Part 7
Le maréchal Marmont, qui était sur ses gardes, quoique mal servi par ses espions, connut bientôt l'approche de l'armée anglaise, et se mit en mesure de n'être pas surpris. Ayant eu le temps de réunir quatre ou cinq divisions, grâce au retour de la division Foy, il put former un rassemblement respectable, et capable d'imposer à l'ennemi une extrême réserve. Si toute son armée n'était pas sous sa main en avant de Salamanque, c'est d'abord qu'il avait beaucoup de points à occuper, et qu'ensuite, pour vivre dans un pays ruiné, il avait été obligé de s'étendre sur un espace de plus de trente lieues. Du reste, ayant profité des leçons administratives de Napoléon, dont il avait été l'aide de camp, il avait employé l'hiver à soigner ses hommes, à réparer son matériel d'artillerie, à recomposer autant que possible ses attelages, et à mettre ses postes en bon état de défense. À défaut de grands magasins qu'il n'avait pas le moyen de créer, il avait formé auprès de chaque division un petit dépôt de biscuit qui lui permettait de manoeuvrer une quinzaine de jours sans être inquiet de la subsistance de ses soldats. Il avait disposé en citadelles trois couvents qui dominaient Salamanque et commandaient le passage de la Tormès. Il y avait placé une garnison d'un millier d'hommes, et il pouvait s'en éloigner sans crainte de voir l'ennemi s'y établir. La ligne du Douro, qui se trouvait en arrière de Salamanque, et qui avec son affluent l'Esla couvrait à la fois la Vieille-Castille et le royaume de Léon, était partout jalonnée de postes assez bien occupés. Toro, Zamora, Benavente, Astorga, promettaient une certaine résistance, et, en présence d'un adversaire circonspect, il était possible, en manoeuvrant sagement, de tenir la campagne quelque temps, sans être amené à une action décisive.
[En marge: Le maréchal Marmont se retire d'abord à quelque distance de Salamanque.]
Le maréchal Marmont, après les dispositions que nous venons d'énumérer, leva son camp de Salamanque, livra la ville à elle-même, et alla camper à quelque distance pour se ménager le loisir de rassembler ses divisions et d'observer les projets de l'ennemi. S'il ne se hâta pas de se réfugier derrière le Douro, c'est qu'il avait la Tormès pour se couvrir, et qu'il voulait rester en vue de Salamanque, afin de donner du coeur à la petite garnison laissée dans les trois couvents fortifiés.
[En marge: Attaque de Salamanque.]
Lord Wellington parut le 16 juin devant Salamanque. Reçu par les habitants avec une joie qui éclatait toujours après le départ des Français, et avant l'arrivée des Anglais, il consacra un jour ou deux à la réflexion, et au plaisir d'avoir ainsi acquis les honneurs de l'offensive, sans en courir les dangers. Les habitants lui demandaient de les délivrer des trois couvents fortifiés qui dominaient la ville, et qui pouvaient en rouvrir les portes aux Français. Ces couvents examinés de près, semblèrent exiger une attaque en règle. Lord Wellington résolut d'y employer dix ou quinze jours, et n'en fut pas fâché, car il n'était pas disposé à précipiter ses mouvements dans une contrée où chaque pas en avant pouvait être un pas fait vers un abîme. Il avait amené avec lui quelques pièces de grosse artillerie, assez mal approvisionnées. Il commença l'attaque des couvents avec ces moyens, et envoya chercher à Ciudad-Rodrigo le matériel qui lui manquait.
Voici la position des trois couvents qu'il s'agissait de prendre. Le principal, le plus vaste, celui de Saint-Vincent, gros bâtiment carré, ressemblant à un fort, avait été crénelé, percé d'embrasures, et entouré de décombres qu'on avait disposés en glacis. D'un côté il dominait la Tormès, qui passe au pied de Salamanque, et de l'autre Salamanque elle-même. Les deux couvents de San-Gaetano et de la Merced, situés un peu au-dessous et vers la ville, fournissaient contre elle un second étage de feux, et en assuraient complétement la possession.
Lord Wellington ouvrit la tranchée devant le couvent de Saint-Vincent par le dehors de la ville. Quant aux couvents de la Merced et de San-Gaetano, il voulut les brusquer, et en ordonna l'assaut. Mais les troupes qui gardaient ces deux postes, secondées par le feu dominant de Saint-Vincent, repoussèrent bravement les Anglais, et leur tuèrent plusieurs centaines d'hommes. Lord Wellington prit alors le parti d'attendre le gros matériel qui devait venir de Ciudad-Rodrigo. La vue de l'armée française, réunie à quelques lieues de là, dans une bonne position, soutenait le courage de nos petites garnisons, et prolongeait leur résistance.
[Date en marge: Juillet 1812.]
[En marge: Occupation de Salamanque par les Anglais.]
Enfin, les 26 et 27 juin, la grosse artillerie étant arrivée au camp des Anglais, lord Wellington fit battre en brèche. Les trois couvents se défendirent vaillamment, et dirigèrent un feu violent contre l'ennemi. Mais le principal, celui de Saint-Vincent, ayant été mis en flammes par des obus, il devint impossible de s'y maintenir plus longtemps, et, le 28, il fallut remettre ces citadelles improvisées, au moyen desquelles on avait cru pouvoir conserver Salamanque, ou s'assurer du moins le moyen d'y rentrer. Nous y perdîmes un millier d'hommes hors de combat ou prisonniers; mais les Anglais en perdirent un nombre au moins égal, et nous avions gagné douze jours, retard précieux pour nous, et dès lors fâcheux pour nos adversaires. Il faut sans doute y regarder avant de disséminer ses forces dans de petites garnisons destinées à se rendre l'une après l'autre, mais, quand elles coûtent autant de monde à l'ennemi, et vous font gagner autant de temps, il n'y a pas de regrets à concevoir.
[En marge: Retraite du maréchal Marmont derrière le Douro.]
[En marge: Lord Wellington le suit.]
Jusqu'ici les opérations du maréchal Marmont étaient tout ce qu'elles pouvaient être; mais Salamanque pris, il n'était pas sage à lui de se tenir si près de l'armée anglaise, et il passa le Douro à Tordesillas, décidé à lui bien disputer cette ligne. Du reste la circonspection des Anglais ne faisait pas craindre de leur part une offensive très-vive. Lord Wellington suivit l'armée de Portugal, et vint border le cours du Douro, qui dans cette saison n'était pas très-volumineux, mais n'était cependant pas guéable, excepté dans un petit nombre d'endroits. Ce fleuve, comme nous l'avons dit, était pourvu de bons postes, tels que Tordesillas, Toro, Zamora, et même Benavente et Astorga, en considérant l'Esla et l'Orbigo comme un prolongement de la ligne du Douro. Astorga notamment, outre de bons ouvrages qui avaient déjà résisté, tantôt aux Français, tantôt aux Espagnols, contenait une excellente garnison de 1500 hommes bien résolus à se défendre, et devait, en donnant un fort appui à notre droite, gêner beaucoup la gauche des Anglais. Lord Wellington, arrivé le 1er juillet sur le Douro, s'y arrêta pour laisser à l'armée espagnole de Galice le temps d'enlever Astorga. C'étaient, selon lui, quinze ou vingt jours encore d'employés utilement, sans s'engager trop vite dans cette hardie campagne entreprise sur les derrières des Français; mais c'était, on doit le reconnaître, leur laisser aussi le temps de se réunir pour l'accabler. Il fallait en effet qu'ils fussent aveuglés par d'étranges passions, pour ne pas employer ce délai à rassembler soixante-dix mille hommes contre l'armée anglaise. Aussi, en se tenant le long du Douro, lord Wellington ne cessait-il d'adresser les plus vives instances, d'un côté à l'armée anglo-sicilienne, pour qu'elle donnât une forte occupation au maréchal Suchet, et de l'autre aux forces navales anglaises croisant dans le golfe de Biscaye, pour qu'elles fissent craindre au général Caffarelli un gros débarquement sur les côtes des Asturies.
[En marge: Force de l'armée de Portugal depuis la réunion des huit divisions qui la composent.]
Dans cet intervalle le maréchal Marmont, établi derrière le Douro, s'était occupé à concentrer les huit divisions dont était formée l'armée de Portugal. Après avoir recouvré la première de ces huit divisions, celle du général Foy, il lui restait à recouvrer la huitième, celle du général Bonnet, composée de troupes bonnes et nombreuses, supérieurement commandée, et confinée sur le revers des Asturies pour y batailler contre les Anglais et contre les bandes de Porlier. Les Asturies valaient assurément la peine d'être conservées, ainsi que l'avait prescrit Napoléon en partant pour la Russie, mais elles n'étaient rien auprès de l'objet qui préoccupait en ce moment le maréchal Marmont. Aussi n'avait-il pas hésité à dépêcher à la huitième division l'ordre d'évacuer les Asturies, et cet ordre avait trouvé le général Bonnet en route, car cet officier non moins intelligent qu'intrépide, comprenant ce que tant d'autres plus élevés en grade ne comprenaient point, avait jugé que tout intérêt devenait accessoire devant la nécessité de repousser les Anglais. En défalquant tout ce qu'on perd ou laisse en arrière à la suite d'une retraite rapide, le général Bonnet amenait 6 mille hommes, excellents par leur valeur propre, excellents par sa présence à leur tête. Cette adjonction inspira beaucoup de confiance au maréchal Marmont. Elle portait à 36 ou 37 mille hommes son infanterie. Ce qui lui manquait c'était la cavalerie, car elle s'était épuisée à courir les routes pour les purger des guérillas. Pressé de la remonter, le maréchal Marmont avait fait enlever tout ce qu'il y avait de chevaux de selle dans la contrée, et il avait ainsi ramassé un millier de bons chevaux, ce qui avait porté à 3 mille cavaliers bien montés et vigoureux le total de sa cavalerie. Avec son artillerie, bien servie et composée d'une centaine de bouches à feu, il avait environ 42 mille soldats, qui, renforcés seulement par dix mille hommes, seraient devenus très-supérieurs aux Anglais, et tels quels pouvaient leur tenir tête, s'ils étaient conduits avec un peu de sagesse et de bonheur.
[En marge: Le maréchal Marmont; son esprit et son caractère.]
Sans doute ils n'étaient pas mal commandés par le maréchal Marmont, mais ils ne l'étaient pas sûrement. Ce maréchal, ayant de l'esprit, de l'instruction, de la bravoure, et le talent de bien tenir ses troupes, possédait quelques qualités du général en chef, mais était loin de les réunir toutes. Quoique dissipé dans ses goûts, il pensait fort à ce qu'il avait à faire, combinait beaucoup, trop peut-être, car dans l'action la justesse des idées vaut mieux que l'abondance. L'abondance des idées en effet sans un jugement ferme et prompt, éblouit au lieu d'éclairer. De plus ce maréchal ne passait pas pour heureux. Le bonheur, qualité indéfinissable, est-il une vaine superstition des hommes, ou bien une réalité? Est-ce une faveur du sort capricieux, donnant à l'un pour les refuser à l'autre, ces circonstances de froid, de chaud, de pluie, de soleil, d'arrivées imprévues, qui font souvent réussir des combinaisons médiocres, ou échouer des combinaisons habiles? Ou bien n'est-ce pas plutôt un ensemble bien proportionné de qualités, qui, même sans des facultés supérieures, inspire ces déterminations simples et fortes qui sauvent les armées et les empires? Quoi qu'il en puisse être, le maréchal Marmont dans sa carrière n'a point passé pour heureux, et, chose singulière, il était confiant, soit que le courage suppléât en lui à la fortune, soit qu'il ignorât sa destinée, qui alors ne s'était pas révélée tout entière. Tel était le général de l'armée française en ce moment, et si on avait pu pénétrer l'avenir, on aurait dû être profondément inquiet en le voyant devant un général calme, solide, d'une prudence consommée, et dont le bonheur, soit caprice du sort, soit talent, ne s'était jamais démenti.
[En marge: Toutes les nouvelles que reçoit le maréchal Marmont le disposent à ne plus espérer aucun secours.]
Le maréchal Marmont, abrité derrière le Douro, devait-il y rester immobile? Sans doute il eût mieux fait d'attendre l'initiative de son adversaire, de lui disputer le passage du Douro tant qu'il pourrait, puis de se replier méthodiquement sur l'armée du Nord, qui aurait bien fini, de gré ou de force, quand elle aurait vu l'ennemi chez elle, par se joindre à lui. Mais il était jeune, plein de vanité, ignorait les vues du sort, avait une armée d'une bravoure éprouvée, sur laquelle les Anglais n'avaient pris aucun ascendant, qui reculait à contre-coeur, et il venait de recevoir des nouvelles qui réduisaient à rien ses espérances de secours. D'un côté le général Caffarelli, après lui avoir annoncé un renfort de dix mille hommes, lui mandait maintenant l'apparition des flottes anglaises entre Saint-Ander et Saint-Sébastien, la probabilité d'un prochain débarquement, et en définitive ne lui parlait plus du renfort promis. Or si on doit espérer avec réserve de celui qui promet, à plus forte raison ne doit-on rien espérer de celui qui ne promet pas, ou qui après avoir promis ne promet plus. Au même instant Joseph, lui écrivant à la date du 30 juin une lettre qui arriva le 12 juillet au quartier général de l'armée de Portugal, lui faisait part de ses efforts pour amener les armées du Nord et de l'Andalousie à le secourir, sans lui dissimuler le peu de chance qu'il avait d'y réussir. Pour comble de disgrâce, Joseph, soit qu'il ne fût pas prêt, soit qu'il n'en crût pas le moment venu, ne lui disait pas s'il pourrait se priver en sa faveur d'un détachement de l'armée du centre. Le maréchal Marmont devait donc se considérer comme tout à fait abandonné. Certes si ce maréchal avait cru pouvoir compter sur dix à douze mille hommes de l'armée du centre, il aurait incontestablement attendu ce secours avant de rien entreprendre, car on aime mieux partager l'honneur d'une victoire, que de s'exposer à porter seul le poids non partagé d'une défaite. Quant à l'armée d'Andalousie, qui aurait pu venir à son aide, et qui l'aurait dû, ne fût-ce qu'à titre de reconnaissance, il n'en attendait absolument rien, et les dernières lettres de Joseph ne faisaient que compléter une conviction qui était formée chez lui depuis longtemps. Les faits ultérieurs prouvent qu'il ne se trompait point.
[En marge: Réduit à ses propres forces, et craignant la reddition d'Astorga, le maréchal Marmont songe à éloigner lord Wellington par des manoeuvres, sans aucune pensée de livrer bataille.]
Réduit à ses seules forces, comparant son armée avec celle de lord Wellington, qui n'était pas supérieure en nombre en ne voulant tenir compte que des Anglais, se rappelant que les batailles gagnées par ceux-ci ne l'avaient été que parce qu'on avait eu le tort de les attaquer dans des positions où leur manière de combattre les rendait invincibles, il pensa qu'avec des troupes fortement aguerries, il pourrait manoeuvrer autour d'eux sans se compromettre, leur faire abandonner la ligne du Douro, et les ramener à la frontière du Portugal sans livrer bataille; que peut-être même, tandis qu'on chercherait à se placer sur leur ligne de communication afin de les contraindre à rétrograder, on pourrait occuper l'une de ces positions défensives, où les avantages qu'on leur avait toujours laissés seraient cette fois de notre côté. Les Français, qui escaladaient si bien des positions presque inabordables, comme celles de Talavera et de Busaco, seraient bien autrement redoutables, si au lieu d'avoir à les emporter ils n'avaient qu'à les défendre, et les Anglais bien moins heureux, si au lieu d'avoir à défendre ces positions, ils avaient à les attaquer. Cette fois on serait presque sûr de la victoire. Il n'y avait donc pas de témérité à vouloir manoeuvrer autour des Anglais, et le cas d'une bonne position défensive se rencontrant, de songer à leur disputer le terrain. À toutes ces raisons d'agir s'en ajoutait une dernière d'un grand poids. Les Espagnols de l'armée de Galice assiégeaient Astorga, qui n'avait pas pour plus de quinze jours de vivres. Pouvait-on s'éloigner de l'armée anglaise pour aller ravitailler cette place? Et si on ne le pouvait pas sans danger, n'allait-on pas être tourné sur sa droite par la perte d'Astorga, et condamné dès lors à une retraite indéfinie?
[En marge: Le maréchal Marmont repasse le Douro, et oblige lord Wellington à rétrograder sur Salamanque.]
Telles furent les idées avec lesquelles le maréchal Marmont sortit de l'asile qu'il avait trouvé derrière le Douro. Il essaya d'abord de repasser ce fleuve en présence de l'armée anglaise, et le fit avec assez d'art et de bonheur. Les bords du Douro étaient conformés de telle manière qu'on découvrait d'une rive à l'autre tous les mouvements des deux armées. Le maréchal Marmont affecta de faire descendre par sa droite des colonnes de troupes vers Toro, et tandis qu'il donnait à cette démonstration la plus grande vraisemblance possible, il préparait sur sa gauche aux environs de Tordesillas les moyens de franchir réellement le Douro sur plusieurs ponts de chevalets. Dans la nuit du 16 au 17 juillet en effet, tandis que sa droite prolongée simulait un projet de passage vers Toro, sa gauche en opérait un véritable au-dessus de Tordesillas, et son centre suivant sa gauche venait passer après elle. Le lendemain, profitant de la surprise et de la confusion des Anglais, il ramenait sa droite à lui, et se trouvait avec ses quarante-deux mille hommes, parfaitement intacts, confiants, pourvus de vivres, au delà du Douro, avec toute l'apparence d'intentions inquiétantes pour l'armée britannique.
Lord Wellington n'avait pas plus que le maréchal Marmont le désir de livrer bataille, mais il était bien résolu à ne pas se laisser couper de Ciudad-Rodrigo, où il avait ses vivres, ses munitions de guerre, et une bonne porte pour rentrer en Portugal. Il s'empressa donc de lever son camp et de rétrograder vers Salamanque par le chemin qu'il avait déjà suivi. Le maréchal Marmont avait par conséquent réussi dans le projet de le ramener en arrière.
En se reportant vers Salamanque on rencontrait divers affluents du Douro, la Guarena d'abord, et ensuite la Tormès, sur laquelle Salamanque est assise. C'étaient autant d'échelons à disputer en se retirant. Lord Wellington se replia de l'un sur l'autre avec prudence et lenteur. Au bord de la Guarena, le général Clausel, jeune lieutenant général qui annonçait déjà les plus grands talents militaires, se hâta trop de la franchir, et s'exposa à être ramené. Mais ce fut une perte sans importance, et le 19 au soir on coucha le long de cette petite rivière, bravant le canon les uns des autres pour venir se désaltérer dans ses eaux, car la chaleur était étouffante.
[En marge: Heureuses manoeuvres de l'armée française en présence de l'armée anglaise.]
Dans la nuit le maréchal Marmont remontant la Guarena par sa gauche, la franchit à un point où elle n'était plus qu'un torrent insignifiant, et se trouva tout à coup en présence des Anglais, surpris de n'être séparés de nous par aucun obstacle. Aussi ne tardèrent-ils pas à battre en retraite. Ils marchaient d'un bon pas, avec aplomb, leurs masses bien serrées, couverts par de la cavalerie et de l'artillerie légères, le long d'un plateau assez étendu. Notre armée se tenait à leur hauteur, s'avançant sur un plateau parallèle à celui qu'ils occupaient, montrant autant d'aplomb, beaucoup plus d'aisance, et une confiance dont le général en chef se laissait lui-même enivrer. L'artillerie légère longeant au galop le bord du plateau sur lequel nous cheminions, s'arrêtait de temps en temps pour canonner les Anglais, puis se remettait en mouvement pour les suivre. Les deux positions se rejoignaient à un village, où on était naturellement tenté de se devancer. Nos troupes y arrivèrent les premières, en chassèrent quelques coureurs, et eurent le plaisir d'y canonner l'armée ennemie, défilant sous notre feu, et à bonne portée. Nous ne perdîmes personne et tuâmes quelques Anglais. Depuis le passage du Douro, nous avions ramassé un millier d'hommes, tant blessés que traînards. Le 20 au soir les Anglais repassèrent la Tormès, et nous couchâmes sur ses bords.
[En marge: Arrivée des deux armées devant la célèbre position des Arapiles.]
Le 21 nous franchîmes cette rivière à une lieue et demie au-dessus de Salamanque, et vînmes prendre position en face des hauteurs dites des Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis, et où il n'était pas facile de les aborder. Le maréchal Marmont était sans doute un peu trop enorgueilli de ses premiers avantages, et des marches qu'il avait exécutées en présence de lord Wellington; toutefois il était résolu à ne pas commettre d'imprudence, et à ne pas renouveler les fautes de ses prédécesseurs, en allant mal à propos attaquer les Anglais dans des lieux où il n'y avait aucune chance de les vaincre. Il campa en face d'eux, après avoir occupé de son côté une position assez avantageuse, séparée par un vallon de celle de l'ennemi, et s'appuyant à droite au village de Calvarossa de Ariba, à gauche à des bois dont il avait eu soin de s'emparer. Il n'avait donc rien à craindre, et s'endormit tranquillement avec ses soldats, sans autre projet que de continuer un système de manoeuvres qui lui avait jusqu'à ce jour parfaitement réussi.
[En marge: À la vue de la position prise par l'armée anglaise, le maréchal Marmont, sans songer à combattre, veut seulement faire un léger mouvement par sa gauche, pour menacer les communications de l'ennemi avec Ciudad-Rodrigo.]
Le lendemain matin, 22 juillet, le maréchal Marmont monta de bonne heure à cheval pour juger des desseins de l'ennemi, et y conformer les siens. Tout était en repos des deux côtés, et rien n'annonçait un projet de la part de lord Wellington, si ce n'est peut-être celui de rectifier sa position, et de se relier un peu plus étroitement à Salamanque et à la route de Ciudad-Rodrigo. Une sorte de vallon peu profond, et assez large, allant aboutir à la Tormès près de Salamanque, nous séparait des Anglais, et rendait la position des deux armées également sûre. Le village de Calvarossa de Ariba, occupé par la division Foy, servait de pivot à notre droite. Notre centre et notre gauche s'appuyaient à des bois. On pouvait ainsi attendre de part et d'autre, sans se faire aucun mal, chacun des deux adversaires ne voulant combattre qu'à coup sûr. Toutefois le maréchal Marmont, confiant en fait de manoeuvres dans le savoir de son armée et le sien, imagina un mouvement par sa gauche, qui avait pour but de déborder un peu la droite des Anglais, de menacer par conséquent leurs communications avec Ciudad-Rodrigo, et lorsqu'ils décamperaient, soit pour se rapprocher de Salamanque, soit pour regagner la route de Ciudad-Rodrigo, d'attaquer leur arrière-garde et de leur en prendre une portion. C'était faisable, mais beaucoup trop ambitieux, et avec les dispositions de lord Wellington, qu'il était facile de conjecturer sans les connaître, et qui étaient de regagner Ciudad-Rodrigo le plus tôt possible, il aurait mieux valu _lui faire un pont d'or_, que de risquer des mouvements qui pouvaient sans qu'on le voulût engager une bataille.
[En marge: Manoeuvre de l'armée française.]