Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 5

Chapter 53,728 wordsPublic domain

Enfin restait le royaume de Valence, et le vaste établissement que le maréchal Suchet y avait formé. Depuis la prise de Valence, le grand rassemblement de forces qu'avait ordonné Napoléon de ce côté avait dû se dissoudre, pour rendre à chaque province son contingent indispensable. Le général Reille était retourné en Aragon avec 14 mille hommes, pour y conserver Saragosse, Lerida, Tortose, pour donner la main à l'armée du Nord contre Mina, pour aider l'armée du Centre contre l'infatigable Villa-Campa, contre Duran, contre l'Empecinado, et enfin pour secourir au besoin l'armée de Catalogne. Le général Decaen, depuis la perte de l'Île-de-France, revenu en Europe avec une réputation intacte, commandait les troupes de Catalogne sous l'autorité supérieure du maréchal Suchet. Il avait 27 mille hommes pour garder Figuères, Hostalrich, Barcelone, et pour se montrer de temps en temps sous Tarragone, la plus importante des conquêtes du maréchal Suchet, car elle empêchait les Anglais de prendre terre dans le nord-est de l'Espagne. Ces derniers, sachant combien il nous était difficile d'approvisionner les places, tâchaient d'interdire les communications par mer, tandis que le général Lacy tâchait de les interdire par terre, et se flattaient ainsi de reprendre Tarragone au moyen de la famine. Si cette place nous échappait, Lacy établi dans ses murs avec son armée, renforcé par les Anglais, pourvu de tout par eux, devenait un ennemi des plus dangereux, menaçait Tortose, la route de Valence, et rendait l'évacuation de cette dernière ville presque inévitable. Aussi n'était-ce pas trop de toute l'activité du général Decaen, de celle de son habile lieutenant, le général Maurice-Mathieu, pour suffire aux soins divers dont ils étaient surchargés, et pas trop surtout de la continuelle attention du maréchal Suchet, qui, tout en gardant Valence, avait constamment l'oeil en arrière pour secourir au besoin les généraux Reille et Decaen. Le maréchal Suchet, dans les trois provinces de Catalogne, d'Aragon, de Valence, avait 58 mille hommes, en ne comptant que les présents sous les armes. En défalquant les 14 mille confiés au général Reille, les 27 mille indispensables au général Decaen, il conservait 16 à 17 mille hommes, pour surveiller la longue route qui suit le rivage de la Méditerranée de Tortose à Valence, pour avoir un corps de troupes en face d'Alicante, et pour donner à Cuenca même la main aux troupes de Joseph. C'est tout au plus si, en occupant les postes importants qu'il avait à garder, il lui restait une division mobile de 7 à 8 mille hommes à porter sur les points menacés.

Au nombre des dangers qu'avait à craindre l'armée d'Aragon (c'est le nom général sous lequel on désignait les trois armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence), nous devons énumérer l'apparition de l'armée anglo-sicilienne. Cette armée venait d'être formée par lord William Bentinck en Sicile. Lord William Bentinck, l'un de ces Anglais simples, généreux et libéraux, qui se montrent tout à coup très-intéressés quand il s'agit de leur pays, était devenu un véritable roi de Sicile. Fort contrarié par les Bourbons, qui, après avoir été privés de Naples par les Français, se voyaient encore annulés en Sicile par les Anglais, et naturellement ne négligeaient rien pour secouer le joug de leurs protecteurs, il s'était débarrassé du roi et de la reine, en les forçant à transmettre le pouvoir royal à un jeune prince, investi de la régence dans un âge où il aurait eu besoin d'être remplacé lui-même par un régent, et avait appelé à son aide la nation sicilienne en lui donnant une constitution de forme anglaise. Délivré ainsi de la cour de Palerme, ne craignant plus les tentatives de Murat depuis que celui-ci avait été obligé de se rendre en Russie, lord William avait pu disposer d'une bonne division anglaise, et en outre d'une division sicilienne, qui ressemblait assez à l'armée portugaise par l'organisation, et promettait de lui ressembler bientôt par la valeur. C'était un corps d'une douzaine de mille hommes, qui, pouvant, grâce aux flottes anglaises, se transporter partout, produisait un effet supérieur à sa force numérique. Ce n'était pas tout encore. Les Anglais s'apercevant de la valeur des soldats espagnols, qui leur servaient si peu faute d'organisation, tandis que les soldats portugais, sans valoir mieux, leur rendaient tant de services, avaient imaginé de faire pour les uns ce qu'ils avaient fait pour les autres, c'est-à-dire de prendre un certain nombre d'Espagnols à leur solde, et de leur donner des officiers anglais. Ils employaient à cette création les îles Baléares dont ils étaient les maîtres, et le rivage de Murcie qui leur appartenait presque tout autant. Le général Wittingham dans les Baléares, le général Roche dans le royaume de Murcie, organisaient deux légions espagnoles, qui devaient bientôt leur procurer encore douze mille bons soldats.

C'est là ce qu'on appelait l'armée anglo-sicilienne, laquelle pouvant tour à tour se transporter en Catalogne auprès du général Lacy, ou dans le royaume de Murcie auprès du général O'Donnell, était devenue un danger non plus imaginaire, mais très-réel, et même assez inquiétant.

Le maréchal Suchet, fort attentif aux difficultés de sa situation, avait fait des 16 mille hommes réservés au royaume de Valence l'emploi le plus judicieux. Ayant placé de petites garnisons largement approvisionnées à Tortose, à Peniscola, à Sagonte, ayant gardé à Valence une autre petite garnison, qui avec les dépôts et les malades pouvait être doublée au besoin, il avait laissé sous le général Harispe environ 5 mille hommes en face d'Alicante, à la frontière de Murcie. S'étant réservé pour lui-même une division active de 6 à 7 mille hommes, il était prêt à courir ou sur Tortose, ou sur Alicante, ou même vers Cuenca, dans la direction de Madrid. Très-fin et très-peu crédule, il ne prenait pas l'alarme mal à propos, n'exposait pas ses troupes à des courses inutiles, et quand il fallait se porter à vingt ou trente lieues, il ne les faisait pas mourir de besoin et de fatigue, parce qu'il avait partout des magasins bien pourvus par son habile administration.

[En marge: Administration du maréchal Suchet.]

Cette administration était pour moitié au moins la cause de ses succès. Le lendemain de la prise de Valence, cette ville, tremblante au souvenir du massacre des Français, avait craint de voir entrer dans ses murs un vengeur impitoyable; mais loin de là elle avait trouvé un vainqueur doux, tranquille, adroit, qui s'était appliqué à rassurer les habitants, et qui les avait appelés, comme à Saragosse, à participer au gouvernement du pays. Inspirant déjà confiance par sa conduite en Aragon, il avait successivement ramené l'archevêque et les anciens magistrats municipaux de la province, avait formé une junte, arrêté avec elle la répartition de l'impôt, opéré même d'utiles réformes, et, sans pressurer le pays, fait jouir son armée de toute la richesse du royaume de Valence. Napoléon avait voulu que Valence payât en argent le sang français versé en 1808, et il avait exigé une rançon de cinquante millions. Une telle contribution au milieu des désordres de la guerre, frappée sur une province riche mais peu étendue, paraissait excessive. Grâce néanmoins au système administratif du maréchal Suchet, on pouvait espérer d'en toucher une grande partie, et certainement le tout, si on passait plus d'un an à Valence. Déjà le maréchal Suchet avait habillé, soldé, armé jusqu'au dernier de ses soldats, rempli ses magasins, préparé une réserve, et envoyé à Joseph un premier à-compte de 3 millions, en promettant de lui verser prochainement une somme plus forte. C'était la seule armée en Espagne qui fût dans cet état. Aussi tout le monde y servait bien, y aimait son chef, et se montrait prêt aux plus grands efforts.

[En marge: Dispositions du maréchal Suchet, et manière dont il se propose d'obtempérer à l'autorité de Joseph.]

La nouvelle autorité attribuée à Joseph avait été bientôt connue à Valence, par suite du bon entretien des communications, et elle n'avait pas plu au maréchal, qui, quoique fort doux, n'aurait pas aimé qu'on vînt troubler son règne juste et paisible. De l'argent, il pouvait en donner, et il en donnait volontiers, mais des soldats, il ne pouvait pas en distraire un seul, car les provinces qu'il gardait étaient l'unique ressource des armées françaises, si, par un malheur survenu en Castille ou en Estrémadure, elles perdaient leurs communications avec Bayonne. Il était donc très-fondé à se refuser à tout détournement de ses forces; il avait au surplus un bon moyen pour s'y soustraire, c'étaient les instructions secrètes que Napoléon, dans la pensée de se réserver les provinces de l'Èbre, lui avait envoyées deux ans auparavant, et qui l'autorisaient à n'avoir pour l'état-major de Madrid qu'une déférence de pure forme. Mais toujours modéré en toutes choses, ne compliquant jamais par des difficultés de caractère les difficultés de situation, il résolut de s'en tirer, comme il avait déjà fait, en rendant à Joseph tous les services qu'il pourrait lui rendre, et en particulier des services d'argent, qui dans le moment étaient les plus appréciables et les plus appréciés, d'avoir pour son autorité la déférence apparente la plus complète, et de ne recourir à ses instructions secrètes que dans le cas où on lui demanderait une chose dommageable pour les provinces qu'il était chargé de conserver à l'Empire. On va voir que cette habile conduite devait parfaitement le mener à son but, sans éclat, et sans conflit d'autorité.

[En marge: Embarras de Joseph, nommé commandant de cinq armées qui ne veulent pas lui obéir.]

[En marge: Rapport du maréchal Jourdan sur cette situation.]

C'était, il faut le dire, un singulier commandement en chef que celui qui était déféré au roi d'Espagne, et au maréchal Jourdan, son major général. Des cinq armées occupant l'Espagne, celle du Nord refusait nettement de lui obéir; celle de Portugal ne s'y refusait aucunement, mais était obéissante pour être secourue; celle du Centre, placée immédiatement sous ses ordres, lui obéissait directement et absolument, mais elle était presque nulle; celle d'Andalousie, la plus considérable, la moins empêchée, était résolue à ne pas obéir, jusqu'ici d'ailleurs ignorait l'autorité de Joseph, et pouvait feindre de l'ignorer longtemps encore; celle d'Aragon enfin, en ménageant beaucoup Joseph, et en lui rendant des services d'argent, était dans l'impossibilité de lui en rendre aucun autre: et pourtant ce n'était que des secours que ces diverses armées se seraient prêtés les unes aux autres, surtout celles du Nord et d'Andalousie à l'armée de Portugal, qu'on aurait pu attendre le salut de nos affaires en Espagne! Le maréchal Jourdan, qui joignait à un jugement sûr une profonde expérience du commandement, et auquel il ne manquait pour être vraiment utile, que de la jeunesse et du goût à servir sous un ordre de choses qui lui était antipathique, sentait bien le vice de cette situation, et le fit sentir à Joseph, auquel il présenta un rapport complet et frappant. Mais que faire? Écrire à Paris pour recevoir après deux mois du duc de Feltre (M. Clarke), ministre laborieux mais évasif, une réponse aussi longue qu'insignifiante, était l'unique ressource à espérer, surtout Napoléon étant parti, et n'ayant pas plus le moyen que la volonté de s'occuper en ce moment des affaires d'Espagne. Néanmoins le maréchal Jourdan adressa au ministre de la guerre le rapport circonstancié de la situation qu'il avait déjà présenté à Joseph, afin de réduire à ce qui était juste la responsabilité de l'état-major de Madrid, et ensuite s'attacha à deviner, et à faire comprendre à tous d'où allait venir le danger.

[En marge: Quels étaient, pour la campagne de 1812, les plans de lord Wellington.]

D'ennemi redoutable, il n'y en avait qu'un, c'était l'armée anglaise. Lord Wellington ayant pris Ciudad-Rodrigo en janvier, Badajoz en mars, ayant employé avril et mai à faire reposer ses troupes, devait agir en juin. N'ayant plus de places à conquérir, il fallait qu'il entreprît une marche offensive. Où se dirigerait-il? S'avancerait-il par Badajoz en Andalousie, ou par Ciudad-Rodrigo en Vieille-Castille? Telle était la question, et elle était facile à résoudre, d'après les indices qu'on avait recueillis, surtout pour un homme qui avait autant de discernement que le maréchal Jourdan.

[En marge: Tous les indices révélaient l'intention d'opérer une marche offensive en Vieille-Castille contre l'armée de Portugal.]

En effet, Badajoz pris, lord Wellington s'était reporté au nord du Portugal avec la masse de ses troupes, et s'était placé à Fuente-Guinaldo, à quelques lieues d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, menaçant ainsi la Vieille-Castille, et l'armée de Portugal qui était chargée de défendre cette province. En admettant toujours la possibilité d'une feinte, il était cependant évident qu'il n'aurait pas transporté toute son armée du midi au nord, pour la faire redescendre du nord au midi un mois plus tard. Les feintes ne vont pas jusqu'à épuiser des soldats de fatigue, sous un climat dévorant, pour inspirer quelques doutes à l'ennemi. Ce qui était une feinte évidemment, c'était la présence à Badajoz du général Hill avec quelques troupes anglaises et portugaises, dont on s'efforçait de grossir l'apparence pour faire illusion, et accréditer la supposition d'une entreprise contre l'Andalousie. Outre la présence de lord Wellington à Fuente-Guinaldo, il y avait de son projet beaucoup d'indices secondaires très-frappants, tels que des mouvements de troupes dans le Beïra, Tras-os-Montès, Léon, d'immenses magasins à la Corogne, et de nombreux équipages de mulets dans la Galice. Ces préparatifs de toutes sortes indiquaient de manière à n'en pouvoir douter des projets contre la Vieille-Castille. Indépendamment de ces raisons de détail, il y avait enfin une raison générale, qui devait être décisive pour quiconque réfléchissait, c'est qu'en se portant au nord, lord Wellington s'emparait en une marche de nos communications, et, comme nous l'avons dit, faisait avec un seul succès tomber tout notre établissement militaire en Espagne, tandis qu'en se portant au midi, il n'arrivait à d'autre résultat que d'inquiéter l'armée d'Andalousie, de l'obliger peut-être à abandonner la comédie du siége de Cadix, mais rien au delà, toutes choses d'ailleurs qu'il obtenait beaucoup plus sûrement en opérant par le nord, car il nous faudrait bien évacuer l'Andalousie, la Manche, et peut-être Madrid, lorsque nous serions menacés en Castille. La campagne du général Moore, qui, même avec Napoléon sur les bras, avait coûté si peu aux Anglais, et avait failli leur procurer de si grands avantages, était une leçon à ne jamais oublier.

Aussi le maréchal Jourdan avec son expérience, Joseph avec son esprit juste, ne s'y trompèrent-ils point, et ne conservèrent-ils pas le moindre doute à cet égard. En tout cas, le maréchal Marmont, que le danger touchait de près et rendait attentif, ne leur en aurait laissé aucun. Il se hâta dès les premiers jours de mai, de leur annoncer que les Anglais venaient à lui, de commencer en même temps ses préparatifs de concentration, et de demander des secours à grands cris. Joseph et le maréchal Jourdan virent sur-le-champ ce qu'il y avait à faire, et le virent avec une sûreté de jugement qui était naturelle de la part du maréchal Jourdan, voué depuis sa jeunesse à la carrière militaire, mais fort méritoire de la part de Joseph, étranger à la profession des armes. Si en ce moment leur autorité à tous deux eût été respectée, rien n'eût été plus facile que de rendre vaine la tentative de lord Wellington, et d'en tirer même l'occasion d'un triomphe éclatant, qui aurait fort avancé nos affaires en Espagne, peut-être contrebalancé dans une certaine mesure nos malheurs en Russie, car un grand revers dans la Péninsule eût agi puissamment sur les Anglais, et au fond les Anglais menaient l'Europe.

[En marge: En concentrant à propos les forces disponibles, on pouvait faire échouer les desseins de lord Wellington.]

Pour leur ménager ce revers, il fallait tout simplement faire concourir à la défense commune les forces qui étaient à portée, et elles étaient plus que suffisantes sous le double rapport du nombre et de la qualité. L'armée du Nord, quoique diminuée et n'ayant plus les 46 mille hommes qu'elle comprenait au commencement de la campagne, avait bien encore vingt mille hommes de troupes actives. Eût-il fallu les détourner toutes pour quinze jours, et laisser Mina, Longa, Porlier, Mérino, maîtres de nos communications, on ne devait pas hésiter. Les Anglais battus, ces coureurs n'étaient plus rien. Quoi qu'il en soit, on aurait pu du moins détacher dix mille hommes pour quelques semaines (et la preuve, c'est que l'armée du Nord, bien que d'une manière inopportune, parvint plus tard à le faire); nos communications en auraient été un peu plus difficiles, mais elles l'étaient déjà tellement, que le mal n'eût pas été fort accru. Joseph, qui avait 13 ou 14 mille hommes de troupes actives et 3 mille Espagnols, pouvait bien en distraire 10 mille (il en détourna 13 mille quand le moment lui sembla venu), et c'eût été un renfort total de 20 mille hommes. Enfin rien n'empêchait l'armée d'Andalousie d'envoyer le corps du comte d'Erlon tout entier, ou au moins 10 mille hommes sur les 16 mille qui composaient ce corps. Cinq à six mille suffisaient à Llerena pour observer le général Hill, et si ce général avait commis l'imprudence absolument invraisemblable de marcher en Andalousie, le maréchal Soult, avec les 6 mille hommes de Llerena, avec tout ce qu'il pouvait rassembler à Séville, aurait eu 25 mille hommes à lui opposer, tandis que le général Hill n'en avait pas la moitié. On aurait donc pu, en faisant des emprunts modérés aux armées du Nord, du Centre et d'Andalousie, assurer au maréchal Marmont un renfort de 30 mille hommes, qui aurait porté son armée à 70 mille, et lui aurait fourni le moyen d'accabler lord Wellington, et de le pousser bien près du précipice de l'Océan. Il est vrai qu'il eût fallu un général à ces 70 mille hommes, et que Masséna, dénoncé à toute l'armée comme fatigué, usé, vieilli, n'était plus en Espagne. Mais enfin les 70 mille hommes y eussent été; le maréchal Marmont, d'ailleurs, n'était pas incapable de les conduire, et dans tous les cas Jourdan, le vainqueur de Fleurus, bien obéi, aurait avec de telles forces suffi aux circonstances. Du reste, lord Wellington, en présence d'un pareil rassemblement, se serait certainement retiré en Portugal, ce qui l'eût au moins annulé pour la campagne.

[En marge: Joseph et le maréchal Jourdan se hâtent d'adresser au général Caffarelli et au maréchal Soult l'ordre de secourir l'armée de Portugal.]

Les moyens existaient donc, et Jourdan et Joseph, il faut le reconnaître, ne négligèrent rien pour les mettre en usage. Une fois bien convaincus que lord Wellington allait marcher sur la Vieille-Castille, et par conséquent se porter sur l'armée de Portugal, ils écrivirent aux deux seuls généraux qui fussent en mesure de secourir cette armée, au général Caffarelli, successeur du général Dorsenne à l'armée du Nord, et au maréchal Soult, chef de l'armée d'Andalousie, avec lequel on venait enfin d'entrer en relation. Ils signalèrent à l'un et à l'autre le danger évident qui menaçait le maréchal Marmont, et enjoignirent au général Caffarelli de diriger un détachement d'une dizaine de mille hommes sur Salamanque, au maréchal Soult de renforcer considérablement le comte d'Erlon, de le rapprocher du Tage, de lui prescrire d'avoir sans cesse les yeux ouverts sur les mouvements du général Hill, et si celui-ci, par les routes intérieures que lord Wellington s'était ménagées, se dérobait, pour venir renforcer son général en chef vers la Vieille-Castille, de le suivre, de franchir le Tage au pont d'Almaraz, tandis qu'il le passerait probablement à celui d'Alcantara, et d'apporter au maréchal Marmont un renfort égal à celui que le général Hill apporterait à lord Wellington.

Cet ordre malheureusement n'était pas le meilleur qu'il fût possible de donner, et si plus tard il n'eût été modifié, on aurait pu le considérer comme un service absolument nul pour l'armée de Portugal. Il était conçu en effet dans la supposition que le général Hill avait en avant de Badajoz des forces considérables, que ce général n'était là qu'en attendant, et qu'il serait rappelé vers Fuente-Guinaldo lorsque lord Wellington serait prêt à entrer en campagne. Or tout était faux dans cette supposition. Au lieu de 30 mille hommes le général Hill n'en avait pas 15 mille, parmi lesquels à peine une division anglaise. Il était là pour masquer en demeurant immobile les desseins de son chef, et pour occuper le maréchal Soult, pendant que lord Wellington, qui avait réuni sept divisions anglaises et plusieurs divisions portugaises à Fuente-Guinaldo, marcherait sur Salamanque. Le comte d'Erlon renforcé tant qu'on l'aurait voulu, mais à la condition de rester devant le général Hill qui ne devait pas changer de position, aurait laissé périr sans secours le maréchal Marmont. Du reste à la guerre c'est déjà quelque chose que d'entrevoir seulement les desseins de l'ennemi: les deviner complétement et sur-le-champ n'est que le propre des génies supérieurs. Or le maréchal Jourdan, esprit sûr, mais lent, avait besoin de temps pour s'éclairer. Transporté sur les lieux, il aurait sans doute bientôt discerné la vérité; mais malade, dégoûté, attaché à un roi qui, quoique brave, n'aimait pas à quitter Madrid, il était resté au palais, et, jugeant de loin, n'avait jugé qu'à peu près du véritable état des choses. Au surplus il fut bientôt détrompé, et pour le premier moment d'ailleurs, les ordres donnés étaient suffisants, car ils enjoignaient à chacun de ceux qui devaient concourir à la lutte prochaine de s'y préparer. Quant au maréchal Suchet, qui était trop éloigné et trop dépourvu de troupes pour envoyer des secours, on lui prescrivit de rendre à la cause commune un genre de service qui ne devait de sa part souffrir aucune difficulté, c'était de rapprocher davantage les forces du général Reille de la Navarre, pour qu'il fût plus facile à l'armée du Nord de fournir le détachement qu'on lui avait demandé, et de relever à Cuenca les troupes de l'armée du Centre, pour que celle-ci fût plus concentrée et plus disponible.

[En marge: Accueil fait aux ordres de Joseph par le général Caffarelli.]

On peut aisément se figurer comment furent accueillis les ordres de Joseph, donnés avec fermeté, mais sans cet accent dominateur qui n'appartenait qu'à Napoléon. Le général Caffarelli, qui commandait l'armée du Nord, était probe, dévoué, brave, comme tous les Caffarelli, mais doucement entêté, timide non pas de coeur mais d'esprit, et fort inférieur en intelligence à l'illustre officier à jambe de bois qui avait fait la fortune de cette famille distinguée. Sur les 46 mille hommes que comprenait son armée, elle en avait perdu près de dix mille par les divers détachements envoyés à l'armée de Russie; de plus les infatigables coureurs des provinces basques lui inspiraient de continuelles inquiétudes pour les postes de l'intérieur et pour ceux du littoral. Persistant comme le général Dorsenne à se croire indépendant du général en chef, il ne refusa pas précisément d'aider le maréchal Marmont, mais il ne dit ni quand, ni comment, ni en quel nombre, il viendrait au secours de ce maréchal, et ne fit que des promesses, dont avec quelque prévoyance on devait se défier, bien qu'elles fussent sincères.

[En marge: Le maréchal Soult se refuse à exécuter les ordres venus de Madrid, par la raison que les Anglais menacent l'Andalousie et non pas la Vieille-Castille.]