Part 54
On se mit donc en route avec encore plus d'espérance que de tristesse. Mais à peine avait-on quitté Dresde, qu'une affreuse nouvelle vint consterner tous les coeurs. Le général Klenau, avec beaucoup d'excuses, fit savoir que l'empereur Alexandre n'admettait pas la capitulation, et exigeait que la garnison se constituât prisonnière de guerre, sans permission de retourner en France. Cette décision fut pour tous un coup de foudre, et un amer sujet de regrets. On put apprécier alors quelle faute on avait commise en se mettant à la merci d'un ennemi qui, quoique honnête, devenait par passion un ennemi sans foi. Le maréchal Saint-Cyr réclama avec hauteur et énergie. On lui répondit par une cruelle ironie, en lui disant que s'il voulait rentrer dans Dresde et se replacer dans la position où il était auparavant, on était prêt à y consentir, comme si, au milieu d'habitants tout joyeux d'être délivrés de nous, peu disposés certainement à nous recevoir de nouveau, avec des moyens de défense détruits ou divulgués, un tel retour était possible. Il fit sentir l'indignité d'un tel procédé; on ne lui répliqua que par la même proposition dérisoire, et il fallut se soumettre, et aller expier en captivité une carrière de vingt ans de gloire.
[En marge: Indignité de la conduite tenue en cette circonstance par les souverains alliés.]
La violation de cette capitulation fut un acte indigne, commis cependant par d'honnêtes gens, car l'empereur de Russie, le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, étaient d'honnêtes gens, dont l'histoire doit flétrir la conduite en cette occasion. Il faut en tirer une leçon qui s'adresse surtout aux honnêtes gens eux-mêmes, c'est qu'ils doivent se défendre des passions politiques, car elles peuvent à leur insu les conduire à des actes abominables. La passion qu'on avait conçue contre la France à cette époque, ressemblait aux passions politiques qu'éprouvent à l'égard de leurs adversaires les partis qui divisent un même pays, et qui se croient tout permis les uns contre les autres. Ainsi, après une longue domination, nous avions attiré sur nous une guerre étrangère qui avait toute la violence de la guerre civile! Triste temps quoique bien grand! Triste temps, aussi glorieux que déraisonnable et inhumain!
[En marge: Sort des autres garnisons.]
[En marge: Situation de Torgau, qui renfermait 26 mille hommes.]
[En marge: Ravages du typhus.]
[En marge: Affreuse situation de la garnison.]
[En marge: Mort de M. de Narbonne.]
L'impulsion n'étant point partie de Dresde, seul point où existât une force considérable, un chef de grade élevé, de capacité reconnue, et mis par ses instructions antérieures sur la pente de la retraite vers le bas Elbe, chacune de nos garnisons devait tristement expirer à sa place, et finir misérablement par la faim, le typhus, le feu ou la captivité. Tout près de Dresde, à Torgau, se trouvaient, sous le brillant comte de Narbonne, au moins 26 mille hommes, compris le quartier général que le général Durrieu y avait conduit. Dans ces 26 mille hommes, il y avait environ 3,400 Saxons, Hessois, Wurtembergeois, qui moururent ou sortirent. Le reste était composé de Français dont quelques-uns appartenaient aux troupes spéciales attachées aux grands parcs de l'artillerie et du génie. Il y avait donc là une force qui, réunie à celle de Dresde, eût tout à coup fourni une armée de 45 à 50 mille hommes, capable de culbuter tout ce qui se serait présenté entre Torgau et Magdebourg. La place était assez forte, située sur la rive gauche, et protégée par un ouvrage d'excellente défense, le fort Zinna. Elle contenait des quantités immenses de grains, de spiritueux, de viandes salées. Le hasard d'une chute de cheval lui avait procuré la plus utile des accessions, celle du général Bernard, aide de camp de l'Empereur, et l'un des premiers officiers du génie de cette époque. Bientôt remis, il s'était joint au comte de Narbonne avec le zèle patriotique dont il était animé, et tous deux promettaient de s'illustrer par une longue résistance. Profitant des bras nombreux dont ils disposaient, des ressources pécuniaires introduites à la suite du quartier général, ils avaient fait exécuter de grands travaux, et la place était en mesure de se défendre énergiquement. Mais un ennemi des plus redoutables s'y était introduit, c'était le typhus. Il faisait des victimes nombreuses, et déjà il avait emporté en septembre 1,200 de nos malheureux soldats, et en octobre 4,900. Les assiégeants n'avaient donc qu'à laisser agir le fléau, qui suffirait bientôt pour leur ouvrir les portes de Torgau. Aussi l'ennemi s'était-il borné jusqu'ici à un bombardement qui causait de grands ravages parmi les habitants, mais bien peu parmi nos soldats. Seulement les bombes étant tombées dans le cimetière sur les voitures qui emportaient les morts, et les agents des inhumations s'étant enfuis sans vouloir reprendre leurs fonctions, les hôpitaux s'étaient remplis de cadavres qu'on ne pouvait pas ensevelir, et qui auraient exhalé une affreuse infection s'ils n'avaient été changés en blocs de pierre par la gelée. La plus triste des circonstances était venue s'ajouter à toutes celles dont nous sommes condamné à tracer le lugubre tableau. Le comte de Narbonne s'étant fait, en tombant de cheval, une légère contusion à la tête, avait vu une blessure insignifiante se convertir en attaque de typhus, et il était mort entouré des regrets de la garnison et de tous ceux qui l'avaient connu. Ainsi avait fini cet homme si intéressant, qui joignant à l'esprit de l'aristocratie française du dix-huitième siècle les connaissances positives d'un administrateur éclairé, la sagacité d'un diplomate, les nobles sentiments d'un grand seigneur libéral, s'était, malheureusement pour lui, rattaché à l'Empire par admiration pour l'Empereur, lorsqu'il n'y avait qu'à assister aux déconvenues de notre diplomatie et aux désastres de nos armées. Le général Dutaillis avait remplacé le comte de Narbonne dans le commandement de Torgau et s'y comportait vaillamment. Du reste il n'avait plus qu'à être témoin de la lente agonie d'une garnison qui avait presque égalé une armée.
[En marge: Vigoureuse défense du général Lapoype à Wittenberg.]
À Wittenberg le général Lapoype, qui avec 3 mille hommes seulement, avait pendant la campagne du printemps défendu énergiquement la place contre la première apparition des coalisés, s'était, depuis la campagne d'automne, emparé de sa petite garnison, et l'avait préparée à tenir tête vigoureusement aux assiégeants du corps de Tauenzien. Il ne pouvait guère exercer d'influence sur les événements par sa persévérance, mais il pouvait s'honorer. Il l'avait fait, et il était prêt à le faire encore. Les vivres ne lui manquaient pas. N'ayant point, comme la place de Torgau, recueilli les restes des armées battues, il comptait peu de malades, mais beaucoup d'étrangers. Il les contenait par son énergie, et paraissait disposé à soutenir un long siége.
[En marge: Situation de Magdebourg.]
[En marge: Force de la place, et moyen qu'elle possède de se soutenir longtemps.]
Le général Lemarois, aide de camp de l'Empereur, revêtu de toute sa confiance et la méritant, avait reçu le gouvernement de Magdebourg. Quant à lui, il n'y avait aucune raison qui pût l'autoriser à évacuer spontanément une forteresse aussi importante, si capable de résistance, commandant le milieu du cours de l'Elbe et le centre de l'Allemagne. Il n'aurait pu être entraîné à en sortir que par l'intérêt d'une grande concentration dont il n'avait pas à prendre l'initiative, et dont personne ne venait malheureusement lui fournir l'occasion. Il était dès lors dispensé de se poser à lui même la grave question de l'évacuation, et il s'était tranquillement enfermé dans sa forteresse, où avec des vivres considérables, une garnison nombreuse, des murailles puissantes, peu de malades, parce qu'il était resté loin du carnage pestilentiel de la Saxe, il pouvait tenir tête longtemps aux armées de la coalition, et avoir le douloureux honneur de survivre à la France elle-même.
[En marge: Situation de Hambourg.]
[En marge: Préparatifs du maréchal Davout pour s'y défendre contre toutes les armées de la coalition.]
À Hambourg se trouvait l'intrépide et imperturbable Davout, que Napoléon, par des mécontentements qui se rattachaient à la campagne de Russie, et aussi par estime pour son inflexible caractère, avait placé dans une position éloignée, au grand détriment des opérations de cette guerre, car il s'était privé ainsi du seul de ses généraux auquel, depuis la mort de Lannes et la disgrâce de Masséna, il pût confier cent mille hommes. Le maréchal, parti de Hambourg avec 32 mille soldats pour commencer sur Berlin un mouvement que les batailles de Gross-Beeren et de Dennewitz avaient rendu impossible, y était rentré en apprenant les malheurs de la Saxe, avait résolu, avec ses trente mille hommes, avec dix mille autres laissés dans les ouvrages de la place, de soutenir un long siége, qui fût plus qu'un siége, mais une vraie campagne défensive, de nature à couvrir la basse Allemagne, la Hollande et le Rhin inférieur. Lui aussi, séparé de l'Empereur et de la France, impassible au milieu de tous les désastres, les prévoyant sans en être ému, se proposait d'être le dernier des grands hommes de guerre de ce règne qui remettrait son épée à la coalition!
[En marge: Belle défense de Stettin, Custrin et Glogau.]
Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin, Glogau, tenaient encore, mais uniquement pour l'honneur des armes. Stettin avait pour gouverneur le général Grandeau, remplacé quelque temps par le brave général Dufresse, celui qui pendant l'armistice s'était si peu ému des coups de fusil tirés sur Bernadotte. Il avait des vivres, 12 mille hommes de garnison, dont 3 mille écloppés de Russie, et 9 mille hommes valides. Son autorité s'étendait sur Stettin et la place de Damm, qui commande de vastes lagunes dépendantes du Grosse-Haff. C'était le général Ravier qui défendait Damm, et il le faisait avec la plus grande énergie. Outre l'armée prussienne, on avait affaire à toutes les flottilles anglaises venues par l'Oder. La vigueur de la défense avait été admirable, et on avait réduit les assiégeants à entourer les deux places d'une vingtaine de redoutes, dans lesquelles ils paraissaient plutôt occupés à se garder contre les assiégés qu'à les attaquer. Ils laissaient aux flottilles anglaises le soin de bombarder la garnison, qui, ne s'en inquiétant guère, souriait en quelque sorte d'un moyen d'attaque funeste seulement aux malheureux habitants prussiens. Toutefois, avec cette impassibilité, on pouvait bien résister au feu de l'ennemi, mais non pas aux angoisses de la faim. Le moment approchant où les vivres allaient manquer (on était bloqué depuis près d'un an), le général Grandeau, de l'avis de son conseil, était entré en pourparlers avec l'ennemi, afin de n'être pas réduit à se rendre à discrétion, s'il traitait quand il n'aurait plus un morceau de pain. On lui avait proposé de déclarer sa garnison prisonnière de guerre, car la coalition était résolue à ne laisser retourner en France aucun des soldats qui pourraient la défendre, et ce but, elle le poursuivait, comme on l'a vu, par des blocus persévérants contre les garnisons qui résistaient, par des violations de foi contre les garnisons qui avaient capitulé. Le général Ravier, avec les troupes de Damm et presque toutes celles de Stettin, s'était insurgé à la nouvelle des conditions offertes, et refusait d'obéir au général Grandeau. Cette vaillante garnison voulait jusqu'au dernier moment tenir flottant sur l'Allemagne le drapeau de la France. À la fin de novembre rien n'était encore décidé.
À Custrin, le général Fournier d'Albe, ayant à peine un millier de Français au milieu de 3 mille Suisses, Wurtembergeois, Croates, qu'il maintenait avec une grande énergie, tenait bon contre tous les efforts de l'ennemi. Quoique sa garnison souffrît cruellement du scorbut, il n'annonçait pas la moindre disposition à se rendre.
[En marge: Mémorable défense de Dantzig.]
À Glogau, le général Laplane, après un premier siége glorieusement soutenu au printemps, en soutenait un second avec la même énergie. Ayant 8 mille hommes, des vivres, des ouvrages assez bien armés, il avait jusqu'ici repoussé toutes les attaques. Mais ces braves gens de Stettin, Custrin, Glogau, sans espoir ni de rejoindre l'armée française, ni de voir l'armée française venir à eux, se défendaient pour soutenir l'honneur du drapeau. Ce qui était vrai d'eux, l'était bien plus encore, s'il est possible, de l'immortelle garnison de Dantzig, qui, bloquée sans interruption depuis le mois de janvier, n'avait reçu qu'une fois des nouvelles de France, et n'avait vécu que de son courage et de son industrie. En se retirant dans la place en décembre 1812, à la suite de la retraite de Russie, le général Rapp, gouverneur et défenseur de Dantzig, s'y était enfermé avec environ 36 mille hommes et quelques mille malades. Cette garnison, mélange de troupes de toute espèce, en plus grande partie de troupes françaises et polonaises, avait rapporté avec elle un autre fléau que celui qui dévorait Torgau et Mayence, mais non moins funeste, c'était la _fièvre de congélation_, née du froid, tandis que la fièvre d'hôpital était née de l'humidité et du mauvais air. Cette fièvre qui avait emporté les généraux Éblé et Lariboisière, avait réduit la garnison de près de 4 mille hommes. Néanmoins les troupes qui restaient étaient belles, bien commandées, mais insuffisantes pour les immenses ouvrages de Dantzig, qui consistaient dans la place elle-même, dans un camp retranché, et dans la citadelle de Weichselmunde située à l'embouchure de la Vistule. À peine entré dans la place, qui n'était pas encore armée, Rapp s'était trouvé d'abord dans un extrême embarras. En effet, les eaux de la Vistule qui entourent tous les ouvrages de Dantzig et en forment la principale défense, étant gelées, on courait le danger de voir les soldats russes du corps de Barclay de Tolly passer les fossés et les inondations sur la glace, et prendre Dantzig à l'escalade. Il avait donc fallu rompre sur cinq lieues de pourtour une glace de deux à trois pieds d'épaisseur, hisser l'artillerie sur les remparts, et tenir tête à un ennemi hardi, enivré de ses triomphes inespérés, et pressé de s'emparer de Dantzig, parce qu'il craignait de revoir Napoléon sur la Vistule, autant que Napoléon lui-même l'espérait. La garnison après avoir pourvu à tous les travaux préparatoires de la défense, avait repoussé l'ennemi au loin, et l'avait culbuté partout où il s'était présenté. Puis elle avait songé à se procurer des vivres, par des fourrages dans l'île de Nogat. Des grains, des viandes salées, des spiritueux, des munitions de guerre, elle en possédait une grande quantité, car elle avait hérité des approvisionnements accumulés pour la campagne de Russie, et restés en magasin faute de moyens de transport. Mais la viande fraîche et les fourrages lui manquaient. Elle les avait trouvés dans les îles de la Vistule, grâce à la hardiesse de ses excursions. Elle avait ainsi employé le temps de l'hiver à se faire redouter, et à désespérer l'ennemi, qui ne se flattait plus d'en venir à bout par une attaque en règle.
L'armistice signé, elle n'avait pas reçu plus d'un cinquième des vivres qu'on lui aurait dus, mais elle avait recommencé ses excursions dans les îles de la Vistule, et mis la dernière main aux ouvrages qui n'étaient pas encore achevés. À la reprise des hostilités elle était reposée, bien retranchée et résolue. Il restait à cette époque environ 25 mille hommes en état de porter les armes, et de résister aux fatigues d'un siége.
Les ouvrages extérieurs avaient été vaillamment disputés, et à la fin perdus, comme il arrive dans toute place, même la mieux défendue. Mais secondé par d'habiles officiers du génie, le général Rapp avait élevé quelques redoutes bien situées et bien armées, lesquelles prenant à revers les tranchées de l'ennemi, les lui avaient rendues inhabitables.
[En marge: Bombardement de Dantzig, héroïquement supporté.]
C'est autour de ces redoutes qu'on avait de part et d'autre déployé le plus grand courage, soit pour les défendre, soit pour les attaquer. L'ennemi désespérant de s'en rendre maître, avait imaginé là comme ailleurs de recourir à l'affreux moyen du bombardement. Les munitions et les bouches à feu ne manquant pas, grâce à la mer qui permettait aux Anglais de les apporter en abondance, on avait dressé contre Dantzig la plus formidable artillerie qui eût jamais été dirigée contre une place assiégée. De plus une centaine de chaloupes canonnières anglaises étaient venues joindre leur feu à celui des batteries de terre. Tout le mois d'octobre avait été employé sans relâche et sans pitié au plus abominable bombardement qui se fut encore vu dans les sanglantes annales du siècle. Nos soldats habitués à des canonnades comme celle de la Moskowa, et méprisant la chance presque nulle à leurs yeux d'un éclat de bombe dans une ville spacieuse, ne s'inquiétaient pas plus de ce genre d'attaque que d'une fusillade hors de portée, et se bornaient à prendre pitié des habitants inoffensifs, et beaucoup plus exposés qu'eux à la pluie de feu qui tombait sur leur ville. Les assiégeants avaient fait un abominable calcul, celui de nous embarrasser beaucoup en mettant le feu aux amas de bois que contenait Dantzig. Le 1er novembre en effet le feu avait pris aux chantiers de Dantzig, et un incendie effroyable s'était allumé. Les habitants éperdus s'étaient enfuis ou cachés dans leurs caves, n'osant pas aller éteindre l'incendie sous les éclats des bombes. Nos soldats l'avaient essayé pour eux, et n'y avaient réussi que lorsque déjà ces vastes dépôts de bois étaient aux trois quarts consumés. D'immenses tourbillons de flammes ne cessaient de s'élever au-dessus de l'infortunée ville de Dantzig, au milieu du roulement d'un tonnerre continuel, sans que nos soldats parussent disposés à se rendre. Rapp ne cherchant pas à deviner ce que deviendrait cette guerre à la suite du désastre de Leipzig, croyant qu'il y avait des prodiges dont il ne fallait jamais désespérer avec Napoléon, s'en tenait à ses instructions, qui lui enjoignaient de ne livrer Dantzig que sur un ordre écrit et signé de la main impériale. En conséquence, ayant encore 18 mille hommes pour se défendre, quelques boeufs de la Nogat pour se nourrir, il laissait tirer les Anglais, brûler les bois de Dantzig, et attendait pour se rendre que l'ordre de Napoléon arrivât, ou que la France fût détruite, ou que l'ennemi fût entré par la brèche. Modlin et Zamosc après avoir fait leur devoir avaient capitulé. Les garnisons polonaises avaient été conduites en captivité.
Voilà comment sur l'Elbe, l'Oder et la Vistule, vivaient ou mouraient les 190 mille soldats laissés si loin du Rhin qu'ils auraient pu rendre invincible! Voilà comment s'était terminée cette campagne de 1813, qui était destinée à réparer les désastres de la campagne de 1812, et qui les aurait réparés en effet, si Napoléon avait su borner ses désirs.
[En marge: Caractères de la campagne de 1813 en Saxe.]
[En marge: Causes qui firent échouer toutes les combinaisons de Napoléon dans cette campagne.]
Cette grande et terrible campagne, sans égale jusqu'ici dans l'histoire des siècles, par l'immensité de la lutte, par la variété des péripéties et des combinaisons, par l'horrible effusion du sang humain, est marquée en ce qui concerne Napoléon d'un trait particulier et significatif, que nous avons déjà signalé, c'est d'avoir achevé de tout perdre, en voulant regagner d'un seul coup tout ce qu'il avait perdu. Avec la seule volonté d'arrêter l'ennemi dans son essor victorieux, de rétablir le prestige de nos armes, et ce résultat obtenu de transiger sur des bases qui laissaient la France encore plus grande qu'il ne fallait, Napoléon aurait infailliblement triomphé. Effectivement si après Lutzen et Bautzen, ses armes étant redevenues victorieuses par son génie et la bravoure inexpérimentée de ses jeunes soldats, il avait poussé les Russes et les Prussiens jusqu'à la Vistule, sans accepter l'armistice de Pleiswitz, il les aurait séparés des Autrichiens, et très-certainement il eût mis la coalition dans une complète déroute. Mais pour le faire impunément, il aurait fallu être prêt à donner une réponse satisfaisante à l'Autriche qui le pressait de s'expliquer tout de suite sur les conditions de la paix! Quelque long qu'ait été ce tragique récit, on se rappelle, hélas! pour quel motif Napoléon s'arrêta: ce fut, avons-nous dit, pour préparer une armée contre l'Autriche, et être en mesure de ne pas subir ses conditions, même les plus modérées. Pour ce triste motif il s'arrêta, et il laissa volontairement la Russie et la Prusse à portée de l'Autriche, en mesure de lui tendre la main, et de s'unir à elle.
Pendant ce funeste armistice, on a vu encore combien il eût été facile à Napoléon, en sacrifiant le duché de Varsovie qui ne pouvait pas survivre à la campagne de Russie, en renonçant au protectorat du Rhin qui n'était qu'un inutile outrage à l'Allemagne, en restituant enfin les villes anséatiques que nous ne pouvions ni défendre ni faire servir avantageusement à notre commerce, on a vu combien il lui eût été facile de garder le Piémont, la Toscane, Rome en départements français, la Westphalie, la Lombardie, Naples, en royaumes vassaux du grand empire! Hambourg, possession impossible pour nous, le protectorat du Rhin, titre vain s'il en fut, furent les causes d'une rupture insensée. Pourtant la résolution de continuer la guerre étant prise, c'était le cas de profiter de l'armistice pour retirer de Zamosc, de Modlin, de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, les 60 mille hommes que nous n'avions plus aucune raison politique ni militaire d'y laisser, puisque l'Elbe devenait le siége de nos opérations, et leur limite autant que leur appui. Napoléon cette fois encore, par le désir et l'espérance d'être reporté par une seule victoire sur l'Oder et la Vistule, persista dans ce déplorable sacrifice, qui devait en entraîner bien d'autres! Afin de pouvoir donner la main à ses garnisons, il étendit le cercle de cette guerre concentrique, qui lui avait jadis si bien réussi sur l'Adige en la resserrant autour de Vérone, il l'étendit à quarante lieues du côté de Goldberg, à cinquante du côté de Berlin, remporta la belle victoire de Dresde, mais au moment d'en recueillir le fruit à Kulm, fut rappelé par les désastres de ses lieutenants laissés trop loin de lui, voulut courir à eux, arriva trop tard, s'épuisa deux mois en courses inutiles, vit disparaître le prestige des victoires de Lutzen, de Bautzen et de Dresde, n'eut bientôt plus autour de lui que des soldats exténués, des généraux déconcertés, des ennemis exaltés par des triomphes inattendus, et enfin tandis qu'une simple retraite sur Leipzig en y amenant tout ce qui restait sur l'Elbe, l'eût sauvé encore une fois, sans éclat mais avec certitude, il essaya, voulant toujours rétablir ses affaires par un coup éclatant, il essaya sur Düben des manoeuvres savantes, d'une conception admirable, péchant malheureusement par les moyens d'exécution qui ne répondaient plus à l'audace des entreprises, se trouva comme pris lui-même au piége de ses propres combinaisons, et succomba dans les champs de Leipzig, après la plus terrible bataille connue, bataille où périrent, chose horrible à dire, plus de cent vingt mille hommes, puis rentra sur le Rhin avec 40 mille hommes armés, 60 mille désarmés, laissant sur la Vistule, l'Oder, l'Elbe, 170 mille Français condamnés à défendre sans profit des murailles étrangères, tandis que les murailles de leur patrie n'avaient pour les défendre que des bras impuissants de jeunesse ou de vieillesse!
[En marge: Le caractère des hommes, est la cause principale de leur destinée.]