Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 53

Chapter 533,781 wordsPublic domain

Napoléon, après avoir pourvu au plus pressé par un séjour d'une semaine à Mayence, partit pour Paris le 7 novembre, afin de se transporter au centre d'un gouvernement dont il était le moteur indispensable, et de préparer les moyens d'une nouvelle et dernière campagne. Tandis qu'il était occupé à faire des efforts inouïs pour tirer de la France épuisée les ressources qu'elle contenait encore, et arrêter sur la frontière des ennemis qu'une longue oppression avait rendus implacables, il y avait du Rhin à la Vistule, en soldats vieux ou jeunes, et actuellement assiégés ou bloqués par les légions de l'Europe coalisée, de quoi composer l'une des meilleures armées qu'il eût jamais rassemblées. Il avait laissé à Modlin 3 mille hommes, à Zamosc 3, à Dantzig 28, à Glogau 8, à Custrin 4, à Stettin 12, à Dresde 30, à Torgau 26, à Wittenberg 3, à Magdebourg 25, à Hambourg 40, à Erfurt 6, à Wurzbourg 2, ce qui faisait une force totale de 190 mille hommes, presque tous valides (car nous n'avons admis dans cette évaluation ni les malades ni les blessés), tous aguerris ou instruits, commandés par des officiers excellents, et comprenant notamment des soldats d'artillerie et du génie incomparables. Jamais plus belle armée n'eût porté le drapeau de la France, si, par un miracle, on avait pu réunir ses débris épars, et leur rendre l'ensemble que leur isolement dans des postes éloignés leur avait fait perdre. Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, dans l'espérance de se retrouver en une seule bataille reporté sur l'Oder et la Vistule, avait voulu en conserver les forteresses, de manière à se replacer soudainement dans son ancienne position. C'est par ce motif qu'il avait consacré une soixantaine de mille hommes aux places fortes de l'Oder et de la Vistule. Pendant l'armistice il aurait pu les ramener tous, et en renforcer sa ligne de l'Elbe; mais, séduit par la même espérance, il avait persisté dans la même faute, et il venait de l'aggraver prodigieusement, en quittant l'Elbe sans en retirer les garnisons. C'est ainsi que ces 190 mille hommes si précieux, suffisant au printemps pour former le fond d'une superbe armée de 400 mille hommes, avaient été sacrifiés. Il est vrai que dans ces 190 mille hommes il y avait 30 mille étrangers, voulant rentrer au sein de leur patrie depuis que leurs gouvernements avaient rompu avec la France; mais dans ces 30 mille hommes, s'il y avait 20 mille Allemands ou Illyriens sur lesquels il ne fallait plus compter, il y avait 10 mille Polonais devenus aussi braves, et restés aussi fidèles que les soldats de notre vieille armée. C'était donc toujours la perte certaine de 170 mille hommes, due à une confiance aveugle dans la victoire, et à la funeste passion de rétablir en une journée une grandeur détruite par plusieurs années de fautes irréparables!

[En marge: Comment on aurait pu les sauver.]

[En marge: Il aurait fallu que par une résolution spontanée l'un des commandants de garnison sortit de la place qu'il occupait, allât recueillir les autres garnisons, et formât ainsi une armée avec laquelle il pût regagner les bords du Rhin.]

[En marge: Raisons qui ne permettaient pas aux garnisons de la Vistule et de l'Oder de tenter une semblable entreprise.]

Un miracle, avons-nous dit, pouvait les rendre à la France. Sans doute si un homme intrépide, audacieux, et surtout heureux, se trouvant à la tête de l'une de ces garnisons, était sorti de la place qu'il occupait, en forçant le blocus établi autour de ses murs, qu'il se fût réuni à la garnison la plus voisine, et qu'allant ainsi de l'une à l'autre il eût composé une armée, il est probable, vu le peu de troupes laissées par les coalisés sur leurs derrières, qu'il aurait pu atteindre l'Elbe et le Rhin, et rentrer en France à la tête d'une force redoutable. Mais dans laquelle des places bloquées ce miracle pouvait-il s'accomplir? Ce n'est pas assurément dans les places les plus éloignées. Les garnisons de Modlin et de Zamosc, par exemple, composées de Lithuaniens et de Polonais peu enclins à sortir de chez eux, étaient beaucoup trop distantes l'une de l'autre, trop peu nombreuses, pour essayer de hardies concentrations de troupes. Celle de Dantzig, qui même après les maladies rapportées de Russie, comptait encore vingt et quelques mille hommes, aurait pu s'échapper sans doute, en culbutant ceux qui auraient essayé de l'arrêter. Mais elle aurait été suivie à outrance par des forces supérieures, peut-être détruite avant d'arriver à l'Oder, où l'attendaient du reste si elle y était arrivée, 9 mille Français ou alliés à Stettin, 4 mille à Custrin. Mais, outre la difficulté naissant de la distance, il y en avait une dans les instructions de Napoléon. Il avait ordonné au général Rapp de ne livrer Dantzig que sur un ordre de sa main, de s'y faire tuer plutôt que de se rendre, et le général Rapp, privé de nouvelles, ne devant pas ajouter foi à celles de l'ennemi, ne pouvait pas assez connaître la situation pour se croire autorisé à changer les instructions si précises, si formelles, qu'il avait reçues de Napoléon. Les trois garnisons de l'Oder, celles de Stettin, Custrin, Glogau, quoique plus rapprochées de l'Elbe, étaient encore trop distantes entre elles, trop peu considérables, et trop surveillées, pour tenter avec quelques chances de succès des réunions de forces qui leur eussent permis de regagner le Rhin.

[En marge: Les commandants de Hambourg et de Dresde pouvaient seuls prendre l'initiative d'une subite concentration.]

Ce sont les garnisons de l'Elbe, celles de Hambourg, Magdebourg, Wittenberg, Torgau, Dresde, qui formaient des rassemblements de 20 et 30 mille hommes, qui étaient fort voisines les unes des autres, et n'avaient pour rejoindre la France qu'à traverser la Westphalie exempte de la présence de l'ennemi, ce sont celles-là qui auraient pu prendre l'initiative, et rendre à la France cent mille hommes, avec des chefs illustres tels que Saint-Cyr et Davout. Entre ces places fortes de l'Elbe c'étaient évidemment les deux places extrêmes de Dresde et de Hambourg, ayant des maréchaux en tête, et chacune 30 mille hommes au moins, qui auraient pu essayer d'opérer une concentration subite, et entre ces dernières enfin c'est de la garnison de Dresde qu'on était le plus fondé à l'attendre.

[En marge: Raisons qui devaient en détourner celui qui commandait à Hambourg.]

Pour qu'un chef commandant une force considérable et chargé d'un poste important prît sur lui de l'évacuer spontanément, afin de revenir sur le Rhin, il fallait que l'ordre d'idées dans lequel il avait été entretenu l'y autorisât. Le maréchal Davout n'était pas dans ce cas. Il savait que Hambourg avait été la cause principale de la rupture des négociations de Prague, que Napoléon y tenait au point d'avoir bravé une guerre mortelle plutôt que d'y renoncer, que Hambourg était l'appui des garnisons de l'Oder et de Dantzig, le boulevard de la Westphalie et de la Hollande, le lien avec le Danemark, et que l'abandonner était une résolution capitale, ne pouvant appartenir qu'au chef de l'État lui-même. Voilà tout un ensemble de considérations qui n'était pas fait pour lui inspirer la pensée de l'évacuation. Mais il y avait de plus pour l'en détourner deux raisons décisives. Il possédait à Hambourg tous les moyens de se soutenir longtemps, et il le prouva bientôt; dès lors il n'y avait pour lui aucune obligation immédiate de changer de position. Secondement, en supposant qu'il sentît la nécessité de rentrer en France à la tête des garnisons restées au dehors, il ne pouvait prendre sur lui de remonter l'Elbe pour se porter à Torgau et à Dresde, car il serait allé dans un cul-de-sac sans retraite possible, puisque entre Dresde et Mayence il y avait la coalition tout entière. Il devait donc, s'il avait cette pensée d'une concentration spontanée, attendre dans le poste où il était qu'on vînt à lui avec les garnisons de Dresde, de Torgau, de Magdebourg, et alors avec cent mille hommes il serait retourné en France par la Westphalie et Wesel. Ainsi, outre que l'ordre d'idées dans lequel il avait été entretenu ne devait pas l'engager à quitter Hambourg, à moins d'une nécessité pressante, la concentration ne se présentait pas comme chose exécutable du bas Elbe vers le haut, mais du haut vers le bas.

[En marge: Toutes ces raisons au contraire devaient y décider celui qui commandait à Dresde.]

[En marge: On pouvait en descendant de Dresde à Hambourg, y former avec les garnisons de l'Elbe successivement ramassées, une armée de plus de cent mille hommes, et à sa tête regagner le Rhin victorieusement.]

Ces simples réflexions démontrent que c'est à Dresde qu'aurait dû naître la résolution de réunir les garnisons voisines, et de former une force successivement croissante, pour rentrer en France. Tout devait en effet y disposer le maréchal Saint-Cyr, commandant à Dresde, et les idées antérieures dont il avait eu l'esprit rempli, et l'urgence de sa situation, et enfin les moyens dont il était pourvu. D'abord Dresde n'était point une place forte où l'on pût se maintenir; c'était un poste militaire à conserver quelques jours seulement, que Napoléon n'avait entendu garder que très-passagèrement, et que, sans le prescrire formellement, il avait presque d'avance ordonné d'évacuer, en disant dans ses instructions que si des accidents imprévus empêchaient le maréchal Saint-Cyr de rester à Dresde, il devait se diriger sur Torgau. Ainsi la pensée naturelle qu'il était impossible de ne pas concevoir, c'était celle de quitter Dresde, si on apprenait que Napoléon se fût retiré sur le Rhin. Ensuite cette place hors d'état de tenir huit jours, n'avait plus aucune importance après le départ de la grande armée, ne couvrait rien, demeurait purement en l'air, et ne contenait pas la moindre ressource en vivres. Il y avait donc urgence de prendre un parti à son égard, et ne pouvant revenir en France à travers la Saxe, car il aurait fallu passer sur le corps des armées coalisées, il était évident que c'est sur Torgau qu'il fallait se replier. Pour se rendre à Torgau on n'avait que deux journées de marche. On y aurait trouvé 26 mille hommes, dont 18 mille Français valides, et on aurait été porté à 48 mille hommes, force supérieure à tout ce qu'il y avait d'ennemis sur les bords de l'Elbe. On aurait recueilli en passant 3 mille hommes à Wittenberg. En deux jours on serait arrivé à Magdebourg, où l'on se serait renforcé de 18 à 20 mille hommes valides. On aurait donc formé tout de suite une armée de 70 mille combattants, armée qui avant trois semaines était sûre de ne pas rencontrer son égale jusqu'au bord de la mer. À Hambourg, on aurait fini par réunir 110 mille soldats excellents, et alors qui est-ce qui pouvait empêcher ces braves gens de regagner le Rhin?

[Date en marge: Octob. 1813.]

Si donc l'impulsion première avait dû partir de quelque part pour opérer ces concentrations spontanées, c'était évidemment de Dresde et du maréchal qui commandait cette place. Il faut ajouter que l'excuse bien réelle alors, et souvent alléguée, du défaut d'indépendance et de spontanéité chez les lieutenants de Napoléon, toujours habitués à obéir, jamais à commander, que cette excuse ne saurait être donnée pour le maréchal Saint-Cyr. Indépendant par force d'esprit, et par indocilité de caractère, n'admirant personne, pas même Napoléon, blâmant toutes les instructions qu'il recevait, il ne pouvait pas, comme tant d'autres, expliquer son défaut de détermination par sa soumission ponctuelle aux ordres supérieurs, ordres d'ailleurs qui, après la retraite de l'armée, étaient plutôt dans le sens de l'évacuation que de la conservation de Dresde. Par conséquent, si les 170 mille Français laissés par une déplorable faute de Napoléon sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe, avaient chance d'être sauvés, c'était, pour 100 mille au moins, par une résolution spontanée du maréchal Saint-Cyr. Cette résolution il ne la prit point, et on va juger par les faits eux-mêmes s'il est suffisamment justifié de ne l'avoir pas prise.

[En marge: Ce qui s'était passé à Dresde après le départ de Napoléon pour Düben.]

[En marge: Inquiétudes du maréchal Saint-Cyr et du corps d'armée laissé à Dresde.]

[En marge: L'idée de sortir de Dresde pour aller se réunir aux garnisons de Torgau et de Magdebourg était dans tous les esprits.]

À peine Napoléon avait-il quitté Dresde pour Düben que des mouvements incessants de troupes s'étaient exécutés autour de la ville, que l'intérêt des coalisés avait paru évidemment se porter ailleurs, et qu'ils n'avaient laissé devant Dresde que des forces insignifiantes, dont il était très-possible de triompher pour tenter quelque entreprise salutaire. Au moment même de la bataille de Leipzig, lorsque Bubna, Colloredo, Benningsen, se détournèrent pour rejoindre la grande armée du prince de Schwarzenberg, leur disparition devint promptement sensible, et un général aussi heureusement audacieux que Richepanse le fut à Hohenlinden, aurait pu être tenté de suivre ces corps, et s'il eût paru sur leurs derrières le 18, il eût certes apporté d'immenses changements à nos destinées. Il est vrai que c'eût été une résolution singulièrement téméraire, et difficile à concilier avec l'instruction de garder Dresde, que Napoléon avait donnée lorsqu'il avait formé son grand projet de marcher sur Berlin à la suite de Bernadotte et de Blucher, pour revenir par Dresde sur les derrières de l'armée de Bohême. On n'est donc pas fondé à faire au maréchal Saint-Cyr un reproche de ne l'avoir pas prise. Ce maréchal s'aperçut assez vite de la disparition des principales forces stationnées devant Dresde, et il se procura la satisfaction fort légitime, fort louable, de faire essuyer un échec au faible corps de blocus qu'on avait laissé devant lui, mais il s'en tint là. Quelques jours après, n'apprenant rien, ne voyant rien venir, il commença d'être inquiet; on le fut bientôt autour de lui, et on se demanda ce qu'avait pu devenir la grande armée. Rester enfermé dans cette prison, où il y avait peu de vivres, peu de munitions, au milieu d'une population tranquille, mais peu bienveillante, à laquelle on était fort à charge, rester, disons-nous, dans un tel coupe-gorge, répugnait à tout le monde, et à chaque instant surgissait l'idée de s'en aller, car on savait bien qu'on n'avait rien à faire à Dresde, si ce n'est d'y périr. Cette pensée de se retirer étant dans toutes les têtes, le maréchal Saint-Cyr convoqua un conseil de guerre, composé du comte de Lobau, du général Durosnel, du général Mathieu-Dumas et de quelques autres. Avec sa remarquable sagacité, le comte de Lobau dit qu'il n'y avait qu'une chose à tenter, c'était de se retirer sur Torgau, où l'on trouverait une garnison nombreuse, des vivres, et en tout cas la route ouverte de Magdebourg. Les autres généraux furent effrayés de la responsabilité qu'on assumerait sur soi en se retirant, et dirent que le moment n'était pas venu de se croire abandonné, et dès lors de prendre un parti aussi décisif. À la vérité le doute était encore permis le 21 octobre, l'évacuation de Leipzig n'ayant eu lieu que le 19. Bientôt cependant la joie non dissimulée des Saxons, les communications de l'ennemi intéressé à nous désespérer, nous apprirent le désastre de Leipzig, et la retraite forcée de Napoléon sur le Rhin. Dès lors il était évident qu'il fallait prendre un parti, et le prendre sur-le-champ, avant que toutes les routes fussent fermées. C'est en ce moment qu'il eût fallu convoquer un conseil de guerre, et obliger chacun à délibérer en présence du désastre constaté de la grande armée, et de l'impossibilité démontrée d'être secouru.

[En marge: On pouvait sortir de Dresde avec 30 mille hommes valides, qui n'auraient pas trouvé une seule force capable de leur fermer la route de Torgau.]

En adoptant les évaluations les plus affaiblies, on pouvait mettre sous les armes 25 mille hommes parfaitement valides, et tout porte à croire qu'à la nouvelle du départ on aurait été 30 mille le fusil à l'épaule. On n'avait pas 25 mille hommes devant soi, et fussent-ils le double, comme ils devaient être répartis sur les deux rives de l'Elbe, il y avait certitude de se faire jour, en perçant sur un point quelconque le cercle très-étendu qu'ils étaient obligés de décrire autour de la place. Enfin on avait la perspective assurée de mourir de faim et de misère sous peu de jours, sans pouvoir s'honorer par une défense que les fortifications de la ville ne rendaient pas possible, et d'être tous tués ou pris, si on attendait que les forces ennemies parties pour Leipzig fussent revenues sur Dresde. Si jamais il y a eu urgence à se décider, évidence dans le parti à embrasser, c'était certainement dans cette occasion.

[En marge: Hésitations du maréchal Saint-Cyr.]

[En marge: Question secrètement adressée à la garnison de Torgau.]

[En marge: Après quinze jours le maréchal Saint-Cyr ordonne une tentative pour percer sur Torgau.]

Le maréchal Saint-Cyr avait infiniment d'esprit, était au feu un brave soldat, avait de plus une véritable indépendance de caractère, et cependant il donna ici la preuve que ces qualités très-réelles ne sont pas celles qui dans certaines circonstances produisent les grandes inspirations. Il ne résolut rien, ne fit rien, et laissa écouler le temps en hésitations regrettables. Il eut la singulière pensée d'envoyer un agent secret au gouverneur de Torgau, pour savoir si on aurait des vivres à lui donner dans le cas où il se replierait sur cette place. La question était inutile, car, outre que nous avions toujours tiré de Torgau nos approvisionnements en grains, et qu'on avait avec soi l'excellent général Mathieu-Dumas, au fait par ses fonctions de toutes les ressources de l'armée, il ne s'agissait pas de descendre sur Torgau pour y rester, mais pour y passer, chose bien différente. L'agent pénétra, reçut pour réponse qu'on avait des vivres, dont on ferait part volontiers à ses voisins de Dresde s'ils avaient la bonne inspiration de venir; mais il ne put pas remonter l'Elbe, et fut arrêté. On demeura ainsi sans réponse et sans résolution, non-seulement pendant la fin d'octobre, mais jusqu'aux premiers jours de novembre. Deux semaines s'étant écoulées, le cordon du blocus se resserrant à chaque heure, toute espérance de secours étant évanouie, le maréchal Saint-Cyr prit enfin un parti, mais malheureusement un demi-parti, et le plus dangereux qu'on pût prendre. Comme il n'y avait qu'une chose à essayer, celle de se retirer sur Torgau, il n'imagina pas d'en tenter une autre, et résolut d'envoyer le comte de Lobau avec 14 mille hommes dans la direction de cette place, de lui faire descendre l'Elbe par la rive droite, puis, si le comte de Lobau réussissait à percer, de suivre lui-même avec le reste de son armée. On ne comprend pas qu'un homme qui avait tant de fois déployé une si grande sagacité à la guerre, pût songer à faire une tentative pareille. Si on avait une chance, et on n'en avait pas une, mais cent, de percer la ligne de blocus, c'était en marchant tous ensemble, et en ne laissant rien après soi. Il était impossible en effet qu'en donnant tête baissée sur cette ligne, nécessairement mince à cause de son étendue, on ne parvînt pas à la rompre. Le général Brenier avait eu pour sortir de Ciudad-Rodrigo en 1811 de bien autres dangers à courir, et les avait néanmoins surmontés.

[Date en marge: Nov. 1813.]

[En marge: Cette tentative faite avec des forces insuffisantes échoue.]

Le maréchal Saint-Cyr confia donc au comte de Lobau le soin de descendre par la rive droite sur Torgau avec 14 mille hommes. Ce dernier fit la remarque fort juste que l'entreprise, sûre quinze jours auparavant, et avec toutes les forces du corps d'armée, devenait bien douteuse dans le moment, et avec la moitié de ce corps seulement. Il obéit néanmoins, et il sortit de Dresde le 6 novembre. Il avait avec lui un lieutenant du plus grand mérite, le brave et intelligent général Bonnet. À quelques lieues de Dresde, sur la rive droite, on rencontra les premiers postes ennemis, et on leur passa sur le corps. Plus loin on trouva une position bien défendue, qu'on ne pouvait emporter sans doute qu'avec une large effusion de sang, mais qui ne présentait rien d'insurmontable. D'ailleurs on voyait l'ennemi s'affaiblir sur son front, et se renforcer sur ses ailes, pour courir sur nos derrières et nous interdire le retour vers Dresde. Ce mouvement prouvait clairement que, dans le désir naturel de ne pas nous laisser rentrer à Dresde, l'ennemi allait nous ouvrir lui-même la route de Torgau. Si toute l'armée eût été réunie, on n'aurait pas pu souhaiter mieux que de voir l'ennemi exécuter une semblable manoeuvre, puisque la difficulté au lieu d'être derrière nous était devant nous. Mais une moitié du corps d'armée étant restée à Dresde, ce mouvement devenait très-inquiétant, et on se hâta de revenir sur Dresde pour n'être pas séparé de tout ce qui s'y trouvait encore.

Le résultat était certes la démonstration la plus évidente de la faute commise, faute étrange de la part de l'un des militaires les plus distingués de cette grande époque guerrière. Une fois la colonne rentrée à Dresde, cette fausse démarche fut tenue pour la condamnation formelle de toute entreprise sur Torgau, et comme il n'y en avait pas d'autre à proposer, on attendit dans une profonde tristesse que l'extrémité de cette situation fût atteinte. Le général Klenau, envoyé devant Dresde, avait résolu, quoique très-entreprenant par caractère, d'attendre la reddition volontaire des trente mille hommes enfermés dans cette place. Huit jours de patience seulement suffisaient pour le dispenser de verser des torrents de sang. Il temporisa en effet, et il eut bientôt satisfaction.

[En marge: Le maréchal Saint-Cyr ne sachant plus quel parti prendre, se décide à capituler.]

Tout le monde dans l'armée était désolé. Les vivres manquaient, l'affreuse contagion étendue de l'Elbe au Rhin sévissait. Les habitants soumis, mais désespérés par la longueur de notre séjour, nous suppliaient de nous retirer, et, quoique Allemands, ils avaient été si peu hostiles, qu'on devait quelque chose à leur souffrance. On n'avait plus aucune espérance, pas même celle d'une mort glorieuse. On entra donc en négociation, et le 11 on capitula. Il n'y avait pas autre chose à faire, car on ne pouvait ni rester, ni partir, ni se battre. Il n'y a par conséquent pas à blâmer la capitulation, mais la conduite qui l'avait amenée.

[En marge: Conditions de la capitulation.]

Les conditions d'ailleurs étaient telles qu'on pouvait les désirer. La garnison devait déposer les armes, rentrer en France par journées d'étapes, avec faculté de servir après échange. On avait ainsi l'espoir de conserver à la France 30 mille soldats, éprouvés par une campagne terrible, et avec eux beaucoup de blessés, de malades qui auraient été perdus sans une capitulation. Ceux qui l'avaient signée pouvaient se flatter de s'être tirés de cette situation désastreuse d'une manière qui n'était très-dommageable ni pour eux ni pour la France qu'ils seraient bientôt en mesure de défendre encore. Sans doute on était affligé de capituler, mais consolé par l'impossibilité de faire autrement, et réjoui par la pensée de revoir la France sous quelques jours. On fit les préparatifs de départ, et c'est alors qu'on vit quelles forces on aurait réunies vers le bas Elbe si on y avait marché, car lorsqu'il fut question de s'en aller il parut trente et quelques mille hommes dans les rangs.

[En marge: Violation de la capitulation de Dresde.]