Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 43

Chapter 433,440 wordsPublic domain

[Note 25: Les tristes flatteurs qui pendant son règne ont contribué à perdre Napoléon, et qui depuis sa chute ont plus d'une fois compromis sa mémoire, ont attribué à la défection de la Bavière tous les désastres qui ont signalé la fin de la campagne de 1813. C'est parce que Napoléon est revenu sur Leipzig, disent-ils, au lieu de descendre sur Magdebourg et Hambourg, pour prendre position sur le bas Elbe, qu'il a succombé. Ils prouvent en disant cela qu'ils n'ont ni connu la partie la plus importante des documents de cette époque, ni même interprété selon leur vrai sens ceux de ces documents qu'ils avaient sous les yeux. Ce n'est pas à cause de la défection de la Bavière que Napoléon est revenu de Düben sur Leipzig, car c'eût été un bien faible motif pour un capitaine tel que lui. Il est revenu, comme nous l'avons raconté, pour rester toujours interposé entre l'armée de Bohême et les armées de Silésie et du Nord, et il ne le pouvait qu'en se portant sur Leipzig avant que Blucher eût le temps d'y arriver. Il y a, indépendamment de ces raisons qui sont de simple bon sens, des raisons de fait invincibles dans les lettres mêmes de Napoléon. C'est le 12 au matin qu'il changea de détermination et renonça au mouvement sur Berlin pour le mouvement sur Leipzig; or, le 13 il ne connaissait pas encore la défection de la Bavière, car racontant à M. de Bassano, qui était à Eilenbourg, l'arrestation du secrétaire de M. Pozzo di Borgo, et sa conversation avec ce secrétaire, il dit que les coalisés comptaient beaucoup sur la Bavière, sans être certains cependant d'avoir terminé avec elle. Le 13 Napoléon ne savait donc pas encore ce qui en était de la Bavière, et c'est le 12 que ses ordres de marcher sur Leipzig avaient été donnés. Enfin il est constaté par la correspondance diplomatique de M. Mercy d'Argenteau que ce ministre ne connut que le 9 octobre le traité signé à Munich le 8, que ses dépêches annonçant cette nouvelle furent interceptées et ne parvinrent point à Napoléon. Dans l'état des communications, ces dépêches obligées d'aller jusqu'à Francfort ou Mayence pour prendre la route de la grande armée, ne seraient certainement pas arrivées avant le 12 à Düben, quand même elles n'auraient pas été interceptées. Voilà des faits positifs et incontestables. Le 14 on n'avait à Leipzig que des bruits vagues, venant des coalisés qui savaient ce qui s'était passé entre eux et la Bavière, et qui l'ébruitaient par la joie qu'ils en éprouvaient. Napoléon n'avait donc pu se porter sur Leipzig à cause de la défection de la Bavière, puisqu'il l'ignorait. On s'est fondé pour répandre cette fausseté sur une assertion du _Moniteur_ de cette époque, qui prétend que la défection de la Bavière avait contraint Napoléon de revenir sur Leipzig. On vient de voir par les preuves matérielles que nous avons rapportées, que l'assertion est radicalement fausse. Mais voici le motif de Napoléon pour dissimuler la vérité en cette circonstance. Cherchant pour le public une explication palpable de la manoeuvre qui l'avait ramené sur Leipzig, et dont le résultat avait été si désastreux, il imagina cette raison de la défection de la Bavière, qui était frappante pour les ignorants, et qui lui servait à masquer ce qu'on pouvait croire une faute, comme pour 1812 il avait imaginé de dire que le froid était cause de nos malheurs, et pour Kulm que Vandamme avait manqué à ses instructions. Mais Napoléon, en se justifiant ainsi devant les ignorants, se calomniait devant les gens instruits. Si en effet il eût été certain que la route de Mayence allait se fermer par la défection de la Bavière, c'eût été une raison de plus de descendre sur Magdebourg et Hambourg, au lieu de remonter sur Leipzig, puisqu'il se serait assuré ainsi la route bien meilleure et encore libre de Wesel. Mais Napoléon désespérant de faire comprendre à la masse du public comment il avait été forcé à la suite des plus savantes manoeuvres de revenir sur Leipzig, adopta une assertion spécieuse, facile à saisir par tout le monde, et la donna dans les nouvelles officielles, aux dépens de la vérité et de sa propre gloire. Heureusement la vérité triomphe toujours avec le temps, car il y a tôt ou tard des gens qui l'aiment et savent la trouver, et tantôt elle condamne, tantôt même elle justifie ceux qui ont eu la maladresse de la cacher. Souvent en effet elle vaut mieux pour eux que les mensonges qu'ils ont inventés pour se justifier.]

[En marge: La confiance de Napoléon est loin encore d'être ébranlée.]

[En marge: Résolution de mettre l'infanterie sur deux rangs.]

Cette situation, qui d'heure en heure semblait présenter un aspect plus sinistre, n'échappait pas à Napoléon, mais elle était loin de le troubler. L'idée d'être vaincu par les généraux et les soldats de la coalition ne pouvait entrer dans son esprit. Ses généraux avaient été battus quatre fois dans cette campagne, et lui jamais, ni dans celle-ci, ni dans aucune autre. Après avoir livré plus de cinquante batailles rangées, ce qui n'était arrivé encore à aucun capitaine, ni ancien ni moderne, il n'en avait pas perdu une seule. Il trouvait sans doute ses soldats jeunes pour les fatigues, mais il ne les avait jamais vus plus braves; il sentait sa prodigieuse clairvoyance qui lui donnait tant d'avantage sur ses ennemis, comme on sent l'excellence de sa vue en l'exerçant continuellement sur les objets; il ne doutait donc pas de gagner une, même deux et trois batailles. Son espérance était de vaincre d'abord Schwarzenberg le premier jour, puis Blucher le second, et de sortir ainsi de l'espèce de réseau dans lequel on cherchait à l'enfermer. Toutefois son infériorité numérique par rapport à l'ennemi lui semblait bien grande, car il ne pouvait pas se flatter de réunir 200 mille combattants, et ses adversaires devaient en avoir plus de 300 mille s'ils parvenaient à se joindre. Prévoyant cette difficulté, il avait prescrit une disposition à laquelle il avait pensé bien des fois, c'était de placer l'infanterie sur deux rangs au lieu de trois. Il prétendait que le troisième rang ne servait ni pour les feux ni pour les charges à la baïonnette, et il ne voulait pas s'avouer à lui-même que le troisième rang, s'il ne pouvait ni tirer ni charger à la baïonnette, soutenait cependant les deux autres, leur imprimait de la solidité, et les recrutait après une action meurtrière. Mais dans la détresse où il se trouvait, la chose était bonne à essayer si elle n'était pas bonne à professer.

[En marge: Curieux entretien de Napoléon avec ses lieutenants pendant une partie de la nuit du 14 au 15.]

Enfermé pendant cette soirée dans un appartement chauffé suivant la coutume allemande, et appuyé à un grand poêle, il eut avec Berthier, Murat, Marmont et plusieurs de ses généraux, un entretien long, familier et significatif. Il soutint la formation de l'infanterie sur deux rangs, et dit que pour le lendemain au moins elle aurait un grand effet, celui de donner à l'armée française l'apparence d'être d'un tiers plus forte, l'ennemi ignorant la nouvelle disposition qu'il venait de prescrire. On disserta sur ce sujet, puis on parla de la possibilité de juger à l'oeil de la force d'une armée sur le terrain, et Napoléon affirma qu'avec sa vieille expérience il n'était pas sûr de ne pas se tromper d'un quart au moins. Tout à coup on annonça Augereau, qu'il n'avait pas encore vu, car ce maréchal venait à peine de rejoindre le quartier général.--Ah! vous voilà, s'écria-t-il, arrivez donc, mon vieil Augereau; vous vous êtes bien fait attendre.--Puis, sans aigreur ni blâme, même avec un ton amical mais triste: Vous n'êtes plus, lui dit-il, l'Augereau de Castiglione!--Si, répondit le maréchal, je serai encore l'Augereau de Castiglione quand vous me rendrez les soldats d'Italie.--Cette repartie n'irrita pas Napoléon, mais il insista, se plaignant d'une sorte de défaillance générale autour de lui. Par un penchant, fort ordinaire aux hommes, de s'en prendre de leurs malheurs plus volontiers aux autres qu'à eux-mêmes, il accusa tout le monde, d'ailleurs très-doucement. Il commença par ses frères, comme s'ils avaient été exclusivement coupables de ce qui se passait dans leurs États, et qu'il n'eût été pour rien dans leurs mésaventures. Il se plaignit de Louis qui, de la Suisse où il s'était retiré, lui redemandait la Hollande, de Jérôme qui venait de perdre Cassel, de Joseph qui venait de perdre l'Espagne. Puis il ajouta que son malheur avait été de trop faire pour sa famille, que son beau-père l'empereur François le lui avait reproché plus d'une fois, qu'il le reconnaissait maintenant, mais trop tard.--Vous-même, dit alors Napoléon en s'adressant à Murat avec une franchise de langage singulière, mais que la complète absence d'aigreur rendait supportable, vous-même n'avez-vous pas été prêt à m'abandonner?--Murat repoussa bien loin cette imputation, en disant qu'il avait toujours eu des ennemis cachés, appliqués à le desservir auprès de son beau-frère.--Oui, oui, répondit Napoléon avec un ton tellement affirmatif qu'on voyait bien qu'il avait tout su, ou tout deviné: vous avez été prêt à faire comme l'Autriche, mais je vous pardonne. Vous êtes bon, vous avez un fonds d'amitié pour moi, et vous êtes un vaillant homme; seulement j'ai eu tort de vous faire roi. Si je m'étais contenté de vous faire vice-roi comme Eugène, vous auriez agi comme lui; mais roi, vous songez à votre couronne plus qu'à la mienne.--Ces vérités, adoucies par le ton, émurent fort les assistants, et formèrent le sujet de la conversation jusque bien avant dans la nuit. Ensuite, avec une sorte de résignation supérieure, et des témoignages affectueux, Napoléon quitta ses lieutenants, en leur disant qu'il fallait se préparer tous à se bien battre, car on aurait affaire à forte partie le lendemain, et la bataille prochaine déciderait de leur sort, du sien, de celui de la France.

Ce triste retour sur le passé fut le seul signe que Napoléon donna de ses sombres pressentiments, car du reste il était calme, tranquille, résolu, comme si les circonstances eussent été celles qui avaient précédé Austerlitz ou Friedland[26].

[Note 26: Je n'ai pas besoin de répéter, après l'avoir dit tant de fois, que je ne rapporte les entretiens de Napoléon que lorsque j'ai la preuve authentique de leur parfaite exactitude, et je ne reproduis celui-ci que parce qu'il me semble avoir une singulière signification à la veille de la bataille de Leipzig. Il prouve que déjà une tristesse confuse se faisait jour dans l'âme de Napoléon. Cet entretien eut un témoin, M. Jouanne, l'un des secrétaires de confiance de Napoléon, homme respectable et digne de toute créance, qui se trouvant là pour écrire divers ordres sous la dictée de Napoléon, entendit l'entretien que nous venons de rapporter et en consigna sur-le-champ le souvenir par écrit. C'est sur ce document conservé par M. Jouanne que j'ai retracé cette conversation, en résumant les choses, et en leur donnant seulement la forme du style historique, qui n'admet pas toutes les familiarités du langage, et qui n'a pas besoin pour être vrai de rapporter jusqu'à des locutions soldatesques, que les mémoires particuliers peuvent seuls se permettre de reproduire.]

[En marge: Le 15 au matin, Napoléon monte à cheval pour passer la revue du champ de bataille.]

Le lendemain matin Napoléon monta de très-bonne heure à cheval, afin d'inspecter le champ de bataille, ne voulant pas prendre l'initiative de l'action à cause de ses corps restés en arrière, et imaginant bien que l'ennemi ne la prendrait pas s'il ne la prenait pas lui-même. Ce soin était urgent, car ce champ de bataille, immortalisé par notre bravoure et nos malheurs, avait besoin d'être étudié dans son immense étendue, pour qu'ayant acquis une entière connaissance des lieux, Napoléon pût commander là même où il ne serait pas de sa personne. Il se porta d'abord au sud de Leipzig, vers le côté où Murat s'était établi en se retirant devant l'armée de Bohême.

[En marge: Description des environs de Leipzig.]

La Pleisse et l'Elster, comme la Saale, comme la Mulde, descendent des montagnes de la Bohême (voir les cartes n{os} 58 et 60), traversent toute la Saxe en coulant à peu près dans le même sens, jusqu'à ce que séparées ou confondues elles aillent tomber dans l'Elbe qui les recueille en passant. Un peu au-dessus de Leipzig la Pleisse et l'Elster, assez rapprochées l'une de l'autre, et divisées en une multitude de bras, finissent par se réunir au-dessous de cette ville, puis se détournent un peu à gauche, et vont se confondre dans la Saale, avec laquelle elles coulent vers l'Elbe en suivant une direction presque parallèle au cours de la Mulde. Voici donc quel était le mouvement des diverses armées. Le prince de Schwarzenberg ayant débouché des montagnes de la Bohême avec la grande armée des trois souverains, était arrivé sur Leipzig en descendant entre la Mulde, la Pleisse et l'Elster. Napoléon au contraire venant à sa rencontre du bas Elbe, avait remonté ces rivières jusqu'à Leipzig même. Le prince de Schwarzenberg avait sa gauche à la Pleisse et à l'Elster, et sa droite dans les plaines faiblement accidentées des environs de Leipzig. Quant à Napoléon, il avait sa gauche dans ces mêmes plaines, et sa droite aux deux rivières. Fortement adossé à Leipzig, et occupant bien cette ville, il avait la prétention de tenir Blucher et même Bernadotte entièrement séparés de Schwarzenberg. En effet Blucher ne pouvant traverser Leipzig, que nous occupions, était forcé de se détourner ou à droite ou à gauche pour rejoindre la grande armée de Bohême. Pour se détourner à droite (droite de Blucher) il lui fallait franchir un obstacle de grande importance, c'étaient la Pleisse, l'Elster, la Saale réunies, couvrant de leurs mille bras une vallée boisée, large de plus d'une lieue, et derrière laquelle il aurait pu trouver les Français, notamment Augereau, qui s'avançait par la route de Lutzen après avoir battu Platow et Thielmann. Si au contraire il eût cherché à se détourner à gauche, il aurait rencontré à travers la vaste plaine de Leipzig l'armée française revenant de Düben, et se serait exposé aux plus grands périls. Dès lors il avait l'armée française comme une muraille entre lui et Schwarzenberg. Il suffisait donc que Napoléon arrêtât Schwarzenberg au sud de Leipzig, Blucher au nord, pour les empêcher de se réunir, et s'il parvenait à battre l'un, puis à se reporter sur l'autre, il était possible qu'il triomphât alternativement de tous deux, surtout Bernadotte étant fort éloigné, et rien encore ne prouvant qu'il dût arriver. Napoléon sachant Schwarzenberg le plus rapproché, voulait d'abord avoir affaire à lui, réservant le combat avec Blucher pour le lendemain.

[En marge: Description du champ de bataille au sud, entre Liebert-Wolkwitz et Wachau.]

Il commença donc sa revue par le sud, c'est-à-dire par le champ de bataille où il s'attendait à rencontrer le prince de Schwarzenberg. (Voir la carte nº 60.) La Pleisse et l'Elster, tantôt confondues, tantôt séparées, et embrassant un large terrain, marécageux et boisé, coulaient, avons-nous dit, de la Bohême sur Leipzig, c'est-à-dire du sud au nord. Napoléon devait naturellement y appuyer sa droite, comme Schwarzenberg sa gauche, et l'appui était solide, car le lit des deux rivières n'était pas facile à traverser. D'ailleurs ce lit traversé, il aurait fallu gravir un terrain assez élevé pour déboucher par derrière notre droite dans la plaine de Leipzig. Sur son front Napoléon avait pour champ de bataille un terrain peu accidenté, et dont quelques villages formaient à peine les moyens de défense. En partant de Mark-Kleeberg sur la Pleisse, en passant par Wachau et allant finir à Liebert-Wolkwitz, une légère dépression de terrain servant d'écoulement aux eaux vers la Pleisse, séparait notre ligne de celle de l'ennemi. Tel quel, ce vallon, si on peut l'appeler ainsi, était l'obstacle de terrain que nous allions nous disputer avec acharnement. À sa gauche enfin, Napoléon avait la vaste plaine de Leipzig, semée de gros villages, et à peine sillonnée par une très-petite rivière, la Partha, qui, naissant à quelque distance de Liebert-Wolkwitz, allait après de nombreux circuits tomber derrière nous dans la Pleisse, à travers un faubourg de Leipzig. Napoléon de ce côté était presque sans appui, mais la présence de ses colonnes arrivant de Düben devait contenir l'ennemi, et l'empêcher de s'y risquer. Murat ayant pris position au sud, avait établi à Mark-Kleeberg sur la Pleisse Poniatowski, à Wachau Victor, à Liebert-Wolkwitz Lauriston, et dans les intervalles le 4e de cavalerie (cavalerie polonaise), et le 5e sous Pajol, dans lequel on avait fondu les dragons d'Espagne.

De l'autre côté de cette espèce de vallon, on apercevait en face de nous Kleist et Wittgenstein, entre Gross-Pössnau, Gülden-Gossa, Cröbern, avec les gardes russe et prussienne pour réserve. L'armée autrichienne était partie à notre droite, entre la Pleisse et l'Elster, s'avançant dans l'angle formé par ces rivières, et menaçant le pont de Dölitz, partie à notre gauche, en avant d'un bois dit de l'Université, vis-à-vis de Liebert-Wolkwitz, et devant tendre plus tard la main vers Blucher à travers la plaine de Leipzig, si nous perdions du terrain et si les coalisés en gagnaient.

[En marge: Distribution des troupes au sud de Leipzig pour tenir tête à l'armée de Bohême entre Liebert-Wolkwitz, Wachau et Mark-Kleeberg.]

Napoléon approuva complétement la position prise par Murat. Il résolut de disputer énergiquement la ligne de Liebert-Wolkwitz à Wachau et Mark-Kleeberg, pour cela de doubler les trois corps de Murat, en plaçant Augereau à droite près de Mark-Kleeberg, la garde et la cavalerie de Latour-Maubourg au centre à Wachau, Macdonald avec la cavalerie de Sébastiani à gauche, au delà de Liebert-Wolkwitz, afin d'empêcher que notre aile gauche ne fût débordée, et d'essayer même, comme on le verra bientôt, de déborder l'aile droite de l'ennemi. Les Autrichiens s'avançant entre la Pleisse et l'Elster sur le pont de Dölitz, Napoléon pour n'être pas tourné par sa droite, y plaça la brigade Lefol, tirée des troupes qui formaient la garnison de Leipzig. Après les combats qu'on avait livrés, les marches qu'on avait exécutées dans la boue, les corps de Lauriston, Victor, Poniatowski, Pajol, amenés par Murat, pouvaient monter à 38 mille hommes, Augereau et Lefol à 12 mille, la garde à 36 mille, Latour-Maubourg à 6 mille, Macdonald et Sébastiani à 22 mille, ce qui faisait environ 114 à 115 mille hommes opposés à 160 mille. Mais en manoeuvrant bien, en se battant énergiquement, toutes choses dont il n'y avait pas à douter, en se servant par exemple de quelques-uns des corps restés en arrière sous Ney, on pouvait renforcer Macdonald de 25 ou 30 mille hommes, puis se rabattre en masse par la gauche sur la droite de Schwarzenberg, et précipiter celui-ci dans la Pleisse. C'était en effet le projet de Napoléon si les corps actuellement en marche n'étaient pas indispensables au nord contre Blucher et Bernadotte.

Cette revue du terrain terminée et ces dispositions arrêtées, Napoléon revint par la gauche au faubourg de Reudnitz. Il parcourut les bords de cette petite rivière de la Partha, qui roule, comme nous venons de le dire, ses faibles eaux dans une cavité du terrain à peine sensible, et passant par Taucha, Schönfeld, va les verser dans la Pleisse, au nord de Leipzig, à travers le faubourg de Halle. Là, si on se joignait de plus près, pouvait s'offrir un peu en arrière de notre gauche un nouveau champ de bataille; mais il n'y avait pas à s'en occuper, l'ennemi n'osant pas encore s'y montrer, et nous n'ayant que de la cavalerie à y mettre.

[En marge: Position de Möckern au nord de Leipzig, propre à arrêter Blucher.]

Ce n'était pas assez que d'avoir tout disposé pour résister à la grande armée de Bohême; il fallait songer aussi à tenir tête à Blucher, qu'on devait s'attendre à voir paraître d'un moment à l'autre au nord de Leipzig. Heureusement se trouvait de ce côté, en dépassant la Partha, une position assez avantageuse, s'étendant du village de Möckern à celui d'Euteritzsch, barrant la route de Halle à Leipzig, et présentant un terrain large, élevé, appuyé d'un côté à la Pleisse et à l'Elster, de l'autre à un gros ravin, et où un corps pouvait se déployer à l'aise, en ayant sur l'ennemi qui arrivait de Halle un fort commandement. Obligé d'abandonner cette position, on avait la ressource de se replier derrière la Partha, et d'aller s'adosser à Leipzig, en avant du faubourg de Halle.

[En marge: Marmont avait pris position à Möckern.]

C'est là que Marmont, n'ayant cessé d'observer Blucher pendant la marche de nos troupes, était venu se placer pour le combattre au besoin. Napoléon approuva la position que Marmont avait prise, et lui recommanda de s'y maintenir. Ney, avec Bertrand, Souham, Reynier, Dombrowski, tous retardés par la destruction des ponts de la Mulde et de l'Elbe, devait se ranger à la droite de Marmont, puis à mesure qu'il arriverait se replier autour de Leipzig, du nord au sud, et se relier à travers la plaine qu'arrose la Partha, avec la gauche de Murat. Ces dernières troupes venues, le cercle autour de Leipzig serait entièrement fermé.

[En marge: Précautions prises pour garder la ville de Leipzig et la route de Lutzen qui était celle de Mayence.]