Part 16
Napoléon était en ce moment à Mayence où il s'était rendu, comme nous l'avons dit, afin d'y passer quelques jours avec l'Impératrice, et de voir chemin faisant les troupes en marche, les travaux en cours d'exécution, tout ce qui avait besoin en un mot de sa présence pour se perfectionner ou s'achever. Parti dans la nuit du 24 au 25 juillet, il était arrivé le 26 au soir à Mayence, où l'attendaient une cour brillante venue de Paris à la suite de l'Impératrice, et un grand nombre de ses agents accourus pour recevoir ses ordres directs. Il avait trouvé l'Impératrice désolée, cachant ses larmes au public, mais n'hésitant pas à les répandre devant lui, car elle était sincèrement attachée à son glorieux époux, elle tremblait pour sa vie et sa fortune, elle craignait pour elle-même que la nouvelle déclaration de guerre de l'Autriche ne réveillât en France toutes les haines populaires sous lesquelles avait succombé la malheureuse reine Marie-Antoinette; elle aurait voulu retenir dans l'alliance française son père qu'elle aimait, dont elle était aimée, mais elle ne pouvait pas plus vaincre la tranquille inflexibilité de l'empereur François, que la fougueuse humeur de Napoléon, et elle faisait ce que font les femmes dans leur impuissance, elle pleurait. Le secret de l'entrevue de Napoléon avec Marie-Louise est resté inconnu[5], et probablement il est resté inconnu parce qu'il était nul, car Napoléon ne voulait charger l'Impératrice de rien, les affaires se traitant à Prague de telle sorte, qu'elle n'y pouvait rendre aucun service. Il désirait la voir, la consoler, lui donner des témoignages publics de tendresse, ce qui, pour l'Autriche, pour l'Europe, devait être d'un bon effet; il désirait aussi, avec sa défiance ordinaire, chercher à pénétrer si elle n'aurait pas reçu de Vienne quelque communication clandestine qui pût l'éclairer sur les desseins de l'Autriche. Mais en tout cas de tels efforts étaient parfaitement inutiles, car l'Autriche avait dit tout son secret par la bouche de M. de Metternich, et ce secret n'était autre que celui-ci, c'est qu'à certaines conditions cent fois énoncées elle arrêterait l'Europe, l'obligerait à poser les armes, ménagerait la paix, non-seulement continentale mais maritime, et qu'en dehors de ces conditions se déclarant sur-le-champ notre ennemie, elle prendrait part à la coalition universelle qui se préparait contre nous. Napoléon n'avait donc rien à apprendre de Marie-Louise, mais il procura à cette princesse le plaisir de passer quelques jours avec lui, et en attendant il expédia sur les lieux une quantité d'affaires civiles et militaires. De cette main puissante de laquelle pouvait s'échapper tant de bien et de mal, il laissa effectivement échapper du bien et du mal avec l'ordinaire prodigalité de son génie. Le duc de Rovigo avait voulu venir à Mayence pour y faire une nouvelle tentative en faveur de la paix, en éclairant Napoléon sur l'état de l'opinion publique, et sur le danger qu'il courait de s'aliéner définitivement l'affection de la France. L'opinion publique était en effet dans une anxiété extrême depuis qu'elle commençait à craindre que le congrès réuni si tard ne restât sans résultat. Les ennemis de Napoléon étaient pleins d'espérance, la majorité du pays pleine de chagrins et de sinistres appréhensions. Déjà l'affection était évanouie, la haine naissait, et faisait taire l'admiration. Dans la basse Allemagne et la Hollande on criait _Vive Orange!_ dans toute l'Allemagne _Vive Alexandre!_ En France on n'osait pas crier _Vivent les Bourbons!_ mais leur souvenir se réveillait peu à peu, et on se transmettait de main en main un manifeste de Louis XVIII publié à Hartwell, qui aurait certainement produit un effet général, s'il n'avait porté encore les traces nombreuses des préjugés de l'émigration. Ce sont tous ces détails que le duc de Rovigo se proposait de communiquer au maître qu'il servait fidèlement, mais Napoléon ne voulant pas être importuné de ce qu'il appelait les criailleries de l'intérieur, avait refusé de le recevoir, et lui avait ordonné de rester à Paris, sous prétexte que sa présence y était nécessaire.
[Note 5: L'archichancelier Cambacérès, confident et directeur de l'Impératrice régente, déclare dans ses Mémoires aussi simples que véridiques, qu'il ne put parvenir à en rien savoir.]
[En marge: Nouvelles rigueurs envers le clergé.]
Usant du procédé trop ordinaire à un gouvernement qui s'entête dans ses erreurs, et qui voit dans les manifestations de l'opinion publique des actes à réprimer au lieu de leçons à méditer, il déploya contre le clergé certaines rigueurs tout à fait étranges par l'audace apportée dans l'arbitraire. Le clergé naturellement ne négligeait aucune occasion de multiplier ses manifestations hostiles, surtout en Belgique, et par ses fautes il provoquait ainsi celles du pouvoir. Le concordat de Fontainebleau contesté avec une remarquable mauvaise foi par la correspondance secrète des cardinaux, était considéré dans tout le clergé comme un acte non avenu. On s'obstinait à ne pas reconnaître les nouveaux prélats que Napoléon avait nommés et que Pie VII, après l'avoir promis, refusait toujours d'instituer. Les plus prudents se tenaient éloignés de leurs nouveaux siéges pour éviter des scandales. M. de Pradt, devenu ennemi de l'Empire depuis sa fâcheuse ambassade à Varsovie, et peu jaloux de s'attirer des désagréments pour plaire au gouvernement, s'était abstenu de se présenter à Malines, dont il avait été nommé archevêque. Mais les nouveaux évêques de Tournay et de Gand, ayant voulu se rendre dans leurs diocèses et officier publiquement dans leurs métropoles, avaient provoqué une sorte de soulèvement de la part du clergé et des fidèles. En les voyant paraître à l'autel, prêtres et assistants avaient fui, et laissé les prélats presque seuls devant le tabernacle. Les séminaristes de Tournay et de Gand avaient, sous la direction de leurs professeurs, participé à ce désordre. On signalait aussi parmi les coupables une association de dames qui, sous le nom de _Béguines_, vivaient à Gand dans une espèce de communauté sans être astreintes à la rigueur du cloître, et on les accusait d'avoir exercé en cette occasion une grande influence sur la conduite du clergé.
[En marge: Les séminaristes de Tournay et de Gand envoyés dans un régiment.]
Napoléon ordonna de disperser les _Béguines_, d'enfermer dans les prisons d'État quelques membres des chapitres de Tournay et de Gand, de déporter les autres dans des séminaires éloignés, d'en agir de même à l'égard des professeurs, et quant aux jeunes séminaristes, de prendre tous ceux qui avaient plus de dix-huit ans, de les envoyer à Magdebourg dans un régiment, sur le motif qu'ils étaient passibles de la loi de la conscription, qu'ils en avaient été dispensés exceptionnellement pour devenir des ministres des autels, non des fauteurs de troubles, et qu'une semblable faveur pouvait cesser au gré du souverain lorsqu'il jugeait qu'on n'en était plus digne. Ceux qui avaient moins de dix-huit ans durent être renvoyés dans leurs familles. Des personnes pieuses s'étant réunies pour fournir des remplaçants aux autres, Napoléon pour ce cas-là défendit le remplacement. Recommandation expresse fut faite d'exécuter sur-le-champ ces diverses prescriptions, et on n'y manqua point.
[En marge: Procès d'Anvers.]
[En marge: Cassation du jugement rendu par le jury d'Anvers.]
N'admettant plus de limite à sa volonté, ni au dedans ni au dehors, Napoléon osa quelque chose de plus extraordinaire encore. L'octroi d'Anvers avait été livré depuis plusieurs années à des dilapidations dans lesquelles étaient compromis divers fonctionnaires municipaux. Les dilapidations étaient incontestables, et elles avaient fait perdre à la ville d'Anvers deux à trois millions. Les accusés mis en jugement étaient, à tort ou à raison, considérés par l'administration comme les véritables auteurs de ces concussions; mais l'opinion du pays était si hostile au gouvernement, qu'elle n'hésitait pas à se prononcer favorablement pour des individus qu'en tout autre temps elle eût hautement condamnés, et à les couvrir d'une sorte d'indulgence, comme s'il n'avait pu y avoir que d'intéressantes victimes parmi des hommes poursuivis par l'autorité impériale. Entraînés par ce sentiment, ou atteints par la corruption, ainsi que le prétendit le grand juge, les jurés acquittèrent hardiment les fonctionnaires accusés, aux applaudissements de la province, et la ville d'Anvers, frustrée déjà de trois millions, fut encore exposée à payer les frais considérables du procès. On comprend l'indignation d'un gouvernement régulier très-attaché à maintenir l'ordre le plus rigoureux dans toutes les parties de l'administration. Mais quelque légitime que fût l'indignation ressentie par Napoléon en voyant des hommes qu'il croyait coupables jouir de l'impunité, et la ville d'Anvers victime de graves dilapidations subir seule une condamnation, il aurait dû admettre toutefois que le délit poursuivi étant réel, les individus accusés pouvaient bien n'en pas être les auteurs, et, en supposant qu'ils le fussent, que la déclaration du jury devait rester sacrée, comme chose jugée, jugée bien ou mal mais irrévocablement. Napoléon en apprenant cette décision éprouva une colère extrême, et comme pour contrarier son gouvernement on avait mis de côté toute justice, il n'hésita pas, lui, afin de rendre guerre pour guerre, à mettre de côté toute légalité, et à casser la décision du jury. Cet acte extraordinaire et sans exemple était de nature à soulever l'opinion universelle, mais Napoléon ne s'en inquiéta point, et persista, s'imaginant que la sincérité de son indignation justifierait l'étrange audace de son acte, tant les idées se pervertissent vite lorsqu'on prend l'habitude de mettre sa volonté au-dessus de celle des lois.
[En marge: Hardiesse de Napoléon à prendre sur lui toute la responsabilité de l'acte extraordinaire qu'il s'était permis à l'égard du jury d'Anvers.]
Malgré l'avis du département de la justice, et notamment de l'archichancelier Cambacérès qui pensait que la seule chose possible c'était de changer la loi si elle était mauvaise, et de soustraire au jury la connaissance de ce genre de délits si on le croyait incapable d'en bien connaître, Napoléon s'appuyant sur un article des constitutions de l'Empire qui permettait au Sénat d'annuler les jugements attentatoires à la sûreté de l'État, voulut qu'un sénatus-consulte fût rendu, pour casser la décision du jury d'Anvers, et renvoyer devant une autre cour non-seulement les prévenus acquittés, mais certains jurés eux-mêmes accusés de s'être laissé corrompre. On ne pouvait pas accumuler plus d'irrégularités à la fois, car en admettant que l'article 55 de la Constitution du 16 thermidor an X (4 août 1802) fût encore en vigueur, il était évident que le jugement dont il s'agissait n'était pas un de ceux qu'on avait eus en vue en les qualifiant d'attentatoires à la sûreté de l'État, et surtout qu'en s'arrogeant le droit de casser la décision d'un tribunal, on avait voulu abroger cette décision, mais nullement poursuivre ceux qui l'avaient rendue. Ces objections furent soumises à Napoléon, mais il n'en tint aucun compte, et exigea que le sénatus-consulte fût rédigé tel qu'il l'avait conçu, et porté immédiatement au Sénat. Il alla plus loin: convaincu, dans l'aveuglement de son despotisme, qu'un pouvoir poursuivant un but honnête ne devait se laisser gêner par aucune règle, il signa, et fit publier une lettre close, dans laquelle, saisissant lui-même le conseil privé de la question, et lui indiquant la décision, il prenait la responsabilité entière sur sa tête. Le rapport du conseiller d'État, chargé de présenter le sénatus-consulte, contenait cette phrase qui exprime toute l'opinion de Napoléon en matière de souveraineté, et qui certainement n'eût jamais été admise, même avant 1789, dans des termes aussi absolus: «Notre législation ordinaire n'offre aucun moyen d'anéantir une pareille décision. Il faut donc que la main du souverain intervienne. Le souverain est la loi suprême et toujours vivante; c'est le propre de la souveraineté de renfermer en soi tous les pouvoirs nécessaires pour assurer le bien, pour prévenir ou réparer le mal.»
[En marge: Actes de bienfaisance mêlés à ces actes arbitraires.]
S'arrogeant ainsi le droit illimité de pourvoir à tout, de distribuer la justice, de la changer au besoin quand elle ne lui convenait pas, il prodiguait de cette même main souveraine le bien qu'il trouvait à faire sur son chemin. Le premier président de la cour de cassation, M. Muraire, magistrat distingué, ayant mal administré sa fortune, était tombé dans une situation fâcheuse pour un fonctionnaire de son rang. Son gendre, destiné à devenir bientôt un sage et courageux ministre du roi Louis XVIII, M. Decazes, s'étant rendu à Mayence pour faire appel à la bienfaisance impériale, Napoléon qui avait en ce moment de fortes raisons d'être avare de son argent, lui dit: Comment donc M. Muraire s'est-il exposé à de tels embarras?... Mais peu importe, combien vous faut-il?--Puis cela dit, il examina ce qu'il fallait pour tirer M. Muraire de sa position, et il accorda quelques centaines de mille francs sur son trésor particulier, qui était, comme on l'a vu, la dernière ressource de l'armée.
[En marge: Napoléon s'occupe à Mayence de ses finances.]
[En marge: Suite donnée à la mesure de l'aliénation des biens communaux.]
[En marge: Le trésor particulier de Napoléon, la Banque, la caisse de service, avaient pris pour 145 millions des nouveaux bons représentatifs des biens communaux, et les gardaient en portefeuille.]
[En marge: On n'osait pas en émettre dans le public de peur de les déprécier.]
Napoléon profita de son séjour à Mayence pour donner quelque attention à ses finances. La mesure de l'aliénation des biens communaux, adoptée et convertie en loi, n'avait pas encore produit de grands résultats, parce qu'il fallait ménager un emploi aux nouveaux bons de la caisse d'amortissement avant d'en émettre des sommes considérables. Sans cette précaution en effet ils se seraient accumulés sur la place et eussent été bientôt dépréciés. Il était donc indispensable d'accélérer l'aliénation des biens communaux, qui pouvait seule fournir l'emploi désiré. Avant que les biens communaux fussent vendus, il fallait les choisir, les faire admettre dans la catégorie des biens aliénables, les estimer, en fournir la valeur aux communes en rentes sur l'État, en prendre possession, et enfin les mettre publiquement en adjudication. Quelque accélérée que fût cette suite d'opérations administratives, elle exigeait du temps, et jusqu'à son achèvement pour chaque partie de biens, on ne pouvait opérer la mise en vente. Les bons émis avant qu'ils fussent recherchés pour ce genre d'emploi, auraient bientôt flotté sur la place, perdu 20 ou 30 pour cent, entraîné la chute des actions de la Banque et des rentes sur l'État, seules valeurs ayant cours à cette époque, et ruiné l'espèce de crédit fort restreint dont on jouissait, et dont on avait besoin, tout restreint qu'il était. Napoléon avait pris pour le compte de son trésor environ 72 millions de ces nouveaux bons, la Banque 10, la Caisse de service 63, ce qui composait une ressource de 145 millions réalisée d'avance, et qui n'entraînait aucune émission de ces bons, parce que les trois caisses qui s'en étaient chargées les avaient gardés en portefeuille. Mais ce n'était pas assez avec les immenses dépenses qu'on avait eu à solder, car les payements du Trésor dans les six premiers mois écoulés avaient déjà excédé les recettes ordinaires de plus de 200 millions. M. Mollien n'osait pas dans ses payements employer les nouveaux bons de la Caisse d'amortissement, parce qu'il craignait de les avilir. On en avait d'abord émis quelques-uns sur la place afin de les populariser, et ils n'avaient pas perdu plus de 5 à 6 pour cent, ce qui était un agio fort modéré, mais les répandre davantage était difficile et dangereux. On ne pouvait les donner ni aux rentiers ni aux fonctionnaires, parce que les sommes à payer aux uns comme aux autres étaient peu considérables et que les coupures de ces bons ne s'y prêtaient pas, parce qu'on aurait fait d'ailleurs crier aux assignats. Encore moins pouvait-on les consacrer à payer la solde de l'armée, qui s'acquittait à l'étranger et en sommes très-divisées. Toutefois, pour ce genre de payement, Napoléon avait fait employer dans une certaine proportion les billets de la Caisse de service, acquittables à Paris ou dans les départements, lesquels fournissaient aux officiers ayant des familles la faculté de faire passer sûrement et sans frais de l'argent en France, et procuraient en outre au Trésor la facilité de remplir ses engagements avec un papier à échéance assez longue. C'est même par des combinaisons de ce genre que la Caisse de service avait pu se charger à elle seule de 63 millions des nouveaux bons, qu'elle devait garder en portefeuille. L'unique payement qui pût s'effectuer avec cette nouvelle valeur, c'était celui des grandes fournitures exécutées par les riches entrepreneurs travaillant pour la guerre et pour la marine. Ceux-là tenant à continuer les affaires importantes qu'ils faisaient avec l'État, ne devaient pas regarder de si près au mode de payement, et d'ailleurs ils avaient tellement besoin d'argent, qu'ils aimaient encore mieux recevoir une valeur exposée à perdre 10 ou 15 pour cent, que ne rien recevoir du tout. Il y avait de plus une espèce de fournisseurs obligés, devenus fournisseurs malgré eux, c'étaient les propriétaires, fermiers ou négociants, auxquels on avait pris par voie de réquisition ou des denrées ou des étoffes, ou des chevaux, à condition de les solder comptant. Aux uns comme aux autres on pouvait donner les nouveaux bons de la Caisse, que les uns feraient escompter à de gros capitalistes, que les autres garderaient pour en acheter des biens communaux. Mais M. Mollien, toujours attaché aux moyens réguliers, préférait faire attendre les fournisseurs et les individus frappés de réquisition, ce qui pouvait se couvrir du prétexte des liquidations inachevées, que d'émettre un papier exposé à être qualifié d'assignat dès que l'introduction dans le public en paraîtrait plus ou moins forcée. Aussi les fournisseurs, habitués à crier à la porte des administrations, commençaient-ils à murmurer, à se plaindre du défaut de payement, et à l'alléguer comme excuse du ralentissement de tous les services. C'est là ce qui motiva l'intervention personnelle de Napoléon, dont l'oreille ne devenait sensible en ce moment que lorsqu'il s'agissait des besoins de l'armée.
[En marge: Napoléon exige que M. Mollien donne des nouveaux bons à certains fournisseurs, et à certains créanciers de l'État.]
S'adressant à M. Mollien, il soutint que la perte de 9 à 10 pour cent sur une pareille valeur, surtout lorsqu'un gros intérêt, exactement payé, devait en maintenir le cours, n'était rien en soi, et n'égalait pas l'inconvénient de faire attendre des gens qu'il y avait urgence à satisfaire. Ceux à qui l'argent comptant n'était pas indispensable auraient dans la main un placement avantageux, ceux qui ne pouvaient pas s'en passer, réaliseraient le capital par l'escompte, et ce serait toujours le même résultat, ramené à un seul inconvénient, de faire baisser de 9 à 10 pour cent l'une des trois valeurs circulantes. Les rentes sur l'État, par exemple, qu'on avait vues à 12 francs la veille du 18 brumaire, à 30 le lendemain, puis à 90 après 1806, qu'on revoyait actuellement à 70, n'entraînaient pas après tout, par ces variations, la ruine de l'État et des particuliers. La fixité et l'exact payement de l'intérêt consolaient les porteurs de rente, qui finissaient par ne plus prendre garde à ces fluctuations, et il n'y avait d'atteints par elles que ceux qui étaient forcés de vendre. C'était un inconvénient très-partiel, auquel devaient se résigner ceux qui avaient besoin d'argent.
[En marge: Napoléon, pour fournir un emploi à ces bons, prend des mesures afin d'accélérer la mise en vente des biens communaux.]
Telle était l'argumentation fort spécieuse de Napoléon contre le ministre des finances, argumentation qui eût été à peu près vraie, si la baisse de ces bons avait pu être limitée à 10, à 12, même à 15 pour cent. Mais qui pouvait dire où elle s'arrêterait, si on se laissait entraîner à une émission considérable? C'est ce que craignait M. Mollien, et ce dont Napoléon ne tint aucun compte, car il ordonna qu'on répandît à Paris environ une trentaine de millions des bons de la caisse d'amortissement par le payement des fournitures, et dans les départements environ dix-huit ou vingt par le payement des réquisitions. C'étaient cinquante millions introduits un peu forcément dans la circulation. Afin de leur ouvrir plus tôt le débouché des acquisitions de biens communaux, Napoléon prescrivit à l'archichancelier Cambacérès de faire acte d'autorité sur le Conseil d'État, d'enlever au Comité du contentieux, dont les formes sont celles de la justice elle-même, les contestations relatives aux biens communaux, de les transporter au Comité chargé de l'administration communale, de diriger lui-même ce comité, et d'expédier rapidement ce genre d'affaires au moyen d'un examen sommaire et non interrompu.
[En marge: Napoléon imagine des conscriptions locales, qui se justifient par le danger de certaines frontières.]
[En marge: Levée de 30 mille hommes dans les départements voisins des Pyrénées.]
Après ce secours un peu violent apporté à ses finances, Napoléon, toujours en travail d'esprit pour la levée des hommes, inventa des conscriptions d'un nouveau genre, qu'il espérait rendre supportables en leur donnant un caractère d'urgence et d'utilité locales. Par exemple la frontière des Pyrénées se trouvant menacée par suite des derniers événements d'Espagne, Napoléon imagina de lever 30 mille hommes sur les quatre dernières classes, dans tous les départements situés depuis Bordeaux jusqu'à Montpellier, afin de garantir de l'invasion cette partie du territoire. Comme le sol que les nouveaux appelés allaient défendre était le leur, Napoléon pensa que c'était demander en quelque sorte à des paysans de défendre leurs chaumières, à des citadins de défendre leurs propres villes, et que l'urgence du besoin ferait taire la plainte, car on ne pouvait pas dire, comme de toutes les autres levées de cette époque, que Napoléon prenait les hommes pour les faire mourir sur l'Elbe et l'Oder au service de son ambition. L'idée lui ayant paru ingénieuse, il voulut l'appliquer aux départements du nord et de l'est, toujours en s'adressant aux départements de l'ancienne France, lesquels, depuis plus de vingt années, supportaient tout le poids de la guerre, et de leur demander une soixantaine de mille hommes, sous le même prétexte de danger local et pressant. Mais comme ces conscriptions devaient bientôt finir par ressembler à une conscription générale, et en produire l'effet, Napoléon résolut d'ajourner la seconde de deux ou trois mois. Seulement il appela sans aucun retard les trente mille hommes demandés aux départements voisins des Pyrénées.
[Date en marge: Août 1813.]
[En marge: Ces diverses mesures résolues en principe à Mayence.]
[En marge: Au milieu de ses nombreuses occupations, Napoléon comble Marie-Louise des témoignages les plus affectueux.]
[En marge: Il lui laisse ignorer à quel point il est résolu à la guerre.]
[En marge: Il lui prépare plusieurs voyages pour la distraire, pendant qu'il se battra à outrance.]