Part 27
Après cet exploit, Vandamme continua de poursuivre les Russes à outrance. Il franchit les montagnes sur leurs traces, descendit en plaine, et à midi atteignit Kulm, d'où il dominait le vaste bassin dans lequel les colonnes ennemies vivement pourchassées commençaient à déboucher. À son aspect les soldats du prince Eugène de Wurtemberg et les gardes d'Ostermann, qu'il n'avait cessé de poursuivre, et sur lesquels il avait fait plusieurs milliers de prisonniers, s'arrêtèrent, et vinrent prendre position devant lui, pour couvrir le débouché de Toeplitz, dont ils sentaient toute l'importance. Des hauteurs de Kulm, Vandamme apercevait ce débouché de Toeplitz où il avait ordre de toucher au besoin, et où l'attirait le désir de barrer le chemin aux colonnes ennemies qui avaient pris les routes latérales à celle de Péterswalde. Malheureusement il n'avait sous la main que son avant-garde; le reste suivait en formant une longue queue dans les gorges, et les troupes russes qu'il avait en face, plus nombreuses que le matin, renforcées même de corps nouveaux, paraissaient résolues à tenir où elles étaient. Il suspendit donc quelques instants sa marche pour attendre son corps d'armée. Voici dans l'intervalle ce qui s'était passé du côté des coalisés.
[En marge: L'empereur Alexandre ayant franchi les montagnes le 29 au matin, reconnaît avec tous les généraux la nécessité de s'arrêter, et de résister à Vandamme pour assurer la retraite de l'armée alliée.]
[En marge: Ordres au comte Ostermann et au prince Eugène de Wurtemberg de s'arrêter en face de Kulm.]
[En marge: Les troupes autrichiennes reçoivent les mêmes ordres, grâce à l'intervention de M. de Metternich.]
L'empereur Alexandre avait séjourné pendant la nuit du 28 au 29 à Altenberg, au pied des montagnes de l'_Erz-Gebirge_, de celle notamment qu'on appelle le Geyersberg, l'avait franchie le 29 au matin, et était parvenu sur le revers de très-bonne heure. De là découvrant à gauche la position de Kulm, sur laquelle Vandamme s'était arrêté en face des Russes, à droite Toeplitz et le bassin de l'Eger qui va se jeter dans l'Elbe, il avait pu apprécier le danger d'une retraite précipitée, exécutée sans ordre, menacée en flanc par le corps de Vandamme qu'on savait être considérable, et qui d'heure en heure pouvait le devenir davantage. Il avait perdu le conseiller dans lequel il avait pris tant de confiance, le général Moreau, que les soldats portaient mourant sur leurs épaules, et il lui restait le général Jomini, que Moreau lui avait recommandé comme capable, quoique très-bouillant, de donner un bon avis. Le général Jomini et plusieurs autres, fort disposés à décrier les Autrichiens, et en particulier le prince de Schwarzenberg, se plaignaient amèrement de ce qu'on songeait à se retirer au delà de l'Eger, déclaraient excessif, dangereux même un pareil mouvement rétrograde, surtout le corps de Vandamme apparaissant au débouché de la chaussée de Péterswalde sur le flanc des colonnes en retraite. L'empereur Alexandre qui commençait à entendre un peu mieux la guerre, et qui n'avait que le tort de se laisser atteindre par les avis contraires au point de tomber dans des irrésolutions interminables, avait apprécié l'objection, et était tout disposé à en tenir compte. Jadis, quand on était moins exaspéré contre les Français, quand on était sous le coup du génie transcendant de Napoléon, on se sentait peu enclin à en appeler d'une défaite, on la regardait comme un arrêt qu'il fallait subir, et on se rendait facilement au premier corps qu'on rencontrait sur son chemin après une bataille perdue. On était fort changé aujourd'hui. La passion de la résistance devenue extrême, le prestige de Napoléon diminué, on se laissait moins décourager, et à la moindre lueur d'espérance on reprenait volontiers la résolution de combattre. Aussi tous les généraux qui se trouvaient autour d'Alexandre furent-ils d'avis que s'il y avait une occasion quelconque de recommencer la lutte, on devait la saisir, et qu'un corps français se montrant sur leur gauche, il fallait s'arrêter pour lui tenir tête au lieu de se porter au delà de l'Eger. Jusqu'ici d'ailleurs c'était un corps isolé, qui serait soutenu probablement, mais qui peut-être aussi ne le serait pas, et offrirait dans ce cas une proie facile à enlever. Barclay de Tolly, le général Diebitch devenu chef d'état-major, ayant partagé cette opinion, on donna l'ordre aux colonnes du prince Eugène de Wurtemberg et d'Ostermann de tenir bon devant Kulm, quelque fatiguées qu'elles pussent être. On leur annonça qu'elles allaient être renforcées, et en effet plusieurs colonnes d'infanterie russe et prussienne arrivant par la route d'Altenberg avec la cavalerie de la garde, on les leur envoya. Ce ne fut pas tout. Les troupes autrichiennes débouchaient actuellement en plus grand nombre que les Russes, parce qu'elles s'étaient acheminées les premières et sans tergiverser sur la route d'Altenberg. Ce fut le corps de Colloredo qui se présenta le premier. Mais ce général, auquel on demanda de venir se ranger en face de Kulm, derrière les lignes russes, ayant allégué les instructions du prince de Schwarzenberg qui lui prescrivaient de se retirer au delà de l'Eger, on eut recours à M. de Metternich, qui était à Duchs, château du célèbre Wallenstein, où les souverains étaient actuellement réunis, et on fit donner l'ordre à toutes les troupes autrichiennes de converger à gauche, pour venir se mettre en bataille avec les troupes russes descendues de Péterswalde.
[En marge: Vandamme expulse les Russes de Kulm, leur enlève Straden, et veut en vain leur enlever la position de Priesten.]
[En marge: Vers la fin de la journée, Vandamme conserve Kulm, tandis que les Russes conservent Priesten.]
Toutefois ce n'était pas avant quelques heures que ces ordres pouvaient amener en ligne des forces considérables, et Vandamme après un instant de réflexion, quoiqu'il vît les troupes fugitives s'arrêter, et même s'augmenter sensiblement, résolut de les déloger du poste où elles semblaient vouloir s'établir pour protéger contre nous les débouchés du Geyersberg. En agissant ainsi il obéissait à la fois à des ordres précis, et à l'indication des circonstances, car ses ordres lui disaient d'aller jusqu'à Toeplitz, et les circonstances devaient l'engager à fermer le débouché des montagnes aux colonnes battues, puisqu'il n'avait été envoyé en ces lieux que pour opposer des obstacles à leur retraite. Ayant toujours sous la main la brigade de Reuss avec laquelle il avait marché depuis le matin et n'ayant qu'elle, il chassa néanmoins les Russes de Kulm où ils avaient essayé de tenir, et du village de Straden où ils s'étaient ensuite repliés. Ce village de Straden emporté, il se trouva devant une seconde position située derrière un ravin et d'apparence assez forte. D'un côté, c'est-à-dire vers notre droite, elle s'appuyait aux montagnes, vers le centre au village de Priesten construit sur la route de Toeplitz, à gauche enfin à des prairies coupées de canaux, et au village de Karbitz. Vandamme voulut attaquer sur-le-champ le village de Priesten, pour ne pas permettre aux Russes de s'y établir; mais pour la première fois il rencontra une résistance opiniâtre, et fut repoussé par une charge du régiment des gardes d'Ismaïlow. Il n'avait ni sa grosse artillerie ni ses masses d'infanterie; il fut donc obligé d'attendre la division Mouton-Duvernet (la 42e), et il eût mieux fait évidemment de différer jusqu'à l'arrivée de son corps tout entier, pour n'engager le combat qu'avec des forces suffisantes. Cependant ses autres divisions ne pouvant être rendues sur les lieux que fort tard, et sa préoccupation de couper la retraite à l'ennemi étant toujours la même, il attaqua l'ennemi avec neuf bataillons du général Mouton-Duvernet, seuls réunis en ce moment sur les quatorze dont se composait la division. Avec ces neuf bataillons portés à droite vers les bois il rétablit le combat, et rejeta les Russes sur Priesten. Mais tout à coup il fut assailli par quarante escadrons de la garde russe, qui venaient d'entrer en ligne, et qui se déployèrent, les uns à notre droite vers le pied des monts, les autres à gauche dans la plaine de Karbitz. Les bataillons de Mouton-Duvernet continrent la cavalerie russe le long des montagnes, les escadrons de Corbineau la chargèrent du côté des prairies, et néanmoins cette fois encore, au lieu d'avancer nous pûmes tout au plus conserver le terrain que nous avions acquis. À deux heures de l'après-midi parut la première brigade de la division Philippon (première de Vandamme). Cette brigade commandée par le général Pouchelon, envoya sur la droite le 12e de ligne pour soutenir Mouton-Duvernet, et au centre le 7e léger pour attaquer Priesten. Ces régiments accueillis par un feu épouvantable ne purent emporter la position. La seconde brigade de Philippon étant survenue sous le général de Fezensac, fut engagée de même, et sans plus de succès quoique avec beaucoup de vigueur. Le 7e léger de la première brigade ayant voulu attaquer Priesten fut criblé de mitraille, puis chargé par la cavalerie russe, et sauvé par la seconde brigade que le général de Fezensac avait ralliée sous le feu de l'ennemi. Vandamme reconnaissant trop tard que ces attaques décousues ne donneraient aucun résultat, prit le parti d'asseoir sa ligne un peu en arrière, sur la hauteur de Kulm, laquelle, placée au débouché de la chaussée de Péterswalde, dominait la plaine. Les Russes ayant voulu s'avancer furent mitraillés à leur tour par vingt-quatre bouches à feu que le général Baltus, arrivé avec la réserve d'artillerie, avait mises en batterie. Ils reculèrent sous cette mitraille et devant les charges de notre cavalerie, et allèrent reprendre la position de Priesten, appuyés comme le matin, la gauche aux montagnes, le centre à Priesten sur la route de Toeplitz, la droite dans les prairies de Karbitz. Nous étions vis-à-vis, ayant comme eux d'un côté les montagnes, de l'autre les prairies, et au centre la position dominante de Kulm, où il était facile de se défendre.
[En marge: Vandamme remet au jour suivant la suite de ses opérations, et comptant être soutenu, se promet de grands résultats pour le lendemain.]
[En marge: Il écrit à Napoléon pour lui faire connaître sa situation.]
Ce n'était pas un tort à Vandamme d'avoir cherché à emporter la position des Russes, puisqu'il avait ordre de les pousser jusqu'à Toeplitz, et que d'ailleurs il devait sentir le besoin de fermer le débouché de la route d'Altenberg sur Toeplitz; mais c'en était un d'avoir attaqué avant d'avoir toutes ses forces sous la main, et ce tort lui-même s'expliquait par l'allongement de sa colonne dans les montagnes, et par le désir naturel de déloger l'ennemi avant qu'il se fût consolidé dans sa position. Au surplus le général Vandamme s'arrêta, et il résolut de bien garder Kulm, où il ne pouvait pas être forcé, ayant 52 bataillons à sa disposition, et environ 80 bouches à feu en batterie. Son intention était d'y attendre que Mortier, demeuré sur ses derrières à Pirna, vînt à son aide, et que Saint-Cyr, Marmont, placés sur sa droite, de l'autre côté des montagnes, les franchissent à la suite des coalisés. Ces mouvements n'exigeaient pas plus de douze ou quinze heures pour s'accomplir, et avec le concours de toutes ces forces il se flattait d'avoir le lendemain 30 de beaux résultats à offrir à l'Empereur; triste et déplorable illusion, pourtant bien fondée, aussi fondée qu'aucune espérance raisonnable le fut jamais! Le soir même il écrivit à Napoléon pour faire connaître sa situation, demander des secours, et annoncer que jusqu'à leur arrivée il resterait immobile à Kulm.
[En marge: Temps qu'il fallait pour écrire à Dresde et avoir une réponse.]
[En marge: Napoléon n'ayant reçu que les nouvelles du matin, se borne à réitérer à Saint-Cyr, à Marmont, à Victor, l'ordre de suivre vivement l'ennemi, et à Mortier de se tenir prêt à secourir Vandamme lorsqu'il en recevra l'avis.]
[En marge: Pendant ce temps, Napoléon s'occupe de réparer les échecs essuyés par Macdonald et Oudinot.]
[En marge: Grande combinaison imaginée en cette circonstance.]
Les lettres écrites le 29 au soir de Kulm ne pouvaient parvenir à Dresde que le 30 au matin, et les ordres émis en réponse à ces lettres ne pouvaient être exécutés d'assez bonne heure pour que Vandamme fut secouru à temps dans la journée du 30. Dans la soirée du 29, Napoléon avait reçu les nouvelles parties le matin de Péterswalde; il avait su que les Russes se retiraient en toute hâte, que Vandamme les suivait l'épée dans les reins, et leur avait déjà enlevé quelques mille hommes. Supposant d'après ces premières informations les coalisés en complète déroute, comptant que la vive poursuite de Saint-Cyr, de Marmont, de Murat, les obligerait à traverser les montagnes en désordre, et que Vandamme placé au revers, les recueillerait par milliers, peut-être même leur fermerait entièrement le principal débouché d'Altenberg, il avait réitéré à Saint-Cyr, à Marmont, à Murat, l'ordre de pousser vivement l'ennemi dans toutes les directions, et à Mortier d'être aux écoutes, prêt à courir à Kulm si Vandamme en avait besoin. Ayant la tête pleine des souvenirs du passé, se rappelant avec quelle facilité il ramassait jadis les Prussiens ou les Autrichiens vaincus, ne voulant pas tenir compte de la passion qui les animait aujourd'hui et les rendait si difficiles à décourager, il estimait que c'était assez de précaution pour obtenir encore de très-grands résultats de la victoire de Dresde. D'ailleurs il était absorbé en ce moment par une vaste combinaison[14], au moyen de laquelle il espérait, profitant du coup si rude frappé sur l'armée de Bohême, s'avancer sur la route de Berlin à cinq marches de Dresde, écraser l'armée du Nord, accabler d'un même coup la Prusse et Bernadotte, ravitailler les places de l'Oder, envoyer des encouragements à celles de la Vistule, et imprimer de la sorte une face nouvelle à la guerre, dont le théâtre serait pour un instant reporté au nord de l'Allemagne. Ainsi Berlin, les places de l'Oder et de la Vistule, qui déjà l'avaient disposé à trop étendre le cercle de ses opérations, le préoccupaient de nouveau, et allaient le détourner de ce qui aurait dû être pour quelques heures son objet essentiel et unique. Sans doute, comme on en jugera bientôt, sa conception était singulièrement grande, mais elle était malheureusement intempestive, et prématurée au moins de deux jours! Tout entier à ses calculs et dans le feu d'une première conception, il expédia les ordres suivants pendant la matinée du 30. Il enjoignit au maréchal Mortier à Pirna de lui renvoyer à Dresde deux divisions de la jeune garde, et avec les deux autres d'aller au secours de Vandamme; à Murat de lui rendre une moitié de la grosse cavalerie, et avec le reste de continuer à poursuivre l'ennemi sur la chaussée de Freyberg. Il ordonna au maréchal Marmont de pousser vivement l'ennemi sur le débouché d'Altenberg et Zinnwald, où d'après tous les rapports les colonnes des Russes, des Prussiens et des Autrichiens se pressaient pêle-mêle; au maréchal Saint-Cyr de seconder Marmont dans cette opération, ou, ce qui valait mieux, de chercher par un chemin latéral à gagner la chaussée de Péterswalde, afin de se joindre à Vandamme, et il espéra ainsi que pressés en queue, menacés en flanc, retenus en tête, les coalisés essuieraient quelque désastre. Il prescrivit de faire immédiatement passer l'Elbe aux troupes qu'il redemandait, et ne cacha point à Murat que c'était dans l'intention de marcher sur Berlin.
[Note 14: Quand il voulait se rendre bien compte de ses idées, Napoléon les mettait sur le papier, sachant, comme tous les hommes qui ont beaucoup pensé, que rédiger ses idées c'est les approfondir davantage. Il avait donc dicté son projet dans une note admirable, intitulée: _Note sur la situation générale de mes affaires le 30 août_, assez semblable à celles qu'il écrivit à Moscou en octobre 1812, et révélant sa pensée tout entière au moment où Vandamme était à Kulm. On voit dans cette note la vraie cause de la négligence qui amena le malheur de Vandamme, surtout en la rapprochant des ordres donnés le même jour à Murat et à Mortier, et on sent combien est ridicule la fable de cette indisposition que certains narrateurs ont inventée, et qu'ont accueillie avec empressement ceux qui ont le goût de croire qu'en histoire les plus grands événements viennent des plus petites causes, goût singulier et qui atteste une médiocre portée d'esprit. Tant pis, en effet, pour ceux qui croient plus volontiers aux petites causes qu'aux grandes!]
[En marge: Calculs des coalisés rangés en avant de Toeplitz.]
[En marge: Ils n'ont d'autre prétention que de contenir Vandamme et de se ménager une retraite assurée.]
[En marge: Danger du corps prussien de Kleist, resté en deçà des montagnes.]
[En marge: Ordre envoyé à ce corps de se sauver comme il pourrait.]
Tandis qu'il concevait ces projets, et expédiait ces ordres, les coalisés à Toeplitz ne formaient pas d'aussi vastes combinaisons, et ne songeaient qu'à se tirer du péril auquel ils s'étaient imprudemment exposés en descendant sur les derrières de Dresde. La résistance heureusement opposée à Vandamme dans la journée du 29 leur avait rendu quelque confiance. Tout ce qui leur était arrivé de troupes russes et autrichiennes par le chemin d'Altenberg sur Toeplitz, avait été rabattu sur leur gauche, et placé derrière Priesten et Karbitz, afin de présenter à Vandamme une barrière de fer. Ils se flattaient donc de l'empêcher de déboucher de Kulm, et de lui faire peut-être éprouver un échec, ce qui les dédommagerait tant soit peu des journées du 26 et du 27 août, et procurerait à toutes leurs colonnes le temps de repasser les montagnes en sûreté. Pourtant il leur restait une grave inquiétude, c'était pour le corps prussien de Kleist, qui avait dû suivre le corps autrichien de Colloredo dans le premier projet de retraite, et passer avec lui par Dippoldiswalde, Altenberg, Zinnwald, Toeplitz, mais qui en avait été empêché par le mouvement transversal de Barclay de Tolly, lequel, ainsi qu'on l'a vu, s'était reporté brusquement de la chaussée de Péterswalde sur le chemin d'Altenberg, afin d'éviter Vandamme. Retardé dans sa marche, et obligé d'attendre que le chemin fût libre, le corps de Kleist était encore le 29 au soir sur le revers du Geyersberg, et on craignait pour lui les plus grands malheurs, car le corps de Saint-Cyr était tout à fait sur ses talons. Le roi de Prusse, après en avoir conféré avec l'empereur Alexandre, envoya le colonel Schoeler, l'un de ses aides de camp, au général Kleist, pour le prévenir de la présence du corps de Vandamme à Kulm, lui laisser le choix de la route qu'il aurait à prendre pour se sauver, et lui promettre de bien tenir le lendemain devant Kulm, afin qu'il eût le loisir de traverser la montagne et de déboucher dans le bassin de l'Eger[15]. En même temps on regardait ce corps comme tellement compromis, qu'on enjoignait à M. de Schoeler de ramener à travers les bois le jeune prince d'Orange, qui faisait cette campagne avec l'armée prussienne, et avait été placé auprès du général Kleist. On ne voulait pas en effet livrer aux mains de Napoléon un tel trophée, si le corps de Kleist était fait prisonnier. M. de Schoeler partit donc immédiatement pour repasser les montagnes, et aller à tout risque remplir la difficile mission dont il était chargé. Telles étaient les espérances des uns, les craintes des autres le 29 à minuit!
[Note 15: L'historien russe Danilewski a voulu attribuer à l'empereur Alexandre l'honneur d'une combinaison profonde, consistant à faire descendre Kleist sur les derrières de Vandamme; mais M. de Wolzogen, dans ses Mémoires aussi instructifs que spirituels, a complétement démenti cette assertion, et il était mieux que personne autorisé à le faire, puisqu'il était présent lorsque l'ordre que nous mentionnons fut donné à M. de Schoeler. Cet ordre se trouve donc réduit aux proportions et au sens que nous lui prêtons ici.]
[En marge: Situation des deux armées le 30 au matin.]
Le lendemain 30 août au matin, les deux armées se trouvaient dans la même position que la veille. Les coalisés étaient en face de Vandamme, leur gauche, composée des Russes, tout près des montagnes, leur centre, composé aussi des Russes, en avant de Priesten et vis-à-vis de Kulm, leur droite formée par les Autrichiens et par la cavalerie des alliés dans les prairies de Karbitz. Ils étaient disposés à prendre l'offensive, pour favoriser en occupant fortement les Français le passage du général Kleist à travers les montagnes, mais ils ignoraient par quelle route celui-ci chercherait à sortir du gouffre où il était enfermé. Ils supposaient à Vandamme tout au plus 30 mille hommes, tandis qu'il en avait 40 mille sous la main. Ils ne pouvaient donc pas hésiter à commencer l'attaque, et ils résolurent de le faire immédiatement.
[En marge: Vandamme s'était établi dans une forte position, attendant des secours, et ne voulant rien entreprendre.]
Vandamme au contraire, ayant au lever du jour discerné plus clairement encore la disproportion de ses forces avec celles de l'ennemi, et attendant à chaque instant l'apparition du maréchal Mortier sur ses derrières, celle du maréchal Saint-Cyr sur sa droite, voulait se borner à la défensive jusqu'à l'arrivée de ses renforts. C'est ce qu'il manda dès six heures du matin à Napoléon. Avec l'ordre de pousser jusqu'à Toeplitz et avec son caractère audacieux, s'arrêter à Kulm était tout ce qu'on pouvait espérer de mieux de sa part. Quant à remonter sur Péterswalde même, il ne devait pas y songer, car la position de Kulm était assez forte pour qu'avec quarante mille hommes on pût s'y défendre contre quelque ennemi que ce fût; et en arrière, entre Kulm et Péterswalde, on n'avait aucun danger à prévoir, Mortier s'y trouvant, et devant en déboucher à chaque instant. Ne pas se hasarder en plaine pour aller à Toeplitz, et se maintenir à Kulm, était donc la seule résolution indiquée.
[En marge: Distribution des troupes de Vandamme.]
[En marge: Premier engagement sur notre gauche.]