier retard, et en même temps de se plaindre de la négligence qu'on paraissait mettre à communiquer officiellement le consentement donné à la prolongation de l'armistice, comme si ce consentement avait pu être douteux. Il l'autorisa de plus à déclarer que lorsque les négociateurs russe et prussien seraient connus et partis pour leur destination, la France désignerait et ferait partir ses négociateurs, et d'insinuer que ce seraient probablement MM. de Narbonne et de Caulaincourt.
[En marge: Napoléon profite du temps perdu par les autres cabinets pour perdre lui-même quatre ou cinq jours en s'absentant.]
[En marge: Voyage imprévu à Magdebourg, pour visiter les bords de l'Elbe.]
Tandis qu'il adressait ces réponses, Napoléon se proposait de tirer, des délais imprudents auxquels l'Autriche s'était prêtée, de nouveaux délais qu'il rattacherait adroitement à ceux dont il n'était pas cause. Depuis longtemps il avait projeté certaines excursions pour visiter, suivant son usage, les lieux qui allaient devenir le théâtre de la guerre, et il voulait, s'il en avait le loisir, parcourir les bords de l'Elbe depuis Koenigstein jusqu'à Hambourg, aller même passer quelques jours à Mayence avec l'Impératrice, qui était impatiente de le revoir, et à laquelle il désirait donner des témoignages publics d'affection. En se montrant tendre et soigneux pour Marie-Louise, il augmentait pour l'empereur François la difficulté d'oublier les liens de paternité qui l'unissaient à la France. Il résolut de commencer par la plus utile de ces excursions, par celle qui devait lui procurer la vue des points importants de Torgau, de Wittenberg, de Magdebourg. On était arrivé au 8 juillet. Napoléon, qui n'avait aucun doute sur la réunion des plénipotentiaires russe et prussien à Prague le 12 au plus tard, aurait pu nommer les siens, rédiger leurs instructions, et les faire partir, ou les tenir prêts à partir au premier signal. Eût-il même fallu différer de quelques jours ses excursions, il l'aurait dû, car aucun intérêt n'égalait en ce moment celui d'une prompte réunion du congrès, et d'ailleurs les inspections locales auxquelles il voulait se livrer, les revues de troupes qu'il se proposait de passer, n'auraient pas eu moins d'utilité pour être retardées d'une semaine. Au contraire en prenant patience encore un jour, il aurait reçu de Prague les communications qu'il se plaignait de n'avoir pas reçues, il aurait connu les plénipotentiaires désignés, l'époque précise de leur réunion, et l'acceptation formelle du nouveau terme assigné à l'armistice. Mais il lui convenait mieux de se dire contraint à s'absenter immédiatement, parce qu'alors il n'était tenu de répondre qu'à son retour, et les quatre ou cinq jours qu'il allait gagner ainsi pouvaient être considérés comme une conséquence du temps qu'on avait perdu du 5 au 12 juillet. Il déclara donc tout à coup qu'ayant différé son départ jusqu'au 9, sans avoir rien reçu de Prague, il se voyait obligé par les affaires urgentes de son armée, de quitter Dresde le 10. En même temps, de peur de donner à ses ennemis le moyen de le faire enlever par une troupe de Cosaques, malgré l'armistice, il ne dit pas où il allait, certain que lorsqu'on apprendrait qu'il était quelque part, il n'y serait déjà plus. Il ne dit pas non plus combien il resterait absent, laissant espérer que ce serait trois jours au plus, que par conséquent on n'aurait pas beaucoup à attendre les réponses que son départ ajournait inévitablement. La diplomatie autrichienne ayant ainsi perdu huit jours involontairement, il allait en perdre encore très-volontairement quatre ou cinq, ce qui devait remettre la réunion des plénipotentiaires, fixée d'abord au 5 juillet, puis au 12, à une nouvelle époque qui n'était pas déterminée.
[En marge: Départ de Napoléon le 10 juillet.]
Le 10 juillet au matin il partit donc pour Torgau en toute hâte, ne prenant point un vain prétexte quand il disait s'absenter pour des affaires importantes, et ne trompant que sur l'urgence de ces affaires.
[Date en marge: Juin 1813.]
[En marge: Napoléon apprend en route les graves événements qui s'étaient passés en Espagne.]
Au moment même où il quittait Dresde, on y apprenait les derniers événements d'Espagne, qui, bien qu'on dût les prévoir d'après ce qui s'était passé, n'en devaient pas moins causer une surprise bien agréable pour nos ennemis, bien douloureuse pour nous, et d'une influence funeste pour l'ensemble de nos affaires. Il faut faire connaître ces événements, qui par leurs conséquences politiques se lient nécessairement à ceux dont l'Allemagne était alors le théâtre.
[En marge: Notre situation en Espagne depuis la réunion des trois armées du centre, de Portugal et d'Andalousie.]
Après la réunion des trois armées du centre, de Portugal et d'Andalousie, la situation des Français dans la Péninsule offrait encore bien des chances favorables. Le maréchal Suchet, se maintenant par son corps le plus avancé à Valence, et par deux autres corps en Catalogne et en Aragon, était maître de la partie de l'Espagne la plus essentielle pour nous, et en avait toutes les places fortes en sa possession. Le roi Joseph était à Madrid avec l'armée du centre, ayant devant lui, répandue sur le Tage, de Tarancon à Almaraz, l'armée d'Andalousie, et sur sa droite en arrière, entre la Tormès et le Douro, l'armée de Portugal. Dans cette position, il n'avait rien à craindre, si, persistant à tenir ensemble ces forces récemment réunies, il était toujours prêt à tomber en masse sur les Anglais à leur première apparition. Ces trois armées en janvier 1813 présentaient 86 mille hommes de toutes armes, comprenant le reste de ce que la France avait envoyé de meilleur en Espagne. Délivré des résistances du maréchal Soult que Napoléon avait emmené avec lui en Allemagne, débarrassé aussi des entêtements du général Caffarelli, il pouvait se promettre une exécution plus fidèle de ses ordres. Par suite de ces changements, le général Clausel commandait l'armée du nord, le général Reille celle de Portugal, le comte d'Erlon celle du centre, le général Gazan celle d'Andalousie. Sans le redoutable effet produit par les événements de Russie, la situation de Joseph n'eût pas été mauvaise. Mais ces événements avaient singulièrement excité les esprits, et réveillé chez les Espagnols l'espérance d'être prochainement délivrés de notre domination.
[En marge: Conduite des cortès de Cadix.]
Les cortès de Cadix gouvernaient toujours assez confusément, mais avec un ardent patriotisme, les affaires de l'insurrection espagnole, et lord Wellington avec beaucoup de suite et de fermeté celles de l'insurrection portugaise. Les cortès avaient, comme nous l'avons rapporté ailleurs, terminé leur constitution, et, copiant exactement celle que la France s'était donnée en 1791, elles avaient adopté une chambre unique et un roi pourvu seulement du véto suspensif. En attendant que ce roi pût leur être rendu, les cortès prétendaient représenter la souveraineté tout entière, s'étaient attribué le titre de Majesté, et accordaient celui d'Altesse à une régence élective, composée de cinq membres, et investie du pouvoir exécutif en l'absence de Ferdinand VII. Les cortès avaient contre elles, outre les Français et les rares partisans de Joseph, tous les amis du vieux régime qu'elles avaient aboli, et se trouvaient sans cesse en conflit avec la régence, suspecte à leurs yeux parce qu'elle avait été composée de grands personnages du clergé et de l'armée. C'est ce qui explique pourquoi Séville et toute l'Andalousie étant abandonnées par les Français, les cortès avaient mieux aimé demeurer au milieu du peuple de Cadix, plus confiantes dans le peuple de cette ville que dans aucun autre. Sans les malheurs de Russie, sans la défaite de Salamanque, Joseph, moins contrarié, mieux pourvu d'argent, aurait pu avec le temps tirer un grand parti des divisions des Espagnols.
[En marge: Les cortès défèrent à lord Wellington le commandement des armées espagnoles.]
En ce moment une question avait fort ajouté à ces divisions, c'était celle du commandement des armées. Les succès de lord Wellington, et surtout les qualités que l'armée portugaise avait déployées sous ses ordres, avaient suggéré à certains membres des cortès l'idée de lui offrir le commandement en chef des troupes espagnoles. L'esprit indépendant et jaloux de la nation avait d'abord opposé des obstacles à ce projet, mais l'espérance de voir l'armée espagnole égaler bientôt et surpasser même l'armée portugaise, et en particulier la victoire de Salamanque, avaient fait taire toutes les répugnances, et on avait nommé lord Wellington généralissime. Cet illustre personnage avait mis à son acceptation deux conditions, la première qu'il obtiendrait l'assentiment de son gouvernement, et la seconde qu'il exercerait sur l'organisation et les mouvements de l'armée espagnole une autorité absolue. Le cabinet britannique ayant tout naturellement consenti à ce qu'il acceptât l'autorité qu'on lui offrait, il s'était transporté à Cadix pendant l'hiver, pour s'entendre avec la régence sur toutes les questions que soulevait son futur commandement. Accueilli avec de grands honneurs, mais attaqué en même temps par les journaux organes des jalousies nationales, il avait plus d'une fois regretté de s'être exposé à un semblable traitement et aurait même refusé le généralat, s'il n'avait craint par son refus de porter un coup funeste à l'insurrection. On lui avait pourtant accordé à peu près l'autorité qu'il désirait, mais il craignait fort de ne pas tirer grand parti des Espagnols, faute d'argent et faute de bons officiers. On lui promettait l'argent sans moyen de le fournir, et quant aux officiers, il aurait en vain voulu suppléer à ceux qui lui manquaient par des officiers anglais. Jamais l'armée espagnole n'aurait souffert, malgré l'exemple de l'armée portugaise, qu'on lui donnât des étrangers pour la conduire. Il était parti du reste encore plus applaudi qu'attaqué, et résolu à s'occuper presque exclusivement de l'armée espagnole de Galice, qui devait servir sous ses ordres immédiats.
[En marge: Projet de lord Wellington pour la campagne de 1813.]
[En marge: Il veut, à la tête de cent mille hommes, s'avancer en Vieille-Castille pour faire tomber d'un seul coup l'établissement des Français dans la Péninsule.]
Revenu à Fresnada, sur la frontière nord du Portugal, il avait employé tout l'hiver à préparer la campagne prochaine. Son projet était d'avoir environ 45 mille Anglais, supérieurement organisés, 25 mille Portugais, et environ 30 mille Espagnols instruits et équipés le moins mal possible, et de s'avancer ainsi avec une centaine de mille hommes sur le nord de la Péninsule, afin de couper au pied de l'arbre la puissance des Français en Espagne. Toutefois, depuis que la concentration des trois armées de Portugal, du centre et du midi, avait réuni à Madrid une force de 80 à 90 mille Français, égaux pour le moins aux Anglais, et bien supérieurs aux Portugais et aux Espagnols, il regardait son entreprise comme très-hasardeuse, ne voulait la tenter qu'avec beaucoup de circonspection, et à condition que les insurgés de Catalogne et de Murcie, soutenus par l'armée anglo-sicilienne, feraient en sa faveur une forte diversion sur Valence, et que les flottes anglaises, secondant les bandes des Asturies et des Pyrénées, donneraient de continuelles occupations à notre armée du nord. Consulté sur un projet d'invasion dans le midi de la France pendant qu'on se battait en Saxe avec Napoléon, il avait répondu que le premier soin des Anglais devait être de forcer les Français à repasser les Pyrénées, pour n'entrer en France qu'à leur suite. Mais ce résultat, il avait été bien loin de le promettre en présence des 86 mille hommes actuellement concentrés sous Joseph autour de Madrid.
[En marge: Les projets de lord Wellington, faciles à deviner, auraient dû amener les Français à évacuer Madrid pour se concentrer en Vieille-Castille.]
[En marge: C'était l'avis du maréchal Jourdan, mais Joseph répugnait à évacuer Madrid.]