Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 16 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 13

Chapter 133,618 wordsPublic domain

Après s'être livré à ces jeux de mots, M. de Bassano permettait à M. de Narbonne de procéder à l'échange des pouvoirs, mais en tenant au mode de négocier sur lequel on avait déjà insisté. En conséquence il devait offrir l'échange des pouvoirs dans une conférence commune, puis cette formalité remplie, proposer la discussion des matières dans des conférences auxquelles assisteraient tous les plénipotentiaires, sous les yeux du médiateur, qui serait ainsi témoin et partie des négociations mais non pas leur intermédiaire exclusif. Il devait enfin proposer la rédaction de protocoles, qui assureraient l'authenticité des conférences. Si toutes ces questions de forme étaient vidées, ce qui ne pouvait manquer d'être long, M. de Narbonne avait ordre de présenter pour première base de négociation l'_uti possidetis_, c'est-à-dire la conservation de ce que chacun possédait dans l'état présent de la guerre, comme si aucun des événements de 1812 et de 1813 ne s'était accompli.

[En marge: Nouveau chagrin de M. de Metternich en apprenant à quelle condition est soumis l'échange des pouvoirs.]

[En marge: Depuis qu'on avait laissé percer l'intention d'un arrangement direct entre la Russie et la France, les Russes et les Prussiens affectaient de vouloir faire de l'Autriche leur unique intermédiaire.]

[En marge: Cette disposition poussée au delà des désirs de l'Autriche, devait rendre insoluble la question de forme.]

La seule question de forme devait exiger beaucoup de temps, car sur cette question les coalisés avaient leur parti pris, et insister à ce sujet c'était s'exposer à dépenser inutilement plusieurs mois, quand on n'avait plus que dix-huit jours. M. de Metternich, en effet, en apprenant que M. de Narbonne avait reçu ses pouvoirs, ne fut que médiocrement consolé de l'absence de M. le duc de Vicence, surtout lorsqu'il sut que M. de Narbonne voulait présenter et échanger ses pouvoirs dans une réunion générale des plénipotentiaires, s'abouchant entre eux sous la présidence du médiateur, mais ne s'astreignant pas à l'accepter pour unique intermédiaire de leurs communications. Ce dernier point, comme on l'a vu, avait acquis beaucoup d'importance, depuis que Napoléon avait clairement indiqué, en faisant choix de M. de Caulaincourt, la pensée de s'entendre directement avec la Russie aux dépens de l'Autriche. À dater de ce moment, la Prusse et la Russie, pour ne pas être soupçonnées d'entrer dans l'intention de Napoléon, surtout pour n'en pas être accusées, affectaient de tenir plus que l'Autriche elle-même à une forme de négociation qui faisait tout passer par l'entremise du médiateur. Aussi MM. de Humboldt et d'Anstett, particulièrement ce dernier, s'étaient-ils hâtés de remettre leurs pouvoirs à M. de Metternich, et ne voulaient-ils les remettre qu'à lui seul. M. de Metternich, tranquille désormais sur la négociation directe entre la Russie et la France, dont il avait voulu se garantir en venant à Prague, aurait acquiescé au désir de la France sur cette question de forme, uniquement pour faire commencer la négociation; mais cela ne dépendait plus de lui, la Russie et la Prusse tenant à ce qu'il fût rassuré plus même qu'il n'avait besoin de l'être. Aussi ne manqua-t-il pas de dire à M. de Narbonne que quant à lui il consentirait bien à cet échange de pouvoirs opéré en commun, mais que déjà les plénipotentiaires prussien et russe lui avaient remis directement leurs pouvoirs, s'étaient ainsi légitimés, et que certainement, ne fût-ce que par amour-propre, ils ne voudraient pas revenir sur ce qu'ils avaient fait. Il leur proposa en effet de céder sur ce point, mais il fut refusé, et malgré les autorisations envoyées à M. de Narbonne, la négociation ne fit pas un pas. M. de Metternich en montra de nouveau son chagrin à M. de Narbonne, lui répéta que jusqu'au 10 août le mal ne serait pas irréparable, mais que le 10 à minuit il serait sans remède.

[En marge: Napoléon ne se faisant plus aucune illusion sur la possibilité de prolonger l'armistice, et espérant tout au plus retarder l'entrée en action de l'Autriche, avait le parti pris de continuer la guerre.]

[En marge: Examen des conditions de paix proposées à la France.]

[En marge: À quel point ces conditions dépassaient même ce que la France aurait dû désirer, et combien il était évident que l'orgueil froissé était en ce moment le seul mobile de Napoléon.]

[En marge: Napoléon compromet en ce moment non-seulement la grandeur sérieuse de la France, mais même la grandeur chimérique qu'il avait rêvée, et dont on ne lui contestait que quelques portions insignifiantes.]

Pendant ces inutiles allées et venues, Napoléon ne conservant plus aucune illusion sur la possibilité d'une négociation séparée avec la Russie, songeait tout au plus à retenir l'Autriche inactive quelques jours après le 17 août, afin d'avoir le temps d'accabler d'abord les Prussiens et les Russes, sauf à battre ensuite, et à leur tour, les Autrichiens eux-mêmes, s'ils étaient assez peu clairvoyants pour se prêter à ce calcul. Quant à la paix il n'y songeait guère, ne voulant à aucun prix abandonner les villes anséatiques réunies constitutionnellement à l'Empire, renoncer au titre de protecteur de la Confédération du Rhin porté jusqu'ici avec une sorte d'ostentation, enfin reconstituer la Prusse au lendemain même de sa défection. Chacun de ces sacrifices lui coûtait cruellement; pourtant il n'était pas possible, même après les triomphes de Lutzen et de Bautzen, que la terrible catastrophe de 1812 n'eût pas quelques conséquences, sinon pour la France, au moins pour lui, et il fallait savoir se résigner à payer sa faute par un déplaisir quel qu'il fût. Il aurait dû se trouver heureux après de si grands malheurs de n'être puni que dans son orgueil, et de n'avoir rien à sacrifier que la France pût regretter véritablement, car, ainsi que nous l'avons déjà dit, et qu'on nous permettra de le redire encore, lorsqu'on lui laissait outre les Alpes et le Rhin, la Hollande, le Piémont, la Toscane, Rome, à titre de départements français, la Westphalie, la Lombardie, Naples, à titre de principautés de famille, on lui concédait plus que la France ne devait désirer, et qu'elle ne pouvait posséder. Ici se présentent quelques réflexions que nous avons déjà indiquées, mais qu'il faut reproduire plus complétement au moment décisif, pour apprécier sainement les déterminations de Napoléon. Si on examine l'une après l'autre ses prétentions territoriales, on reconnaîtra combien il était peu raisonnable d'y tenir. La Hollande elle-même qui était la moins déraisonnable de toutes, ne pouvait être qu'avec beaucoup de peine rattachée matériellement et moralement à l'Empire. Quand on en avait détaché ce que Napoléon avait pris au roi Louis en 1810, pour le punir de ses résistances, c'est-à-dire ce qui est situé à la gauche du Wahal, lequel est le Rhin véritable et constitue la plus puissante des barrières, on avait acquis tout ce qui était désirable sous le rapport des frontières, restant toujours la grave difficulté morale de morceler un pays aussi homogène que la Hollande, et dont toutes les parties sont faites pour vivre ensemble! Quant à la portion au delà du Wahal, qui s'étend jusqu'au Texel, et comprend Gorcum, Nimègue, Utrecht, Rotterdam, la Haye, Amsterdam, le Texel, c'est-à-dire la grande Hollande, il était impossible de la rattacher à la géographie militaire de la France, et Napoléon dans ses plus habiles combinaisons pour la défense du territoire, n'avait jamais pu trouver une manière de couvrir le Zuiderzée, et d'établir une frontière solide de Wesel à Groningue. N'ayant pour protéger cette partie de la Hollande que la faible ligne de l'Yssel, il n'avait vu d'autre ressource que les inondations, et les avait ordonnées; or, un pays qu'on ne peut garder qu'en le noyant, il n'est pas seulement inhumain, il est impolitique de songer à le posséder. En ayant dans l'Océan la Rochelle, Brest, Cherbourg, Anvers et Flessingue, Napoléon avait contre l'Angleterre tout ce qu'il pouvait désirer, et ces terrains, moitié îles, moitié continent, qui s'étendent de Nimègue à Groningue, de Berg-op-Zoom au Texel, entre terre et mer, portant une race indépendante, fière, sage, riche, pleine de souvenirs assez glorieux pour ne pas vouloir les confondre avec ceux d'une autre nation, méritaient d'être laissés indépendants entre toutes les puissances de l'Europe, pour continuer à être la voie la plus large et la plus libre du commerce maritime! Quant au Piémont lui-même, était-il bien prudent de chercher à posséder un territoire au delà des Alpes, c'est-à-dire au delà de nos frontières naturelles, devant nous aliéner à jamais les Italiens, comme la possession de la Lombardie n'a cessé de les aliéner à l'Autriche, nous valant des haines au lieu d'influence, et destiné au premier règne faible à nous échapper inévitablement? Toutefois dans un système de grandeur à la façon de Charlemagne, grandeur qui n'est dans les temps modernes qu'un pur anachronisme, car lorsque Charlemagne régnait sur le continent de l'Elbe à l'Èbre, il embrassait dans ses vastes États des pays à moitié sauvages, n'ayant encore aucune existence historique, dans un tel système, on peut concevoir l'addition de la Hollande, qui est une sorte d'appendice maritime de notre territoire, comme le Piémont en est une sorte d'appendice continental, utile à qui veut descendre souvent des Alpes; mais même dans ce système déjà faux, que faire de la Toscane et de Rome? Que faire de l'Illyrie, de Hambourg, de Lubeck? Ce n'était plus qu'un entraînement de conquêtes insensées, sans plan et sans limites, pouvant durer la vie d'un conquérant tel qu'Attila ou Alexandre, mais devant à sa mort donner lieu à un partage de territoires entre ses lieutenants ou ses voisins! Avec un tel système, qui, ne reposant sur aucun principe politique, ne pouvait avoir aucune limite territoriale, dans lequel on pouvait tout faire entrer sauf à ne rien garder, il n'était pas possible de dire que l'empire de Napoléon fût véritablement moins grand parce que Hambourg ou Lubeck n'y seraient pas compris. Napoléon était tout autant Charlemagne sans ces villes qu'avec elles, car celui qui, outre Bruxelles, Anvers, Flessingue, Cologne, Mayence, Strasbourg, avait encore Utrecht, Amsterdam, le Texel, Turin, Florence, Rome, sans compter Cassel, Milan, Naples, était aussi grand, plus grand même que Charlemagne, de cette grandeur fabuleuse qui avait au neuvième siècle sa raison d'être, qui ne l'avait plus au dix-neuvième, et qui après son Charlemagne aurait eu inévitablement son Louis le Débonnaire. On ne comprend pas que le principal de cette grandeur chimérique étant accordé à Napoléon, il la compromît pour Hambourg, pour Lubeck, ou pour un vain titre comme celui de protecteur de la Confédération du Rhin! Sans doute si l'honneur des armes eût été compromis, on conçoit qu'il ne voulût pas céder, car il vaut mieux perdre des provinces que l'honneur des armes! Cela vaut mieux pour la dignité et la sûreté d'un vaste empire; mais après Lutzen, mais après Bautzen, où des enfants avaient vengé le malheur de nos vieux soldats, l'honneur des armes était sauf; la vraie grandeur et même la grandeur exagérée et inutile l'était aussi; il ne restait en souffrance que l'orgueil! Et à ce sentiment si personnel, il est triste de le dire, Napoléon était prêt à sacrifier non-seulement la solide grandeur de la France, celle qu'elle avait conquise sans lui pendant la révolution, mais cette grandeur factice, fabuleuse, qu'il y avait ajoutée par ses prodigieux exploits! Il allait sacrifier à ce sentiment sa femme, son fils et lui-même!

[En marge: Agitation intérieure de Napoléon, qui se cachait sous son activité incessante, mais qui le rendait très-sensible aux objections élevées autour de lui.]

Toutefois ces questions agitaient profondément Napoléon, et si avec la faculté de se distraire par mille travaux de tout genre, faculté dont il était doué au plus haut degré, il arrivait à se donner un visage serein, si même, tout plein de ses vastes et profondes conceptions militaires, il parvenait à se donner confiance, il était parfois troublé et pensait sans cesse au grave sujet que nous venons d'exposer. Toujours en course autour de Dresde, faisant, avec son embonpoint qui commençait à être importun, des excursions de trente et quarante lieues par jour, dont la moitié à cheval, allant étudier le long des frontières de la Bohême les champs de bataille qui devaient bientôt se couvrir de sang, y amenant ses généraux avec lui, quelquefois les y envoyant sans lui pour les obliger à étudier le terrain, il emportait dans sa tête les mêmes pensées, et, soit en route, soit de retour à Dresde, il en conférait avec les personnages de toute profession qui le suivaient dans ses campagnes. Absolu par son pouvoir, il était par sa clairvoyance dépendant des esprits qui l'entouraient, car il lui était impossible de voir la désapprobation sur les visages sans éprouver le besoin de la combattre, de la dissiper, de la vaincre, et il avait souvent fort à faire. Si on était en effet bien soumis, bien appliqué à lui plaire, le sentiment du danger déliait les langues chez les plus courageux, attristait au moins les visages chez les plus timides!

[En marge: Discussions fréquentes de Napoléon, soit avec ses généraux sur le futur plan de campagne, soit avec les personnages civils de son entourage sur les négociations de Prague.]

Chacun suivant son état, militaire ou civil, apercevant de la situation ce qui le concernait, révélait les dangers qui le frappaient plus particulièrement. Les militaires qui avaient jugé excellente la position de l'Elbe, quand on n'avait affaire qu'aux Prussiens et aux Russes, étaient effrayés depuis qu'il s'agissait des Autrichiens eux-mêmes, de se trouver sur l'Elbe avec la possibilité d'être tournés par ces derniers du côté de la Bohême, et d'avoir ainsi l'ennemi sur nos derrières, entre nous et la Thuringe. Les politiques voyaient clairement l'Autriche entraînée par l'esprit public de l'Allemagne, et sollicitée par son propre intérêt, prête à imiter la Prusse, et à compléter dès lors l'union de tous les États contre nous; et ils nous voyaient réduits à lutter contre l'Europe exaltée par la haine avec la France abattue par la fatigue! aussi les uns et les autres étaient-ils d'avis d'admettre la médiation et ses conditions, quelles qu'elles fussent, en les supposant même beaucoup moins avantageuses qu'elles ne l'étaient réellement. Sans doute ils n'eussent voulu à aucun prix qu'on acceptât la France privée de ses frontières naturelles, mais si on leur avait dit qu'elle aurait directement ou indirectement, Mayence, Cologne, Anvers, Flessingue, Amsterdam, le Texel, Cassel, Turin, Milan, Florence, Rome, Naples, ils auraient à genoux supplié Napoléon d'accepter. Mais on leur laissait ignorer le véritable état des choses; on parlait vaguement devant eux de sacrifices contraires à l'honneur, et sans savoir précisément ce qui en était, ils supposaient néanmoins que la France était encore assez redoutée pour qu'on n'osât pas lui offrir moins que ses frontières naturelles, et dans cette supposition, bien inférieure pourtant à la réalité, ils préféraient des sacrifices d'amour-propre au danger d'une lutte effroyable contre une coalition formée de toute l'Europe.

[En marge: Objections des militaires contre la ligne de l'Elbe, depuis qu'on s'attendait à la guerre avec l'Autriche.]

[En marge: Réponses de Napoléon.]

[En marge: Napoléon avait raison dans l'hypothèse de la continuation de la guerre, car en refusant d'abandonner l'Allemagne la ligne de l'Elbe était la seule admissible.]

[En marge: La question était mal posée, et ce n'était pas entre telle ou telle ligne d'opération, mais entre la paix et la guerre, qu'il fallait la placer.]

[En marge: Si Napoléon avait raison contre les militaires, il avait tort contre les diplomates, et s'en tirait avec eux en dissimulant la vérité, et en ne disant pas à quoi tenaient la paix ou la guerre.]

[En marge: Vives instances de M. de Caulaincourt pour décider Napoléon à la paix.]

[En marge: Violente sortie du duc d'Otrante en faveur de la paix.]

Politiques et militaires parlaient entre eux de ce sujet ou dans leurs bivouacs, ou dans les antichambres de Napoléon, se taisaient quand il survenait, et quelquefois même ne s'interrompaient qu'à demi, pour lui fournir l'occasion de reprendre l'entretien s'il daignait le continuer avec eux, ce que rarement il négligeait de faire. Avec les militaires les réponses ne lui manquaient pas, car s'ils avaient raison en signalant la hardiesse de notre situation sur l'Elbe, où l'on pouvait être tourné par la Bohême en cas de guerre avec l'Autriche, ils avaient tort, ainsi que le faisaient plusieurs d'entre eux, de lui proposer la ligne de la Saale, ligne très-courte, n'embrassant que l'espace compris de Hof à Magdebourg, facile à forcer sur tous les points, et exposée à être tournée par la Bavière comme celle de l'Elbe par la Bohême. On eût été, en adoptant cette ligne, rejeté en huit jours sur le Rhin, et il eût été étrangement inconséquent d'abandonner dans les combats ce qu'on s'obstinait à défendre témérairement dans les négociations. Il n'y avait pas de milieu, ou il fallait renoncer tout de suite à l'Allemagne, et accepter les conditions de M. de Metternich, ou si on la disputait diplomatiquement, il fallait aussi la disputer militairement, et on ne le pouvait que sur l'Elbe. Or placé à Dresde, ayant à sa droite Koenigstein, à sa gauche Torgau, Wittenberg, Magdebourg, Hambourg, pouvant, comme il le fit bientôt à Dresde, accabler ceux qui essayeraient de le tourner, Napoléon avait encore d'immenses chances pour lui. Restait, il est vrai, le danger de se battre si loin du Rhin contre l'Europe entière, et, si un de ses lieutenants était faible ou maladroit sur la vaste ligne de Koenigstein à Hambourg, de se trouver en l'air au milieu de l'Allemagne soulevée; mais alors il fallait avoir le bon sens de reconnaître, et le courage de dire que la faute de Napoléon était politique, et lui conseiller d'abandonner l'Allemagne, ce qui était la certitude d'une paix immédiate et glorieuse. Faute de poser ainsi la question, on se donnait tort contre Napoléon, car à vouloir garder l'Allemagne, il est bien vrai qu'on ne pouvait la défendre que sur l'Elbe. Aussi, dans leurs nombreux entretiens, le prince Berthier, les maréchaux Soult, Ney, Mortier, n'osant pas soutenir résolûment qu'il fallait rentrer sur le Rhin, s'exposaient à être réfutés victorieusement en proposant des lignes intermédiaires entre l'Elbe et le Rhin, étaient battus par la logique pressante de Napoléon, et se taisaient, en conservant cependant le sentiment d'un grand péril, car c'était un grand péril en effet que de se battre avec l'Europe, non sur le Rhin pour la défense légitime de notre sol, mais sur l'Elbe pour la pensée usurpatrice de la domination universelle. Les choses se passaient autrement lorsqu'il s'agissait de la question, toute politique, de la paix et de la guerre. Là Napoléon sentait bien qu'il avait tort, car il n'avait pas une bonne raison à faire valoir. Il ne disait pas la vérité, parlait vaguement de sacrifices, qui, d'abord modérés en apparence, deviendraient bientôt, s'il cédait, immodérés et inadmissibles, et laissait entendre, sans l'exprimer cependant, que l'Autriche osait lui redemander jusqu'à l'Italie. Alors il s'échauffait, parlait de l'honneur de l'Empire, et s'écriait qu'il valait mieux périr que de supporter de semblables conditions, surtout de la part de l'Autriche, qui, après lui avoir donné une archiduchesse en mariage, après avoir accepté son alliance en 1812, profitait du premier revers pour se tourner contre lui, comme si une pareille conduite, en supposant qu'elle fût telle que la dépeignait Napoléon, eût été bien criminelle de la part d'une puissance qui longtemps battue, et dépouillée d'une grande partie de ses États, saisissait l'occasion d'en recouvrer ce qu'elle pouvait, surtout contre un conquérant sans modération et sans mesure!--Ses contradicteurs ignorant le secret des négociations, supposant toujours qu'il s'agissait de sacrifices bien plus considérables que ceux qu'on nous demandait véritablement, accordant qu'il était désagréable de céder, surtout à gens qui nous dressaient en quelque sorte un guet-apens, se rejetaient sur le besoin urgent de la paix, et avaient là des avantages incontestables. Napoléon avait rencontré pour apôtre constant de la paix M. de Caulaincourt, qui le suppliait sans relâche de ne pas s'obstiner contre l'orage, et de passer par-dessus un déplaisir momentané pour sauver la France, l'armée, lui et son fils. Dans cette courageuse et civique tâche, M. de Caulaincourt était infatigable, et recommençait sans cesse avec une admirable persévérance. M. de Caulaincourt avait trouvé un singulier auxiliaire dans le duc d'Otrante, M. Fouché, qui, bien que cherchant à reconquérir la faveur impériale perdue, n'hésitait pas, inspiré par son bon sens et peut-être aussi par le danger que la chute de l'Empire devait faire courir à tous les hommes de la révolution, n'hésitait pas à soutenir hardiment qu'il fallait conclure la paix. Il ne s'agissait point, selon M. Fouché, de savoir laquelle; c'était le secret des plénipotentiaires que Napoléon avait chargés de cette tâche; mais après Lutzen et Bautzen, en s'en rapportant à une sorte de notoriété publique, en songeant à la crainte que la France n'avait pas cessé d'inspirer, on ne pouvait pas douter, disait-il, que les conditions ne fussent encore très-belles; et si, comme tout le faisait présumer, on concédait à la France au delà du Rhin et des Alpes, on lui concédait plus qu'il ne lui fallait, plus qu'elle ne désirait. On devait donc, sauf les détails, signer la paix qui nous était offerte; car l'Europe était exaspérée, et la France épuisée commençait à partager l'exaspération de l'Europe contre un système qui ne laissait pas plus de bien-être au vainqueur qu'au vaincu.--Dans l'une de ces conversations, à laquelle avaient été présents M. Daru, M. de Caulaincourt, M. de Bassano, même le roi de Saxe, M. Fouché se permit de dire à Napoléon que s'il ne donnait pas tout de suite la paix, il deviendrait bientôt odieux à la France, et qu'il y aurait danger non-seulement pour lui, mais pour son fils, pour sa dynastie; que s'il ne saisissait pas cette dernière occasion de déposer les armes, il serait perdu; que la France venait par honneur de faire un dernier effort, parce qu'elle ne voulait pas se retirer battue de son grand duel avec l'Europe, mais qu'après les victoires de Lutzen et de Bautzen elle considérait son honneur comme dégagé, et qu'à la seule condition de conserver le Rhin et les Alpes que personne ne lui contestait plus, pas même l'Angleterre, elle se tiendrait pour satisfaite; mais que si, malgré la possibilité évidente de signer une telle paix, on persistait à continuer la guerre, elle se regarderait comme sacrifiée à un système personnel à Napoléon, système insensé, qu'elle détestait autant que l'Europe elle-même, car elle en souffrait tout autant.--

[En marge: Mécontentement et réponses sophistiques de Napoléon.]