Part 38
Ce n'était pas, on le pense bien, auprès de Blucher et de ses amis que devait fermenter avec moins de force la pensée de faire aboutir la campagne actuelle à un résultat prochain et décisif. Blucher et ses officiers, tout fiers d'avoir ramené les Français du Bober sur l'Elbe, brûlaient du désir d'arriver à un dénoûment, et ils étaient prêts à tout braver pour y parvenir. Dès les premiers jours de septembre Blucher avait envoyé en Bohême un personnage de confiance, pour sonder les officiers prussiens qui entouraient le roi, et susciter chez eux l'idée d'une grande opération sur les derrières de Napoléon. Cet émissaire les avait trouvés fort disposés à en finir, remplis toutefois de l'idée que nous avons exposée, et consistant à transporter Blucher lui-même en Bohême pour descendre sur Leipzig avec les deux armées de Bohême et de Silésie réunies. Mais Blucher et ses amis du _Tugend-Bund_ dont il était entouré, avaient trop le goût de l'indépendance pour se placer volontiers sous l'autorité directe de l'état-major des souverains. Ils avaient toutefois pour résister à ce qu'on leur proposait des raisons meilleures que leur goût d'indépendance. Il était difficile en effet que l'armée de Silésie parvînt à dérober assez complétement sa marche à Napoléon, pour qu'elle pût remonter en Bohême, traverser les montagnes, et en longer le pied jusqu'à Toeplitz, sans attirer sur elle quelque coup redoutable. Cependant comme il fallait tôt ou tard que Blucher, s'il ne voulait pas se morfondre inutilement devant Dresde, exécutât une manoeuvre hardie ou sur le bas Elbe, ou sur le haut, la raison alléguée n'était pas sans réplique. L'état-major de Silésie en donna une encore plus forte, et à laquelle il était difficile de répondre. Les nouvelles qu'on avait de l'armée du Nord étaient des moins satisfaisantes. Les généraux russes et prussiens, mais surtout les prussiens, placés sous le prince de Suède, se plaignaient de son inaction pendant les batailles de Gross-Beeren et de Dennewitz. Ils l'accusaient formellement ou d'une prudence approchant de la faiblesse, ou d'une infidélité approchant de la trahison. Ils soutenaient que dans ces deux circonstances il avait tout laissé faire aux généraux prussiens, que les sachant dans l'embarras il s'était peu hâté de les en tirer, qu'ayant pu détruire l'armée française, il ne l'avait pas voulu, ou pas osé. Cette dernière supposition était la vraie. Il n'avait risqué qu'en tremblant sa fausse renommée, et son excessive prudence avait ainsi fait mettre en doute son énergie militaire ou sa loyauté. En ce moment encore, n'ayant devant lui que Ney réduit à 36 mille hommes, il restait blotti sous le canon de Magdebourg, et feignait sur l'Elbe des préparatifs de passage sans aucune envie de les exécuter. En conséquence Blucher disait qu'à déplacer l'armée de Silésie pour la faire coopérer avec celle de Bohême ou celle du Nord, il valait mieux la réunir à cette dernière, qui certainement n'agirait que dominée et entraînée par une autre. Il proposait donc, au lieu de se rendre en Bohême, d'y envoyer l'armée de Benningsen, laquelle pénétrant par Zittau, couverte par lui pendant cette marche, n'aurait rien à craindre, et rejoindrait sans aucun péril le prince de Schwarzenberg à Toeplitz. Il offrait, ce mouvement terminé, d'exécuter une attaque simulée sur le camp retranché de Dresde, puis de laisser à sa place quelques troupes de cavalerie pour tromper les Français, de descendre avec 60 mille hommes sur l'Elbe inférieur, de forcer Bernadotte à passer ce fleuve vers Wittenberg, de remonter ensuite avec lui le cours de la Mulde jusqu'à Leipzig à la tête de 120 ou 130 mille hommes, tandis que le prince de Schwarzenberg accru de Benningsen y descendrait avec plus de 200 mille. On aurait ainsi 320 mille hommes au moins sur les derrières de Napoléon, et on l'obligerait à une bataille générale, désastreuse pour lui s'il la perdait, et peu douteuse pour les souverains en la livrant avec une telle supériorité de forces.
[En marge: Adoption du plan proposé par l'armée de Silésie.]
[En marge: Détail de ce plan.]
Ce plan, qui sans une bien grande profondeur de conception, avait dans la puissance du nombre, dans la passion des coalisés, de véritables chances de succès, parut avec raison très-préférable à celui qu'on avait conçu en Bohême, et le désir ardent du triomphe commun faisant taire tous les amours-propres, on l'adopta. En conséquence il fut convenu que le général Benningsen avec son armée de réserve, qui était forte d'environ 50 mille hommes et avait déjà traversé la Silésie, s'acheminerait vers le défilé de Zittau que Poniatowski ne gardait plus, pénétrerait en Bohême, passerait le haut Elbe à l'abri des montagnes, entre Leitmeritz et Tetschen, et joindrait le prince de Schwarzenberg à Toeplitz; que ce dernier alors comptant environ 200 mille hommes se mettrait en marche, et se bornant à masquer le défilé de Péterswalde, déboucherait en Saxe par Commotau sur Chemnitz; qu'à cette même époque Blucher exécutant de vives démonstrations contre Dresde, se déroberait par un rapide mouvement sur sa droite, irait passer l'Elbe à Wittenberg, forcerait Bernadotte à le franchir à Roslau, que l'un et l'autre remonteraient entre la Mulde et la Saale sur Leipzig, tandis que le prince de Schwarzenberg y descendrait en suivant le cours de ces deux rivières, qu'on tendrait ainsi les uns et les autres à se réunir dans les environs de Leipzig pour y livrer une bataille de géants. Le danger évident de cette manoeuvre, parfaitement compris de ces élèves et ennemis de Napoléon, c'était d'être assaillis par celui-ci avant la jonction générale de toutes les forces de la coalition. Mais l'état-major de Blucher soufflant à tous la passion dont il était animé, on résolut de braver ce danger quel qu'il fût, car il fallait bien finir par s'exposer à un grand péril, si on voulait aboutir à un grand résultat. Seulement on se promit une extrême prudence dans la marche périlleuse qu'on allait entreprendre, et, une fois la bataille engagée, une énergie désespérée.
Tels étaient le savoir militaire et la haine implacable auxquels Napoléon avait amené tout le monde, en foulant depuis quatorze années l'Europe à ses pieds.
[En marge: Le général Benningsen entre en Bohême avec l'armée russe de réserve.]
[En marge: Blucher se prépare à se mettre en mouvement.]
Le plan une fois adopté, on procéda sur-le-champ à son exécution. Le général Benningsen pénétra le 17 septembre dans les gorges de Zittau, et vers les 22 et 23 septembre fut rendu à Toeplitz. Blucher avait secrètement informé les généraux Tauenzien et Bulow de ses projets, les avait pressés d'occuper fortement les Français devant Wittenberg, Torgau, Grossenhayn, et lui-même s'était continuellement agité autour de Dresde, pour cacher le grand mouvement qu'il préparait par sa droite vers le bas Elbe.
[En marge: Napoléon soupçonne les projets des coalisés.]
Cette agitation incessante sur notre front, les apparitions des coureurs de Thielmann et de Platow sur notre droite et nos derrières, des préparatifs de passage vers l'Elbe inférieur (nous désignons ainsi l'Elbe au-dessous de Torgau), enfin la saison avancée, étaient des signes plus que suffisants pour inspirer à Napoléon l'idée d'événements graves et prochains. Il avait toujours pensé que ne pouvant l'aborder de front dans sa position de Dresde, on essayerait de le tourner, ou par sa droite en débouchant de la Bohême, ou par sa gauche en passant l'Elbe inférieur, et peut-être par les deux côtés à la fois. Il avait lui-même un tel désir d'un événement décisif, qu'il en était arrivé à souhaiter de semblables manoeuvres, n'imaginant pas qu'une bataille où il serait de sa personne et avec toutes ses réserves pût être autre chose qu'un désastre pour ses ennemis, et ne trouvant dangereuse que cette tactique de va-et-vient qui avait déjà tant épuisé ses troupes, porté même une certaine atteinte à son immense prestige. Seulement il tenait sans cesse l'oeil ouvert, pour n'être pas surpris, et pour tomber à temps sur le téméraire qui oserait le premier se risquer sur ses derrières.
[En marge: Diverses circonstances de détail lui font supposer que Blucher va descendre l'Elbe, et pour s'en assurer il ordonne une forte reconnaissance sur le front de Macdonald.]
Le 22 septembre un concours de petits événements éveilla fortement son attention. Le maréchal Marmont accru de la cavalerie de réserve du général Latour-Maubourg avait été placé, comme on a vu, à Grossenhayn, pour protéger les convois de vivres qui remontaient vers Dresde, et les convois de blessés qui en descendaient. Cette précaution avait réussi; un chargement de farines était parvenu à Dresde, et de nombreux blessés étaient arrivés sans accident à Torgau. Mais tout à coup la cavalerie légère du général Chastel fut assaillie par la grosse cavalerie du général Tauenzien, et vivement ramenée. En même temps le général Bulow qui bombardait Wittenberg, fit mine de jeter un pont aux environs de cette place, et plus haut le général russe Sacken qui formait la droite de Blucher en face du camp de Dresde, opéra divers mouvements très-apparents. Napoléon devinant aussitôt le plan des coalisés, se figura que toute cette agitation de Dresde à Wittenberg cachait une tentative de Blucher pour se porter sur le bas Elbe, et il se mit sur-le-champ en garde. Depuis ses dernières marches sur Kulm, pendant les journées des 15, 16, 17 septembre, il était resté à l'affût, prêt à se jeter par le pont de Pirna sur la rive droite ou sur la rive gauche de l'Elbe, suivant qu'il y aurait un téméraire d'un côté ou de l'autre. Il quitta immédiatement son poste, vint à Dresde, et enjoignit à Macdonald d'exécuter avec ses trois corps une reconnaissance à fond, de pousser à outrance l'ennemi sur Harta, même sur Bautzen, pour savoir au juste si Blucher était là, ou n'y était plus. Napoléon fit savoir à Macdonald qu'il serait lui-même à sa suite avec une portion de la garde, pour agir vigoureusement contre l'armée de Silésie, si toutefois elle était encore dans les mêmes positions.
[En marge: Napoléon assiste de sa personne à la reconnaissance que Macdonald est chargé d'exécuter.]
[En marge: Les trois corps de Blucher trouvés en place trompent Napoléon, non sur le plan des coalisés, mais sur l'époque de son exécution.]
[En marge: Napoléon resserre encore davantage sa position autour de Dresde, et fait repasser l'Elbe à plusieurs de ses corps, pour être prêt contre toutes les tentatives de l'ennemi sur ses derrières.]
Il s'y rendit donc de sa personne, et cette reconnaissance de tous les corps français composant l'armée de Macdonald, contre les divers corps formant l'armée de Blucher, commencée le 22 septembre, continuée le 23 jusqu'à Bischofswerda, révéla la présence de Blucher avec les mêmes forces, dans les mêmes lieux. On ramassa en effet des prisonniers appartenant aux trois corps de Langeron, d'York, de Sacken; Napoléon en conclut qu'il s'était trop hâté de prêter à ses ennemis des desseins audacieux, et en douta presque pour les avoir supposés trop tôt. Le général Blucher employa une feinte inutile pour le tromper, ce fut d'envoyer aux avant-postes par un parlementaire, et pour son fils prisonnier, une lettre signée de lui, et datée de Bischofswerda[22]. Il espéra ainsi persuader encore mieux à Napoléon que rien n'était changé dans les dispositions des coalisés, et que rien ne changerait. Ce ne fut pas cette lettre, à laquelle on n'attacha aucune importance, mais une circonstance plus sérieuse, la présence à Bischofswerda des trois corps composant l'armée de Silésie, qui sans abuser Napoléon, sans l'empêcher de croire au plan qu'il avait sitôt deviné, le disposa seulement à en regarder l'exécution comme moins prochaine qu'elle ne l'était effectivement. Trouvant encore Blucher devant lui les 22 et 23 septembre, Napoléon n'en conclut pas qu'il y resterait toujours, mais qu'il en partirait moins prochainement, et il fit des dispositions moins promptes quoique tout aussi justes, qu'il ne les aurait faites autrement. Ainsi il résolut de resserrer encore davantage sa position, et de ne plus laisser devant Dresde que le seul 11e corps, celui que le maréchal Macdonald avait toujours commandé directement, et de satisfaire ce maréchal en le déchargeant du commandement des 3e, 5e et 8e. Il envoya le 3e (celui du général Souham) à Meissen, petite ville située sur l'Elbe, au-dessous de Dresde. Il ramena Marmont avec le 6e corps, Latour-Maubourg avec la grosse cavalerie, de Grossenhayn à ce même point de Meissen, pour qu'ils fussent plus à portée de secourir Ney, en cas d'une tentative de passage vers Torgau ou Wittenberg. Il amena le 5e (Lauriston) à Dresde même, et achemina le 8e (Poniatowski) sur la route de Waldheim et de Leipzig, afin d'aider Lefebvre-Desnoëttes contre les coureurs de Thielmann et de Platow, et de former la tête de colonne de l'armée s'il fallait se rabattre en arrière sur les masses ennemies venant de la Bohême. Napoléon prit donc ses précautions dans le vrai sens des desseins des coalisés, mais, nous le répétons, sans se hâter, car il ne croyait pas ces desseins si près de leur exécution qu'ils l'étaient réellement.
[Note 22: M. de Muffling, dans ses intéressants Mémoires, s'applaudit fort de cette feinte, et croit que c'est avec l'heureuse idée de cette lettre qu'on endormit la vigilance de Napoléon. Il est dans l'erreur, et la correspondance militaire prouve que si Napoléon fut trompé, dans la mesure d'ailleurs très-restreinte où il le fut, c'est par la présence des trois corps de l'armée de Silésie, qui le 22 et le 23 n'avaient pas quitté encore leur position. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasards à la guerre, puisqu'un acte de haute prévoyance de la part de Napoléon amena, comme on le verra bientôt, le résultat qu'aurait pu avoir l'imprévoyance elle-même. Ce n'est pas un motif d'estimer et de pratiquer moins la vigilance, mais c'en est un, tout en redoublant de soins et de zèle, de se dire qu'il y a toujours une Providence supérieure qui déjoue parfois les calculs les plus profonds, et de chercher même dans des raisons plus hautes, dans la justice ou l'injustice de la cause qu'on défend, le secret de l'insuccès du génie, à l'instant même où il déploie ses plus grandes facultés.]
[En marge: Il envoie le général Rogniat pour occuper les passages de la Saale en cas de retraite forcée.]
[En marge: Nouvelles levées d'hommes.]
À ces mesures il en ajouta quelques autres qui prouvent qu'un vague pressentiment l'avertissait que bientôt la guerre pourrait se reporter sur le Rhin, ou au moins sur la Saale. En effet il prescrivit au général Rogniat, qui dirigeait le génie de la grande armée depuis la captivité du général Haxo, de relever les défenses de Mersebourg sur la Saale, d'y préparer des ponts, afin d'avoir sur cette rivière une ligne de retraite assurée. Il ordonna d'évacuer de Dresde sur Leipzig, de Leipzig sur Erfurt, d'Erfurt sur Mayence, tous les blessés et malades qu'on aurait le moyen de transporter par terre, et voulut même qu'on fît aux officiers blessés ayant les moyens de se déplacer à leurs frais, certaines insinuations pour les décider à regagner le Rhin, en mettant du reste un grand soin à ne pas rendre ces insinuations alarmantes. Prévoyant que la guerre serait longue et acharnée, il rédigea un décret pour la levée de 120 mille hommes sur les classes antérieures de 1812, 1811, 1810, et un autre pour la levée de 160 mille sur la conscription de 1815, laquelle serait ainsi anticipée de deux ans. Celle de 1814 était déjà tout entière dans les dépôts. Il comptait, avec les réfractaires que des colonnes mobiles pourchassaient en ce moment, porter cette levée à plus de 300 mille hommes, et espérait en l'exécutant dans l'automne l'avoir toute disponible en hiver, et prête à combattre au printemps. Il rédigea lui-même le discours que l'Impératrice régente adresserait au Sénat en cette occasion; il lui enjoignit d'y aller en personne, et de tenir ainsi une espèce de lit de justice, inutile assurément pour soumettre un corps qui devait être soumis jusqu'au jour de la chute de l'Empire. Enfin il donna des ordres directs au ministre de la guerre pour la mise en état de défense des places du Rhin, et surtout d'Italie. Cependant tout en prescrivant ces mesures de prudence sur ses frontières, il contremanda les vastes approvisionnements de vivres que le duc de Feltre avait ordonnés sur le Rhin, d'après la lettre de M. de Bassano, précédemment citée, et il les contremanda afin d'épargner aux populations des alarmes fâcheuses, et, suivant lui, prématurées.
[En marge: Premier mouvement des armées de Bohême et de Silésie.]
Tandis que Napoléon prenait ces mesures, les coalisés exécutaient plus tôt qu'il ne l'avait supposé leur double mouvement sur Leipzig, par la Bohême et par l'Elbe inférieur. Le prince de Schwarzenberg se faisant précéder par une colonne autrichienne, marchait de Toeplitz sur Commotau, et Blucher, après être demeuré immobile en présence de Napoléon les 22, 23 et 24 septembre, se dérobait tout à coup pour descendre l'Elbe de Dresde à Wittenberg. Afin de mieux cacher son mouvement, il avait porté en avant sa droite, formée par le général Sacken, et lui avait ordonné de diriger une forte attaque contre Meissen, dans l'intention de défiler avec son centre et sa gauche derrière cette droite rendue si apparente, et de courir sur Wittenberg. Il se proposait ensuite de retirer sa droite elle-même, et de la réunir devant Wittenberg, où il devait franchir l'Elbe.
[En marge: Blucher se dérobe, et feignant une attaque sur Meissen, se porte devant Wittenberg.]
Il entra en opération le 25 septembre, et, tandis que Sacken attaquait les avant-postes de Macdonald d'un côté, ceux de Marmont de l'autre, il se mit en marche vers l'Elbe inférieur. Il laissa pour le remplacer devant Dresde le corps russe de Sherbatow, fort de 8 mille hommes, ainsi que la division légère autrichienne de Bubna, forte de 10 mille, et chargée de la garde de Zittau lorsque le prince Poniatowski était sur ce point. Ce corps de 18 mille hommes environ était suffisant pour tromper les yeux même les plus exercés, surtout après une reconnaissance comme celle des 22 et 23 septembre, qui avait dû paraître tout à fait démonstrative à Napoléon. Le général Blucher réussit ainsi à se soustraire à nos regards, et dans les journées des 26, 27, 28 septembre s'achemina sur Wittenberg sans être aperçu. L'attaque si vive de Sacken parut d'abord inexplicable, et fut interprétée comme une manière de tâter la gauche de Macdonald, et peut-être comme l'indice d'une prochaine tentative contre le camp retranché que nous avions en avant de Dresde. Napoléon ordonna de renforcer cette gauche pour la mettre à l'abri de tous les efforts de l'ennemi.
[En marge: Ney voyant les mouvements de Blucher et de Bernadotte vers lui, en donne avis à Napoléon.]
Mais la marche du général Blucher, concourant avec d'autres mouvements des généraux Tauenzien et Bulow, et du prince de Suède lui-même, ne put échapper à la vigilance du maréchal Ney, contre lequel ces diverses opérations étaient dirigées. Il avait vu Bulow jeter un pont à Wartenbourg et l'y maintenir quelques jours, les autres corps du prince de Suède préparer leurs moyens de passage soit à Barby, soit à Roslau, et n'osant s'opposer à ces diverses tentatives avec 36 mille hommes, de peur de s'en attirer 80 mille sur les bras, il s'était contenté de résister plus particulièrement au passage tenté près de Wartenbourg, parce que c'était le plus rapproché de Dresde, et le plus important dès lors à empêcher. Il écrivit immédiatement à Napoléon pour lui signaler l'état des choses, et lui annoncer comme s'exécutant à l'instant, ou devant s'exécuter sous peu de jours, un passage de l'Elbe entre Wittenberg et Magdebourg par des forces considérables.
[En marge: Excursions des troupes de partisans précédant la marche de l'armée de Bohême.]
[En marge: Apparition de cette armée aux divers débouchés des montagnes aboutissant en Saxe.]
Du côté de la Bohême les événements n'étaient pas moins significatifs. Le général Lefebvre-Desnoëttes avec quelques milliers de chevaux s'était mis à la poursuite de Thielmann, qui entré en Saxe par le débouché de Carlsbad à Zwickau, s'était dirigé sur Weissenfels comme s'il eût voulu couper nos communications avec la Saale. Le général Lefebvre-Desnoëttes lui avait d'abord fait essuyer plusieurs échecs, et l'avait rejeté jusque sur Altenbourg. Mais en ce moment Platow débouchant avec ses Cosaques et cinq mille Autrichiens, dont trois mille de cavalerie, avait assailli de front Lefebvre-Desnoëttes avec plus de dix mille hommes, tandis que Thielmann par un mouvement rapide le prenait par derrière. Lefebvre-Desnoëttes n'avait pu s'en tirer qu'en se repliant sur Leipzig, et en sacrifiant quelques centaines d'hommes. Cet échec avait été bientôt réparé par le prince Poniatowski, lequel, ayant repassé l'Elbe et rétrogradé jusqu'à Frohbourg avec le 8e corps et le 4e de cavalerie, avait fondu à son tour sur Thielmann et Platow, leur avait tué quatre cents hommes, et leur en avait pris trois cents. Ces diverses rencontres, alternativement heureuses ou malheureuses, avaient eu l'avantage de nous éclairer parfaitement sur la marche de l'ennemi, et nous avions pu voir sur les débouchés de Commotau à Chemnitz, de Carlsbad à Zwickau, tout autre chose que des partisans, car nous avions reconnu sur ces deux routes les têtes de colonnes de la grande armée de Bohême, composées à la fois d'Autrichiens, de Russes et de Prussiens. L'annonce d'ailleurs de sa prochaine arrivée était répandue dans toute la Saxe. Si Napoléon avait pu concevoir quelques doutes, non pas sur le fond des projets de l'ennemi, mais sur l'époque de leur exécution, il n'en devait plus conserver aucun après ces nouvelles parties en même temps du bas Elbe et des frontières de la Bohême. Il devenait évident que sur sa gauche l'armée du Nord, renforcée peut-être de Blucher, traversait l'Elbe inférieur pour remonter vers Leipzig le long de la Mulde; que sur sa droite l'armée de Bohême franchissant les montagnes de Bohême, descendait vers Leipzig en suivant aussi le cours de la Mulde, et que toutes deux ou toutes trois après s'être transportées sur la gauche de l'Elbe, allaient essayer de le prendre à revers. Quant à l'armée de Silésie, que le général russe Sherbatow et le général autrichien Bubna représentaient en ce moment devant Dresde, on pouvait croire encore qu'elle n'avait pas quitté sa position, et qu'elle se maintenait devant Dresde pour nous y retenir.
[En marge: Promptes dispositions de Napoléon pour repasser l'Elbe avec toutes ses forces.]
[En marge: Il réunit les corps de Poniatowski, Lauriston et Victor entre les montagnes et Leipzig, pour observer l'armée de Bohême.]
[En marge: Marmont envoyé au secours de Ney.]
[En marge: Napoléon se prépare à se porter lui-même avec 75 mille hommes dans la direction de Leipzig, pour renforcer Murat ou Ney, et battre l'une après l'autre les deux armées coalisées.]