Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 52

Chapter 523,472 wordsPublic domain

Dès le 27 octobre on apprit à Schlüchtern la présence du général de Wrède à Wurzbourg, occupé à canonner cette place que le général Thareau ne voulait pas rendre. Le général de Wrède n'avait qu'un pas à faire pour couper la route de Hanau à Mayence. On fit partir une avant-garde avec ce qu'on put réunir des traînards et des équipages, afin de se délivrer de ce qu'il y avait de plus embarrassant. Quelques troupes légères de l'armée bavaroise étaient déjà parvenues jusqu'à Hanau, petite place à demi fortifiée, au confluent de la Kinzig et du Main, qui domine de son canon la grande route de Mayence. Ces avant-gardes bavaroises n'étaient pas de force à intercepter la route, et d'ailleurs le général Préval, envoyé par le maréchal duc de Valmy à la rencontre de la grande armée, venait d'arriver à Francfort avec quatre à cinq mille hommes. Ce général avait pris position entre Francfort et Hanau sur la Nidda, afin que l'ennemi ne pût pas nous opposer l'obstacle de cette rivière et empêcher ainsi la grande armée de passer. Grâce à cette précaution nos soldats débandés, une fois Hanau franchi, rencontraient une force pour les recueillir et les protéger jusqu'à Mayence. Divers détachements défilèrent les 27 et 28 octobre, obligeant à se replier dans Hanau les troupes légères de l'ennemi, et sauvant chaque fois quelques milliers d'écloppés, de malades ou de vagabonds. Il s'en écoula ainsi 15 à 18 mille; mais le 29 la route se trouva entièrement fermée, car le général de Wrède, désespérant de vaincre la résistance du général Thareau, avait laissé un simple détachement pour bloquer Wurzbourg, et s'était porté à Hanau avec 60 mille hommes, moitié Bavarois, moitié Autrichiens. Arrivé là, il avait détaché une division sur Francfort, et s'était placé avec le gros de ses forces en avant de Hanau, dans la forêt de Lamboy, que traverse la grande route.

[En marge: Le 30 au matin, Napoléon arrive devant Hanau.]

[En marge: Ses forces à Hanau.]

Le 29, Napoléon étant venu coucher à Langen-Sebold, apprit que la tête de l'armée était refoulée sur lui, et que les Austro-Bavarois au nombre de 50 à 60 mille hommes, avaient la prétention de lui barrer la route du Rhin. Indigné d'une telle impudence, mais n'en étant pas fâché, car il se proposait de faire sentir le poids de son indignation au téméraire qui venait se mettre sur son chemin, il résolut de hâter le pas dans la journée du 30, pour s'ouvrir lui-même le passage avec sa vieille garde. Ce n'était pas sur ses forces numériques qu'il comptait, mais sur le sentiment de ses soldats, car n'eussent-ils été que dix mille, ils auraient passé sur le corps de l'adversaire qui, leur allié si longtemps, se montrait si avide de leur sang et de leur liberté. Hélas! il ne nous restait pas plus de quarante à cinquante mille hommes sous les armes, tant la désorganisation allait croissant depuis les dernières marches, et de ces quarante à cinquante mille hommes, Napoléon n'en pouvait guère réunir plus d'un tiers sous sa main dans la journée du 30. Il n'avait à l'avant-garde que Sébastiani avec les 2e et 5e de cavalerie, Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, ce qui faisait environ quatre mille chevaux, Macdonald et Victor avec cinq mille hommes d'infanterie, la vieille garde, forte de quatre mille grenadiers et chasseurs, la grosse cavalerie de la garde conservant deux à trois mille cavaliers montés, enfin la réserve d'artillerie de Drouot, en tout 16 à 17 mille hommes. Marmont avec les débris des 5e, 3e et 6e corps, Semelé, Durutte avec leurs divisions, Mortier, Oudinot avec la jeune garde, Bertrand avec le 4e, étaient en arrière, et ceux-ci à deux journées. Néanmoins Napoléon n'hésita pas à fondre sur l'armée bavaroise et à la faire repentir de sa témérité. Il importait de forcer le passage, pour ne pas laisser grossir et se consolider l'obstacle élevé sur nos pas.

Le 30 au matin on partit de Langen-Sebold et on marcha sur Hanau.

À quelque distance on rencontra la division d'avant-garde du général de Wrède, la division Lamotte, postée à Rückingen. On l'aborda brusquement et on la culbuta. On la suivit vivement, et on rencontra en avant de la forêt de Lamboy, à travers laquelle passe la grande route de Mayence, l'armée austro-bavaroise elle-même. Voici quelles avaient été les dispositions adoptées par le général de Wrède.

[En marge: Description du champ de bataille de Hanau.]

La forêt de Lamboy s'étendait de gauche à droite, de la Kinzig aux montagnes du pays de Darmstadt. Au delà de la forêt le terrain était découvert, mais on y trouvait l'obstacle de la Kinzig, petite rivière allant tomber dans le Main, et enveloppant avant d'y tomber la place de Hanau. La route, après avoir traversé la forêt dans sa profondeur, débouchait en plaine, atteignait la Kinzig près du point où cette rivière se réunit au Main, passait ensuite à droite sous le canon de Hanau, enfin continuait jusqu'à Francfort et Mayence, entre le Main et les montagnes. Le général de Wrède avait placé en avant et sur la lisière de la forêt soixante bouches à feu, bien servies et bien appuyées, avait rempli l'intérieur de la forêt d'une multitude de tirailleurs, et rangé son armée dans la plaine au delà, le dos à la Kinzig, la droite au pont de Lamboy sur la Kinzig, la gauche en avant de Hanau. Il s'était couvert par 10 mille hommes de cavalerie. Il disposait ainsi, défalcation faite de ce qu'il avait laissé sous Wurzbourg, et de ce qu'il avait détaché sur Francfort, de cinquante-deux mille hommes environ. Les coureurs de Thielmann et de Lichtenstein l'avaient rejoint.

Napoléon accouru de sa personne à la tête de son avant-garde avait reconnu et jugé les dispositions de l'ennemi. Il n'avait sous la main que la cavalerie de l'avant-garde, et les cinq mille fantassins restant à Macdonald et à Victor. La vieille garde suivait.

[En marge: Bataille de Hanau, livrée le 30 octobre.]

[En marge: Malheureuses dispositions du général de Wrède.]

Il fit ranger à droite sous le général Charpentier l'infanterie de Macdonald, à gauche sous le général Dubreton celle de Victor, et prescrivit à l'un et à l'autre de se répandre en tirailleurs dans les bois. Il se tint avec toute sa cavalerie sur la grande route et en présence de l'artillerie bavaroise, jusqu'à ce qu'il fût rejoint par l'artillerie de la garde. À peine le signal donné, nos adroits tirailleurs lancés dans la forêt y pénétrèrent avec la hardiesse et l'intelligence qui les distinguaient. Une fusillade multipliée éclatant dans la sombre épaisseur des bois, les éclaira bientôt de mille feux. Nos tirailleurs gagnèrent successivement du terrain sur le flanc des troupes qui soutenaient l'artillerie ennemie, et les obligèrent à rétrograder. Peu après une portion de notre artillerie ayant été amenée, canonna vivement celle des Bavarois qui était dénuée de l'appui de l'infanterie, et la contraignit à se replier. On poussa ainsi les Bavarois dans l'intérieur de la forêt, et on en traversa la plus grande partie à leur suite, en tiraillant toujours sur leurs flancs. Cependant la division Curial de la vieille garde ayant rejoint, Napoléon dirigea deux bataillons de cette division sur la colonne en retraite, et acheva de la rejeter de la forêt dans la plaine. Parvenu à la lisière des bois on aperçut cinquante mille hommes en bataille, le dos à la Kinzig, s'appuyant d'un côté au pont de Lamboy en face de notre gauche, et de l'autre à la ville de Hanau en face de notre droite. En avant se trouvait la belle et nombreuse cavalerie de l'ennemi. Napoléon, pour déboucher, attendit que toute son artillerie fût venue, ainsi que l'infanterie et la cavalerie de la vieille garde. Lorsque les Bavarois, qui avaient honorablement servi dans nos rangs, mais qui savaient ce qu'était la garde, la virent paraître en ligne, ils en furent profondément émus, surtout leur général de Wrède, qui comprit quelle faute il avait commise en se plaçant avec une rivière à dos devant de pareilles troupes. Il avait cru que la grande armée arriverait tellement talonnée par les coalisés, qu'il n'aurait plus que des prisonniers à recueillir.

[En marge: Dispositions de Napoléon.]

Napoléon en apercevant ces dispositions dit avec ironie: Pauvre de Wrède, j'ai pu le faire comte, mais je n'ai pu le faire général.--Sur-le-champ il rangea quatre-vingts bouches à feu de la garde à la lisière de la forêt, étendit à gauche les grands bonnets à poil de la division Friant, et à droite la cavalerie de Sébastiani, de Lefebvre-Desnoëttes, de Nansouty.

Après quelques instants d'une violente canonnade, il agit d'abord par sa droite et lança toute sa cavalerie sur celle du général de Wrède. Nos grenadiers, nos chasseurs à cheval de la garde, étaient impatients de fouler aux pieds les alliés infidèles qui venaient imprudemment leur barrer le chemin de la France. Les escadrons bavarois furent rejetés d'un seul choc sur les escadrons autrichiens. Ceux-ci chargèrent à leur tour, mais l'exaspération de notre cavalerie était au comble; elle renversa tout ce qui s'offrit à elle, et culbuta sur la Kinzig et Hanau la gauche de l'armée austro-bavaroise. Au centre les flots de la cavalerie ennemie, dans le va-et-vient de ces charges répétées, vinrent un moment se jeter sur les quatre-vingts bouches à feu de la garde. Drouot faisant serrer ses pièces, et plaçant en avant ses canonniers la carabine à la main, arrêta les escadrons ennemis, puis les cribla de mitraille lorsqu'ils se replièrent. Quand notre infanterie accourut à son secours, il était déjà dégagé.

[Date en marge: Nov. 1813.]

[En marge: L'armée austro-bavaroise écrasée.]

Le général de Wrède acculé sur la Kinzig, ne vit d'autre ressource que de ramener son armée sur sa droite, afin de lui faire repasser la Kinzig au pont de Lamboy. Pour favoriser ce mouvement, et se procurer l'espace dont il avait besoin, il essaya une attaque sur notre gauche. Mais là justement se trouvaient les grenadiers de Friant. Ces braves gens, dont le courage était trop souvent enchaîné, partageaient l'exaspération de toute l'armée. Ils marchèrent appuyés des troupes de Marmont dont la tête venait d'arriver, abordèrent les Bavarois à la baïonnette, les poussèrent sur les troupes occupées à franchir la Kinzig, et en percèrent sept à huit cents de leurs baïonnettes. De Wrède repassa la Kinzig en désordre, laissant dans nos mains dix à onze mille morts, blessés ou prisonniers. Cette brillante rencontre nous avait coûté tout au plus trois mille hommes. La majesté de l'armée française était dignement vengée.

Toutefois il ne fallait pas perdre de temps à compter nos trophées, car de Wrède replié avec quarante mille hommes derrière la Kinzig, pouvait apercevoir notre petit nombre, et déboucher de Hanau pour nous barrer le chemin. Le lendemain 31 octobre Napoléon, fier non pour lui mais pour ses soldats, de cette nouvelle bataille de la Bérézina, se mit en marche avec Sébastiani, Lefebvre-Desnoëttes, Macdonald, Victor et la vieille garde, afin d'aller rouvrir la route de Mayence, si elle était interceptée quelque part. Il laissa Marmont pour border la Kinzig, et empêcher l'ennemi de déboucher de Hanau, dont le canon enfilait la chaussée.

[En marge: Nouvelles tentatives du général de Wrède, et nouveaux échecs les jours suivants.]

Le 31 au matin le maréchal Marmont fit enlever Hanau que l'ennemi dans sa terreur avait presque entièrement évacué, et en partant vers le milieu du jour confia au général Bertrand qui le suivait, la garde de ce poste. Le général Bertrand y passa la nuit, toujours dans l'intention de contenir les Bavarois et de les empêcher de couper la route. Le 1er novembre au matin, de Wrède voulant prendre une revanche, et se flattant de ne plus trouver devant lui qu'une faible arrière-garde sur laquelle il se dédommagerait de son échec, essaya de déboucher de la Kinzig en traversant le pont de Lamboy à notre gauche, et en tâchant de reprendre Hanau à notre droite. Devant le pont de Lamboy Bertrand avait placé la division Guilleminot, au centre la division Morand qui pouvait canonner Hanau par-dessus la Kinzig, devant Hanau même la division italienne, partie dans cette ville, partie le long de la Kinzig, avec mission de protéger la grande route.

De Wrède à la pointe du jour assaillit les Italiens dans Hanau, leur prit une des portes, pénétra dans la ville, et les refoula sur le pont de la Kinzig, vers lequel il courut pour s'en emparer, et occuper ensuite la route. Mais Morand tirant par-dessus la Kinzig atteignit en flanc la colonne du général de Wrède, et la couvrit de projectiles. Les Italiens reprenant courage revinrent à la charge, et rejetèrent les Bavarois dans Hanau. De Wrède reçut au bas-ventre une blessure qui le fit supposer mort, tant elle était grave.

Au même instant sur notre gauche les Austro-Bavarois tentèrent de franchir la Kinzig sur les chevalets du pont de Lamboy à demi brûlés. Guilleminot en laissa passer un certain nombre, puis les culbuta dans la Kinzig à la baïonnette. De toutes parts ils furent ainsi refoulés au delà de la Kinzig, et condamnés à une nouvelle humiliation. Cette tentative leur coûta encore de 1500 à 2,000 hommes. Nos canons libres enfin de courir sur ce chemin de Mayence, y trouvèrent tant de cadavres qu'ils roulaient, dit un témoin oculaire fort illustre, dans une boue de chair humaine[33]. Funèbre et terrible rentrée de la grande armée en France!

[Note 33: Expression du maréchal Gérard, de la bouche duquel je l'ai autrefois recueillie.]

Au surplus le corps du général Bertrand avait été le dernier à prendre la route de Hanau. Le maréchal Mortier avec la jeune garde informé des difficultés qu'on rencontrait sur cette voie, avait fait un détour à droite, et avait regagné Francfort sain et sauf. Le 4 novembre, la grande armée acheva d'entrer dans Mayence, tristement triomphante! La cavalerie resta seule en dehors pour recueillir les plus attardés de nos traînards. Il en avait passé près de quarante mille en quelques jours.

[En marge: Arrivée de l'armée française sur les bords du Rhin.]

Ainsi nous revîmes le Rhin, après tant de victoires suivies maintenant de tant de revers, le Rhin que nous avions l'espérance fondée de repasser paisiblement, après une paix glorieuse et générale. Il aurait pu en être ainsi, mais l'orgueil indomptable de Napoléon ne l'avait pas permis!

[En marge: État de dénûment de la frontière du Rhin.]

Napoléon était en ce moment dans Mayence, pouvant se convaincre de ses yeux de toute l'étendue de ses fautes. Ce Rhin devenu tellement notre propriété, que six mois auparavant on aurait regardé comme une grande preuve de modération de notre part de nous en contenter, ce Rhin il était douteux que nous pussions le défendre! Napoléon avait tant songé à la conquête, et si peu à la défense, que le sol de l'Empire se trouvait presque entièrement découvert. Excepté en Italie, qui était de la conquête aussi, on n'avait rien fait aux places de la frontière. Napoléon avait bien commencé à y penser, mais à une époque où il ne restait plus assez de temps pour que les ordres donnés reçussent leur exécution. Les grands approvisionnements mêmes provoqués par l'intermédiaire de M. de Bassano après la bataille de Dennewitz, délibérés, résolus entre les principaux ministres à Paris, avaient été contremandés par Napoléon à cause de la dépense, et surtout à cause des alarmes qu'il craignait de répandre sur le Rhin. Aussi le long de cette frontière qui aurait dû être le premier objet de nos soins, tout était-il dans un état déplorable. On s'était épuisé en munitions, en armes de toutes espèces pour Erfurt, Dresde, Torgau, Magdebourg, Hambourg, et les arsenaux français étaient vides. Les approvisionnements en bois ordonnés depuis peu de jours n'étaient pas commandés. Les approvisionnements de siége se trouvaient dans le même cas[34]. Le personnel était encore plus insuffisant que le matériel. À Strasbourg, Landau, Metz, Coblentz, Cologne, Wesel, il n'y avait que quelques compagnies de gardes nationales levées à la hâte par les préfets, et qui savaient à peine tirer un coup de fusil. Mayence seule, vaste dépôt de recrues qu'on n'avait pas eu le temps d'expédier, de maraudeurs successivement rentrés, de malades, de blessés transportés comme on avait pu, centre enfin de ralliement pour nos débris de toute espèce, Mayence contenait des moyens de défense. Mais c'est une armée qu'il aurait fallu dans cette place, et ce qui rentrait, quoique ce fût la grande armée, n'aurait pas fourni 40 mille hommes en état de combattre. Les divisions de la jeune garde qui s'étaient si bien conduites, comprenant 8 mille hommes à la reprise des hostilités, 3 mille encore après Leipzig, étaient réduites les unes à 1,000, les autres à 1,100 hommes. Tous les corps étaient diminués dans la même proportion.

[Note 34: Nous parlons d'après les rapports des maréchaux envoyés sur le Rhin pour y commander.]

[En marge: Le 4e corps, renforcé des divisions Guilleminot, Durutte et Semelé, est cantonné à Mayence.]

Napoléon voulant réserver à Mayence ce qu'il avait ramené de meilleur, y laissa le 4e corps sous le général Bertrand. Ce corps était destiné à former l'avant-garde de la future armée que Napoléon espérait composer. Il devait comprendre la division Morand qui en avait toujours fait partie, la division Guilleminot qu'on lui avait récemment adjointe, les divisions Durutte et Semelé, seuls restes, comme nous l'avons dit, des 7e et 16e corps. Ces quatre divisions, même après quelques jours de repos, ne comptaient pas quinze mille soldats. Napoléon ordonna qu'elles fussent immédiatement réorganisées au moyen des hommes débandés qu'on arrêtait au passage du Rhin. La cavalerie de la garde fut employée à recueillir ces hommes à plusieurs lieues au-dessus et au-dessous de Mayence. Mais les fusils, les vêtements, les souliers, les vivres qu'on leur distribuait ne pouvaient surmonter l'influence des mauvaises habitudes qu'ils avaient contractées, et bien que la plupart d'entre eux se fussent comportés très-bravement deux ou trois semaines auparavant, il était douteux qu'on parvînt à en faire encore des soldats. À peine cessait-on d'avoir l'oeil sur eux qu'ils désertaient à l'intérieur. Les cadres restaient excellents, et tout prouvait que, grâce à eux, il serait plus facile de créer des soldats avec des conscrits sortant de leurs chaumières, qu'avec des hommes qu'on venait d'exposer trop tôt, trop à l'improviste, et sans l'encouragement de la victoire, aux plus cruelles extrémités de la guerre.

[En marge: Lefebvre-Desnoëttes est aussi cantonné à Mayence avec la cavalerie légère de la garde.]

[En marge: La défense du Rhin confiée aux maréchaux Victor, Marmont et Macdonald.]

[En marge: La fièvre d'hôpital transportée par l'armée sur les bords du Rhin, y exerce d'affreux ravages.]

En quelques jours cependant on reporta au nombre de vingt et quelques mille hommes ce 4e corps, dernière représentation de l'armée qui avait combattu à Lutzen, Dresde et Leipzig. Lefebvre-Desnoëttes lui fut attaché avec la cavalerie légère de la garde et les vieux dragons du 5e corps, composant en tout 3 à 4 mille chevaux. On lui donna une bonne artillerie. La garde du Rhin fut partagée entre les trois maréchaux Marmont, Macdonald et Victor. Le maréchal Marmont fut chargé de garder depuis Landau jusqu'à Coblentz avec les débris des 6e, 5e et 3e corps d'infanterie, des 1er et 5e de cavalerie. Il devait avoir Mayence et le général Bertrand sous ses ordres, et procéder à la recomposition des troupes comprises dans l'étendue de son commandement. La jeune garde fut placée un peu en arrière de Mayence, pour se réorganiser sous les yeux du maréchal Mortier. Il en fut de même pour la cavalerie de la garde. Le maréchal Macdonald fut envoyé à Cologne avec le 11e corps, qu'il devait également recomposer. On lui donna le 2e de cavalerie pour veiller à la garde du Rhin, et empêcher les Cosaques de le franchir. Ce qui restait des Polonais, infanterie et cavalerie, fut envoyé à Sedan, où était l'ancien dépôt de ces troupes alliées, pour y recevoir une nouvelle organisation. Le maréchal Victor fut établi à Strasbourg avec le 2e corps, qui avait fait sous ses ordres la campagne de 1813, et s'y était couvert de gloire. C'est avec ces débris que les trois maréchaux devaient protéger la frontière de l'Empire. Les gendarmes, les douaniers revenus de tous les pays que nous avions occupés, arrêtaient sur le Rhin les hommes débandés qui arrivaient, et tâchaient de les faire rentrer à leurs corps. C'est avec cette ressource, dont nous avons dit la valeur, qu'on espérait recruter les troupes cantonnées sur la frontière. Malheureusement, outre leurs mauvaises dispositions morales, elles venaient d'être atteintes par une affreuse contagion physique. La fièvre d'hôpital née dans nos vastes dépôts de l'Elbe, due à l'encombrement des hommes, aux fatigues, à la mauvaise nourriture, aux pluies continuelles des deux derniers mois, et aux passions tristes dont avaient été affectés nos blessés et nos malades, s'était répandue partout où nous avions passé, et avait déjà envahi les bords du Rhin. De tous les fléaux qui nous avaient poursuivis celui-là était le plus redoutable. Il venait de pénétrer à Mayence, d'y exercer déjà de notables ravages, et en faisait craindre de terribles. De là il avait descendu le Rhin, et l'avait même remonté. Ainsi aucune calamité ne semblait devoir nous être épargnée.

[En marge: Départ de Napoléon pour Paris le 7 novembre.]

[En marge: Situation des troupes laissées dans les garnisons de l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule.]

[En marge: Le nombre des troupes laissées dans les places n'est pas de moins de 190 mille hommes.]