Part 6
En Andalousie l'accueil aux ordres de Joseph fut encore moins satisfaisant. Le maréchal Soult, depuis qu'il était rassuré sur les conséquences de sa campagne d'Oporto, avait toujours espéré qu'il deviendrait le major général du roi Joseph. Masséna ayant échoué en Portugal, Marmont n'ayant pas la situation nécessaire pour un tel rôle, et Napoléon s'étant de sa personne enfoncé en Russie, le maréchal Soult avait cru que ses espérances allaient enfin se réaliser. Mais Napoléon peu satisfait des opérations de l'Andalousie, ne voulant pas d'ailleurs imposer à son frère un major général qui lui déplaisait, avait choisi le maréchal Jourdan, qui n'avait accepté la qualité de major général que par amitié pour le roi Joseph. Le mécontentement du maréchal Soult avait été extrême, et dans cette disposition on n'avait pas grande chance d'être écouté en lui demandant de secourir l'armée de Portugal, avec laquelle il n'avait cessé d'être en querelle. De plus il jugeait tout autrement que l'état-major de Madrid les projets de lord Wellington, et croyait qu'au lieu de songer à la Castille, celui-ci était exclusivement occupé de l'Andalousie. Il répondit par conséquent à Joseph, que l'armée de Portugal allait encore tout perdre, qu'elle et son général se trompaient, que lord Wellington ne se préparait point à marcher sur Salamanque et sur le maréchal Marmont, que c'était à l'Andalousie seule qu'il en voulait, que c'était donc à lui maréchal Soult qu'il fallait venir en aide, car le général Hill n'était que la tête de la grande armée britannique, prête à se porter tout entière sur Séville pour délivrer Cadix; que le langage tenu à Cadix par les journaux de l'insurrection ne permettait aucune incertitude à cet égard; que sans doute il fallait renforcer le comte d'Erlon, mais pour secourir l'armée d'Andalousie, et non pas celle de Portugal, qui n'était point menacée.
C'était en vérité prêter à lord Wellington d'étranges pensées, que de lui supposer pour raison d'agir en Andalousie le désir de sauver Cadix, qui n'était pas en danger; c'était aussi s'en rapporter à de singuliers indices pour juger les projets de l'ennemi, que d'ajouter foi aux journaux de l'insurrection espagnole. Ce que l'ennemi eût le moins fait assurément, c'eût été de publier ses résolutions, et dès qu'il les annonçait ouvertement, il ne fallait pas s'y arrêter. Mais indépendamment de tous les renseignements qu'on avait pu recueillir, la vraie raison de ne pas croire à une tentative contre l'Andalousie, c'est que lord Wellington n'avait rien à y faire, tandis que par un seul succès en Castille il prenait toutes nos armées à revers. Le maréchal Soult ne fut point de cet avis; il resta persuadé que le général Hill avait 30 mille hommes, que lord Wellington allait lui en amener encore 40, et que c'était lui, lui seul, qu'il fallait secourir. Sa réponse fut conséquente avec ces idées.
[En marge: Le maréchal Suchet fait ce qu'on lui demande.]
Quant au maréchal Suchet, qui ne voulait point entrer en conflit avec l'autorité de Madrid, auquel du reste on ne demandait rien qui pût compromettre les provinces dont il était gouverneur, il fit ce qu'on désirait de lui. Il rapprocha une division italienne du général Reille, et fit remplacer à Cuenca les troupes de l'armée du centre, quoique ce fût pour lui un grave inconvénient de s'étendre aussi loin.
[En marge: Nouveaux ordres plus précis au général Caffarelli et au maréchal Soult.]
Cependant le danger devenait à chaque instant plus pressant et plus visible, et il était impossible de douter du point que lord Wellington allait attaquer. Joseph, toujours dirigé par le maréchal Jourdan, écrivit au général Caffarelli, que bien qu'il se prétendît indépendant de l'état-major de Madrid, il ne devait ni oublier ses devoirs militaires qui lui prescrivaient d'aller au secours d'un camarade en péril, ni ses instructions antérieures qui lui enjoignaient expressément de secourir l'armée de Portugal contre les Anglais; qu'en tout cas on lui en faisait un devoir formel, et qu'on lui donnait l'avis positif que lord Wellington marchait sur Salamanque et sur l'armée de Portugal. Quant à l'armée d'Andalousie, Joseph songea un moment à prendre une résolution qui aurait sauvé l'Espagne, et avec l'Espagne l'Empire peut-être. Il songea à ordonner l'évacuation de l'Andalousie, province dont l'occupation ne procurait pas de grands avantages, et qui absorbait 90 mille hommes, dont 60 mille combattants, suffisants pour accabler les Anglais. Afin d'être obéi dans une telle détermination, il aurait fallu destituer de son commandement le maréchal Soult, qui se serait peut-être refusé à l'évacuation, ou qui du moins l'aurait opérée trop tard pour être utile à l'armée de Portugal. Mais l'abandon d'une vaste province, un mouvement rétrograde très-prononcé, la destitution d'un maréchal illustre, étaient des résolutions que Joseph avait assez d'esprit pour concevoir, et pas assez de caractère pour exécuter. À défaut de ces résolutions, voici ce qu'il prescrivit. Le maréchal Soult faisait entrevoir sa démission, dès qu'on lui donnait des ordres qui lui déplaisaient. Joseph lui envoya un officier de confiance, militaire de beaucoup d'esprit, le colonel Desprez, avec mission de bien observer tout ce qui se passait à l'armée d'Andalousie, de montrer au maréchal son erreur relativement au projet des Anglais, de lui faire comprendre que c'était vers Salamanque et non vers Séville que marchait lord Wellington, de lui renouveler en conséquence l'ordre impératif de porter le général Drouet d'Erlon sur le Tage, sans attendre ce que ferait le général Hill, de lui déclarer en outre qu'à la moindre menace de démission cette démission serait immédiatement acceptée. En même temps il adressa au ministre de la guerre Clarke les dépêches les plus détaillées, pour lui signaler tous les dangers, nous dirions tous les ridicules, si le sujet n'avait été si grave, de cette situation d'un roi général en chef, désobéi de tous ses généraux, et ne pouvant les amener ni au nom du devoir, ni au nom de leur intérêt bien entendu, ni au nom enfin d'une autorité qu'ils méconnaissaient, à secourir celui d'entre eux qui était dans le péril le plus alarmant.
[En marge: Premier service rendu par Joseph à Marmont, en remplaçant la division Foy au pont d'Almaraz.]
En attendant l'effet de ces diverses démarches, Joseph envoya un premier secours au maréchal Marmont. Depuis que ce maréchal par ordre de l'Empereur avait quitté la vallée du Tage, pour aller s'établir dans la vallée du Douro, il avait laissé l'une de ses divisions, celle du général Foy, sur le Tage, au pont d'Almaraz. Le maréchal Marmont en avait agi ainsi parce qu'avec raison il attachait une grande importance à ce pont, et aux nombreux ouvrages dont il l'avait entouré. Nos forces actives destinées à s'opposer aux Anglais, étant par une disposition vicieuse divisées en deux parts, une en Andalousie, l'autre en Castille, on ne pouvait parer à cet inconvénient que par une grande facilité de communications, afin de courir promptement de l'une à l'autre, ainsi que le maréchal Marmont l'avait fait après la bataille perdue de l'Albuera. Le Tage étant le principal obstacle à franchir, le maréchal Marmont y avait construit un pont, des ouvrages fortifiés, et des magasins. Ce qui se passait devant nous était d'ailleurs une leçon frappante, dont il eût été impardonnable de ne pas profiter. On voyait en effet du côté des Anglais une seule armée, un seul général, se portant alternativement du nord au midi, ayant pour le faire une route large, bien entretenue, jalonnée de ponts et de magasins, sur laquelle les mouvements étaient aussi prompts que faciles.
C'est par suite de cette leçon si instructive que le maréchal Marmont, en se reportant du Tage sur le Douro, n'avait pas voulu abandonner les ouvrages d'Almaraz, et y avait laissé la division Foy. Mais quoiqu'il eût tout disposé pour la ramener promptement à lui à travers le Guadarrama, le trajet qu'elle aurait à faire devait entraîner une perte de cinq ou six jours, perte fâcheuse si on était obligé à une concentration rapide par une subite apparition de l'ennemi, et il supplia Joseph de le décharger du soin de garder le pont d'Almaraz. Joseph se hâta de lui rendre ce service, bien qu'il en résultât une nouvelle dislocation de la faible armée du Centre, et il y envoya la division d'Armagnac.
[En marge: Première opération des Anglais.]
À peine y était-elle qu'une tentative téméraire et peu conforme au caractère de l'armée anglaise, signala les grands projets de lord Wellington pour cette campagne, et l'importance qu'il attachait à empêcher l'armée d'Andalousie d'aller au secours de l'armée de Portugal.
[En marge: Ouvrages du pont d'Almaraz.]
Le général Hill, par ordre de son chef, se jouant de la vigilance des troupes que le maréchal Soult tenait devant lui en Estrémadure, quitta son poste sans qu'on s'en aperçût, se porta sur le Tage avec une division, le remonta à la dérobée, et se présenta devant le pont d'Almaraz le 18 mai. Ce pont était situé au pied même des montagnes qui séparent la vallée du Tage de celle de la Guadiana (voir la carte nº 43), et, après l'avoir franchi, la grande route d'Estrémadure s'élevait, et traversait les montagnes au col de Mirabète. Le maréchal Marmont avait fait construire au sommet du col un ouvrage qui fermait la route carrossable, et qui par conséquent ne permettait pas à un ennemi venant de l'Estrémadure d'amener du canon. Il avait de plus rendu cet ouvrage assez fort pour exiger l'emploi de la grosse artillerie. Au pied de la hauteur, au bord du fleuve, il avait établi deux ouvrages moins considérables, formant têtes de pont sur la rive gauche et sur la rive droite. Un pont de bateaux, qui n'était pas toujours tendu, servait à franchir le fleuve.
[En marge: Surprise de ces ouvrages par le général Hill.]
Le général Hill, qui avait déjà surpris deux ans auparavant le général Girard dans les environs, à Arroyo del Molinos, et qui était coutumier de ce genre d'expéditions, étant arrivé presque sans être aperçu à portée de l'ouvrage de Mirabète, reconnut qu'il était trop fort pour essayer de le brusquer, et imagina de faire descendre par un chemin de traverse une colonne d'infanterie qui tâcherait d'enlever à l'escalade les têtes de pont, tandis que le reste des troupes anglaises feindrait d'attaquer Mirabète sur la hauteur. Ce plan hardi réussit parfaitement. Les deux ouvrages qui formaient têtes de pont sur les deux rives du fleuve, et que le maréchal Marmont avait moins fortifiés, pouvaient être enlevés à l'escalade. Les Anglais posèrent leurs échelles sur les escarpes à peine maçonnées, et pénétrèrent dans la tête de pont de la rive gauche. Les troupes qui la gardaient, espèce de ramassis de toutes nations, se laissèrent épouvanter malgré la belle conduite d'un officier piémontais, qui se fit tuer pour les rallier; elles s'enfuirent, tentèrent de se jeter dans quelques bateaux, et furent ou prises ou noyées. L'ouvrage de la rive gauche enlevé, celui de la rive droite se rendit immédiatement. Les Anglais saccagèrent ainsi ce petit établissement, détruisirent les ouvrages, brûlèrent les bateaux, et se retirèrent, très-fiers d'une expédition qui leur valait plus d'honneur que de profit, puisqu'ils n'avaient fait autre chose, après tout, que bouleverser temporairement les moyens de passage. En apprenant ce coup téméraire, le général Foy, qui était avec sa division en marche vers la Castille, rebroussa chemin, courut après les Anglais, sans réussir toutefois à les atteindre. On en fut quitte pour une affaire désagréable mais point irréparable, car pour un pont détruit le Tage ne devenait pas un obstacle invincible, et une armée qui remonterait à temps par la route d'Estrémadure devait toujours trouver le moyen de le franchir.
Cet accident causa une vive émotion à Madrid, car il révélait la prochaine entrée de lord Wellington en campagne, et son intention de mettre les armées d'Andalousie et de Portugal dans l'impossibilité de communiquer entre elles. Cette indication aurait dû agir sur celle des deux qu'on appelait à secourir l'autre, et Joseph renouvela ses instances, mais en vain, comme on va le voir.
[Date en marge: Juin 1812.]
Le maréchal Soult avait reçu la visite du colonel Desprez, avait laissé apercevoir son extrême déplaisir de n'être pas major général de Joseph, n'avait point renouvelé une offre de démission, dont on ne lui cachait pas l'acceptation immédiate si elle était faite, et s'était obstiné à soutenir que le danger menaçait non pas la Castille, mais l'Andalousie. Il n'y avait pas moyen de redresser son opinion à cet égard, et le colonel Desprez y renonçant, le pressa de s'expliquer sur l'exécution des ordres relatifs au corps du comte d'Erlon. Le maréchal avait renforcé ce corps, ainsi que Joseph l'avait prescrit, mais quant aux instructions à lui donner, il avoua clairement qu'il ne consentirait pas à s'en dessaisir, et à l'envoyer en Castille au secours de l'armée de Portugal. À toutes les instances que lui fit le colonel Desprez, le maréchal répondit que si on lui ôtait une portion quelconque de ses forces il ne pourrait garder l'Andalousie, et qu'il n'obéirait qu'à un ordre, celui d'évacuer cette province.
[En marge: Entrée en campagne de lord Wellington et sa marche sur Salamanque.]
[En marge: Le général Caffarelli prépare un secours pour l'armée de Portugal.]
[En marge: Ordre péremptoire envoyé par Joseph au maréchal Soult.]
Ces allées et venues, ces résistances obstinées, faisaient perdre un temps précieux, pendant lequel lord Wellington se hâtait de marcher sur l'armée de Portugal. En effet, dans les premiers jours de juin, on apprit qu'il avait levé ses cantonnements, et qu'il était à la veille de franchir l'Aguéda pour se rendre dans la province de Salamanque par la route de Ciudad-Rodrigo. À cette nouvelle, le général Caffarelli que le défaut de présence d'esprit au milieu des embarras dont il était assailli, bien plus qu'une mauvaise volonté décidée, empêchait d'obéir, le général Caffarelli sans plus discuter l'autorité du roi, manda aux maréchaux Marmont et Jourdan qu'il allait marcher au secours de l'armée de Portugal avec un détachement de 10 mille hommes. Quant au maréchal Soult, Joseph lui expédia le véritable ordre qu'il aurait dû lui adresser dès le commencement, il lui prescrivit non plus de donner au comte d'Erlon l'instruction de suivre les mouvements du général Hill, mais de faire sur-le-champ un détachement de 10 mille hommes, de les acheminer sur le Tage, d'évacuer telle partie de territoire qu'il faudrait pour rendre possible l'accomplissement de cette mesure, et, enfin, s'il ne voulait pas obéir, de remettre immédiatement son commandement au comte d'Erlon.
Confiant dans l'exécution d'un ordre aussi précis, dans les promesses du général Caffarelli, dans la possibilité qu'il avait lui-même d'envoyer quelques mille hommes au maréchal Marmont, comptant que par toutes ces dispositions il pourrait porter l'armée de Portugal à près de 70 mille hommes, il se rassura sur l'issue des événements qui se préparaient en Castille, il se rassura, parce que, tout en étant doué de bon sens, d'intelligence militaire et de courage, il n'avait pas cette ardeur dévorante, cette vigilance sans sommeil du véritable homme d'action, qui ne croit qu'à ce qu'il a vu, qui ne se repose que sur les promesses accomplies, et ne donne pas un ordre sans en suivre lui-même l'exécution, qualité que Napoléon possédait au plus haut degré, et à laquelle il devait en partie ses prodigieux succès.
[En marge: État de l'armée anglaise au moment où elle entre en campagne.]
Pendant que le temps le plus précieux se perdait de notre côté en tristes tiraillements, lord Wellington s'était mis en mouvement pour essayer d'une marche offensive en Castille, seule partie de l'Espagne où, par les raisons que nous avons données, il pût agir utilement. Il n'était pas lui-même, quoique commandant seul, et appartenant à la puissance la plus riche de l'Europe, entièrement satisfait de sa situation, surtout sous le l'apport matériel. La solde était fort arriérée dans son armée; l'argent ne lui arrivait que très-difficilement, parce qu'il fallait que son gouvernement convertît en espèces métalliques, avec une perte d'au moins 25 pour 100, la monnaie de papier circulant en Angleterre; de plus les Espagnols, quoique dévoués à sa cause, lui fournissaient bien gratis tous les renseignements qui pouvaient le servir, mais ne lui livraient leurs denrées que contre argent. Les muletiers, qui avec six mille mulets transportaient les vivres de l'armée anglaise, n'étaient pas payés depuis plusieurs mois, et se plaignaient vivement. Or, s'ils avaient refusé un seul jour leurs services, l'armée anglaise eût été perdue, car sans les vivres réunis tous les soirs aux bivouacs, sans le temps de les faire cuire, de les consommer, lord Wellington n'aurait bientôt plus conservé un soldat dans les rangs. Aussi ne cessait-il d'écrire à son gouvernement que si on lui donnait ces admirables soldats français, comme il les appelait, qui se passaient d'approvisionnements, couraient çà et là pour se procurer leur nourriture, revenaient ensuite au drapeau, faisaient leur soupe en hâte avec ce qu'ils avaient ramassé, et se battaient néanmoins s'ils n'avaient pas eu le temps de la faire, il pourrait soutenir la guerre sans argent; mais que si les soldats anglais étaient mis à une telle épreuve, si on les exposait à quitter le drapeau pour aller à la maraude, au bout de quelques jours il n'en reviendrait pas un. Il se plaignait donc lui aussi d'avoir ses peines et ses difficultés. Son armée, quoique excellente, n'était pas non plus telle qu'il l'aurait voulue. Il l'aurait désirée plus nombreuse, particulièrement en Espagnols. Ces derniers, qui auraient dû lui fournir trente ou quarante mille soldats, lui avaient à peine envoyé une division de dix mille hommes, mal disciplinés, mal commandés, et ne rendant aucun des services qu'on devait attendre de la bravoure et de la sobriété du soldat espagnol. Avec le dévouement des nations portugaise et espagnole, avec toute la puissance de l'Angleterre, après plusieurs campagnes heureuses, il était parvenu à réunir sur l'Aguéda, aux premiers jours de juin, les forces suivantes: sept divisions d'infanterie anglaise, présentant environ 35 à 36 mille hommes d'une solidité à l'épreuve (une huitième division était sous le général Hill en Estrémadure), cinq ou six mille hommes de cavalerie anglaise et allemande excellente, deux brigades d'infanterie portugaise, plus enfin une division espagnole sous le général don Carlos d'Espagne. Ces auxiliaires, difficiles à compter, surtout les Espagnols, à cause de leur organisation très-imparfaite, pouvaient monter à 14 ou 15 mille hommes. Ainsi l'armée de lord Wellington était d'environ 55 mille hommes. Les guérillas, très-propres au service de troupes légères, ajoutaient à son effectif une force impossible à évaluer, mais réelle. On voit qu'avec un peu d'entente entre nos généraux, avec nos braves soldats, avec 300 mille hommes d'effectif, donnant 230 mille combattants, il eût été facile en se concentrant à propos d'opposer une masse écrasante à cette poignée d'Anglais, solides et bien conduits sans doute, mais dont la force était tout entière dans la sagesse de leur chef, et dans la désunion de nos généraux.
Lord Wellington le sentait si bien, que ce n'était qu'en tremblant (si ce mot peut être employé en parlant d'un tel homme) qu'il s'avançait en Castille. La conquête de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz étant accomplie, il fallait qu'il entreprît quelque chose; or, à entreprendre quelque chose, il ne pouvait essayer, comme nous l'avons montré, qu'une marche offensive en Castille. Sa ferme raison n'admettait sur ces points aucun doute; mais, en songeant qu'il allait se jeter sur les derrières des Français, entre les armées du Nord et de Portugal d'un côté, les armées du Centre et d'Andalousie de l'autre, qui seulement en envoyant chacune un détachement auraient pu l'accabler, il était saisi d'une véritable crainte, non pas de la crainte des âmes faibles, mais de la crainte des âmes fortes et éclairées, qui sans s'exagérer le danger, en apprécient pourtant la gravité. S'il se rassurait au point de marcher au-devant de tels périls, c'est d'abord qu'il était obligé de tenter quelque chose, sous peine de perdre l'occasion la plus favorable, celle de l'absence de Napoléon; c'est ensuite qu'il comptait sur les misérables tiraillements dont il s'était aperçu depuis longtemps, et qui jusqu'ici avaient empêché nos généraux de l'accabler par la réunion de leurs forces. Une seule fois il avait vu cette réunion s'opérer à temps, c'était l'année précédente, lorsque le maréchal Marmont était accouru en Estrémadure, et ce mouvement lui avait fait manquer Badajoz, après une perte de six mille hommes. Au contraire, dans les trois premiers mois de la présente année, cette concentration n'ayant pas eu lieu, il avait pu prendre Badajoz et Ciudad-Rodrigo. Cette fois encore, il se flattait d'avoir le même bonheur grâce aux mêmes causes.
[En marge: Demandes de lord Wellington à son gouvernement avant d'entrer en campagne.]
[En marge: Lord Wellington passe l'Aguéda.]
Résolu à se porter en avant, il écrivit néanmoins à son gouvernement qu'il ne fallait pas se flatter d'obtenir de grands résultats, car il suffirait aux Français de se réunir contre lui pour qu'il fût promptement rejeté en Portugal. Il demanda donc expressément que l'armée anglo-sicilienne tentât une descente dans la province de Murcie, ou dans celle de Catalogne, pour empêcher l'armée d'Aragon de faire des détachements au profit de l'armée du Centre; il demanda aux flottes anglaises qui croisaient dans le golfe de Biscaye, et communiquaient avec les chefs de bandes, de simuler un débarquement pour empêcher le général Caffarelli d'aller au secours du maréchal Marmont. Ces précautions prises, il passa l'Aguéda dans les premiers jours de juin, et se dirigea sur Salamanque. Sachant, par des rapports exacts, dus au zèle des Espagnols, que le maréchal Marmont avait été obligé de disperser ses divisions pour les faire vivre, qu'aucun renfort ne lui était encore arrivé, il espérait trouver l'armée française disséminée, en tout cas forte au plus de 40 mille hommes, et probablement mal pourvue de matériel. Par ces divers motifs, il se flattait de lui faire au moins évacuer Salamanque, et de la repousser au delà du Douro, ce qui était un heureux commencement de campagne. Il se proposait ensuite d'agir selon les événements, qu'il avait assez de sang-froid pour attendre sans trouble, et assez de présence d'esprit pour saisir avec à propos.
[En marge: Situation du maréchal Marmont au moment des premières hostilités.]