Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 17

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Ces mesures, les unes civiles, les autres militaires, pour la plupart conçues avant le voyage de Mayence, furent à Mayence même, soit résolues immédiatement, soit spécialement examinées avec des agents venus de Paris, pour être définitivement décrétées à Dresde. Napoléon ajoutant à ce travail des revues incessantes de troupes, de continuelles inspections de matériel, n'eut pas grand temps à donner à l'Impératrice, mais il la combla des témoignages les plus affectueux, témoignages à la fois sincères et calculés, afin que la nouvelle guerre avec l'Autriche ne portât dans l'opinion publique aucun tort à un mariage qu'il regardait toujours comme utile à sa politique, et afin de laisser l'empereur François sous le poids des mêmes obligations envers sa fille, car il le dispensait moins d'être bon père, en restant lui-même bon époux. Il cédait, il faut le dire aussi, au penchant de son propre coeur, car il était touché de l'attachement qu'il semblait inspirer à cette noble fille des Césars, et le lui rendait autant que le permettaient les vastes et fortes distractions de son âme. Voulant même la ménager, il ne lui dit pas à quel point la guerre était certaine et serait sérieuse; il la laissa partir avec des doutes à ce sujet, tandis qu'écrivant au prince Eugène à Milan, au général Rapp à Dantzig, au maréchal Davout à Hambourg, il leur avoua ce qu'il en était, et leur enjoignit de se tenir prêts pour le 17 août. Désirant en outre préparer à l'Impératrice une distraction agréable, et lui procurer autant que possible l'oubli des cruelles inquiétudes du moment, il lui prescrivit un voyage sur le Rhin, de Mayence à Cologne, qu'elle devait faire au milieu des hommages des populations des deux rives, et puis il décida qu'après avoir passé quelques jours à Paris, elle entreprendrait un voyage en Normandie, afin d'aller à Cherbourg présider une imposante cérémonie, l'introduction des eaux de l'Océan dans le célèbre bassin commencé sous le règne de Louis XVI, et terminé sous le sien. Il poussa l'attention jusqu'à recommander au prince Cambacérès de la faire partir avant la rupture de l'armistice, afin qu'elle n'apprît les nouvelles hostilités que bien des jours après leur reprise, et peut-être après quelque grand événement capable de la rassurer. Il voulait ainsi distraire, consoler et faire aimer de la France cette jeune femme, mère et tutrice de son fils, régente de l'Empire, destinée à le remplacer s'il venait à succomber sous un boulet ennemi. Pourquoi, hélas! les sinistres pressentiments dont ces soins délicats étaient la preuve, ne contribuaient-ils pas à vaincre l'obstination fatale à laquelle il allait sacrifier son fils, son épouse, son trône et sa personne!

[En marge: Napoléon quitte Mayence le 1er août.]

[En marge: Il passe en route la revue des troupes du maréchal Saint-Cyr.]

[En marge: Il arrive à Dresde le 4 au soir.]

Après avoir passé du 26 juillet au 1er août avec Marie-Louise, il l'embrassa en présence de toute sa cour, et la laissant en larmes, partit pour la Franconie. Déjà il avait inspecté à Mayence les divisions du maréchal Augereau, qui achevaient de se former sur les bords du Rhin. À Wurzbourg se trouvaient deux des divisions du maréchal Saint-Cyr, actuellement en marche vers l'Elbe, où elles devaient venir prendre la position de Koenigstein. Elles lui parurent belles, assez bien instruites, et animées des sentiments qu'il pouvait leur désirer. Il visita la place de Wurzbourg, la citadelle, les magasins, en un mot l'établissement militaire tout entier, dont il voulait faire un des points importants de sa ligne de communication; ensuite il se dirigea sur Bamberg et Bayreuth, où il vit successivement les autres divisions du maréchal Saint-Cyr, et les divisions bavaroises destinées à faire partie du corps d'Augereau. Après avoir porté sur toutes choses son oeil investigateur, donné les ordres et les encouragements nécessaires, il repartit pour Erfurt, et arriva le 4 au soir à Dresde. Le 5 de grand matin il était debout et à l'oeuvre, pressé qu'il était d'employer utilement les derniers jours de l'armistice.

[En marge: Confiance immense qu'il a conçue en méditant sur l'étendue de ses ressources.]

La vue des troupes qu'il avait inspectées sur sa route, ses méditations incessantes sur le plan de la prochaine campagne, avaient redoublé sa confiance dans son armée et dans son génie. En voyant venir le moment de cette terrible lutte, en méditant sur ses chances, en se souvenant combien ses soldats bravaient facilement la mort, combien lui-même une fois au milieu du danger trouvait de combinaisons heureuses, là où ses adversaires ne trouvaient que des fautes à commettre, ne sachant pas se rendre compte des passions généreuses qu'il avait soulevées contre lui, et dont l'ardeur pouvait compenser chez ses ennemis une direction malhabile, il sentait en lui-même comme une sorte de chaleur d'âme qui animait toute sa personne, qui éclatait dans ses yeux, et lui donnait l'aspect du contentement, de l'espérance et de l'audace. Ceux qui l'entouraient en étaient frappés, et les plus sages en étaient plutôt inquiets que réjouis[6].

[Note 6: Voici de singulières paroles écrites par M. de Bassano à M. de Vicence, et qui prouvent ce que nous avançons ici. «L'Empereur part demain et ira coucher à Bautzen... Nous sommes ici dans l'attente et dans la meilleure espérance des événements. Toute l'armée est en mouvement. La confiance est partout. Le roi de Saxe et la famille royale ne quittent pas Dresde..... Sa Majesté ne veut pas de prolongation d'armistice, elle est prête à la guerre. Elle l'est plus que l'Autriche. Elle n'a pas de motifs d'attendre pour ses subsistances, et elle ne veut pas perdre un temps précieux et se laisser engager dans l'hiver... (Dans ce moment en effet Napoléon avait renoncé à une prolongation d'armistice, et ne voulait que différer l'entrée en action de l'Autriche.).... M. de Bubna, qui sera arrivé longtemps avant le courrier porteur de cette dépêche, connaît notre position. _La secrète joie qu'éprouve Sa Majesté de se trouver dans une circonstance difficile, mais digne de son génie, n'a point échappé à M. de Bubna..._ Sa Majesté, qui se fie à la Providence, entrevoit les grands desseins qu'elle a fondés sur elle. Ses plans sont arrêtés, et elle ne voit partout que des motifs de confiance.» (Dépêche de M. de Bassano à M. le duc de Vicence en lui envoyant ses pleins pouvoirs, à la date du 13 août 1813.)]

[En marge: Reproches adressés à MM. de Caulaincourt et de Narbonne, pour avoir permis à M. de Metternich de les menacer de la guerre.]

[En marge: Napoléon, soit pour retarder l'entrée en action de l'Autriche, soit pour aboutir à la paix sans subir les conditions qui lui déplaisent, essaye au dernier moment d'une négociation secrète avec l'Autriche.]

[En marge: Il concède le sacrifice du grand-duché de Varsovie, et la restitution de l'Illyrie, mais refuse l'abandon des villes anséatiques et du protectorat de la Confédération du Rhin.]

[En marge: Cette négociation secrète tentée in extremis doit rester ignorée de M. de Narbonne.]

Le jour même où il arrivait à Dresde, les instances de M. de Caulaincourt et de M. de Narbonne pour obtenir le pouvoir de traiter sérieusement, étaient devenues plus vives que jamais. Il en parut importuné, et adressa des reproches à ces deux négociateurs, pour s'être laissé, disait-il, serrer de trop près par M. de Metternich. Il trouvait qu'ils avaient manqué de fierté, en permettant au ministre autrichien de leur dire que dans tel ou tel cas, l'Autriche s'unirait aux ennemis de la France pour lui déclarer la guerre, comme si c'eût été une offense que d'annoncer franchement ce qu'on ferait, si certaines conditions n'étaient point accordées. L'enivrement de la puissance était tel chez Napoléon, qu'il ne voulait pas qu'on osât parler de lui déclarer la guerre, comme d'une chose naturelle, inévitable même dans certains cas. Il voulait qu'on n'y pensât qu'en tremblant (ce qu'on faisait du reste), qu'on n'en parlât qu'avec une sorte de crainte respectueuse, comme d'un malheur dont on admettait à peine la possibilité. Mais après ces réprimandes peu méritées, et peu séantes actuellement, il s'occupa de quelque chose de plus sérieux. Il ne croyait plus, après la difficulté qu'on avait eue pour faire prolonger l'armistice une première fois, obtenir une nouvelle prolongation; d'ailleurs il se sentait prêt. Le temps désormais devait profiter à ses adversaires plus qu'à lui, et il tenait à les frapper avant l'hiver. Un seul désir lui restait en fait d'ajournement, c'était de différer l'entrée en action de l'Autriche, ce qui lui eût fort convenu, car il aurait eu ainsi la possibilité d'écraser séparément les Russes et les Prussiens, et de revenir ensuite sur les Autrichiens, pour les intimider, les empêcher de prendre parti, ou les accabler à leur tour. Mais il n'y avait qu'une manière de disposer l'Autriche à une conduite pareille, c'était l'apparence d'une négociation sincère, et même de fortes espérances d'une conclusion pacifique. Napoléon prit donc la résolution de réaliser le pronostic de M. de Metternich, qui avait dit qu'avec un caractère extraordinaire comme le sien, il ne fallait jamais désespérer de rien, et que peut-être le dernier jour, à la dernière heure, une heureuse conclusion sortirait de cette négociation, illusoire dans le moment jusqu'à en être offensante. Il se décida, tandis que les plénipotentiaires continueraient à perdre leur temps en discussions puériles sur la forme des négociations, à charger secrètement et exclusivement M. de Caulaincourt d'une communication sérieuse à l'Autriche, la seule des puissances avec laquelle une négociation directe fût alors possible. Si la paix résultait d'une semblable démarche, Napoléon n'en était pas fâché, pourvu toutefois que les conditions dont il ne voulait pas fussent écartées, et il se flattait qu'il obtiendrait peut-être de l'Autriche qu'elles le fussent, mais à l'instant suprême, quand cette puissance se verrait définitivement placée entre la paix et la guerre. En conséquence, il arrêta de la manière suivante les conditions à présenter confidentiellement à M. de Metternich. Le sacrifice du grand-duché de Varsovie, comme celui de l'Espagne, comme celui de l'Illyrie, étaient faits dans son esprit et dans l'opinion générale, et n'avaient plus aucune nouveauté poignante pour son orgueil; d'ailleurs il n'en devait rien coûter au territoire de l'Empire, car l'Illyrie elle-même n'était demeurée qu'à titre d'en cas dans nos mains, et elle n'avait jamais été jointe au territoire constitutionnel de la France. Ce qui coûtait à Napoléon, c'était, ainsi que nous l'avons dit, de refaire la Prusse plus grande après sa défection, de sacrifier le titre de protecteur de la Confédération du Rhin porté avec ostentation depuis plusieurs années, et enfin d'abandonner Lubeck, Hambourg, Brême, qui avaient été ajoutées par sénatus-consultes au territoire français. Selon lui chacun de ces sacrifices le montrait vaincu aux yeux du monde, car il fallait qu'il le fût pour récompenser une défection, pour permettre qu'on reconstituât une Allemagne en dehors de son influence, pour se laisser arracher une partie de ce qu'il appelait le territoire constitutionnel de l'Empire. D'après certaines paroles de M. de Bubna, qui dans son désir d'amener la paix amoindrissait toujours la difficulté, Napoléon avait pensé que peut-être au dernier moment il déciderait l'Autriche à lui concéder ces points importants, ou qu'au moins en lui faisant entrevoir une négociation sincère, on pourrait négocier en se battant, ce qui entraînerait une reprise d'hostilités avec les Prussiens et les Russes, et une nouvelle remise avec les Autrichiens.

C'est d'après ces données qu'il enjoignit à M. de Caulaincourt (le secret devant être gardé envers M. de Narbonne, pour que la négociation eût un caractère encore plus intime) de se rendre auprès de M. de Metternich, de l'aborder brusquement, à brûle-pourpoint, de lui dire qu'on voulait profiter des cinq jours qui restaient pour s'assurer du fond des choses, particulièrement en ce qui concernait l'Autriche, qu'on demandait franchement à celle-ci les conditions auxquelles elle entrerait avec la France en négociation ou en guerre, qu'on la pressait instamment de déclarer ces conditions sans surfaire inutilement, que le temps qu'on avait encore était trop court pour le perdre en vulgaires finesses, qu'il fallait donc énoncer avec la dernière précision ce qu'on voulait, pour qu'on pût répondre avec une précision égale et sur-le-champ, c'est-à-dire par oui ou par non. Le duc de Vicence devait faire remarquer à M. de Metternich à quel point cette communication était secrète, puisqu'on la laissait ignorer à M. de Narbonne; il devait insister pour qu'elle demeurât inconnue des négociateurs prussien et russe, dans le cas même où l'on tomberait d'accord. Il suffirait en effet de reproduire dans la négociation officielle les propositions secrètement convenues avec l'Autriche dans la négociation occulte, pour les faire adopter, et comme après tout il restait pour négocier non-seulement jusqu'au 10 août, mais jusqu'au 17, il était possible, si on répondait tout de suite à la proposition actuelle partant de Dresde le 5, arrivant le 6 à Prague, et pouvant recevoir réponse le 7, de faire parvenir le 9 à M. de Metternich l'adhésion définitive de la France aux idées de l'Autriche, et de donner ainsi brusquement au congrès, la veille même de sa dissolution, un caractère inattendu de sérieux et d'efficacité.

[En marge: À ces ouvertures confidentielles et pacifiques, Napoléon ajoute une note officielle des plus offensantes.]

Par malheur, en adressant enfin à l'Autriche cette ouverture, tardive mais non pas sans espoir de succès, Napoléon y ajouta pour la négociation officielle une note tout à fait offensante, car on y disait très-clairement que les difficultés de forme soulevées par les représentants des puissances belligérantes révélaient leur intention véritable, et que cette intention n'était autre que d'entraîner l'Autriche dans la guerre, en se servant pour y réussir ou de sa mauvaise foi, ou de sa duperie, toutes suppositions aussi peu flatteuses pour les uns que pour les autres. MM. de Narbonne et de Caulaincourt devaient remettre en commun cette étrange note à M. de Metternich, puis après l'avoir remise, M. de Caulaincourt prenant à part M. de Metternich, et s'abouchant secrètement avec lui, devait faire la proposition que nous venons de rapporter.

[En marge: Étonnement de M. de Metternich en recevant les communications secrètes de M. de Caulaincourt, et ses appréhensions quant à l'effet probable de la note officielle.]

Les dépêches contenant ces ordres si contradictoires, parties le 5 août de Dresde, arrivèrent le 6 à Prague, surprirent fort M. de Caulaincourt, et le remplirent d'une joie mêlée malheureusement de beaucoup de tristesse, car avec le peu de jours qui restaient il désespérait de mener à bien cette négociation in extremis, et la note officielle d'ailleurs lui faisait craindre un esclandre qui nuirait beaucoup au succès de ses efforts. Cette note destinée à être publique offensa M. de Metternich, qui témoigna combien il en redoutait l'effet, tant sur son maître que sur les cours de Prusse et de Russie; mais son étonnement fut extrême lorsque, les deux négociateurs français l'ayant quitté, il revit peu d'instants après M. de Caulaincourt chez lui, apportant en grand secret une communication aussi importante que celle dont il s'agissait. Elle était si tardive, et il s'était tant habitué à désespérer des dispositions de Napoléon à l'égard de la paix, qu'il eut de la peine à croire qu'elle fût sincère, et ce motif seul l'empêcha de se livrer à une joie qu'autrement il n'aurait pas manqué de ressentir et de manifester. Il exprima ses regrets de ce qu'on n'avait pas tenté cette démarche quelques jours plus tôt, car il eût été possible alors sans violer le secret qui était recommandé, de sonder la Prusse et la Russie sur certains points délicats, et d'arriver à une conciliation des difficultés qui vraisemblablement diviseraient les cours belligérantes. Toutefois, puisqu'on demandait à l'Autriche ses conditions à elle-même, celles qu'elle appuierait de toute son influence, et dont elle était résolue à exiger l'adoption de la part de la Prusse et de la Russie, il allait consulter son maître, et répondre, il l'espérait, sous vingt-quatre heures.

[En marge: M. de Metternich se transporte à Brandeiss pour conférer avec l'empereur d'Autriche sur les propositions de Napoléon.]

[En marge: Doutes de l'empereur et de M. de Metternich sur le caractère de la démarche de Napoléon.]

[En marge: Résolution d'y répondre franchement dans tous les cas.]

[En marge: Conditions invariables de l'Autriche.]

M. de Metternich se rendit en effet à Brandeiss, résidence actuelle de l'empereur François, le trouva fort courroucé comme tout le monde l'avait été à Prague de la note officielle du 6 août, et lui causa un étonnement égal à son courroux, en lui faisant part de la démarche inattendue du principal négociateur français. Tout ce qui était extraordinaire concordait bien avec le caractère brusque et imprévu de Napoléon, mais une démarche qui avait des apparences aussi pacifiques, tentée ainsi à la dernière extrémité, avait de quoi exciter la méfiance. L'empereur François et son ministre se demandèrent si c'était de la part de Napoléon un acte de force ou de ruse, si, dans des vues élevées, il savait enfin imposer silence à son orgueil pour arriver à un accord entre les puissances européennes, ou bien s'il voulait provoquer quelque exigence excessive de la part des coalisés, afin de s'en faire auprès du public français un argument qui le justifierait d'avoir préféré la guerre à une paix humiliante. Ils reconnurent que dans les deux cas il fallait répondre sans hésiter, car s'il souhaitait la paix, on lui devait de s'expliquer franchement avec lui; s'il cherchait à provoquer une proposition inadmissible, il importait de le confondre en lui adressant les conditions auxquelles depuis longtemps on s'était arrêté, et que certainement la France ne trouverait pas déshonorantes. Ces conditions étaient au fond tellement indiquées lorsqu'on voulait reconstituer l'Allemagne, et pour reconstituer l'Allemagne rendre quelque force à la Prusse, que toute variante était impossible. C'étaient, comme nous l'avons déjà répété tant de fois, le partage du duché de Varsovie, sur le sort duquel la fortune avait prononcé à Moscou, et dont la plus grande partie devait revenir à la Prusse; l'abolition de la Confédération du Rhin, que toute l'Allemagne réclamait pour n'être plus placée sous une autorité étrangère, et le rétablissement des villes anséatiques, qu'elle réclamait également pour recouvrer son commerce; enfin la restitution de l'Illyrie, consentie depuis longtemps par Napoléon, et vivement désirée par l'Autriche afin de se procurer quelques aboutissants vers la mer. Tout cela était si nécessaire pour que l'Allemagne retrouvât quelque indépendance, en restant d'ailleurs fort exposée encore à l'influence de Napoléon, qui conservait Mayence, Cologne, Wesel, Gorcum, le Texel et la Westphalie, qu'il n'y avait pas autre chose à imaginer et à proposer. On avait assez communiqué avec la Prusse et la Russie pour s'être assuré de leur adhésion à ces bases, et quant à l'Angleterre, les villes anséatiques étant rétablies, Napoléon paraissant décidé au sacrifice de l'Espagne, on était certain de l'amener à la paix, car elle ne voudrait pas rester seule en guerre avec la France. On résolut donc de faire connaître à Napoléon les conditions dont il s'agit, et qui au surplus n'étaient pas nouvelles pour lui, en exigeant le secret qu'il avait exigé lui-même, et en demandant une réponse sous quarante-huit heures, car après le 10 août au soir il ne serait plus temps.

[En marge: Retour de M. de Metternich à Prague, et son entrevue avec M. de Caulaincourt.]

M. de Metternich revenu le 7 à Prague, fut tout à coup rappelé à Brandeiss par son maître, qui, avant de se prêter à ces communications particulières, avait été saisi d'une subite hésitation. Mais tout examiné, l'empereur et son ministre persistèrent, et après une journée malheureusement perdue, la réponse fut apportée à M. de Caulaincourt, toujours à l'insu de M. de Narbonne. M. de Metternich lui dit que son maître s'était demandé si cette communication si imprévue et si tardive de Napoléon était une _démarche de force ou de ruse_; que si elle était une démarche de force comme il aimait à le penser de la part de son gendre, on lui devait une franche réponse; que si elle était une démarche de ruse, il croyait devoir y répondre encore, car les conditions qu'il apportait pouvaient s'avouer au monde entier, et surtout à la France. Il lui fit donc verbalement la déclaration suivante, qu'il l'autorisa à transcrire sur-le-champ, sous sa dictée, et qui a une telle importance que nous allons la reproduire textuellement.

[En marge: Déclaration importante dans laquelle l'Autriche énonce ses conditions, avec engagement de les faire accepter par les puissances coalisées.]

INSTRUCTIONS POUR LE COMTE DE METTERNICH SIGNÉES PAR L'EMPEREUR D'AUTRICHE.

«M. de Metternich demandera au duc de Vicence, sous sa parole d'honneur, l'engagement que son gouvernement gardera le secret le plus absolu sur l'objet dont il est question.

»Connaissant par des explications confidentielles préalables les conditions que les cours de Russie et de Prusse paraissent mettre à des arrangements pacifiques, et me réunissant à leurs points de vue, parce que je regarde ces conditions comme nécessaires au bien-être de mes États et des autres puissances, et comme les seules qui puissent réellement mener à la paix générale, je ne balance point à énoncer les articles qui renferment mon _ultimatum_.

»J'attends un _oui_ ou _non_ dans la journée du 10.

»Je suis décidé à déclarer dans la journée du 11, ainsi que cela se fera de la part de la Russie et de la Prusse, que le congrès est dissous, et que je joins mes forces à celles des alliés pour conquérir une paix compatible avec les intérêts de toutes les puissances, et que je ferai dès lors abstraction des conditions actuelles, dont le sort des armes décidera pour l'avenir.

»Toutes propositions faites après le 11 ne pourront plus se lier avec la présente négociation.»

_Conditions auxquelles l'Autriche regarde la paix comme faisable._

«Dissolution du duché de Varsovie et sa répartition entre l'Autriche, la Russie et la Prusse; par conséquent Dantzig à la Prusse.

»Rétablissement de Hambourg et de Lubeck comme villes libres anséatiques, et arrangement éventuel et lié à la paix générale sur les autres parties de la 32e division militaire, et sur la renonciation au protectorat de la Confédération du Rhin, afin que l'indépendance de tous les souverains actuels de l'Allemagne se trouve placée sous la garantie de toutes les grandes puissances.

»Reconstruction de la Prusse avec une frontière tenable sur l'Elbe.

»Cession des provinces illyriennes à l'Autriche.

»Garantie réciproque que l'état de possession des puissances grandes et petites, tel qu'il se trouvera fixé par la paix, ne pourra être changé ni lésé par aucune d'elles.»

[En marge: Explications ajoutées par M. de Metternich au texte de son ultimatum, et nouvelle déclaration qu'après le 10 août l'Autriche fera partie de la coalition.]