Part 49
En avant de Sellerhausen, où était Reynier, se trouvait un village formant saillie dans la plaine et assez dominant, celui de Paunsdorf, que Ney aurait désiré occuper, parce que de ce point on pouvait s'interposer entre l'armée de Bohême et celle du Nord, peut-être même empêcher leur jonction. Reynier n'en était point d'avis par un motif assez sage. Il se défiait des Saxons qui ne cessaient de murmurer et de menacer de désertion. Encadrés jusqu'ici entre les deux divisions françaises Durutte et Guilleminot, ils avaient été assez fidèles; mais depuis le départ de Guilleminot, ils n'étaient flanqués que d'un côté, et Reynier ne voulait pas, en les mettant en avant, les exposer à la tentation de nous quitter. Ney, plus hardi, les fit avancer en colonne vers Paunsdorf, en ayant soin de placer la division Durutte derrière eux, pour les appuyer et les contenir. Mais ils n'eurent pas plutôt aperçu les enseignes de Bernadotte, avec l'état-major duquel plusieurs d'entre eux étaient en communication secrète, que par un hommage qui n'était pas celui de la fidélité à la fidélité, ils marchèrent soudainement à lui. La cavalerie déserta la première, l'infanterie suivit. Le maréchal Marmont, qui était à leur gauche, crut qu'ils se laissaient emporter à trop d'ardeur, et courut après eux, mais il fut bientôt détrompé, et, trahison indigne! à peine à quelques pas de notre ligne de bataille, ils tournèrent leurs pièces contre nous, en tirant sur la division Durutte, avec laquelle ils servaient depuis deux années! Sans doute Napoléon avait violenté leurs sentiments, enchaîné leurs coeurs et leurs bras à une cause qu'ils n'aimaient point; ils avaient le droit de nous quitter, mais pas celui de nous abandonner sur le champ de bataille; et du reste si Dieu nous punissait en ce moment pour avoir trop pesé sur l'Europe, il leur préparait bientôt à eux un terrible et juste châtiment, celui du morcellement de leur patrie!
[En marge: Situation presque désespérée, et conduite héroïque de la division Durutte trahie par les Saxons.]
[En marge: Delmas vient à son secours, et meurt en faisant son devoir.]
[En marge: Combat furieux de Schönfeld entre Marmont et Blucher.]
Ney accourut à ce spectacle pour aider la division Durutte, qui, assaillie tout à coup par le corps de Bulow, avait la plus grande peine à se maintenir. Cinq mille hommes luttèrent pendant plus d'une heure contre vingt mille, et luttèrent héroïquement. Pourtant il fallut céder et se replier sur Sellerhausen. Ney leur amena la division Delmas pour empêcher qu'ils ne fussent accablés dans leur mouvement rétrograde. Delmas, le vieux soldat de la République, mourut noblement en venant au secours de Durutte avec sa division. Pendant qu'à la droite de Ney, Durutte, Delmas combattaient entre Paunsdorf et Sellerhausen, Marmont à gauche soutenait dans le beau village de Schönfeld un combat furieux. Schönfeld était le point essentiel où notre ligne en remontant au nord venait s'appuyer à la Partha, et c'était le point que Blucher voulait enlever avec les soldats de Langeron. En quelques heures la division Lagrange perdit ce village et le reprit sept fois. Enfin elle allait succomber quand Ney vint la renforcer avec une des divisions de Souham, celle de Ricard. Une dernière fois on reprit Schönfeld. Entre Schönfeld et Selterhausen Marmont avec les divisions Compans et Friederichs formées en carré résistait à tous les assauts de la cavalerie prussienne et russe. Mais 28 mille hommes ne pouvaient pas lutter longtemps contre 90 mille, et on céda Schönfeld et Sellerhausen pour se rapprocher de Leipzig, avec la crainte de voir Bernadotte et Bubna, maintenant réunis dans la plaine de Leipzig, pénétrer par la brèche que la défection des Saxons avait opérée dans notre ligne.
[En marge: Napoléon amène au galop la cavalerie de la garde pour fermer la brèche formée dans notre ligne par la défection des Saxons.]
Heureusement un renfort considérable de cavalerie et d'artillerie arrivait au galop. C'était Nansouty avec la cavalerie et l'artillerie de la garde qui accourait, sous la conduite de l'Empereur lui-même. Le bruit de la défection des Saxons, retentissant jusqu'au quartier général, y avait soulevé tous les coeurs, et Napoléon, laissant Murat à Probstheyda pour le remplacer à la bataille du sud, qui s'était convertie en canonnade, était venu en toute hâte réparer ce malheur imprévu qui mettait le comble à nos calamités.
À cet aspect Bulow d'un côté, Bubna de l'autre, qui étaient prêts à se donner la main, formèrent chacun un crochet en arrière, pour présenter un flanc à la cavalerie de Nansouty. Nansouty les chargea à outrance, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans pouvoir renverser leur masse épaisse. Mais il arrêta court leur progrès, et là comme sur les trois faces de cet immense champ de bataille, de Leipzig à Schönfeld au nord, de Schönfeld à Probstheyda à l'est, de Probstheyda à Connewitz au sud, une canonnade de deux mille bouches à feu termina cette bataille, justement dite _des Géants_, et jusqu'ici la plus grande certainement de tous les siècles.
[En marge: Continuation de la canonnade jusqu'à la chute du jour.]
[En marge: Horrible carnage de la journée du 18.]
Tant qu'on put se voir, on tira les uns sur les autres avec une sorte de fureur, mais sans espoir de la part des coalisés de faire abandonner aux Français la ligne qu'ils avaient prise. Nos soldats demeurèrent immobiles, comme fixés à des limites qu'aucune puissance humaine ne pouvait franchir. L'admiration était dans le coeur même de leurs ennemis acharnés, et justement acharnés puisqu'il s'agissait d'affranchir leur patrie. Ce que coûta cette nouvelle bataille, l'histoire mentirait si elle voulait l'affirmer d'une manière précise. On peut seulement le conjecturer d'après ce qui resta d'hommes valides les jours suivants dans les armées belligérantes. Près de vingt mille hommes de notre côté, et de trente mille du côté des coalisés, qui étaient exposés à des feux dominants et bien dirigés, furent le nombre des victimes de cette troisième journée. Ainsi en trois jours plus de quarante mille Français, plus de soixante mille Allemands et Russes furent atteints par le feu! Ah! disons-le bien haut, en présence de cet horrible carnage, la guerre, quand elle n'est pas absolument nécessaire, n'est qu'une criminelle folie!
[En marge: La retraite immédiate était devenue inévitable après la journée du 18.]
Après cette affreuse journée, quelque glorieuse qu'eût été la résistance de notre armée, il était indispensable de battre tout de suite en retraite, et mieux eût valu certainement décamper nuitamment le 17 au soir, que de risquer la terrible bataille du 18, pour conserver quelques heures de plus une attitude victorieuse. Il n'en fallait pas moins se retirer aujourd'hui le plus promptement possible, au risque d'essuyer des pertes énormes en traversant une ville comme Leipzig, avec une armée qui après avoir été immense en personnel et en matériel, l'était encore en matériel, et n'avait pour évacuer ce qui lui restait qu'un seul pont, celui de Lindenau, long d'une demi-lieue, embrassant des bois, des marécages, plusieurs bras de rivières.
[En marge: Napoléon rentre à Leipzig pour ordonner la retraite.]
[En marge: Ses dispositions pour occuper fortement Leipzig pendant que ses corps défileront à travers l'unique pont de Lindenau.]
Napoléon, quoique souffrant cruellement au fond de son âme, mais cachant sa souffrance sous la hautaine impassibilité de son visage, quitta son poste de Probstheyda vers le soir, et se rendit à Leipzig afin de tout disposer pour une retraite immédiate. Après avoir refusé vingt-quatre heures auparavant la protection des ombres de la nuit, il fallait bien l'accepter maintenant, et soustraire à l'ennemi le plus possible de nos embarras avant l'attaque, facile à prévoir, du lendemain. Napoléon descendit dans une simple hôtellerie située au centre de la ville, et de là expédia tous ses ordres. Il prescrivit aux états-majors des divers corps de défiler toute la nuit avec le matériel, les blessés qu'on pourrait emporter, l'artillerie qu'on avait conservée tout entière, à l'exception seulement d'une vingtaine de pièces qu'une explosion avait fait perdre au combat de Möckern. Il ordonna que les corps d'armée se retirassent ensuite l'un après l'autre, ayant en tête la garde, dont deux divisions avaient déjà passé à la suite du général Bertrand. Le pont franchi, la garde devait se mettre en bataille sur le plateau de Lindenau qui domine l'Elster, et présenter à l'ennemi une arrière-garde invincible. Comme il était probable que les coalisés en voyant notre départ, voudraient se jeter sur nous, afin d'ajouter à notre passage à travers Leipzig toutes les difficultés d'un combat sanglant, il fut prescrit au 7e corps (général Reynier), qui était composé aujourd'hui de l'unique division Durutte, de disputer le faubourg de Halle au nord de la ville. La division Dombrowski devait l'aider dans cette tâche périlleuse. Marmont, avec les débris de son 6e corps et une division du 3e (Souham), devait défendre l'est de la ville, où allaient se presser Blucher et Bernadotte. Enfin Macdonald, dont le corps avait moins souffert que les autres le 18, se liant par sa gauche avec Marmont, devait, avec Lauriston et Poniatowski, protéger le côté sud contre la grande armée de Bohême. Ces corps, pendant que la garde, toute la cavalerie, les restes de Victor, d'Augereau, de Ney, décamperaient, avaient mission de disputer les faubourgs à outrance, d'y barrer les rues comme ils pourraient, puis de défiler eux-mêmes par un vaste boulevard bordé d'arbres, qui régnait autour de la ville et la séparait des faubourgs. Se repliant les uns après les autres sur cette voie, trois ou quatre fois plus large qu'une rue, ils devaient venir par le côté du couchant, gagner le pont de Lindenau, et traverser successivement les deux rivières de la Pleisse et de l'Elster. Le colonel Montfort, appelé chez Berthier, non point pour l'établissement de ponts supplémentaires auxquels il n'était plus temps de songer, mais pour certaines précautions de sûreté, reçut l'ordre de disposer une mine sous l'arche la plus rapprochée de la ville, afin de la faire sauter au moment où le dernier corps français aurait passé, et où la tête des ennemis apparaîtrait: ordre facile à donner, mais soumis quant à son exécution, Dieu sait à quels hasards! Le combat qu'on devait soutenir dans les faubourgs serait-il assez long pour que choses et hommes eussent le temps de s'écouler? Puis les corps chargés de combattre dans les faubourgs auraient-ils à leur tour le temps de se retirer, et de s'arracher des mains de l'ennemi? Enfin n'était-il pas à craindre que les coalisés, perçant sur quelques points, ne parvinssent au pont avant les derniers corps français? Et alors comment arrêter la poursuite des uns sans empêcher aussi la retraite des autres? Napoléon ne s'inquiéta d'aucune de ces questions, et en effet ne le pouvait guère, car les choses arrivées au point où il les avait amenées, le hasard allait seul décider des conséquences. D'ailleurs, tout en paraissant occupé de donner des ordres, il était occupé aussi à plonger d'un regard sinistre dans les sombres profondeurs de l'avenir, où il pouvait déjà voir non-seulement des batailles perdues, mais des empires croulants, et lui-même avec leurs ruines précipité dans un abîme!
[En marge: Ordres aux corps laissés dans les places de l'Elbe, depuis Dresde jusqu'à Hambourg.]
À ces instructions pour la retraite de Leipzig il en ajouta quelques autres destinées aux corps laissés sur l'Elbe, et réduits tous à capituler, si un miracle d'énergie et de présence d'esprit, en les réunissant sur le bas Elbe au maréchal Davout, ne leur rouvrait les portes de France actuellement fermées. Il fit prescrire au grand quartier général, duquel on était resté séparé, de s'acheminer avec les parcs sur Torgau. Il envoya des émissaires à Dresde, à Torgau, à Wittenberg, pour leur indiquer un moyen de salut, c'est que le maréchal Saint-Cyr, qui avait trente mille hommes encore, et pouvait en ne perdant pas de temps renverser tout ce qui serait sur son chemin, sortît de Dresde, se rendît à Torgau, puis à Wittenberg, puis à Magdebourg, et, ramassant successivement toutes les garnisons, allât se joindre à Davout avec soixante-dix mille hommes. En ayant cent mille à eux deux, ils pouvaient sauver encore quelques garnisons de l'Oder, et ensuite rentrer en France par Wesel à la tête de cent vingt mille soldats. Mais que de miracles pour qu'un tel ordre arrivât, fût exécuté et réussît! À peine aurait-on pu attendre ce miracle de soldats et d'officiers ayant l'élan et la confiance de la victoire! et dans ce cas même, que de milliers de blessés, quarante mille peut-être, livrés à la barbarie d'un vainqueur qu'une sorte de fanatisme patriotique aveuglait jusqu'à lui faire croire que le patriotisme dispense d'humanité.
[En marge: Défilé de tous nos corps par le pont de Lindenau pendant la nuit du 18 au 19.]
[En marge: Affreux encombrement au pont de Lindenau.]
Le défilé des divers corps dura toute la nuit du 18 au 19, et fut surtout ralenti par le passage de l'artillerie, qui était très-nombreuse, et qui avait bravement conservé ses pièces. Les malheureux blessés du 18 étaient presque tous sacrifiés d'avance, l'impossibilité de les emporter étant absolue. Mais on avait eu le temps de ramasser quelques-uns de ceux du 16, et on les traînait après soi sur les petites voitures qu'on avait pu se procurer. Cette suite de canons, de caissons, de voitures portant des blessés, formait un prodigieux encombrement, et retardait beaucoup l'écoulement des colonnes. La garde qui avait vaillamment combattu, mais qui avait l'esprit de domination des corps d'élite, prétendant passer dès qu'elle paraissait, et souvent foulant aux pieds la multitude sans armes qui obstruait les ponts, augmentait le tumulte, et provoquait contre elle des cris de haine. Le triste orgueil d'emmener cinq ou six mille prisonniers les uns faits à Dresde, les autres à Leipzig même, occasionna un nouvel embarras, car ils prirent la place de pareil nombre de blessés ou de soldats valides. Lorsque le jour fut venu, l'affluence devint encore plus grande, parce que chacun songeant à fuir après quelques heures de repos, se hâtait de regagner le temps employé à dormir. C'étaient des efforts inouïs pour entrer dans ce torrent serré qui s'écoulait vers Lindenau, et qui en certains moments finissait par s'arrêter, comme s'arrêtent faute d'espace les glaçons que charrie un fleuve près de geler. Chaque troupe nouvelle qui voulait s'introduire dans cette foule pressée, y provoquait des résistances, des cris, des combats véritables. Qu'on ajoute à ce lugubre spectacle le bruit de mille bouches à feu ayant recommencé à tonner dès le matin, et on aura une idée à peine exacte de notre horrible départ de l'Allemagne.
[En marge: Adieux de Napoléon à la famille royale de Saxe.]
Napoléon, dès que le jour commença de luire, alla présenter ses adieux à la famille de Saxe. Il lui avait rendu un moment le rêve de ses ancêtres en lui donnant la couronne de Pologne, mais à ce prix il l'avait perdue, sans le vouloir du reste, comme il s'était perdu lui-même! Et par surcroît de misère, de la seule chose impérissable en lui, la gloire, il ne laissait rien à cette malheureuse famille, tandis qu'aux Polonais qu'il avait perdus aussi, il laissait du moins une part d'honneur immortel! La cour honnête et timide de Saxe avait en effet passé au pied des autels les dix dernières années, que tant d'autres avaient passées sur les champs de bataille. Napoléon avait de grands reproches à essuyer du vieux roi, et il pouvait de son côté trouver matière à des reproches non moins graves dans la conduite tenue la veille par les soldats saxons, mais il avait un trop haut orgueil pour employer de la sorte les quelques instants qu'il avait à consacrer à son allié. Il lui témoigna ses regrets de le livrer ainsi sans défense à tout le courroux de la coalition; il l'engagea à traiter avec elle, à se séparer de la France, et lui affirma que quant à lui, en aucun temps il ne songerait à s'en plaindre. Relevant fièrement son visage grave, mais non abattu, il lui exprima l'espoir de redevenir bientôt formidable derrière le Rhin, et lui promit de ne pas stipuler de paix dans laquelle la Saxe serait sacrifiée. Après de réciproques embrassements, il quitta cette bonne et malheureuse famille, épouvantée de le voir rester si tard au milieu des dangers qui le menaçaient de tous côtés.
[En marge: Difficultés que Napoléon éprouve lui-même à passer au pont de Lindenau.]
Sorti de chez le roi, Napoléon essaya en vain de se faire jour à travers les rues de Leipzig. Il fut obligé de gagner les boulevards par un détour, et de les suivre jusqu'au pont, où la presse s'ouvrit pour lui, car bien qu'il commençât à inspirer des sentiments amers, l'admiration, la foi en son génie, l'obéissance étaient complètes encore. Il franchit les ponts, et alla vers Lindenau attendre de l'autre côté de la Pleisse et de l'Elster, que l'armée eût défilé sous ses yeux.
[En marge: Combat dans les faubourgs de Leipzig.]
[En marge: Les Français exaspérés à leur tour, repoussent violemment les assaillants.]
[En marge: Les troupes des 7e, 3e et 6e corps font un grand carnage des troupes de Sacken et de Langeron dans le faubourg de Halle.]
[En marge: On traite aussi mal les troupes de Bulow, à l'est de la ville, et les troupes de Schwarzenberg au sud.]
[En marge: Après avoir défendu longtemps les faubourgs, les troupes françaises, pour n'être pas coupées, regagnent les boulevards.]
[En marge: Encombrement toujours croissant sur les boulevards et sur le pont.]
Pendant ce temps un nouveau combat s'était engagé autour de Leipzig. Les souverains et les généraux coalisés ne pouvaient croire à leur bonheur, car c'était la première victoire que depuis le commencement du siècle ils eussent remportée sur Napoléon, et ce n'était pas même encore une victoire que celle qui venait de leur coûter tant de sang et tant d'angoisses, c'était une suite d'actions violentes, dont la dernière allait seule décider le vrai caractère. Or ce quatrième jour, ils s'attendaient à un conflit épouvantable, dont ils étaient résolus à supporter les horreurs en vrais martyrs de leur cause. Mais quelles ne furent pas leur surprise et leur joie, lorsque entre huit et neuf heures du matin, le brouillard d'automne étant dissipé, ils aperçurent l'armée française se resserrant successivement autour de Leipzig, et s'écoulant à travers l'interminable pont de Lindenau, dans les plaines de Lutzen! Ils remercièrent le ciel d'un résultat qu'ils avaient à peine osé espérer, et sur-le-champ ils ordonnèrent à leurs soldats de se jeter sur l'enceinte de Leipzig pour essayer de rendre plus difficile et plus meurtrière la retraite de l'armée française. Chacun marchant dans l'ordre de la veille, la colonne du prince de Hesse-Hombourg qui formait la gauche des coalisés, poursuivit Poniatowski dans le faubourg correspondant à la porte de Peters-Thor. La colonne du centre, celle de Kleist et Wittgenstein, se présenta devant le même faubourg, mais à une barrière placée un peu à droite, celle de Windmühlen. La colonne de droite, celle de Klenau et Benningsen, se présenta à la barrière de l'Hôpital, aboutissant à l'ancienne porte de Grimma. Bulow, du corps de Bernadotte, se dirigea sur le faubourg qui est situé entre les portes de Grimma et de Halle. Blucher, Langeron et Sacken se précipitèrent sur le faubourg de Halle, et on chargea le général d'York qui s'était reposé la veille, de se porter par le nord sur les rives de l'Elster et de la Pleisse, pour contrarier autant que possible le défilé de nos colonnes. Mais partout les coalisés rencontrèrent une résistance opiniâtre. Nos soldats étaient à leur tour aussi irrités que leurs adversaires, et se trouvaient autant humiliés de la prétention de les battre, que les Allemands l'avaient été de notre prétention de les dominer. Fiers de leur conduite dans ces journées, ils avaient le sentiment du malheur non celui de la défaite, et étaient décidés à faire payer cher leur retraite ou leur vie. Au nord et à l'est de Leipzig, dans le faubourg de Halle, les restes des 7e, 3e et 6e corps repoussèrent vigoureusement les troupes de Sacken et de Langeron. Ces braves gens postés dans un vaste bâtiment, tuèrent plus de deux à trois mille hommes avant de l'évacuer, et même quelques compagnies légères du 6e corps fondant par la porte de Halle sur les troupes qui attaquaient le bâtiment, en firent un épouvantable carnage. Marmont avec une division du 6e corps et une du 3e défendit la face de l'est contre Bulow, et quelques têtes de colonnes ayant pénétré dans la ville, il lança sur elles le 142e de ligne et le 23e léger, qui les massacrèrent presque entièrement. Macdonald, Lauriston, Poniatowski avec leurs troupes exaspérées, reçurent de même les colonnes ennemies qui se présentèrent devant les faubourgs du sud. Partout l'impatience des vainqueurs fut cruellement punie, et avec peu de pertes nous fîmes essuyer aux coalisés un immense dommage. Toutefois il fallait renoncer à soutenir longtemps ce combat, par l'impuissance non pas de résister, mais de concerter nos mouvements. Dans l'impossibilité de communiquer d'une rue à l'autre, et de discerner la direction des feux au milieu d'une effroyable canonnade qui embrassait les quatre faces de la ville, on ne savait pas si partout la résistance était également heureuse, et si on ne s'exposait pas, en tenant trop longtemps, à être devancé au pont par l'ennemi victorieux. Quelques Saxons et Badois restés dans l'intérieur de la ville, et tirant sur nos soldats en retraite, ajoutaient à la confusion. Dans les rangs de Marmont, c'est-à-dire vers l'est, on crut que du côté de Macdonald et de Lauriston, c'est-à-dire vers le sud, la ligne des faubourgs avait été forcée; vers ces deux côtés on crut la même chose pour le nord, où combattaient Reynier et Dombrowski. Dans cette crainte on se mit presque simultanément en retraite, en débouchant sur les boulevards qui séparaient les faubourgs de la ville. La presse alors y devint aussi grande que sur le pont. De chaque rue des faubourgs il arrivait des colonnes qui se repliaient en combattant, et qui venaient ajouter à l'encombrement, à tel point que l'ennemi lui-même, avec ses baïonnettes, n'aurait pas pu s'y faire jour. Le maréchal Marmont, obligé à son tour de se retirer, eut une peine extrême à pénétrer dans l'épaisseur de cette foule qui remplissait les boulevards. Heureusement pour lui quelques officiers de son corps l'ayant reconnu, saisirent la bride de son cheval, et lui faisant place à coups de sabre, l'introduisirent dans le torrent serré qui s'écoulait lentement vers les ponts.
[En marge: Catastrophe du pont de Leipzig.]
[En marge: Le colonel Montfort, qui avait mission de détruire les ponts, veut aller prendre l'ordre de l'Empereur, lorsqu'un caporal chargé de mettre le feu à la mine croit voir arriver l'ennemi, et fait sauter le pont.]
[En marge: État lamentable de vingt mille soldats, privés de tout moyen de retraite.]
[En marge: Mort de Poniatowski.]
[En marge: Macdonald sauvé par miracle.]
[En marge: Reynier et Lauriston faits prisonniers.]
[En marge: Accueil plein de courtoisie de l'empereur Alexandre au général Lauriston.]
[En marge: Dureté de l'empereur Alexandre à l'égard du roi de Saxe.]