Part 48
[En marge: Bertrand envoyé au delà de Lindenau, pour s'ouvrir la route de Mayence à travers la plaine de Lutzen.]
Du reste Napoléon connaissant cette situation, avait pris vers la fin de la journée du 17 le parti de se retirer. Malheureusement ce n'était pas, comme nous l'avons dit, une de ces retraites nocturnes, telles que l'art de la guerre autorise à les faire lorsqu'une armée a besoin de se soustraire à un ennemi supérieur, mais une retraite en plein jour, et à pas lents, qu'il voulait exécuter, de manière à conserver une attitude imposante, et à traverser sans embarras le long défilé de Leipzig à Lindenau, défilé consistant en une multitude de ponts jetés sur les bras divisés de la Pleisse et de l'Elster. À deux heures du matin en effet il était debout, expédiant ses ordres qui furent les suivants. Tous les corps qui avaient combattu au sud, c'est-à-dire Poniatowski, Augereau, Victor, Lauriston, Macdonald, la garde, les 1er, 2e, 4e, 5e de cavalerie, devaient rétrograder d'une lieue, et venir former autour de Leipzig, sur le plateau de Probstheyda, un cercle plus resserré, et dès lors à peu près invincible. Si l'ennemi les suivait, ils se précipiteraient sur lui, et le refouleraient au loin. Au nord et à l'est, Marmont qui après le combat de Möckern avait repassé la Partha, devait se concentrer de Schönfeld à Sellerhausen. Ney qui avec Reynier, arrivé dans l'après-midi du 17, formait le prolongement de la ligne de Marmont, devait replier sa droite en arrière, jusqu'à ce qu'il rencontrât la gauche de Macdonald à travers la plaine de Leipzig, et fermât ainsi le cercle que l'armée française allait décrire. Alors la liaison qui n'avait été établie entre Ney et Macdonald qu'au moyen de la cavalerie, serait établie au moyen d'une ligne continue de troupes de toutes armes occupant les villages de Paunsdorf, Melckau, Holzhausen, Liebert-Wolkwitz. Dès cet instant, au lieu d'un cercle de cinq à six lieues, on n'en formerait plus qu'un de deux lieues à peu près, et partout très-solide. À l'est et au nord, on devait comme au sud rétrograder lentement, culbuter l'ennemi trop pressant, et si on n'était pas suivi, venir à l'exemple des autres corps s'écouler à travers Leipzig par la chaussée de Lindenau. Mais cette chaussée il fallait se l'ouvrir. Margaron, le 16, avait conservé le bourg de Lindenau placé à l'extrémité des ponts de la Pleisse et de l'Elster. Napoléon confia au général Bertrand le soin de franchir Lindenau, de déboucher dans la plaine de Lutzen, d'enfoncer tout ennemi rencontré sur son chemin, et de percer jusqu'à Weissenfels sur la Saale. Il lui donna pour le renforcer la division française Guilleminot, qui avait marché précédemment sous les ordres de Reynier, avec la division Durutte, dans l'intention de placer les Saxons entre deux divisions françaises. Le général Rogniat eut ordre de partir avec les troupes du génie de la garde, afin d'aller jeter de nouveaux ponts sur la Saale, au-dessous de Weissenfels. Margaron et Dombrowski furent chargés de la défense de Leipzig. Margaron devait occuper l'intérieur, Dombrowski le dehors jusqu'à Schönfeld, où était le maréchal Marmont, et où commençait par conséquent la ligne de Ney. Comme Margaron pouvait ne pas suffire, Napoléon se priva de la division de la jeune garde commandée par Mortier, et l'envoya dans Leipzig même. Les parcs, les bagages inutiles eurent ordre de se mettre en marche immédiatement, afin d'avoir défilé lorsque les colonnes de l'armée arriveraient aux ponts. À trois heures du matin tout était en mouvement par un temps sombre et pluvieux, et les caissons qu'on brûlait ou qu'on faisait sauter faute de les pouvoir atteler, ajoutaient de sinistres lueurs et de plus sinistres détonations à cette retraite. Rien ne prouvait mieux qu'on ne voulait pas faire une retraite clandestine, et que l'orgueil mal entendu de la victoire nous restait jusque dans la défaite, défaite, il est vrai, qui n'était pas celle du champ de bataille, mais de la campagne, et celle-ci était malheureusement plus grave.
[En marge: Napoléon courant toute la nuit pour assurer l'exécution de ses dispositions.]
Napoléon après avoir expédié ses ordres était allé lui-même au faubourg de Reudnitz auprès de Ney, pour lui exprimer de vive voix ses intentions[31]. Entre autres instructions qu'il lui avait laissées, était celle de pourvoir à la sûreté du grand quartier général qui était demeuré en arrière sur la route de Düben à Leipzig. Ce grand quartier général, qui comprenait toutes les administrations, le trésor de l'armée notamment, le parc du génie, une partie du parc général de l'artillerie, l'équipage de pont, avait été conduit à Eilenbourg, et puis, ayant voulu suivre Reynier, il en avait été empêché par la présence de l'ennemi. Napoléon lui fit dire, s'il ne pouvait pas rejoindre, de se replier sur Torgau, et d'aller s'y enfermer, triste ressource qui ne devait différer sa perte que de quelques jours, à moins qu'un armistice ne vînt sauver la garnison des places.
[Note 31: Nous avons l'exposé bref mais formel de ces intentions dans une lettre du maréchal Ney au général Reynier, datée de 5 heures du matin, et dans laquelle le maréchal dit ce que Napoléon est venu faire et ordonner auprès de lui, c'est-à-dire à Reudnitz, où il avait son quartier général.]
Ces ordres expédiés, Napoléon s'était transporté à Leipzig, où il avait communiqué ses vues à ses autres généraux, et il était revenu fort matin à son bivouac, au milieu des rangs de l'armée principale qu'il n'avait pas quittés depuis plusieurs jours.
[En marge: Le colonel Montfort sollicite en vain de Berthier l'autorisation de jeter des ponts supplémentaires, afin de prévenir un encombrement sur celui de Lindenau.]
Le colonel du génie Montfort, qui remplaçait le générai Rogniat parti pour Weissenfels, avait été extrêmement frappé de la difficulté de faire défiler toute l'armée par un seul pont d'une immense longueur, celui qui va de Leipzig à Lindenau. Il avait donc proposé au prince Berthier de jeter, au-dessus ou au-dessous, d'autres ponts secondaires, qui serviraient au passage de l'infanterie, afin de réserver la chaussée principale à l'artillerie, à la cavalerie, aux bagages. Soit que Berthier, tout plein encore de la peine qu'on avait eue à parler de retraite à Napoléon, n'osât pas lui en parler de nouveau, soit (ce qui est plus probable) qu'il eût l'habitude invétérée d'attendre tout de sa prévoyance, il repoussa le colonel, en lui disant qu'il fallait savoir exécuter les ordres de l'Empereur, mais n'avoir pas la prétention de les devancer. Peut-être aussi Napoléon avait-il considéré ce cas, et n'avait-il rien voulu ordonner qui annonçât sa retraite trop longtemps à l'avance. Quoi qu'il en soit, on se réduisit volontairement au seul pont de Lindenau, ce qui dans certains cas pouvait devenir extrêmement dangereux[32].
[Note 32: Il n'est aucune circonstance de cette campagne qui ait donné lieu à plus de controverses que celle de l'existence d'un seul pont pour opérer la retraite de Leipzig. Les écrivains dont le thème ordinaire est que Napoléon en sa vie n'a commis ni une faute ni une omission, prétendent que Napoléon prescrivit à Berthier de jeter plusieurs ponts soit au-dessus, soit au-dessous de celui de Lindenau, et que Berthier n'exécuta pas cet ordre si important, lui qui ne négligeait pas les ordres les plus accessoires. Cette nouvelle assertion, tout invraisemblable qu'elle soit, pourrait être admise, en supposant que Berthier fatigué, affecté, malade (ce qu'il était alors), aurait oublié les prescriptions de Napoléon. Mais par malheur pour cette hypothèse, il y a l'assertion du colonel Montfort, qui depuis l'événement a déclaré qu'il avait adressé à Berthier les plus vives instances pour être autorisé à jeter des ponts secondaires, ce qui aurait dû suffire pour rafraîchir la mémoire du major général s'il en avait eu besoin. Il est vrai qu'on pourrait accuser le colonel Montfort, mis plus tard en jugement pour cette affaire, d'avoir imaginé cette assertion afin de s'excuser. Mais outre la bonne foi du colonel, qui ne saurait être mise en doute quand on l'a connu, j'ai de cette assertion et de son exactitude une autre preuve. Le jour même du passage si embarrassé du pont de Lindenau, c'est-à-dire le 19, le colonel Montfort au milieu de la foule qui se pressait sur le pont, s'entretenant avec le colonel du génie Lamare, lui dit avec chagrin qu'il avait la veille adressé les plus vives instances à Berthier pour être autorisé à jeter d'autres ponts, et que Berthier lui avait répondu qu'il fallait attendre les ordres de l'Empereur. Ainsi au moment même, le colonel Montfort n'ayant pas encore à se justifier devant un conseil de guerre, et avant d'avoir pu y penser, produisait le fait avec une sincérité et une spontanéité évidentes. Le fait ne peut donc pas être contesté. Or, comment admettre alors que Berthier ayant des ordres de Napoléon ne les eût pas exécutés? Ici l'invraisemblance est frappante, car il eût fallu que Berthier fût ou stupide ou traître. Or, ce vieux compagnon de Napoléon, quoique fatigué, était aussi dévoué qu'habile. Il n'y a donc qu'une supposition possible, c'est que Napoléon, ou n'y ayant pas pensé, ou, ce qui est plus probable, voulant faire une retraite pour ainsi dire _à volonté_, sans presser le pas, crut le pont de Lindenau suffisant. Probablement aussi il ne voulait pas que des préparatifs indiquant une retraite précipitée affectassent le moral des soldats. Quoi qu'il en soit, c'est la seule explication qui n'offense pas le bon sens. Il est vrai que dans ce cas il faudrait admettre que Napoléon a commis une erreur. Mais quant à nous, tout en le regardant comme un des plus grands génies de l'humanité, nous demandons, non pas à ses admirateurs, car nous sommes du nombre, mais à ses adorateurs, ce que nous ne sommes pas, la permission de croire qu'en sa vie il lui est arrivé de se tromper.]
[En marge: Bataille du 18.]
[En marge: Dès la pointe du jour, Napoléon revenu à Probstheyda, du côté du sud, voit trois grandes colonnes marchant sur la ligne plus resserrée de l'armée française.]
[En marge: Immense disproportion des forces.]
À peine Napoléon était-il retourné à Probstheyda, où il avait eu son bivouac, qu'il aperçut du haut d'un tertre sur lequel il était placé, trois grandes colonnes, mais cette fois bien plus fortes que l'avant-veille, marchant concentriquement sur sa nouvelle ligne de bataille. Vers notre droite ne s'appuyant plus à Mark-Kleeberg mais un peu en arrière à Dölitz, c'était le prince de Hesse-Hombourg, qui avec les grenadiers de Bianchi et de Weissenwolf, avec la réserve de cavalerie de Nostitz, avec le corps de Colloredo et la division légère d'Aloys Lichtenstein, s'avançait sur Poniatowski et Augereau. Au centre c'étaient Kleist et Wittgenstein, aujourd'hui réunis en une seule colonne d'attaque, et suivis des gardes russe et prussienne, qui marchaient de Wachau et de Liebert-Wolkwitz sur Probstheyda, où se trouvaient Victor et la garde. À gauche enfin c'étaient Klenau, Benningsen et Bubna, qui du bois de l'Université et de Seyffertshayn se dirigeaient sur Zuckelhausen et Holzhausen, contre Macdonald. Cette dernière colonne, ployant sa droite autour de notre ligne, venait à travers la plaine de Leipzig menacer la position de Ney, mais avec beaucoup de circonspection, car elle attendait pour s'engager que Bernadotte eût passé la Partha. Ces trois colonnes pouvaient comprendre de 55 à 60 mille hommes chacune, excepté celle de Benningsen, qui était de 70 mille environ. Pour tenir tête à ces 180 mille hommes, Napoléon avait comme l'avant-veille Poniatowski, Augereau, Victor, Lauriston, Macdonald, la garde, les 1er, 2e, 4e, 5e de cavalerie, présentant en ce moment une masse totale de 80 et quelques mille hommes. Dans l'angle formé par l'Elster et la Pleisse les coalisés avaient laissé le corps de Merveldt, et au delà de l'Elster vers Lindenau, Giulay, ce qui faisait plus de 25 mille hommes encore. Enfin Bernadotte et Blucher en avaient bien cent mille à eux deux. Ney avait à leur opposer, Marmont réduit à 12 ou 13 mille hommes, Reynier à peu près au même nombre, Souham à 13 ou 14 mille. Margaron avec le duc de Padoue et Dombrowski n'en avaient pas plus de 12 mille. C'étaient donc 130 et quelques mille hommes opposés à 300 mille. Bertrand avec 18 mille était en route pour Weissenfels. Mortier l'appuyait avec deux divisions de la jeune garde.
[En marge: Lente retraite des troupes françaises pour prendre une position plus resserrée.]
Toutes les colonnes de Napoléon en se retirant avaient laissé de fortes arrière-gardes répandues en tirailleurs, lesquels disputaient le terrain pied à pied, et ne le cédaient qu'après avoir causé de grandes pertes à l'ennemi. En arrière de Wachau et de Liebert-Wolkwitz, à la bergerie de Meusdorf située en avant de Probstheyda, on ne se retira pas sans couvrir la terre de cadavres prussiens et russes. À Zuckelhausen, à Holzhausen, où se trouvait le corps de Macdonald, on tint tête à la division prussienne de Ziethen, et aux Autrichiens de Klenau, et on leur tua beaucoup de monde avant de rétrograder sur Stötteritz. Cette dernière position une fois prise par Macdonald, notre nouvelle ligne de bataille était la suivante. Des bords de la Pleisse, c'est-à-dire de Dölitz à Probstheyda, elle formait une ligne continue, se repliait à angle droit vers Probstheyda, remontait au nord jusqu'au bord de la Partha, par Stötteritz, Melckau, Schönfeld, où étaient Macdonald, Reynier, Marmont.
[En marge: Après avoir lentement rétrogradé, les Français s'arrêtent de Dölitz à Probstheyda.]
Probstheyda était donc l'angle saillant que l'ennemi devait emporter, et où Napoléon était bien décidé à tenir opiniâtrement. Outre Victor qui gardait Probstheyda, il y avait en arrière Lauriston qui se liait à Macdonald, la garde et la cavalerie. Jusqu'au moment où ils parvinrent à la ligne des positions que Napoléon voulait conserver, les coalisés ne rencontrèrent que des arrières-gardes, qui disputaient le terrain, mais finissaient par l'abandonner. Arrivés devant Dölitz, Probstheyda, Stötteritz, ils trouvèrent des lignes immobiles, imposantes, et qu'il y avait peu de chance de faire céder. Toutefois ils l'essayèrent avec une sorte d'énergie désespérée.
[En marge: Violente attaque du prince de Hesse-Hombourg sur Dölitz, et défense héroïque de Poniatowski.]
[En marge: On cède un peu de terrain jusqu'à Connewitz, pour prendre une position inexpugnable.]
La colonne du prince de Hesse-Hombourg se jeta sur Dölitz, l'emporta, le perdit, le reprit, le perdit de nouveau. C'était Poniatowski et Augereau fort épuisés, ne comptant pas dix mille hommes à eux deux, qui défendaient ce point. Le prince de Hesse-Hombourg y fut gravement blessé, et remplacé aussitôt par le général Bianchi. Nous fûmes obligés d'abandonner toutefois un peu de terrain, et de venir nous placer à Connewitz, derrière une ligne d'eau alternativement stagnante ou courante, qui allait de Probstheyda à Connewitz se jeter dans la Pleisse. Avant de s'y retirer, notre cavalerie exécuta de superbes charges, repoussa plusieurs fois celle des Autrichiens, et puis se replia avec l'infanterie derrière le ruisseau dont il vient d'être parlé. Une fois à Connewitz, Poniatowski et Augereau s'y établirent invinciblement. Oudinot avec les deux divisions de la jeune garde qui restaient (on a vu que les deux autres étaient sous Mortier à Leipzig), se posta derrière le ruisseau, de Connewitz à Probstheyda, la cavalerie rangée dans les intervalles de l'infanterie. Une partie de l'artillerie de la garde se mit en batterie, et foudroya les masses ennemies. Plusieurs fois les Autrichiens voulurent franchir l'obstacle, et chaque fois on les fit mourir au pied de la position. Le corps de Merveldt commandé par Sederer, et placé de l'autre côté de la Pleisse, sur le terrain bas et boisé que la Pleisse et l'Elster traversent en tous sens, renouvelait ses attaques de l'avant-veille contre notre droite, dans l'intention de la tourner. Il ne put nous envoyer que des boulets qu'on lui rendit avec usure.
[En marge: La canonnade s'étend, et embrasse bientôt les quatre faces du champ de bataille de Leipzig.]
Il était midi, le canon retentissait au nord, ce qui annonçait que Blucher et Bernadotte entraient en action, et ce qui faisait trois batailles livrées en même temps. De plus il y en avait presque une quatrième, car sur notre droite, au delà de la Pleisse et de l'Elster, dans la plaine de Lutzen, on entendait le canon de Bertrand aux prises avec Giulay pour s'ouvrir la route de Weissenfels. Cette épouvantable étendue de carnage ne troublait pas plus le visage de Napoléon que le coeur de nos soldats, exaltés pour ainsi dire par cette solennité d'une bataille sans égale dans l'histoire, car depuis trois jours cinq cent mille hommes se disputaient dans les plaines de Leipzig l'empire du monde. Jamais on n'avait vu pareil nombre d'hommes sur un même champ de bataille.
[En marge: En entendant le canon de Blucher et de Bernadotte, le prince de Schwarzenberg veut tenter une attaque décisive sur Probstheyda, qui forme l'angle saillant de notre position.]
[En marge: Combat effroyable autour de Probstheyda.]
Le canon de Blucher et de Bernadotte fut pour l'armée du prince de Schwarzenberg le signal d'une attaque furieuse contre le point décisif de Probstheyda. Déjà Kleist et Wittgenstein formant la colonne du centre, s'étaient avancés, Kleist avec les trois divisions prussiennes Klüx, Pirch et prince Auguste, Wittgenstein avec les divisions russes Eugène de Wurtemberg et Gortschakoff, suivies des réserves. Arrivés devant la position, les Prussiens qui toujours briguaient la tête des attaques, par la raison fort honorable pour eux qu'il s'agissait dans cette lutte terrible d'affranchir l'Allemagne, s'élancent les premiers, et au pas de charge, sur Probstheyda. Drouot, rangé en avant de Probstheyda, les attend avec l'artillerie de la garde, Victor avec son infanterie. Il fallait gravir un terrain incliné en forme de glacis. Drouot les laisse arriver, puis les couvre de mitraille, et les précipite confusément les uns sur les autres. Pourtant, animés d'une véritable rage patriotique, ils se remettent en rang, marchent une seconde fois sur Probstheyda et parviennent à y entrer. Mais Victor, avec ses divisions décimées, les charge à la baïonnette, et les arrête. Après les avoir arrêtés il les pousse dehors, et notre artillerie les mitraille de nouveau. Les trois divisions prussiennes, horriblement traitées, vont se reformer à quelque distance, au bas du glacis sur lequel s'élève Probstheyda. Napoléon fait avancer Lauriston, et lui-même sous une grêle de boulets range par derrière, en colonnes profondes, les deux divisions de la vieille garde, Friant et Curial, seule réserve qui lui reste. Ces beaux grenadiers, avec leurs énormes bonnets à poil, immobiles sous les boulets, sont placés comme deux puissants arcs-boutants derrière Lauriston et Victor. On s'attend à une nouvelle attaque, et on se promet de la recevoir comme la précédente.
[En marge: Attaques réitérées et toujours repoussées.]
En effet, les trois divisions prussiennes ayant un moment repris haleine et resserré leurs rangs, sont rejointes par les divisions russes de Wittgenstein, et d'un même mouvement se reportent en avant, toujours accablées par la mitraille de Drouot. Elles se précipitent toutes ensemble sur Probstheyda, l'enveloppent, y pénètrent, et semblent cette fois devoir en rester maîtresses. Mais Victor quoique avec des troupes épuisées, Lauriston avec les siennes que la bataille du 16 a réduites des deux tiers, fondent à la baïonnette sur les Prussiens et les Russes réunis, combattent corps à corps, puis par un suprême effort refoulent les assaillants hors du village, et les culbutent sur la déclivité du terrain, où notre artillerie, profitant de cette nouvelle occasion, les couvre encore de mitraille.
Tandis qu'on résiste ainsi de face, un autre ennemi se présente par la gauche, c'est la division prussienne Ziethen, qui ayant avec les Autrichiens de Klenau fait une tentative infructueuse sur Stötteritz, s'est rabattue sur Probstheyda. Mais une partie de l'artillerie de Drouot, établie sur le côté gauche du village, la reçoit en flanc, et la repousse par le feu seul de ses canons.
[En marge: Après avoir perdu douze mille hommes en deux heures, le prince de Schwarzenberg se décide à convertir le combat en une longue canonnade.]
Après ces tentatives, le prince de Schwarzenberg ayant déjà plus de douze mille hommes hors de combat, ne pouvait plus se flatter d'emporter une position que la valeur de nos soldats rendait inexpugnable. Il se décida, comme l'avant-veille, à procéder contre l'armée française par voie de resserrement successif. On avait le 16 resserré Napoléon sur Leipzig, et on l'avait amené le 18 à se retirer à une lieue en arrière. On achèverait le 19 de l'acculer dans Leipzig même, en donnant la main à Bernadotte et à Blucher. Le prince généralissime résolut dès lors d'occuper de son côté la journée par un combat d'artillerie, et pour le soutenir avec moins de désavantage, il rétrograda quelques centaines de pas sur un terrain légèrement élevé, et dont l'élévation faisait face à celle de Probstheyda. Là, placé vis-à-vis des Français, il se mit à échanger avec eux l'une des plus épouvantables canonnades qu'on ait jamais entendues.
Pendant ce temps Benningsen, opposé à notre gauche qui de Probstheyda remontait au nord jusqu'à Leipzig, avait essayé d'aborder Melckau, mais moins hardiment que Schwarzenberg, parce qu'il attendait Bernadotte et Blucher avant de s'engager sérieusement. Quant à ceux-ci, voici ce qui avait eu lieu de leur côté.
[En marge: Combat à l'est et au nord contre Bernadotte et Blucher.]
[En marge: Passage de la Partha par Blucher et Bernadotte.]
Après avoir refusé de voir Bernadotte, Blucher avait fini par accepter une entrevue avec lui le matin à huit heures, et ils étaient convenus de franchir la Partha, mais Bernadotte n'y avait consenti qu'à condition que Blucher lui prêterait 30 mille hommes, ce que celui-ci avait promis en se mettant à la tête de ces trente mille hommes qui étaient ceux de Langeron. En effet pendant que Sacken et York, restés de l'autre côté de la Partha, tout à fait au nord de Leipzig, échangeaient des boulets avec Dombrowski et Margaron, Blucher avait passé la Partha au plus près, c'est-à-dire vers Neutzsch, puis se portant à l'est de Leipzig, était descendu sur Schönfeld, où la seconde division de Marmont était établie. Marmont avec ses deux autres divisions, Ney avec Souham et Reynier, avaient opéré une conversion en arrière, pour venir par Sellerhausen relier leur droite avec Macdonald qui était à Stötteritz. Quant à Bernadotte, exécutant un long circuit pour traverser la Partha le plus loin possible des Français, il était allé la franchir à Taucha, et les Prussiens en tête, s'était avancé en face de Reynier, par Heiterblick. Tels avaient été les mouvements des uns et des autres dans le courant de la matinée, pendant le terrible combat de Probstheyda.
[En marge: Position de Reynier, Souham et Marmont sous le maréchal Ney.]
[En marge: Indigne défection des Saxons.]